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Continuité pédagogique covid19 semaine 8 (721,731, et 732) : prolongement sur la question « avons-nous le droit de désobéir aux lois »

 

En guise de partie III sur le cours « avons-nous le droit de désobéir aux lois ? », je vais critiquer le positivisme juridique à travers les expériences célèbres de psychologie sociale de Stanley Milgram, puis la thèse d’Hannah Arendt sur Eichmann à Jérusalem et la banalité du mal. Cela aboutira, dans un prochain et dernier cours sur ce point, à la thèse de Rousseau sur le contrat social, et sur sa conception de l’état de nature.

Travail pour le 2 juin 11h00 en S et le 4 juin minuit pour les ES  Travail sur Arendt

A- Les expériences de Milgram (1963)

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Résumé de ces expériences : 

Sous le prétexte d’une enquête sur l’apprentissage et la mémoire, Milgram et son équipe amenèrent des hommes et des femmes à infliger des chocs électriques d’une intensité croissante à des sujets dont on prétendait tester les capacités de mémorisation. Ces sujets, sanglés sur une chaise, une électrode fixée au bras, devaient restituer de mémoire des listes de couples de mots qui leur étaient lues. Chaque nouvelle erreur du sujet était sanctionnée d’une décharge électrique plus forte que la précédente. En fait, l’expérience était truquée : les chocs électriques étaient simulés, grâce à une impressionnante machine comportant 30 manettes échelonnées de 15 à 435 volts et assorties de mentions allant de « choc léger  » à « attention : chocs dangereux  » ; les sujets étaient au courant et mimaient la douleur. Ce qu’il s’agissait donc de tester, ce n’était pas réellement les capacités d’apprentissage des sujets, mais l’obéissance à des « maîtres  » (ou même à une autorité reconnue comme légitime, ici, les scientifiques).

Résultats : les 2/ 3 des personnes testées ont coopéré jusqu’au bout, c’est-à-dire, jusqu’au niveau de choc le plus élevé, même s’ils le faisaient dans l’angoisse et même la protestation.

Quel enseignement tirer de ces expériences ?

Que des gens ordinaires, dépourvus de toute hostilité, peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche, devenir les agents d’un atroce processus de destruction. Les sujets de l’expérience de Milgram n’ont pas réellement torturé, mais ils ont cru le faire. Cette violence leur répugnait, et ils le disaient, mais ils ont accepté dans leur majorité d’en être les agents, et de déléguer leur responsabilité personnelle à l’université. Dans le conflit de valeurs où ils étaient placés, ils ont fait passer la légitimité conférée par l’autorité scientifique avant les principes moraux qu’ils avaient conscience de trahir.

B- Arendt, Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal (1961)

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Le procès d’Eichmann

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1961 : procès d’Eichmann, un ancien nazi caché en Argentine, dont Arendt fit la chronique dans un journal aux Etats-Unis.

extraits du film H. Arendt, 2013, M. Von Trotta :

1) Eichmann (extrait- 23 à 40 mn : le procès)

a) comment est décrit le personnage ? (actes, métier, caractère…)

  • Spécialiste de la question juive
    • Expulsion Juifs du Reich entre 1938 et 1941
    • Déportation des Juifs d’Europe vers camps de concentration entre 1941 à 1945
  • Il n’a pas l’air redoutable mais médiocre (28,09)
  • Jargon administratif
    • « chargé des questions techniques de transport »

b) quelles raisons Eichmann donne-t-il de ses actes ?

  • « on m’avait donné l’ordre » (26,51)
  • « je ne me suis chargé que d’une partie » (27,12)
  • « je ne les ai pas exterminés » (35,37)
  • « n’avez-vous jamais ressenti de conflit de conscience ? » – 36,40 : « ça ne sert à rien de résister… une goutte dans mer »…

2) Explication d’Arendt (3e extrait : « le mal radical » (48 à 1h03)

  • 48 : « rendre l’être humain inutile, superflu » : principe de base des camps de concentration, qui arrive nécessairement au dernier stade du totalitarisme ..
  • .. qui va être lié à la naissance de l’Etat moderne, qui nécessite un système, une société industrialisée, dans laquelle l’individu appartient à un ordre qui le dépasse et le domine, annihilant toute possibilité de penser (penser étant surtout la capacité à distinguer le bien du mal, les conséquences de ses actions…)
  • le mal est donc en conséquence banal, le propre de tout un chacun
  • 55,22 : E, un monstre ? ; « ils sont beaucoup à être comme lui »
  • Il est normal, un serviteur dévoué à la nation ; ses actes sont conformes à la loi
  • 1h02 : le mal n’a pas une dimension satanique mais est une incapacité de penser

a) Elle va contre l’explication habituelle des crimes nazis 

D’abord, il convient de préciser que l’explication qu’on a pu donner de sa conduite, lors de son procès, rejoint une des explications majeures de l’acte moralement mauvais : ainsi, le procureur l’a présenté comme une incarnation du démon, reprenant les explications classiques de la volonté du mal comme étant celle d’une bête ou d’un monstre, pas d’un homme :

Texte 1 Script du film Un spécialiste

Le Procureur général Hausner : Mesdames, messieurs, Honorable Cour, devant vous se tient le destructeur d’un peuple, un ennemi du genre humain. Il est né homme, mais il a vécu comme un fauve dans la jungle. Il a commis des actes abominables. Des actes tels que celui qui les commet ne mérite plus d’être appelé homme. Car il est des actes qui sont au-delà du concevable, qui se situent de l’autre côté de la frontière qui sépare l’homme de l’animal. Et je demande à la cour de considérer qu’il a agi de son plein gré, avec enthousiasme, ardeur et passion, jusqu’au bout ! C’est pourquoi je vous demande de condamner cet homme à la mort.

Précisons que cette explication classique du cas Eichmann rencontre l’interprétation tout aussi classique de la « solution finale «  : cet événement inédit a été sacralisé, sous le nom de « Shoah « , et déclaré inconcevable, indicible, bref, se dérobant par nature à toute compréhension. Vouloir comprendre la Shoah c’est banaliser le mal, c’est un scandale. En effet, comprendre, c’est se mettre à la place de ce que l’on veut comprendre, et cela reviendrait à mettre en nous le mal que l’on cherche à comprendre.

b) Eichmann, un homme ordinaire : l’explication d’H. Arendt

Arendt se place en porte à faux par rapport à cette position communément défendue. En effet, elle soutient que Eichmann n’a pas été victime de mauvaises passions, et qu’il n’était pas non plus un « méchant « , un démon, un monstre, ou encore, un « être inhumain « , mais un homme ordinaire, « normal « , comme vous et moi. Elle nous dresse ainsi, tout au long de son ouvrage, le portrait d’un homme médiocre, caractérisé par l’absence de pensée (de réflexion) et par l’usage constant d’un langage stéréotypé, de clichés standardisés. Il était de plus un employé modèle, un bureaucrate méticuleux. Et c’est justement là que Arendt décèle la « source  » des actes de Eichmann.

Il est un homme ordinaire victime d’un système … qui est à la base même du fonctionnement de notre société (la bureaucratie, la toute-puissance de l’Etat –malgré nos droits de l’homme…-, société de masse, où la production et l’efficacité priment sur l’individu, ravalé au rang de moyen).

Toutes ces caractéristiques de notre civilisation contribuent en effet à annihiler la conscience de l’homme, la conscience étant entendue à la fois comme principe de réflexion et comme principe de réflexion sur/ distinction entre le bien et le mal. Conformité au groupe, travail bien fait mais chacun dans son bureau, obéissance aux ordres à l’intérieur d’une hiérarchie (etc.) : selon Arendt, ce sont tous ces caractères qui ont pu faire que des hommes, et notamment Eichmann, ont commis l’irréparable.

Cf. cet extrait de l’ouvrage (op. cit., p. 97) de Ben Soussan, qui explicite bien ce que veut dire Arendt :

 » Le mode d’organisation de la société industrielle a envahi la société tout entière : vies fragmentées, tâches fragmentées, conscience fragmentée. Un lien étroit unit la rationalité technique à la schizophrénie sociale et morale des assassins. Eichmann, Stangl et les autres ont été des maillons d’une chaîne de meurtres, mais ils n’ont le plus souvent envisagé leur tâche que comme un problème purement technique. Cette compartimentation de l’action et la spécialisation bureaucratique fondent cette absence de sentiment de responsabilité qui caractérise tant d’assassins et leurs complices, elle suspend la conscience morale. « 

Mais attention, Arendt ne les excuse pas, loin de ce qu’on a pu lui reprocher. En effet, elle leur reproche de n’avoir pas su penser (d’avoir même, littéralement, arrêté de penser). C’est là le crime qui se trouve à l’origine du crime contre l’humanité. Comprendre cela, c’est selon elle permettre aux générations futures de ne pas refaire la même chose. Pensons ! Exerçons notre conscience ! Méfions-nous du groupe ! Voilà le message qu’a voulu nous donner H. Arendt.

Leçon de l’histoire : nous pourrions tous faire pareil, nous sommes tous des Eichmann potentiels …