III-
Comment sauver les croyances les plus irrationnelles de labsurdité ?
A-
Est-ce que la croyance inductive est contraire aux normes logiques
les plus élémentaires ?
Les
croyances semblent donc être irrationnelles. Mais ne nous
y trompons pas.
Reprenons
la croyance inductive tant critiquée par Hume. Est-elle
irrationnelle, au sens, cette fois, où elle serait contraire
aux règles élémentaires de la logique,
cest-à-dire encore, absurde ? Est-il irrationnel
dadhérer à quelque chose de probable, et
de fortement probable ? Ne serait-il pas plutôt irrationnel
de refuser ce principe ?
Même
Hume, finalement, ne peut pas sopposer à laffirmation
selon laquelle nos inductions passées nous fournissent
des raisons de croire en quelque chose de probable. Nous avons
quand même des raisons, et des bonnes raisons, de croire
en quelque chose de probable ! Plus quelque chose arrive
régulièrement, et sest passé de multiples
fois, dans des circonstances diverses, etc., plus nous avons
de " raisons " (
) de croire en elles.
Plus elles sont donc rationnelles. Pourquoi la rationalité
serait-elle tout entière dans le mode déductivement
valide de raisonnement ?
De
plus, en ce qui concerne les croyances que nous sommes " causés "
à avoir, et que nous nacquérons donc pas
rationnellement, en connaissance de cause, ne faut-il pas dire
que, si elle ont des causes (sociales, en général),
cest quelles sont explicables, et ont un sens ?
Certes, on ne les choisit pas, et sont en ce sens là
irrationnelles. Mais elles ne sont pas irrationnelles au sens
dabsurdes. Elles le seraient si les croyances en vigueur
dans la société où apparaissent ces croyances
sont en contradiction avec la nouvelle, ou si le sujet entretient
dautres croyances absolument contradictoires. Ainsi peut-on
sauver les croyances comme le géocentrisme (cf. ci-dessus,
et cours révolution copernicienne) de labsurdité,
et donc, en ce sens, de lirrationalité.
B-
Quelles croyances peuvent alors être dites irrationnelles ?
Ce
qui fait problème, ce nest donc pas de savoir comment
des gens peuvent croire des choses qui bénéficient
de preuves, ou même qui sont probables : cela nest
pas opposé au savoir, et est rationnel, puisque nous
avons alors des raisons dassentir/ de croire.
Mais comment les gens peuvent croire des choses incroyables,
et des choses quils savent être incroyables ?
Comment lesprit peut-il adhérer ce quil tient
comme faux et improbable ? Ici, il y a contradiction logique.
Cest de ce phénomène que lon parle
donc quand on critique les croyances, quand on en parle en un
sens négatif.
Nous
allons maintenant analyser les croyances qui paraîtraient
être irrationnelles au sens de proprement contraires aux
normes logiques élémentaires. Chaque fois, nous
essaierons de voir si, comme précédemment avec
linduction et le géocentrisme, nous pouvons trouver
un moyen de les sauver de labsurdité.
1)
Exemple 1 : lintempérance
Partons
dun exemple : vous décidez que, étant
donné que vous devez maigrir, à la fois pour être
en bonne santé et pour être beau, il est préférable
de ne pas manger de gâteaux au chocolat, et quil
vaut mieux vaut manger de la salade ; les plats arrivent,
et, bien que sachant distinguer ce qui est bien et ce qui est
mal, vous choisissez le gâteau.
a)
Caractère irrationnel de lintempérance
Cest
ce quon nomme la " faiblesse de la volonté ",
ou l" intempérance " :
cas dans lesquels on décide quune action est la
meilleure et quon naccomplit pas cette action, mais
quon accomplit la pire. On croit a, mais on décide
pourtant dagir conformément à a.
b)
Comment sauver ce comportement de lirrationalité?
Pour
rendre compte de cette " contradiction ",
de cette irrationalité, on explique en général
cette attitude en recourant à la passion :
la volonté de lagent intempérant est faible
parce quelle est soumise à un désir plus
fort, et lagent qui se trompe lui-même le fait parce
que, ayant une certaine croyance, il désire avoir
la croyance opposée. Cette attitude est irrationnelle
parce que la raison est ici absente ou soumise au désir,
aux passions.
Dans
cet exemple, lirrationalité de lacte est
plus ou moins sauvée, par ce recours à la passion
et aux désirs. Elle est sauvée au sens où
dès lors, lacte a une explication. Il se fonde
sur des causes. Il nest pas irrationnel au sens où
il est contradictoire, insensé. Mais seulement au sens
où il est passif. Ce qui, somme toute, nest quune
irrationalité faible.
Prenons
un exemple où lirrationalité semble cette
fois plus forte.
2)
Exemple 2 : lillusion amoureuse
a)
Caractère irrationnel de lillusion amoureuse
Prenons
maintenant un autre exemple, tout aussi courant que le premier.
Un amoureux transi croit que la femme quil aime ne laime
pas, et il a de bonnes raisons de le croire (elle lui
renvoie ses lettres, refuse de le voir, etc.). Mais il croit
en même temps quelle laime, et sobstine
à lui écrire, à lui envoyer des fleurs,
etc.
Ici,
lagent a une croyance irrationnelle car il croit en même
temps que p et non p. Il y a véritable irrationalité,
au sens de remise en question des règles élémentaires
de la logique.
b)
Comment sauver ce comportement de lirrationalité ?
Pourtant,
on peut tenter une fois encore dexpliquer cette croyance
par le recours à la passion : le jeune homme amoureux
a simplement " mis entre parenthèses ",
ou repoussé, la croyance que lobjet aimé
ne laime pas, et " mis en avant "
la croyance quelle laime.
Soit.
Mais ces croyances sont quand même irrationnelles :
quand même, comment lagent peut-il croire une proposition
et continuer de croire la proposition contradictoire ?
Comment un seul et même esprit peut continuer dentretenir
ces deux croyances ?
Solution :
le recours à la théorie freudienne de linconscient :
il faut scinder lesprit en deux et supposer que lune
des deux parties " trompe " lautre.
Ainsi, il y aurait en notre esprit des croyances conscientes
et des croyances inconscientes. Les croyances inconscientes
seraient refoulées et par conséquent soustraites
à la conscience. Dès lors, on peut comprendre
que quelquun puisse croire à la fois que p et que
non p. Il nest pas conscient de cette contradiction. Nulle
absurdité, ici : cette attitude a bien un sens.
Problème,
toutefois, de cette solution : ne faut-il pas supposer
alors que linconscient est conscient, puisquil ment ?
Cf. la critique sartrienne de linconscient freudien :
la mauvaise foi, in cours
sur l'Inconscient . Mais Sartre estime encore parvenir
à expliquer ces attitudes troublantes dans lesquelles
la croyance semble contradictoire.
Quant
à lui, P. Engel, dans son article sur Les croyances,
décrit la croyance contradictoire de notre deuxième
exemple comme incluant non seulement deux croyances mais également
deux attitudes distinctes du sujet vis-à-vis de ses croyances :
lune des croyances est non volontaire et causée
par lévidence empirique (la jeune fille naime
pas le jeune homme), alors que lautre est volontaire et
fait lobjet dune acceptation (la jeune fille laime).
Cest le fait de vouloir croire la deuxième
croyance, contradictoire par rapport à la première,
qui est ici irrationnel. Toutefois : cette attitude nest
pas nécessairement irrationnelle au sens où elle
peut avoir des raisons subjectives. Ces raisons subjectives
sont : lamour du jeune homme, lespoir que la
jeune fille puisse un jour laimer en retour : sorte
dauto-défense psychologique (= ne pas déprimer,
ne pas se suicider)
Si
donc on est ici en présence dune croyance irrationnelle,
son irrationalité est, dirons-nous encore, " faible ".
Elle nest en effet nullement absurde, car elle sexplique
et se fonde même sur lindividualité/ subjectivité
de celui qui lentretient.
3)
Exemple 3 : que faire des croyances religieuses ?
Enfin,
il nous faut aborder ici les croyances religieuses. On les déclare
en effet souvent irrationnelles. Pourra-t-on les sauver, comme
on vient plus ou moins de sauver de lirrationalité,
en tout cas, au sens dabsurdité, les deux modes
de croyances précédents ?
Pour
y répondre,
a)
Demandons-nous dabord pourquoi les croyances religieuses
sont dites irrationnelles.
Cest
que celui qui croit en Dieu ne semble avoir, pour un observateur
extérieur, aucune bonne raison de croire en son
existence :
- il
ny a en effet aucune donnée empirique certaine :
les seules que le croyant essaie davancer en faveur
de lexistence de Dieu peuvent en effet toutes être
contestées ces données sont :
les témoignages de ceux qui ont " vu ",
les prophètes, les mystiques, ou les témoins
des miracles (religion révélée) ;
ou bien lordre et larrangement harmonieux du monde
(théologie naturelle)
- il
ny a de plus aucune preuve démonstrative certaine
(théologie rationnelle).
Pour
ces deux points, reportez-vous à lexposition et
à la critique que jen ai faite dans le cours
sur la religion.
Sil
ny a aucune preuve évidente de lexistence
de Dieu, alors, la foi religieuse est au mieux seulement probable,
et en général, dune probabilité infiniment
faible. Dès lors, il semble que la croyance religieuse
fasse partie de nos croyances les plus irrationnelles. Elle
serait en effet une sorte dauto-aveuglement (ou aveuglement
volontaire). On croirait en Dieu parce quon veut/ désire
y croire, malgré le manque de données évidentes
en faveur de cette croyance. On adhérerait à quelque
chose quon " sait " en même
temps infiniment peu probable.
Il
semble alors que la religion est irrationnelle en soi, car elle
nest pas fondée en raison. Elle ne peut être
due à des " raisons ". On peut montrer
alors quelle nest due quà des " causes ".
Elle nest quun savoir erroné, un mode illusoire
de représentation de la réalité.
Cf.
la trilogie des maîtres du soupçon : Freud,
Nietzsche, Marx ; et Spinoza, TTP, Préface,
et Ethique, Livre I, Appendice (Spinoza explique
la superstition en général, et la religion, par
une cause : la crainte qui est fondée dans
une cause ultime : la nature humaine).
Ayant
étudié dans le cours sur linconscient la
théorie freudienne, je vais ici exposer lexplication
de la croyance en Dieu que donne Freud. La religion est pour
lui la satisfaction sublimée du complexe ddipe.
La
religion est une illusion. Mais ce nest pas une illusion
sociale comme chez Marx, ni une illusion produite par le ressentiment
comme chez Nietzsche, mais la satisfaction sublimée du
complexe ddipe.
Lenfant
cherche le secours du père. Il a besoin de lui à
la fois pour satisfaire ses besoins strictement matériels,
mais aussi pour satisfaire des désirs dordre purement
sexuel. Ce besoin et ce désir ne sont pas éliminés
à lâge adulte. Dieu prend alors la place
dun père naturel. Il est à la fois bienveillant,
protecteur, et exigeant.
La
religion apporte des réponses à toutes les angoisses,
à toutes les " inconnues " de lexistence,
et a donc une fonction apaisante. Linconscient sy
trouve satisfait à lintérieur dun
cadre socialement acceptable (cest la sublimation).
Ici,
la religion est irrationnelle car elle est causée. Elle
est certes explicable, mais pas justifiable. Lirrationalité
est encore une irrationalité faible (cf. recours à
une nature humaine, ou à linconscient), mais elle
est bien présente.
b)
Peut-on sauver la croyance religieuse de lirrationalité ?
largument du pari de Pascal
On
peut dabord reprendre les critiques selon lesquelles la
croyance religieuse est une illusion. Cela signifie quelle
se fonde sur des raisons subjectives, mais sans être
fondée objectivement.
Mais
ne peut-on pas dire, dès lors, que cette illusion est
fondée dans le sujet qui y croit ? Cf. fait que
celui qui croit profondément en Dieu et qui agit de la
façon indiquée par la tradition pour gagner le
salut, a profondément besoin de cela pour supporter la
vie. La vie est douée, à travers sa croyance en
un Dieu, dun sens, et son individualité sécroulerait
sans cela. Or, si la religion lui donne un équilibre
et un équilibre de surcroît vital, elle est en
ce sens, me semble-t-il, rationnelle. Elle ne peut être
irrationnelle que si elle détruit le sujet qui y adhère,
puisque le moyen (croire en Dieu) serait alors justement contradictoire
avec la fin (ne pas être anéanti par labsence
de sens de lexistence).
Cest
le cas, bien entendu, des religions aliénantes,
qui visent presque à détruire toute individualité
et en tout cas la raison individuelle de chacun ... Mais je
ninsiste pas sur celles-ci, car cela serait injuste, je
pense, de croire que cest là lessence même
de la religion.
De
plus, ces raisons subjectives peuvent tout à fait avoir
un fondement objectif, rationnel (i.e. = une raison valable,
et suffisante), comme le montre avec brio le célèbre
argument du pari de Pascal (in Pensées,
Br, Fr. 233).
Voici
cet argument : puisque la probabilité que Dieu existe
est non nulle, et puisque le gain de celui qui croit en lexistence
de Dieu sera infiniment grand si cette croyance est vraie, et
si la mise est finie, un agent qui voudra maximiser son gain
aura tout intérêt à croire en lexistence
de Dieu. Dans cet argument du pari, une probabilité basse
est contrebalancée par une utilité élevée.
Si on estime quil est rationnel pour un agent dagir
en fonction de ce quil juge le plus utile et le plus probable,
alors, il est plus rationnel pour lui de croire en lexistence
de Dieu que de ne pas y croire
A
partir du moment, donc, où nest pas sûr que
les croyances religieuses sont fausses, il faut agir de telle
sorte quon ne risque pas de perdre la vérité
(le salut, plus précisément). Dès lors,
il devient rationnel de croire
en dépit de labsence
dévidences !
Mais
quon ne sy trompe pas : notre thèse
ne rejoint pas un quelconque relativisme, pour lequel toutes
les croyances se valent, et donc, finalement, aucune croyance
ne serait irrationnelle. Pour reprendre lexemple de P.
Engel, le cas que nous venons de décrire nest nullement
comparable à celui-ci : croire en lexistence
du monstre du Loch Ness, au cas où celui-ci existerait.
Mais
comment, me direz-vous, faire la différence ? Cest
que, à la différence du cas précédent,
si la religion était fausse, nous perdrions un bien vital.
Entendons-nous : si lexistence du monstre du Loch
Ness peut menacer votre vie ainsi que celle peut-être
du monde entier, elle ne peut vous sauver, ie, vous donner la
vie éternelle, contrairement à lexistence
en Dieu, qui, au cas où il existerait, pourrait vous
priver de cette vie éternelle si vous ny avez pas
cru
De plus, croyance en Dieu vous fournissant un point
dappui, vous permettant de supporter lexistence,
elle ne peut mener quà la sauvegarde de lespèce
et aux progrès de lhumanité. Quimporte
donc que la religion soit fausse : ce qui est important
cest quelle soit utile et en ce sens, dailleurs,
elle devient, non pas vraie, comme le dirait, en bon utilitariste,
James ; mais rationnelle. Cette fois, elle nest plus
seulement rationnelle subjectivement seulement mais subjectivement
et objectivement.
Mais
je le rappelle : je ne défends pas la religion en
soi. Je défends la " bonne " religion,
celle qui nest (ne serait, car existe-t-elle ?) pas
oppressive, aliénante. Car on ne voit pas en quoi celle-là
pourrait bien être utile à lhumanité
et source de progrès (cest bien ce que nous montre
lhistoire !).
Conclusion
Contre
lopinion commune et immédiate selon laquelle les
croyances sont irrationnelles et négatives, nous en sommes
arrivés à dire que peu de croyances sont vraiment
irrationnelles. Les croyances irrationnelles à proprement
parler sont celles qui relèvent dune contradiction
notoire, qui vont contre lévidence, contre ce dont
par ailleurs nous sommes pourtant conscients. Encore peut-on
la plupart du temps les relier à dautres croyances,
qui, elles, sont mieux fondées, ou les relier à
des causes. Ce qui revient à dire que, si certes elles
ne relèvent pas dun raisonnement, et donc, de la
raison, elles ne sont pas irrationnelles au sens dabsurde,
puisquelles sexpliquent, elles ont un sens. Cest
ce qui rend possible à lhistorien de faire une
histoire des croyances.
Annexe
I : lexplication de la religion chez Marx et Nietzsche
1)
Marx : la religion comme illusion sociale
| La
misère religieuse est à la fois lexpression
de la misère réelle, et, dautre
part, la protestation contre cette misère. La
religion est le soupir de la créature accablée,
le cur dun homme sans cur, comme elle
est lesprit des temps privés desprit.
Elle est lopium du peuple.
La
suppression de la religion comme bonheur illusoire du
peuple est une exigence de son bonheur réel.
Lexigence de renoncer à une condition qui
a besoin dillusions.
La
critique de la religion est ainsi virtuellement la critique
de la vallée de larmes, dont la religion est
lauréole.
La
critique a arraché les fleurs imaginaires qui
ornent nos chaînes, non pour que lhomme
porte la chaîne prosaïquement, sans consolation,
mais afin quil rejette la chaîne et cueille
la fleur vivante. La critique de la religion désillusionne
lhomme, afin quil pense, agisse, façonne
sa propre réalité comme un homme désillusionné,
ayant accédé à la raison, afin
quil gravite autour de soi-même, son véritable
soleil. La religion nest que le soleil illusoire
qui se meut autour de lhomme, tant que celui-ci
ne gravite pas autour de lui-même. |
La
thèse essentielle de Marx est la suivante : la religion,
et donc Dieu, sont des productions de lhomme. Ce qui est
réel, dans la vie humaine, ce sont les rapports politiques
et économiques que les hommes entretiennent entre eux.
La religion résulte donc de ces rapports. Elle va être
le moyen quont ceux qui profitent de ces rapports pour
pérenniser leurs privilèges. La religion, en effet,
va inverser la conscience que les hommes ont deux-mêmes.
Elle va " déréaliser " ce
qui est réellement vécu (les rapports sociaux
et économiques) et donner une réalité à
un monde fantastique, imaginaire, qui compensera les difficultés
de la vie ici-bas.
La
religion est une conséquence des rapports doppression
qui règnent dans la société bourgeoise
et capitaliste, mais elle est aussi une mise en cause de cette
oppression sous une forme fantasmée : au lieu de
chercher à transformer le monde, lopprimé
espère, pour plus tard, la réalisation de son
désir de bonheur. Toutes les souffrances dici-bas
seront compensées dans un autre monde. Lexpression
" la religion est lopium du peuple "
signifie donc que la religion joue le rôle dun anesthésiant
des souffrances de la créature opprimée.
Marx
considère donc que la critique de la religion est la
première étape dune mise en cause des rapports
de production économique qui sont responsables de lexploitation
sociale, et donc, de loppression. Faire disparaître
la religion, cest sassurer que tous les problèmes
humains devraient être résolus par une nouvelle
organisation sociale. Pour quune nouvelle organisation
sociale apparaisse, il est absolument indispensable que les
hommes considèrent leur vie terrestre seulement comme
un passage.
Marx
reprend la thèse de Feuerbach selon laquelle Dieu, cest
lhomme idéalisé par lhomme. Les attributs
divins (omniscience, toute-puissance, bonté, miséricorde)
sont en fait des qualités humaines idéalisées,
i.e., pensées sans toutes les limitations que lhomme
connaît. Lessence de Dieu, pour Feuerbach, est donc
la nature humaine fantasmée et projetée dans un
au-delà. Prendre conscience de cela, cest passer
de lillusion à la raison. Lhomme saperçoit
alors quil est seul, sans Dieu, et quil doit organiser
le monde de façon à ce quil puisse satisfaire
ses désirs. La critique de la religion conduit donc au
matérialisme athée.
2)
Nietzsche : la religion comme illusion produite par le
ressentiment
La
religion est pour lui limposition dun monde imaginaire.
Ce monde est analysable en termes de causes, de faits, de psychologie,
de réalité, comme le monde réel, sauf que
tout y est imaginaire.
Exemples :
dans ce monde imaginaire, Dieu sera cause de tout, ou bien le
pardon des péchés sera leffet de la miséricorde
divine.
La
religion est donc un lexique grâce auquel on peut désigner
des entités fictives.
Pourquoi
lhomme produit-il une religion ? Ce nest plus,
comme chez Marx, pour occulter les rapports de production économique
et loppression sociale. En revanche, il sagit toujours
dune compensation. La religion est essentiellement un
mensonge à soi-même. Celui qui souffre, celui qui
est incapable de faire preuve de force vitale, celui qui est
faible, incapable de jouir, limpuissant, va chercher à
dévaloriser la vie, la force, la puissance. Son ressentiment
sexprime donc dans la religion. Il va donner de la valeur
à tout ce qui est faible, triste, etc.
La
religion est donc la morale des esclaves, i.e., la justification
théorique de la faiblesse et de limpuissance
Annexe
II : largument du pari de pascal
En
cette vie, nous pouvons connaître lexistence de
Dieu par la raison. Le libertin, qui veut sadonner à
une vie dans laquelle il sadonnerait à tous les
plaisirs, sans se soucier de son " salut ",
sappuie sur cela pour fonder objectivement son choix moral.
Pascal lui répond ici au contraire : si la raison
ny peut rien déterminer, alors, parions. Il va
attirer lattention de lathée quil veut
convertir sur ce quil est sage de faire quand on joue.
Un
joueur se trouve entre deux partis à prendre. Sil
y a des deux côtés une chance égale de gagner
et de perdre, il ne peut que, ou bien sabstenir, ou bien
se fier au seul hasard. Mais sil ny a dun
côté quune seule chance de gagner, tandis
quil y en a deux de lautre, il aura raison
de parier dans le sens où sont les chances de gain les
plus précieuses. Et si les chances de gain sont très
grandes dun des deux côtés et de celui-là
seul, il serait fou de ne pas miser de ce côté-là.
La
condition humaine est comparable à un jeu.
Suivant
que nous devons croire à lexistence de Dieu, à
limmortalité de lâme et aux règles
austères de la morale chrétienne ou que nous devons
ny pas croire, notre vie doit être réglée
dune façon toute différente. Or, nous ne
pouvons prouver ni lun ni lautre. La sagesse serait
donc que nous nous abstenions sur ces sujets, de toute conviction,
de tout jugement, de toute action. Seulement, une telle abstention
est impossible, car " nous sommes embarqués ".
Il faut donc fatalement que nous agissions comme si la religion
était véritable ou que nous nous conduisions en
dehors delle et contre elle. Que nous le désirions
ou non, il nous faut prendre parti.
Mais
alors quel parti prendre ? Agissons comme le joueur. Examinons
celui qui risque de nous faire perdre le moins et de nous faire
gagner le plus.
Or,
si je parie contre la religion, quest-ce que je gagne ?
Quelques années pour me distraire, et quelles distractions !
" Les maladies viennent ". Je risque pour
cela de perdre un bonheur éternel et infini.
Si
je parie pour la religion, quest-ce que je perds ?
Rien. Car je mène une existence pleine des joies de lhonnêteté,
de la droiture, de la charité, de la piété.
Et je risque de gagner un bonheur éternel et infini.
Ajoutons, ce que Pascal a sous-entendu, que si je me suis trompé
en pariant pour la religion, je serai anéanti et je ne
mapercevrai pas de mon erreur, ce qui mévitera
de le regretter ; mais si je me suis trompé en pariant
contre elle, je serai condamné à des regrets,
et des remords éternels.
Comment
donc hésiter ? Un calcul mathématique impose
la solution : cest pour la religion quil faut
parier. Et il faut donc agir comme si on croyait. Il serait
irrationnel, contraire à la raison, de ne pas le faire.
Bibliographie
Aristote,
Ethique à Nicomaque, Livre VII
Davidson,
Paradoxes de lirrationalité, Ed.
de lEclat, 1991
Descartes,
Règles pour la direction de lesprit ;
Méditations métaphysiques, première
méditation
P.
Engel, Les croyances, article paru dans Les
notions de philosophie, T. II, 1995, sous la direction
de D. Kambouchner, Folio
Freud :
cf. cours sur
l'Inconscient
Hume,
Traité de la nature humaine ; Enquête
sur lentendement humain , Garnier Flammarion ;
Histoire naturelle de la religion, Vrin ;
Essais sur la religion naturelle,
Pascal,
Pensées, Ed. du Seuil, Trad. Br., Fr. 233
Platon,
République, Livre VII
Spinoza,
Tractatus Théologico-Politicus, Préface ;
Ethique, Livre I, Appendice
Cours
religion ;
passions ;
Révolution
copernicienne
Dissertation
Le
rationnel et lirrationnel