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L'INCONSCIENT : "le moi n'est pas le maître dans sa maison"

page créée le 7/09/2006

 

 

Résumé:

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I- L’INCONSCIENT FREUDIEN

A- Le concept d’inconscient

B- Conséquences et caractère révolutionnaire de cette théorie

C- Valeur de cette théorie : Métapsychologie : l'hypothèse de l'inconscient comme hypothèse scientifique

II- LES CRITIQUES

A- L’OBJECTION ETHIQUE : SARTRE ET LA MAUVAISE FOI

Conclusion A

B- LA CRITIQUE DE LA SCIENTIFICITE (POPPER)

Conclusion B

III- COMMENT (OU PEUT-ON) SAUVER FREUD? - Grünbaum, La psychanalyse à l’épreuve

Conclusion

 

 


Introduction

Nous avons vu, dans le cours sur la conscience, que le caractère privilégié de la conscience ne peut pas être retenu : 1) elle ne nous donne pas un accès immédiat à nous-mêmes; 2) elle n’est pas une entité substantielle. C’est l’inconscient qui aujourd’hui a pris la place de la conscience, ayant pour conséquence une autre conception de l’homme. Avec Socrate, les stoïciens, Descartes, l’homme, par sa conscience, était un être à part, ayant une parfaite maîtrise de lui-même.

 

Avec la découverte de l’inconscient, Freud estime ainsi avoir infligé la troisième blessure à l’humanité :

a) première blessure : Copernic : la terre n’est pas au centre de l’univers.

b) deuxième blessure : Darwin : l’homme n’est pas arrivé le premier sur la terre mais tard dans la lignée animale

c) troisième blessure : Freud : le moi n’est pas le maître dans sa maison. Il existe quelque chose de plus profond, un inconscient psychique.

Nous allons voir que la notion d'inconscient mise à l'honneur par Freud remet donc en cause la conception classique d'un homme maître de lui grâce à sa conscience. L’homme serait au contraire déterminé par des forces obscures, auxquelles il ne pourrait pas avoir accès.

 

I- L’INCONSCIENT FREUDIEN.

 

A- Le concept d’inconscient.

    1) L’idée qu’une partie de notre psychisme échappe à la conscience n’est pas nouvelle, et elle est même "dans l’air" à la fin du XIXe siècle :

      a) Leibniz et les petites perceptions (Nouveaux Essais, Préface, pp.41-42)

Avant Freud, certains philosophes avaient déjà montré que la représentation cartésienne du psychisme humain était insuffisante.

Pour Descartes, l'esprit s'identifiait avec la conscience, avec la pensée claire et distincte. On pouvait avoir accès, par la conscience, à tout ce qui se passe en nous, sans possibilité d'erreur (cf. fait que le malin génie ne pouvait nous tromper concernant tout ce qui se passe dans notre esprit).

Dès le 17e, un contemporain de Descartes, Leibniz, a répondu à Descartes que cette conception du psychisme humain n'est pas valide, et est insuffisante. Pour Leibniz, contrairement à Descartes, on ne peut pas rendre compte du psychisme, et même du comportement en général, sans reconnaître l'existence de pensées inconscientes.

Sa thèse va être que l'on n'a pas accès (ou conscience de) à tout ce qui se passe en nous. La pensée n'est pas toujours pensée consciente : nous pensons toujours mais nous n'avons pas conscience de toutes nos pensées.

 

Leibniz, Nouveaux-Essais, Préface, pp.41-42, Les petites perceptions.

"D'ailleurs il y a des marques qui nous font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et réflexion, ie, des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que ces impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part, mais, jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l'assemblage. C'est ainsi que la coutume fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une chute d'eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu'il ne se passe encore quelque chose dans l'âme qui y réponde, à cause de l'harmonie de l'âme et du corps; mais les impressions qui qui sont dans l'âme et le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s'attirer notre attention et notre mémoire, qui ne s'attache qu'à des objets plus occupants. Toute attention demande de la mémoire, et quand nous ne sommes point avertis pour ainsi dire de prendre garde à quelques unes de nos perceptions présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans les remarquer. Mais si quelqu'un nous en avertit (…) et nous fait remarquer par exemple quelque bruit qu'on vient d'entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d'en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi, c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l'aperception ne venant dans ce cas d'avertissement qu'après quelque intervalle, pour petit qu'il soit. Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ai coutume de me servir de l'exemple du (…) bruit de la mer dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, ie, le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, et qu'il ne se remarquerait pas si cette vague qui le faisait était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu'ils soient; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose. (…) Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que les corps environnants font sur nous…"

 

 

Dans ce texte, Leibniz insiste sur ce point : il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais, sans aperception ou réflexion (ie : dont on n'a pas conscience); ie : il y a des changements dans notre âme, dont nous ne nous apercevons pas.

Leibniz soutient donc qu'il existe deux sortes de perceptions (on remarquera que le mot de "perception" remplace celui de "pensée") dans notre esprit :

 

1) Non réfléchies : petites perceptions - je "pense" ou je "perçois" quelque chose, sans y faire attention, sans m'en rendre compte- "conscience spontanée", conscience de quelque chose (est-ce avoir conscience au sens minimal ? Ou quelque chose d'inconscient ?)

2) Réfléchies : aperceptions - je pense ou perçois quelque chose, et je sais que je le pense ou le perçois - conscience "réfléchie", ou "réflexive" : conscience d'avoir conscience de quelque chose, se savoir conscient, etc. (c'est avoir conscience au sens fort)

Exemple : je peux entendre un son sans m'en apercevoir, sans savoir que je l'entends

Raisons :

- parce qu'on y est tellement habitué (ou bien occupé à autre chose de plus important, qui retient toute notre attention) qu'on n'y fait plus attention (il suffit parfois qu'il s'arrête brutalement, pour que je sache que j'entendais ce bruit)

- parce que ce bruit est trop "petit"

La première raison est subjective : elle dépend de la nature du sujet, de ce qui l'intéresse, etc. On dira ici qu'on n'a conscience au sens (2) que de ce qui peut m'intéresser; on sélectionne sans le savoir toutes les informations qui nous arrivent de l'extérieur (on serait bien vite submergé sans cette sélection, c'est une obligation)

La seconde est objective : elle tient à la nature des choses. Impossibilité qui ne vient pas de nous, mais du monde. Cf. exemple du bruit de la mer. Raison qui est finalement un argument logique : il part du fait que nos perceptions sont toujours globales : ce dont nous nous apercevons, c'est toujours d'un tout; or, il faut bien qu'il y ait des parties, puisqu'il y a un tout ! Dès lors, pour revenir à notre exemple du bruit de la mer, puisque nous percevons le bruit global de la mer quand nous sommes assis sur la plage, il faut bien que nous ayions des petites perceptions de chaque vague, et bien plus, de chaque goutte d'eau ! (Autre argument : ce que nous percevons, c'est toujours un effet, donc, il faut bien qu'il ait une cause; et il faut bien que la cause soit elle-même perçue, sinon l'effet ne serait pas perçu).

NB : le modèle est celui du calcul intégral : on peut obtenir une somme d'éléments infiniment petits, trop petits pour pouvoir être dénombrés séparément (s'oppose au calcul arithmétique, où chaque élément est saisi à part, car de même ordre de grandeur que le total).

Ce que nous montrent tous ces exemples, c'est bien la nécessité de reconnaître l'existence de pensées ou perceptions inconscientes, qui ne laissent pas de faire toujours leur effet sur nous, mais qui ne sont aperçues (consciemment) qu'à un certain moment. Tous ces faits, Descartes, avec sa conception de la conscience, ne pouvait en rendre compte.

Critique de la conscience réfléchie chère à Descartes, donc : celle-ci n'est pas toute-puissante, elle est limitée, parce que sélective, et parce que l'on ne peut tout saisir (de soi mais aussi du monde). La conscience est entourée de toutes parts par le domaine des perceptions inconscientes (petites perceptions). La vie de l'esprit n'est pas entièrement dominée par la conscience !

A tel point que chez Leibniz, la conscience émerge de l'inconscient : on voit bien qu'il y a ici un passage graduel de l'inconscience à la conscience. C'est une intégration (cf. aussi en physique le franchissement de différents seuils d'intensité). Les phénomènes conscients sont l'assemblage global d'éléments trop petits pour que chacun d'eux soit aperçu à part. Ces éléments trop petits sont les petites perceptions inconscientes. On passe donc à la conscience à partir d'éléments inconscients. Descartes ne traitait pas du problème de l'origine, de l'émergence, de la conscience : on va pouvoir l'expliquer à partir de ces petites perceptions, de ce qui est pour le moment inconscient mais susceptible de devenir conscient. Descartes ne reconnaissait même pas la difficulté, qui est que si la réflexion est retour de la pensée sur elle-même, alors, il faut bien que la conscience réfléchie puisse être précédée d'une conscience irréfléchie

Evidemment, le problème posé par la théorie leibnizienne des petites perceptions est qu'on ne sait pas trop si Leibniz parle, à travers ses petites perceptions, d'une conscience qui serait non réfléchie, ou bien de quelque chose d'inconscient. Quand par exemple il dit que nous nous souvenons parfois, en réfléchissant, d'avoir entendu tel bruit, alors qu'au moment où notre esprit l'a " entendu " ( !), nous n'en étions pas véritablement conscients, on a l'impression qu'il veut parler d'une conscience spontanée, plutôt que de quelque chose de véritablement inconscient…

NB : Pour plus de renseignements sur la conception leibnizienne de la conscience, cf. le corrigé d'un texte critiquant le cogito.

 

    b) au 19e, la psychologie expérimentale va utiliser cette idée de "seuils"

Au-dessous ou au-dessus d’un certain seuil, un stimulus qui pourtant est ressenti et enregistré par nos sens, n’est cependant pas perçu (cf. images ou sons sub-liminaux, procédé utilisé dans les pubs ou les campagnes électorales pour nous influencer secrètement).

C’est un inconscient physiologique.

Mais il ne s’agit pas là d’une entité ayant une structure ou un mode particulier d’action; ce qu’on dit, c’est que certaines choses, que ce soient des pensées ou des sensations, sont latentes : la conscience ne s’en aperçoit pas, mais elles sont réellement là (existantes) et elles peuvent réapparaître.

 

    2) Freud, au contraire, va élaborer le concept d’un inconscient qui est une instance à la fois psychique et distincte de la conscience, et ayant ses propres structures et ses propres lois de fonctionnement et d’action.

Freud, Introduction à la psychanalyse, III, 19, Première topique, pp.276-77 :

"La représentation la plus simple de ce système (…) est la représentation spatiale. Nous assimilons donc le système de l'inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, telles des êtres vivants. A cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne la conscience. Mais, à l'entrée de l'antichambre, dans le salon, veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique, lui impose la censure et l'empêche d'entrer au salon si elle lui déplaît. Que le gardien renvoie une tendance donnée dès le seuil ou qu'il lui fasse repasser le seuil après qu'elle ait pénétré dans le salon, la différence n'est pas bien grande (…). Tout dépend du degré de sa vigilance et de sa perspicacité (…).

Les tendances qui se trouvent dans l'antichambre réservée à l'inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont tout d'abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu'au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c'est qu'elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu'elles sont refoulées. Mais, les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas pour cela devenues nécessairement conscientes; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appelerons donc cette deuxième pièce : système de la pré-conscience (…).

L'essence du refoulement consiste en ce qu'une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l'inconscient dans le pré-conscient. Et c'est ce gardien qui nous apparaît sous la forme d'une résistance, lorsque nous essayons, par le traitement analytique, de mettre fin au refoulement."

 

Commentaire et comparaison avec la deuxième représentation freudienne du psychisme humain :

Dans ce qu'il appelle sa "topique" (représentation en quelque sorte spatiale du psychisme humain), Freud compare l'appareil psychique à une maison à trois étages. Ces trois parties se distinguent l'une de l'autre et possèdent chacune ses propres contenus et lois de fonctionnement, le plus souvent en conflit.

 

Première topique

Deuxième topique

CONSCIENT

(contenus mentaux clairs)

PRECONSCIENT

(recueille les contenus dont la

conscience ne veut pas, et selon

la force du refus, exerce, sur ordre

de la conscience,

MOI(tourmenté par le surmoi, et cherche à se défendre contre le ça; il obéit avant tout au principe de réalité : pour s'adapter aux exigences du monde extérieur, il faut modérer ses désirs, et même les oublier; nous apprenons à renoncer à ces désirs en même temps que le surmoi, vers 5/6ans)

la censure

(refus du contenu refoulé par la conscience

-à cause du fait que ça la heurte, souvent

en raison des convenances morales)

cela engendre des résistances

(barrages qui empêchent le refoulé de devenir conscient)

 

 

SURMOI(intériorisation des interdits sociaux et parentaux, cf. sentiment de culpabilité)

 

Enfin : inconscient (désirs refoulés) mais aussi le ça (pulsions, exigences naturelles-faim,agressivité, désirs sexuels-qui cherchent une satisfaction immédiate : ie, obéit au seul principe de plaisir)

L'inconscient est donc pour Freud l'ensemble des désirs les plus primitifs, souvent sexuels, qu'ils soient refoulés ou originaires, ie, constitutifs de tout homme. En général, on dit que ce sont des désirs refoulés (dans l'enfance) qui le constituent.

Ce qui est nouveau, c'est que l'inconscient freudien est "agissant" (cf. fait qu'il est doté d'une énergie, force, qui le pousse vers le haut, et de résistance formée par des conflits continus), et a un contenu propre (des désirs refoulés).C'est donc une entité réelle. Le concept d'inconscient s'enrichit donc : il n'est plus seulement un réservoir de "contenus" échappant à la conscience. Ces contenus sont dotés d'une signification, ils sont acceptables ou non par la conscience, et donc, "refoulés" par la conscience dans l'inconscient. Il a donc acquis, par rapport à la tradition classique, un sens positif : lieu psychique qui a ses contenus représentatifs spécifiques, une énergie et un fonctionnement propre. Ce n'est pas latent, mais "interdit de cité" (c'est ce que la conscience ne veut pas savoir, et cela, parce que ça va contre nos valeurs morales) -on ne peut donc pas y accéder.

 

Freud dit que les propriétés essentielles de l’inconscient sont le refoulement ("opération par laquelle le sujet cherche à repousser ou à maintenir dans l’inconscient des représentations (pensées, images, souvenirs, liées à une pulsion") et la pulsion ("processus dynamique consistant dans une poussée -charge énergétique, facteur de motricité- qui fait tendre l’organisme vers un but")

Note : il y a des conflits entre conscience et inconscient : les contenus inconscients cherchant à sortir pour reparaître à la conscience, et la conscience y oppose la force de son refus.

    3) Mais cet inconscient a des moyens de s'exprimer : on va pouvoir d'une certaine manière y accéder.

L'hystérie, les lapsus, les actes manqués, rêves, tous ces comportements qui auparavant étaient considérés soit comme banals, soit comme absurdes (donc : sans signification) sont les moyens qu'a trouvés l'inconscient pour se faire entendre, pour s'exprimer. Par là, on satisfait en quelque sorte symboliquement nos désirs réprimés.

 

    a) le lapsus, l'acte manqué :

L'inconscient profite d'une circonstance favorable, extérieure, pour contourner le barrage que fait habituellement la conscience et se faufiler au dehors.

 

    a1) exemple de lapsus :

Des mots que je dis à la place d'autres, sans raison apparente, mais qui en fait révèlent un désir inconscient : ainsi un président d'une assemblée, au lieu de déclarer "la séance est ouverte", peut manifester son ennui (inconscient) en disant : "la séance est close".

    a2) Exemple d'acte manqué :

Au lieu d'aller à l'école, je vais au bar du coin : acte où le résultat visé consciemment n'est pas atteint et se trouve remplacé par un autre; c'est donc le symptôme d'un fonctionnement inconscient et un compromis entre l'intention consciente (aller à l'école) et le refoulé (ne pas avoir envie d'y aller), et donc, une manifestation de l'inconscient -note : l'interprétation commune dirait que cet acte est dû à des causes mécaniques, là où la psychanalyse dit que c'est dû à une mauvaise volonté inconsciente

 

    b) Mais là où l'inconscient se manifeste le plus, c'est la nuit pendant le sommeil. Alors, la censure laisse se manifester les contenus inconscients, qui font surface dans les rêves.

     

      b1) Le rêve comme satisfaction (inconsciente) des désirs :

Comme le dit Freud dans Introduction à la psychanalyse, "le rêve est la satisfaction inconsciente et déguisée d’un désir refoulé" : satisfaction déguisée pour que justement la conscience en laisse émerger des fragments plus ou moins nombreux et cohérents, dans lesquels elle ne reconnaît pas ce qu’elle avait d’abord refoulé.

 

D’où cette satisfaction au réveil : satisfaction liée au sentiment, à l'impression, d'avoir réalisé un désir, et d’avoir pu tromper la conscience.

 

    b2) Le travail de l'inconscient : contenu manifeste et contenu latent

Les rêves obéissent donc à une logique rigoureuse, celle de l'inconscient. Cette logique : règles selon lesquelles les contenus s'associent, s'échangent selon des lois (déplacement, condensation, symbolisme)

Le rêve a un contenu manifeste et un contenu latent. Le contenu manifeste est ce dont nous avons conscience, et le contenu latent, son sens caché, inconscient.

 

Il y a un travail d'élaboration du rêve (autre manière de dire que l'inconscient travaille, a des lois de fonctionnement propres) : c'est la passage du contenu latent au contenu manifeste; c'est un travail d'encodage, de déformation (puisque ces idées latentes du rêve sont toujours des désirs inconscients) qui se produit sous l'influence de la censure (moins sévère qu'à l'état de veille). Ce qu'il faut bien retenir, c'est que l'inconscient fait tout pour ne pas se faire reconnaître (sinon, ça ne passerait pas la censure)

Le psychanalyste fera un travail d'interprétation, inverse du premier, pour chercher ce sens caché.

Mais pour cela, il faut d'abord savoir quelles sont les lois du travail d'élaboration :

 

    b3) La logique du rêve

    -La condensation : le contenu manifeste est plus petit que le premier : ie, traduction en abrégé des idées latentes (ce qui est éliminé est soit : certains éléments latents: ou des fragments de certains ensembles latents; ou certains éléments latents à caractères communs sont fondus ensemble, pour donner des images à contours vagues)

-Le déplacement : soit un élément latent est remplacé par quelque chose d'éloigné (c'est de l'ordre de l'allusion); soit l'accent psychique est transféré d'un élément important sur un autre peu important.

-Transformation des idées en images visuelles.

A cela s'ajoutent encore de nombreux procédés : le symbolisme, la mise en scène autour d'une histoire, etc.

 

    b4) Le symbolisme

L’objet réel du désir sera remplacé dans le rêve par un objet généralement associé à l’objet réel, ou par un symbole de cet objet réel. -Précision : cet objet ressortit généralement des domaines faisant l’objet des désirs et craintes les plus violents et conflictuels : la mort, la naissance, la sexualité.

Exemples de symboles :

-la mort peut être symbolisée par le voyage, le départ

-la naissance, par la sortie de l’eau

-les activités et organes sexuels, par des objets ou situations qui leur ressemblent par une caractéristique quelconque : cannes, parapluies, robinets, crayons, objets qui s’allongent, serpents, etc. Ce sont là des exemples fréquents, souvent culturels, correspondant à des symbolismes codifiés, mythes, contes populaires ou expressions populaires dans le langage courant.

Ce qu'il faut retenir, c'est que l'ordre des éléments est souvent inversé. Il y a en quelque sorte une logique propre de l'inconscient

 

    b5) Un exemple de rêve : Freud, Introduction à la psychanalyse, II

     

1) Description première du rêve :

 

Une dame encore jeune, mariée depuis plusieurs années, fait le rêve suivant : elle se trouve avec son mari au théâtre, une partie du parterre est complètement vide. Son mari lui raconte qu'Elise L. et son fiancé auraient également voulu venir au théâtre, mais ils n'ont pu trouvé que des mauvaises places (3 places pour 1 florin 50), qu'ils ne pouvaient pas accepter. Elle pense d'ailleurs que ce ne fut pas un grand malheur.

 

2) Analyse du rêve :

 

a) Décomposition en ses éléments + associations libres.

 

Prétexte du rêve : dans contenu manifeste : en effet, son mari lui a raconté qu'Elise L., une amie ayant le même âge qu'elle, venait de se fiancer. Le rêve est donc une réaction à cette nouvelle.

 

Détail concernant l'abscence de spectateurs dans le parterre : allusion à un événement réel de la semaine précédente. Elle avait écheté les billets pour une représentation tellement à l'avance, qu'elle avait été obligée de payer la location. Or, une fois au théâtre avec son mari, elle s'est aperçue qu'elle s'était précipitée pour rien, car le parterre était vide. Elle n'aurait rien perdu si elle avait acheté les billets le jour même. Son mari ne manqua d'ailleurs pas d'en plaisanter.

 

Détail concernant la somme : allusion à une nouvelle qui date elle aussi du jour précédent le rêve, mais sans rapport avec tous ces évènements. Sa belle-sœur a reçu en cadeau de son mari la somme de 150 florins, et elle n' eu rien de plus pressé que de courir chez le bijoutier et d'échanger son argent contre un bijou. (critique de la patiente : "c'est absurde")

 

Détail concernant le chiffre 3 (3 places) :c'est une interprétation de Freud lui-même car la patiente ne trouve rien à en dire : la fiancée, Elise, est de 3 mois plus jeune qu'elle, qui est mariée depuis 10 ans déjà.

 

Pourquoi 3 billets pour 2 personnes?

 

b) Réunion de ces éléments pour essayer de découvrir le sens latent du rêve.

 

Première interprétation.

 

Les détails fournis par la patiente ont entre eux un lien commun : ils sont temporels. Cf. trop tôt, trop à l'avance, si bien qu'elle les a payés plus cher; cf belle sœur qui s'est empressée d'amener argent chez bijoutier, comme si elle avait peur de manquer quelque chose.

 

Si on y ajoute les autres détails, voici ce qu'on obtient :

 

"Ce fut absurde de ma part de m'être tant hâtée de me marier. Je vois par l'exemple d'Elise que je n'aurais rien perdu à attendre". (la hâte est représentée par son attitude lors de l'achat des billets, et par celle de sa belle sœur quant à l'achat du bijou. La mariage a sa substitution dans le fait d'être allée avec son mari au théâtre).

 

On peut continuer ainsi : "et pour le même argent j'en aurais obtenu un 100 fois meilleur" (150 florins : somme 100 fois supérieure à 1 fl 50).

 

Si on remplace enfin argent par dot, le sens de dernière phrase serait que c'est avec la dot qu'on s'achète un mari : le bijou et les mauvais billets de théâtre seraient alors des notions venant se substituer à celle de mari.

 

Sans aller plus loin, le résultat de l'interprétation est le suivant : le rêve exprime la mésestime de la femme pour son mari et son regret de s'être mariée si tôt (éprouvé à l'occasion de la nouvelle des fiançailles de son amie). Elle aurait pu avoir un meilleur mari si elle avait voulu attendre.

 

Quelle est la réaction de la patiente? Elle se montre très étonnée de cette interprétation. Elle ignorait qu'elle eût si peu d'estime pour son mari, et elle ignore même les raisons pour lesquelles elle doit le mésestimer à ce point.

 

Note : l'élément de l'empressement se trouve accentué dans les idées latentes, alors que nous n'en trouvons pas trace dans le rêve manifeste. D'où : la chose principale, le centre même des idées inconscientes, manuqe dans le rêve manifeste. Pourquoi? Parce que cela entraîne une modification profonde dans l'impression que fait ce rêve sur la patiente.

 

On voit bien que les rapports entre les deux rêves sont complexes : un élément manifeste peut remplacer plusieurs éléments latents, et un élément latent peut être remplacé par plusieurs éléments manifestes. (cf. fait que l'objet manifeste central du rêve est constitué par les 3 places de théâtre pour 1 fl 50)

 

Deuxième interprétation (due au fait que certains éléments restaient inexpliqués).

 

Texte (p.205) : "la substitution (ou le déguisement) de l'image du théâtre à l'idée du mariage), est l'effet de la réalisation du désir. Notre rêveuse n'a jamais été aussi mécontente de son mariage précoce que le jour où elle a appris la nouvelle des fiançailles de son amie. Il fut un temps où elle était fière d'être mariée et se considérait comme supérieure à Elise. Les jeunes filles naïves sont souvent fières, une fois fiancées, de manifester leur joie à propos du fait que tout leur devient permis, qu'elles peuvent voir toutes les pièces de théâtre, assister à tous les spectacles. La curiosité de tout voir, qui se manifeste ici, a été très certainement au début une curiosité sexuelle, tournée vers la vie sexuelle, surtout celle des parents, et devient plus tard un puissant motif qui décida la jeune fille à se marier de bonne heure. C'est ainsi que le fait d'assister au spectacle devient une substitution dans laquelle on devine une allusion au fait d'être mariée. En regrettant actuellement ce précoce mariage, elle se trouve ramenée à l'époque où ce mariage était pour elle la réalisation d'un désir, parce qu'il devait lui procurer la possibilité de satisfaire son amour des spectacles et, guidée par ce désir de jadis, elle remplace le fait d'être mariée par celui d'aller au spectacle".

 

Maintenant, Freud "découvre" donc que le désir qui a fait de toutes ses idées un rêve, est son amour des spectacles, son désir de fréquenter les théâtres. Il dit que ce désir se rattache, plus profondément, à son ancienne curiosité d'apprendre enfin ce qui se passe quand on est marié.

 

Note : Freud interprète ici le rêve à l'aide d' une de ses théories, celle selon laquelle la curiosité infantile est toujours dirigée vers la vie sexuelle des parents.

 

Ainsi, selon lui, l'idée : " ce fut une absurdité de ma part de me marier si tôt" ne donna lieu à un rêve qu'après avoir réveillé l'ancien désir de voir enfin ce qui se passe : alors, le désir va constituer le contenu du rêve en remplaçant le mariage par la visite au théâtre et lui donnant la forme d'une réalisation d'un rêve antérieur : "oui, moi, je peux aller au théâtre, et voir tout ce qui est défendu. Je suis mariée, et toi, tu dois encore attendre".

La situation actuelle est donc dans le rêve transformée en son contraire (la déception récente devient triomphe sur sa concurrente -elle se trouve au théâtre, alors que son amie ne peut y avoir accès)

    c) L'hystérie

      c1) Les symptômes hystériques comme manifestation pathologique de l'inconscient

L'hystérie est un trouble qui se manifeste de façon corporelle. Exemple : des tics, des peurs, des répétitions de certains actes, etc.

Longtemps, l'origine de ces troubles est restée énigmatique. A tel point qu'au Moyen-Age, les femmes qui en souffraient étaient accusées de sorcellerie. Plus tard, on attribua ces troubles à la frustration sexuelle.

Freud trouva, grâce à son hypothèse de l'inconscient, une explication plus "rationnelle" (sic) de l'hystérie : ainsi, selon lui, quand les conflits entre les exigences de la conscience et les désirs refoulés (inconscients) sont trop violents, et qu'on fait trop d'efforts pour rejeter les pensées/désirs inavoués dans l'inconscient, il arrive que l'on se mette à souffrir de troubles du comportement, qui se manifestent de façon corporelle. Les symptômes hystériques seraient dus à des chocs affectifs, dont le patient ne s'est pas libéré (ils traduisent un moment de la vie du sujet qui lui échappe). Les hystériques, dit Freud, "souffrent de réminiscence"…

Les symptômes hystériques sont donc les moyens détournés qu'ont trouvé les désirs refoulés pour se satisfaire.

 

    c2) La guérison de l'hystérie : la cure psychanalytique

Ainsi, le symptôme hystérique peut disparaître si on découvre sa cause. Cela se fait en cherchant à annuler l'amnésie qui accompagne toujours les symptômes hystériques : en comblant le vide du souvenir, on supprime le symptôme.

Deux étapes de cette délivrance :

-remémoration sous hypnose des circonstances de la première apparition des ou du symptôme

-d'où : extériorisation affective, retour de l'émotion vive qui était restée coincée, qui avait été réprimée, et qui avait donné lieu aux troubles du patient

Comprendre les troubles psychiques dont souffre le patient, c'est passer du moi au ça, ie, retourner là où le trouble s'origine comme dans son lieu d'ancrage originaire : l'enfance. Cf. Marnie, d'A.Hitchcock : la jeune femme a des troubles du comportement; le psychanalyste, en l'interrogeant, va accéder à l'origine ignorée par la malade, de ces troubles : elle a subi un traumatisme infantile (viol de sa mère et meurtre du violeur par elle-même) qu'elle avait refoulé, ie, enfoui dans son inconscient.

 

    c3) Exemple de cure : Elisabeth (in Freud, Etudes sur l"hystérie).

Contexte du texte : Freud est au tout début de sa carrière, en 1895. Il a reçu une grande impression de son séjour auprès de Charcot (étude des hystériques et de l'hypnose) puis de Bernheim (thérapeutique par l'hypnose). mais ces techniques lui parurent assez vite incertaines et pénibles. Il en inventa une autre : amener le patient à abandonner toute attitude critique ou réservée, à tout exprimer, et, pour le médecin, interpréter ce matériel. Ce texte relate donc l'exemple d'Elisabeth :

 

Freud, Etudes sur l'hystérie, Puf, 1965, pp.122-23 :

 

"Je l'interrogeai donc sur les circonstances et les causes de la première apparition des douleurs. Ses pensées s'attachèrent alors à des vacances dans la ville d'eaux où elle était allée avant son voyage à Gastein et certaines scènes surgirent, que nous avions déjà plus superficiellement traitées auparavant. Elle parla de son état d'âme à cette époque, de sa lassitude après tous les soucis que lui avaient causés la maladie ophtalmique de sa mère et les soins qu'elle lui avait donnés à l'époque de l'opération; elle parla enfin de son découragement final, en pensant qu'il lui faudrait, vieille fille solitaire, renoncer à profiter de l'existence et à réaliser quelque chose dans la vie. Jusqu'alors, elle s'était trouvée assez forte pour se passer de l'aide d'un homme; maintenant, le sentiment de sa faiblesse féminine l'avait envahie, ainsi que le besoin d'amour et alors, suivant ses propres paroles, son être figé commença à fondre. En proie à un pareil état d'âme, l'heureux mariage de sa sœur cadette fit sur elle la plus grande impression; elle fut témoin de tous les tendres soins dont le beau-frère entourait sa femme, de la façon dont ils se comprenaient d'un seul regard, de leur confiance mutuelle. On pouvait évidemment regretter que la deuxième grossesse succédât aussi rapidement à la première, mais sa sœur qui savait que c'était là la cause de sa maladie supportait allégrement son mal en pensant que l'être aimé en était la cause. Au moment de la promenade qui était étroitement liée aux douleurs d'Elisabeth, le beau-frère avait tout d'abord refusé de sortir, préférant rester auprès de sa femme malade, mais un regard de celle-ci pensant qu'Elisabeth s'en réjouirait, le décida à faire cette excursion. La jeune fille resta tout le temps en compagnie de son beau-frère, ils parlèrent d'une foule de choses intimes et tout ce qu'il lui dit correspondait si harmonieusement à ses propres sentiments qu'un désir l'envahit alors : celui de posséder un mari ressemblant à celui-là. Puis ce fut le matin qui suivit le départ de la sœur et du beau-frère qu'elle se rendit à ce site, promenade préférée de ceux qui venaient de partir. Là, elle s'assit sur une pierre, et rêva à nouveau d'une vie heureuse comme celle de sa sœur, et d'un homme, comme son beau-frère, qui saurait capter son cœur. En se relevant, elle ressentit une douleur qui disparut cette fois-là encore et ce ne fut que dans l'après-midi qui suivit un bain chaud pris dans cet endroit que les douleurs réapparurent pour ne plus la quitter. J'essayai de savoir quelles pensées l'avaient préoccupée dans son bain; je ne pus apprendre qu'une seule chose, c'est que l'établissement de bains l'avait fait se souvenir de ce que le jeune ménage y avait habité.

J'avais compris depuis longtemps de quoi il s'agissait. La malade, plongée dans ses souvenirs à la fois doux et amers, paraissait ne pas saisir la sorte d'explication qu'elle me suggérait, et continuait à rapporter ses réminiscences.Elle dépeignait son séjour à Gastein et l'état d'anxiété où la plongeait l'arrivée de chacune des lettres; enfin lui parvint la nouvelle de l'état alarmant de sa sœur, et Elisabeth décrivit la longue attente, le départ du train, le voyage fait dans une angoissante incertitude, la nuit sans sommeil, tout cela accompagné d'une violente recrudescence des douleurs. Je lui demandai si elle s'était représenté pendant le trajet la tragique possibilité qu'elle trouva réalisée à son arrivée. Elle me dit avoir fait l'impossible pour chasser cette idée, mais sa mère, croyait-elle, s'était dès le début attendue au pire. Suivit le récit de son arrivée à Vienne. Elle décrivit l'impression causée par les parents qui les attendaient à la gare, le petit trajet de Vienne jusqu'à la proche banlieue où habitait sa sœur, l'arrivée le soir, la traversée rapide du jardin jusqu'à la porte du petit pavillon, la maison silencieuse et plongée dans une angoissante obscurité, le fait que le beau-frère ne vint pas à leur rencontre. Puis l'entrée dans la chambre où reposait la morte, et tout à coup, l'horrible certitude que cette sœur bien-aimée était partie sans leur dire adieu, sans que leurs soins eussent pu alléger ses derniers moments. Au même instant, une autre pensée avait traversé l'esprit d'Elisabeth, une pensée qui, à la manière d'un éclair rapide, avait traversé les ténèbres : l'idée qu'il était redevenu libre, et qu'elle pourrait l'épouser.

Tout s'éclairait. Les efforts de l'analyse étaient couronnés de succès. A cette minute, ce que j'avais supposé se confirmait à mes yeux. L'idée de "rejet" d'une représentation insupportable, l'apparition des symptômes hystériques par conversion d'une excitation psychique en symptômes somatiques, la formation -par un acte volontaire aboutissant à une défense- d'un groupe psychique isolé. C'était ainsi et non autrement que les choses s'étaient ici passées. Cette jeune fille avait éprouvé pour son beau-frère une tendre inclination, mais toute sa personne morale révoltée avait refusé de prendre conscience de ce sentiment. Enfin, lorsque cette certitude s'est imposée à elle (pendant la promenade faite avec lui, pendant sa rêverie matinale, au bain et devant le lit de sa sœur), elle s'était créé des douleurs par une conversion réussie du psychique en somatique. A l'époque où j'entrepris son traitement, l'isolement du groupe d'associations relatives à cet amour était déjà fait accompli, sans cela, je crois qu'elle ne se serait jamais prêtée au traitement; la résistance qu'elle opposa maintes fois à la repoduction des scènes traumatisantes correspondait réellement à l'énergie mise en œuvre pour rejeter hors des associations l'idée intolérable. Toutefois, le thérapeute fut en proie à bien des difficultés dans le temps qui suivit. Pour cette pauvre enfant l'effet de la prise de conscience d'une représentation refoulée fut bouleversante. Elle poussa les hauts cris, lorsqu'en termes précis, je lui exposai les faits en lui montrant que, depuis longtemps, elle était amoureuse de son beau-frère. A cet instant elle se plaignit des plus affreuses douleurs et fit encore un effort desespéré pour rejeter mes explications : "ce n'était pas vrai, c'était moi qui le lui avais suggéré, c'était impossible, elle n'était pas capable de tant de vilénie, ce serait impardonnable, etc." Il ne fut pas difficile de lui démontrer que ses propres paroles ne laissaient place à aucune interprétation, mais il me fallut longtemps lui faire accepter mes deux arguments consolateurs, à savoir que l'on n'est pas responsable de ses sentiments et que, dans ces circonstances, son comportement, son attitude, sa maladie, témoignaient suffisamment de sa haute moralité".

Tout s'éclairait. Les efforts de l'analyse étaient couronnés de succès. A cette minute, ce que j'avais supposé se confirmait à mes yeux. L'idée de "rejet" d'une représentation insupportable, l'apparition des symptômes hystériques par conversion d'une excitation psychique en symptômes somatiques, la formation -par un acte volontaire aboutissant à une défense- d'un groupe psychique isolé. C'était ainsi et non autrement que les choses s'étaient ici passées. Cette jeune fille avait éprouvé pour son beau-frère une tendre inclination, mais toute sa personne morale révoltée avait refusé de prendre conscience de ce sentiment. Enfin, lorsque cette certitude s'est imposée à elle (pendant la promenade faite avec lui, pendant sa rêverie matinale, au bain et devant le lit de sa sœur), elle s'était créé des douleurs par une conversion réussie du psychique en somatique. A l'époque où j'entrepris son traitement, l'isolement du groupe d'associations relatives à cet amour était déjà fait accompli, sans cela, je crois qu'elle ne se serait jamais prêtée au traitement; la résistance qu'elle opposa maintes fois à la repoduction des scènes traumatisantes correspondait réellement à l'énergie mise en œuvre pour rejeter hors des associations l'idée intolérable. Toutefois, le thérapeute fut en proie à bien des difficultés dans le temps qui suivit. Pour cette pauvre enfant l'effet de la prise de conscience d'une représentation refoulée fut bouleversante. Elle poussa les hauts cris, lorsqu'en termes précis, je lui exposai les faits en lui montrant que, depuis longtemps, elle était amoureuse de son beau-frère. A cet instant elle se plaignit des plus affreuses douleurs et fit encore un effort desespéré pour rejeter mes explications : "ce n'était pas vrai, c'était moi qui le lui avais suggéré, c'était impossible, elle n'était pas capable de tant de vilénie, ce serait impardonnable, etc." Il ne fut pas difficile de lui démontrer que ses propres paroles ne laissaient place à aucune interprétation, mais il me fallut longtemps lui faire accepter mes deux arguments consolateurs, à savoir que l'on n'est pas responsable de ses sentiments et que, dans ces circonstances, son comportement, son attitude, sa maladie, témoignaient suffisamment de sa haute moralité".

Commentaire rapide : Elisabeth était secrètement amoureuse de son beau-frère. Quand sa sœur mourrut d'une maladie, elle se dit : "le voilà enfin libre de m'épouser!". Mais, cette pensée se heurta à son surmoi qui la trouva indécente et la refoula sur le champ dans son inconscient. Alors, elle tomba malade, présentant de graves symptômes d'hystérie. En la soignant, Freud découvrit que la jeune femme avait complètement oublié la scène où elle se tenait au chevet de sa sœur et où ce désir inavouable et égoïste avait surgi en elle. Mais, au cours du traitement, cela lui revint en mémoire : elle reproduisit alors dans une extrême agitation ce moment pathologique et fut guérie par ce traitement. On voit donc que la cure cathartique consiste en deux principales étapes : on reproduit d'abord chronologiquement toute la chaîne des souvenirs, mais dans l'ordre inverse; puis on provoque la reproduction de ces scènes traumatiques, qui est supposée supprimer les symptômes.

Conclusion : cette expression déguisée est ce qui permet au psychanalyste de déchiffrer l'inconscient, et de nous aider à mieux nous connaître. (Même si ces manif ne sont que des aspects fragmentaires et incomplets des contenus inconscients) Il pourra en effet accéder au refoulé qui continue d'agir à notre insu.

 

B- Conséquences et caractère révolutionnaire de cette théorie.

La notion d’inconscient psychique fait donc apparaître une nouvelle conception de l’homme. En effet, l’essentiel de l’homme, ie, des tendances expliquant sa conduite, réside dans l’inconscient.

    1) Sa découverte est donc apparue comme remettant en question les certitudes et partages les mieux assurés concernant la nature humaine.

D’abord, en effet, la conscience perd les privilèges qu’elle avait acquis depuis Descartes.

    a) Contrairement à toute la tradition philosophique antérieure, le psychisme, l’esprit, est plutôt du côté de l’instinct, de l’obscur, que de la pensée claire.

     

    b) Il y a des pensées inconscientes :

La plupart des états mentaux se passent sans qu’on en soit conscient (alors que pour Descartes, l’esprit est tout entier conscience ("nous ne pouvons avoir aucune pensée de laquelle nous ne sommes pas conscients, au moment où elle est en nous"). Ce qui est vraiment nouveau, c’est l’hypothèse d’une vie mentale non consciente qui détermine tous nos actes, toute notre vie.

 

    c) La conscience n’est plus reine :

N’étant plus qu’une qualité (non essentielle) du psychisme, on ne peut plus du tout parler d’accès (privilégié) à soi-même par la conscience.

    2) Les deux aspects de cette théorie :

     

      a) on peut insister sur son côté libérateur :

Sa théorie est en effet un moyen de libérer l’individu des interdits et tabous que la civilisation fait peser sur lui; elle engage l’homme à devenir vraiment lui-même, en se délivrant des angoisses, peurs, et inhibitions inconscientes qui font obstacle à sa mâturité

    b) mais elle a aussi un côté humiliant :

     

      b1) La folie, rejetée traditionnellement dans le monde de la déraison, réintégrait le monde "normal".

Cf.modèle des maladies mentales au 19e : elles étaient considérées comme étant de nature biologique, héréditaire, et irréversible. C’est le modèle du dégénéré. Conséquence : le fou n’est pas écouté, car par définition, il a perdu la raison.

Or, ce que nous apprend la psychanalyse freudienne, c’est plutôt que sous l’apparente inintelligibilité, il y a du sens, puisque son grand principe est bien que toutes les manifestations psychiques ont un sens. Problème pour l'homme : le rêve, le lapsus, ne manifestent pas autre chose que le fait que la vie psychique de l’homme sain n’obéit pas à d’autres lois que celles de l’hystérique ou de l’obsessionnel.

    b2) La théorie de Freud met en lumière le rôle de l'enfance et de la sexualité dans l’édification de la personnalité.

L’enfance est le "noyau" qui continue de s’investir. L’enfance constitue pour nous une trace ineffaçable, et a donc sur notre caractère une influence déterminante. ("L’enfant est le père de l’homme"). Ce que nous sommes, notre caractère, remonte à ce qu’il y a de plus ancien. L’inconscient de Freud n’est rien d’autre que le refoulé de l’enfance.

Dans Introduction à la psychanalyse, il dit que la sexualité commence dès l’enfance ; mais il faut préciser que celle-ci a un sens très large : c’est ce que Freud appelle la libido, la "recherche du plaisir". Ce principe de plaisir s’oppose inévitablement au principe de réalité, etc.

 

    c2) Conséquence : le "déterminisme psychique" : parmi les facteurs qui pèsent sur chacun, il y a l’enfance, la sexualité, la famille. Tout cela interviendra toujours sur notre comportement.

 

Sa théorie apprend donc aux êtres humains qu’ils ne disposent pas d’eux-mêmes, qu’une grande partie de leur vie psychique leur échappe totalement, et que, dans leurs conduites, leurs opinions, leurs amours, et leurs haines, ils ne disposent pas d’eux. Sa théorie nous renvoie à un état de dépendance à quoi nous condamnent les forces obscures qui nous gouvernent à notre insu. La conduite, et non seulement la pensée, se révèle être le produit de multiples relations de causalité. Les choix qui pouvaient paraître décidés en fonction d’idéaux moraux se découvraient soumis à d’obscurs déterminismes passionnels (et nous sommes dans l’ignorance des tendances profondes qui motivent nos conduites, nos choix intellectuels et affectifs, nos jugements).

C’est là la thèse du manque natif de liberté (en dépit de notre sentiment d’être libre, nous sommes dominés par quelque chose qui outrepasse la conscience de toutes parts). C’est surtout l’aspect b) qui a retenu l’attention : on a dit que la théorie de Freud obligeait à reconsidérer l’idée de liberté.

 

Cf. fait que cette notion est présente, maintenant, dans toutes les sciences humaines; cf. structuralisme, etc. Les hommes ont conscience, certes, de ce qu’ils font, mais ils ne savent au fond pas tellement pourquoi ils font ce qu’ils font. Par contre, ils croient le savoir. Nous ne connaissons donc pas les véritables motifs de notre conscience. Le présupposé général des sciences humaines, selon lequel l’individu qui fait quelque chose est le dernier qui puisse en fournir une explication convenable, est donc un héritage de Freud.

C- Valeur de cette théorie : Métapsychologie : l'hypothèse de l'inconscient comme hypothèse scientifique

Construite à partir d’observations dans des domaines variés, élaborée soigneusement par formation de concepts complémentaires au fur et à mesure que l’expérience le suscitait, confirmée par la pratique, cette théorie paraît tout à fait scientifique. Freud la justifie d’ailleurs par des arguments tout à fait scientifiques.

On peut le voir notamment dans ce texte issu de Métapsychologie :

Freud, Métapsychologie :

"On nous conteste de tous côtés le droit d'admettre un psychisme inconscient et de travailler scientifiquement sur cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l'hypothèse de l'inconscient est nécessaire et que nous possédons de multiples preuves de l'existence de l'inconscient. Elle est nécessaire, parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires; aussi bien chez l'homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d'autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l'homme sain, et tout ce qu'on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d'idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l'origine, et de résultats de pensée dont l'élaboration nous est demeurée cachée. Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu'il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d'actes psychiques; mais ils s'ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d'aller au-delà de l'expérience immédiate. Et s'il s'avère de plus que nous pouvons fonder sur l'hypothèse de l'inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours des processus conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de l'existence de ce dont nous avons fait l'hypothèse".

Commentaire rapide : Conscient de la violence qu'il fait à la vision commune comme aux philosophes, Freud propose ici une justification du concept de l'inconscient.

Le modèle épistémologique auquel il se réfère explicitement est celui des sciences physiques : tout comme les concepts de la physique coordonnent des phénomènes sensibles, les concepts de la psychanalyse permettent d'ordonner les phénomènes conscients (qui sont le seul matériau dont nous disposons).

Une théorie (et son ou ses concepts-clé) survient lorsque nos connaissances butent sur des phénomènes qui, tels quels, nous paraissent incomplets, ou des observations isolées qui, telles quelles, demeurent sans signification. Il faut donc inventer quelque chose (un concept) qui, en permettant d'établir des liens avec d'autres phénomènes, ou entre ces observations isolées, en "intercalant" un élément là où il faut, complète l'ensemble et le rende compréhensible.

Exemple : l'invention de la planète Neptune par Leverrier.

L'hypothèse de l'inconscient est appelée par les lacunes et les incohérences de la vie consciente. La présupposition d'actes qui ne bénéficient pas du témoignage de la conscience entraîne un gain de sens et de cohérence, qui justifie le dépassement des expériences immédiates au profit de cette hypothèse -tout comme une hypothèse physique est d'autant plus valide qu'elle permet une prédiction des phénomènes (et le cas échéant, une modification de leur cours).

Les actes psychiques auxquels la théorie, et elle seule, donne un sens sont : les actes manqués, les rêves, les symptômes névrotiques, etc. L'interprétation des rêves est le modèle même d'une telle démarche : Freud postule que le rêve a un sens, et que, par conséquent, une cohérence peut être rendue à ce texte décousu.

Ceux qui associent d'emblée le psychique au conscient doivent bien rendre compte de la latence de certains vécus.

Le concept d'inconscient et la théorie qui s'est élaborée autour de lui paraissent donc bien avoir les caractères d'un concept et d'une théorie scientifique, ie, d'une théorie qui comble des lacunes ("nécessaire") et permet de rendre compte d'une manière cohérente et satisfaisante ("légitime") d'une quantité de phénomènes, sans créer plus de difficultés qu'elle n'en résout. En permettant le progrès des investigations, elle pourra se modifier en fonction des expériences qui suivront.

 

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