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INTRODUCTION
I-
LA CONDAMNATION DES PASSIONS AU NOM DE LA RAISON
Conclusion
I
II-
VERS LA NATURALISATION/ RÉHABILITATION DES PASSIONS...
Conclusion
II
III-
HUME, TRAITE DE LA NATURE HUMAINE : LA PASSION ET LA RAISON SONT
DEUX DOMAINES INDEPENDANTS
Conclusion
III
CONCLUSION
GENERALE
INTRODUCTIONFreud,
en soutenant que le moi n'est pas le maître dans sa propre maison,
contredit le fait que les hommes seraient maîtres de leur destinée,
ce qui est un des postulats fondamentaux de toute bonne philo de la
conscience. En effet, l'inconscient est une force obscure, qui arrache
l'homme à lui-même, et l'empêche de coïncider
avec lui-même (même si, certes, la psychanalyse cherche
justement à libérer l'individu par la prise de conscience
de ces déterminations qui pèsent sur lui).Mais il faut
reconnaître que, avant Freud, les philo de la conscience avaient
tout de même reconnu certaines "forces obscures",
qu'elles ont dénommé les "passions"; seulement,
elles ne doutaient nullement de ce que l'homme soit capable de les
maîtriser par sa conscience. (cf. stoïciens et Descartes
qui ont pensé la morale comme domination des passions par la
conscience) De plus, là où Freud reconnaît une
certaine rationalité de ces forces obscures qui agissent en
nous sans qu'on en soit conscient, les philosophes ont le plus souvent
soutenu l'irrationalité des passions. C'est ce présupposé
qu'il s'agit d'analyser : le conflit raison et passions est-il indépassable?
Doit-on se débarrasser des passions? I-
LA CONDAMNATION DES PASSIONS AU NOM DE LA RAISONTous
les philosophes classiques, de Platon à Kant, ont dénoncé
avec ferveur les passions. Elles seraient mauvaises en soi, vicieuses,
irrationnelles, etc. Il faudrait donc s'en débarrasser afin
de vivre bien, de vivre une vie d'homme.
A-
Kant, Anthropologie d'un point de vue pragmatique : les passions
comme maladie de l'âme
Pour Kant, la passion et/ou l'émotion, s'opposent à
la raison, entendue au sens vague de faculté de juger, de réfléchir.Ainsi
dit-il que "l'inclination (désir habituel) que la raison
du sujet ne peut pas maîtriser ou n'y parvient qu'avec peine
est la passion. L'émotion est un sentiment d'un plaisir/déplaisir
actuel qui ne laisse pas le sujet parvenir à la réflexion".
Tout ce qui est de l'ordre de l'affectif, de la sensibilité,
i.e., les passions comme les émotions, se caractérise
par l'emportement, qui empêche toute réflexion, tout
exercice normal de la raison : "être soumis aux émotions
et aux passions, est toujours une maladie de l'âme, puisque
toutes deux excluent la maîtrise de la raison". C'est
un violent déséquilibre, comme une commotion cérébrale,
qui fait qu'on ne s'appartient plus.
2)
Distinctions conceptuelles : passion, émotion, sentiment
(§74).
Mais que faut-il entendre par passion et par émotion? Est-ce
la même chose?
Kant, Anthropologie
d'un point de vue pragmatique, §74, la passion comme
maladie de l'âme
Dans l'émotion, l'esprit surpris par
l'impression perd l'empire de soi-même. Elle se déroule
dans la précipitation : c'est-à-dire qu'elle
croît rapidement jusqu'au degré de sentiment
qui rend la réflexion impossible (elle est inconsidérée).
Une absence d'émotion, qui ne diminue pas la force
mobile de l'action, est le propre du flegme, au sens favorable
du terme : qualité qui permet à l'homme courageux
de ne pas perdre, sous l'effet des émotions, le calme
de sa réflexion. Ce que l'émotion de la colère
ne fait pas dans sa précipitation, elle ne le fera
jamais; elle a la mémoire courte. La passion de la
haine au contraire prend son temps pour s'enraciner profondément
et penser à l'adversaire. Un père, un maître
d'école peuvent renoncer à punir, s'ils ont
la patience d'entendre implorer leur pardon (et non pas présenter
une justification). Quelqu'un entre chez vous en colère,
et veut dans la violence de son indignation vous injurier
: contraignez-le poliment à s'asseoir; y parvenez-vous,
son invective déjà sera plus douce; car, lorsqu'on
est commodément assis, on éprouve une détente
qui n'est pas compatible avec les cris et les gestes de menace
qu'on fait quand on est debout. La passion au contraire se
donne le temps, et, aussi puissante qu'elle soit, elle réfléchit
pour atteindre son but.
L'émotion agit comme une eau qui rompt
la digue; la passion comme un courant qui creuse toujours
plus profondément son lit. L'émotion agit sur
la santé comme une attaque d'apoplexie, la passion
comme une phtisie ou une consomption. L'émotion est
comme une ivresse qu'on dissipe en dormant, au prix d'une
migraine le lendemain, la passion comme un poison avalé
ou une infirmité contractée; elle a besoin d'un
médecin qui soigne l'âme de l'intérieur
ou de l'extérieur, qui sache pourtant prescrire le
plus souvent, non pas une cure radicale, mais presque toujours
des médicaments palliatifs.
La passion est à considérer
comme un délire couvant une représentation qui
s'implante toujours plus profondément. Celui qui aime
peut toujours rester clairvoyant; mais celui qui est amoureux
sera irréparablement aveugle aux défauts de
l'objet aimé bien que d'ordinaire il recouvre la vue
huit jours après le mariage. |
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Passion
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Émotion
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Sentiment
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| Exemples
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Haine, amour
Passion du métier (musicien,
savant) ou habitudes physiques (alcoolisme, gourmandise)
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Colère,
frayeur |
Amour, affection
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| Durée
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durable
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Crise passagère,
éphémère, soudaine (plus intense
que la passion, car conséquences sur l'organisme)
|
durable
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| Définition
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-la passion
: développement monstrueux, excessif, d'une tendance
; maladie; sentiment excessif, exalté; perturbation
de la fonction sentimentale (car on reste polarisé
sur une seule chose et tout le reste nous est indifférent)
-les passions : ensemble de la
vie affective (sentiments, etc.) |
-réaction
de l'organisme à l'environnement extérieur
- irréfléchie |
Valorise
certains objets (le monde prend pour nous une valeur
ou signification); sans lui, tout nous serait indifférent
(cf. le schizophrène : "esprit séparé
du monde"; pas de contact avec le réel,
avec autrui). Le sentiment est donc un rapport au monde
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Dans ce tableau on voit donc que l'homme passionné
est déséquilibré, il n'est pas libre, pas maître
de soi.
Conclusion : la passion constitue donc une atteinte
à la liberté et à l'empire sur soi, beaucoup
plus profonde que l'émotion.
Le texte de Kant présente une difficulté
: en effet, il nous présente la passion comme quelque chose
de bizarre :
-d'un côté, il définit la passion
comme opposition à la raison, à la réflexion,
au jugement;
-mais pourtant, il nous montre aussi que la passion
se distingue de l'émotion en ce qu'en elle est présente
la réflexion : elle est réfléchie, "raisonnée".
N'y a-t-il pas ici une contradiction dans les termes, un paradoxe?
Nous allons voir que non : en effet, c'est justement
parce que la passion se sert de la raison que la passion va être
une maladie beaucoup plus grave que l'égarement émotionnel.
Ainsi le passionné utilise la réflexion,
mais, en un sens contraire à l'exercice normal de la raison
(§81). Il ne raisonne pas normalement ou comme l'homme équilibré,
mais en quelque sorte beaucoup plus.
On considère généralement
que le passionné viole, contredit, les règles élémentaires
de logique, celles que tout homme de bon sens, en possession de
toute sa raison, va pouvoir exercer. Le problème sera que,
en même temps, le passionné fait usage de ces règles,
mais en quelque sorte à l'envers...
Logique, cohérence, sens du réel..
Exemples :
(1) Si une chose n'est pas a, alors elle ne peut
être en même temps non a (c'est le principe de contradiction,
ou d'identité)
(2) Si je vois quelque chose, je ne peux voir/croire
le contraire de ce que je vois
(3) Je ne prends pas mes désirs pour la
réalité (je sais faire la distinction) : ce n'est
pas parce que je veux que les femmes m'aiment qu'elles m'aiment
réellement
(4) Ne pas croire quelque chose d'invraisemblable
: par exemple qu'il y a une formule magique pour que les femmes
vous aiment
(5) Ne pas poser une conclusion comme point de
départ d'un raisonnement ou d'une démonstration :
si on est logique, on part d'une idée et on cherche si elle
est confirmée par les faits
b)Voyons
maintenant en quoi le passionné viole les règles
élémentaires de logique, fait un usage erroné,
pervers, de la raison.
Lisons le texte célèbre de Stendhal
sur la cristallisation (amoureuse), afin de voir comment se
comporte celui qui tombe amoureux de quelqu'un
| Stendhal,
De l'amour, Paris, Hypérion, 1936, pp. 3-7,
la cristallisation
" Voici ce qui se passe dans l'âme :
1- l'admiration
2- on se dit : " quel plaisir
de lui donner des baisers, d'en recevoir ! etc. "
3- l'espérance (...)
4- l'amour est né (...)
5- la première cristallisation
commence.
On se plaît à orner de mille
perfections une femme de laquelle on est sûr ;
on se détaille tout son bonheur avec une complaisance
infinie. Cela se réduit à exagérer une
propriété superbe, qui vient de nous tomber
du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession
de laquelle on est assuré.
Laissez travailler la tête d'un amant
pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez :
Aux mines de Salzbourg, on jette dans les
profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre
effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après,
on le retire couvert de cristallisations brillantes :
les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses
que la taille d'une mésange, sont garnies d'une infinité
de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut
plus reconnaître le rameau primitif.
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération
de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la
découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.
(...)
En un mot, il suffit de penser à une
perfection pour la voir dans ce qu'on aime (...)
6- Le doute naît (...)
L'amant arrive à douter du bonheur
qu'il se promettait, il devient sévère sur les
raisons d'espérer qu'il a cru voir.
Il veut se rabattre sur les autres plaisirs
de la vie, il les trouve anéantis. La crainte d'un
affreux malheur le saisit et avec elle l'attention profonde.
7- Seconde cristallisation.
Alors commence la seconde cristallisation
produisant pour diamants des confirmations à cette
idée :
Elle m'aime.
A chaque quart d'heure de la nuit qui suit
la naissance des doutes, après un moment de malheur
affreux, l'amant se dit : oui, elle m'aime ; et
la cristallisation se tourne à découvrir de
nouveaux charmes ; puis le doute à l'il
hagard s'empare de lui et l'arrête en sursaut. Sa poitrine
oublie de respirer ; il se dit : mais est-ce qu'elle
m'aime ? Du milieu de ces alternatives déchirantes
et délicieuses, le pauvre amant sent vivement :
elle me donnerait des plaisirs qu'elle seule au monde peut
me donner.
C'est l'évidence de cette vérité,
c'est ce chemin sur l'extrême bord d'un précipice
affreux, et touchant de l'autre main le bonheur parfait, qui
donne tant de supériorité à la seconde
cristallisation sur la première. |
1) D'abord, on voit dans ce texte qu'à la
base, il n'y a pas de raisonnement (du moins le passionné
ne fait pas encore appel au raisonnement) : la passion (en l'occurrence
l'amour-fou) commence par une illusion en quelque sorte spontanée,
immédiate
On peut voir ici que le passionné fait le
contraire de celui qui utiliserait sa raison : il cherche en effet
dans les choses, êtres, ou personnes, les signes de sa passion
: ie, il part de son idée obsessionnelle, et toutes les choses
vont être, à partir de là, les signes du bien-fondé
de sa passion.
L'amoureux projette donc sur sa dulcinée
certains traits, sans interroger l'expérience : la conclusion
est posée au départ; perte du sens du réel,
etc.
La passion est confirmée a priori (la passion
est une idée a priori, issue de la cristallisation, et seulement
ensuite étayée par le raisonnement circulaire qui
la confirme sans contradiction possible ; cf. les deux cristallisations :
1) on cherche dans les choses et les êtres les signes de réponses
préalables, et 2) à défaut, on se crée
des obstacles à ces réponses, bien entendu destinés
à être vaincus, afin que soit confirmée et renforcée
l'idée-passion de départ.
On dit en général, depuis Dugas,
que les passions ont à leur manière une certaine logique,
une logique "des sentiments" : il y a une part d'inférence,
mais illogique, et inconsciente : elle consiste souvent à
choisir, parmi les traits de x, ceux qui relèvent de la passion
préalable, ou qui l'évoquent : cela s'appelle prendre
la partie pour le tout (x est a, b, c, d, mais vous dites qu'elle
est a) :
Exemple :
(1) votre mère représente pour vous
l'amour
(2) elle avait les yeux verts
(3) Anabelle est petite, blonde, et a de grands
yeux verts,
(4) elle a les yeux verts : donc elle est l'amour
...
Vous ne voyez alors plus que le caractère
qui renvoie à votre passion initiale (Anabelle est tout entière
représentée dans ses beaux yeux verts); le reste,
vous ne le voyez plus.
Autrement dit : toute passion a une part d'inconscient,
et ce que vous aimez, si cette passion est l'amour, n'est pas tant
la personne en tant que telle, avec ses qualités, que votre
passion elle-même.
Cf. Descartes : il aime les filles qui louchent,
ce qui lui paraît bizarre. C'est que son premier amour = petite
fille qui louchait. Ainsi aime-t-il les filles qui louchent car
ce défaut représente l'amour (inconsciemment, il a
cristallisé cette caractéristique, si bien que le
défaut est embelli)
2) Non seulement le passionné "raisonne"
mal, mais encore, en une seconde étape, il va s'aider de
la raison. En effet, le passionné, à défaut
de trouver cette idée de départ confirmée,
va se créér des obstacles à ces réponses,
bien évidemment destinés à être vaincus,
afin que soit confirmée et renforcée l'Idée-passion
de départ.
| Lucrèce
, De la nature, l'illusion passionnelle.
"Leur maîtresse est-elle noire,
c'est une brune piquante; sale et dégoûtante,
elle dédaigne la parure; louche, c'est la rivale de
Pallas; maigre et décharnée, c'est la biche
de Ménale; d'une taille trop petite, c'est l'une des
Grâces; d'une grandeur démesurée, elle
est majestueuse; elle bégaye, c'est un aimable embarras;
elle est taciturne, c'est la réserve de la pudeur;
emportée, babillarde, jalouse, c'est un feu toujours
en mouvement; desséchée à force de maigreur,
c'est un tempérament délicat; exténuée
par la toux, c'est une beauté languissante" |
-cf. Othello, d'Hamlet : c'est lui aussi
un exemple type de passionné, mais sa passion, ce n'est pas
l'amour, c'est la jalousie. Il croit en effet que Desdémone,
sa femme, le trompe, et il ne pense plus qu'à ça.
Il passe ainsi son temps à épier des signes, à
retenir tout ce qui peut justifier sa jalousie, la grossir, et néglige
tout le reste.
Exemples : la bouche de Desdémone : elle
lui sourit, il y voit les baisers de la trahison; un regard affectueux,
devient un regard lubrique, qui "prouve" ses mauvaises
pensées
Interprétation de son comportement : il
veut à tout prix que soit confirmée la culpabilité
de sa belle; ainsi :
- il pose d'abord cette idée, qu'il projette sur les moindres
gestes de D.
- tout veut dire autre chose que ce qu'elle dit réellement
(la réalité devient métaphore, est confondue
avec l'imaginaire)
- tout peut devenir une preuve de ce qu'il croit
Comme dans l'amour chez Stendhal, la conclusion
est posée d'abord, le raisonnement va s'ensuivre afin d'étayer
sa passion
Cf. même type de procédé qu'en
psychanalyse : tout ce qui se passe va toujours pouvoir passer
pour une confirmation de sa jalousie. C'est une attitude immunitaire
: jamais on ne va chercher à tenir compte des réfutations
de l'expérience ou d'autrui, pour voir si notre sentiment
est bien fondé.
Exemples : mais ouvre un peu les yeux, tu as vu
comme elle t'aime, comme elle est exemplaire, honnête, etc.
Ses sourires brillent d'amour et d'honnêteté...
Ce qui prouve qu'il n'écoute plus sa raison
ou sa vraie raison, c'est que rien ne peut lui faire changer d'avis
- Ainsi, ce qui est spécifique au passionné,
ce qui fait qu'on ne peut jamais réfuter ses constructions,
c'est que ses conclusions, au lieu de découler d'un raisonnement,
sont posées d'abord. A la base de toute passion, il y a en
général un trait spécifique des objets/faits/personnes
qui est privilégié, et qui sert de grille de lecture
(il sera projeté sur tout et surtout, sur tout problème
qui se rencontre et qui normalement devrait nous pousser à
"revoir" notre point de vue)
Cf. Dugas, La logique des sentiments : "toute
passion a, comme l'amour, un bandeau devant les yeux : ce bandeau
lui cache ce qu'elle ne veut pas voir, mais elle voit d'autant mieux
ce qu'elle veut voir, i.e., ce qu'elle imagine. La passion est donc
à la fois déraisonnable et logique, et d'autant plus
déraisonnable qu'elle est plus logique".
On comprend que la passion ait été
comprise comme une maladie, car elle tient de l'obsession, et d'une
certaine perte du réel. Elle est aveuglement, sur soi, sur
les autres, et sur les choses. Il faut donc chercher à s'en
débarrasser.
Ainsi Kant, quand il nous dit, §81, que les
passions sont par définition mauvaises, moralement condamnables,
parle moins des passions comme jugement erroné ou perverti
que comme vice. Il dit d'ailleurs que les passions sont une "gangrène
pour la raison pure pratique"
... c'était en tant qu'elles étaient
une erreur de jugement, de l'ordre de l'illusion, etc. Si on peut
dire que c'est "mal" d'avoir une passion, c'est dans le
même sens que quand vous dites que "le devoir de math
de Barnabé montre qu'il ne sait pas bien raisonner, qu'il
raisonne mal". Or, faire des fautes de raisonnement, ce
n'est pas trop grave du point de vue des conséquences dans
votre vie : ainsi, cela ne contredit pas les règles élémentaires
de la morale. Celui qui fait des fautes de logique n'est pas perverti,
vicieux, il ne pèche pas, etc....
Pourquoi alors Kant, comme la tradition philosophique
grecque et le christianisme d'ailleurs, voit-il les passions comme
des vices, comme moralement condamnables? En quoi le fait que les
passions n'obéissent pas à la raison peut-il bien
impliquer qu'elles sont mauvaises?
On peut répondre, comme il apparaît
dans la définition de Kant, que la morale est issue de la
raison, que c'est la raison nous dit ce qu'il faut faire.
b)
L'identification raison pratique /raison morale
NB : pour plus de renseignements sur ce point,
vous pouvez consulter le cours
sur la morale kantienne.
Kant distingue deux sortes de raisons : la
raison théorique, et la raison pratique.
"raison pure" : raison dans son
usage scientifique, qui concerne la connaissance (objet : ce qui
est)
"raison pratique" : son usage
dans le domaine moral (ne dit pas ce qui est ou comment est la réalité
mais nous prescrit ce qui doit être, i.e., des devoirs)
"pratique" : si on voit bien grosso
modo le rapport de pratique avec la morale, en ce que ça
concerne le domaine de l'action, il ne faut toutefois pas prendre
ce terme en son sens ordinaire.
Ainsi, quand on dit "c'est pratique"
(utile), ça n'a rien à voir avec ce que dit Kant (qui
emploie d'ailleurs ici le terme de "pragmatique" ou "technique")
-grec : prakticos : actif, qui convient à
l'action
-est pratique toute activité dans laquelle
on a l'intention de modifier une réalité ou une situation.
-expérience acquise (pratiquer l'escrime,
le piano, etc.) : ici, il y a usage de règles ou de principes
relevant d'une technique/science/coutume
-ou encore, est pratique toute activité
qui ne s'épuise pas dans la production d'une uvre,
d'un objet (ce terme s'oppose à la fabrication) :
c'est l'action humaine dans sa dimension non utilitaire
-d'où : action morale : c'est le
sens strict et technique, propre à Kant, de ce terme. Ce
terme s'applique chez lui explicitement aux impératifs moraux,
qui s'opposent aux impératifs techniques et pragmatiques.
Seule la moralité est absolument "pratique".
Les impératifs techniques et pragmatiques
sont dits hypothétiques, conditionnels : "si
tu veux telle fin, utilises tel moyen"
Si ces actions ne sont pas morales c'est avant
tout parce qu'elles s'occupent seulement de ce qu'il faut faire
pour atteindre une certaine fin, alors que cette fin peut très
bien être immorale : exemple : si le médecin veut guérir
tel homme il doit utiliser tels médicaments; mais de même,
si tel individu jaloux veut empoisonner sa femme, il doit utiliser
lui aussi certains moyens (règles, poison, etc.)
Ces impératifs ne sont donc pas moraux en
soi, i.e., absolument; s'ils le sont ce n'est que par accident
Les impératifs moraux sont dits au contraire
catégoriques, i.e., inconditionnels : ce qui signifie
qu'ils valent par eux-mêmes et non comme moyen en vue d'autre
chose (en vue du bonheur, de l'intérêt, du désir,
de notre nature sensible etc.)
Ainsi l'impératif suivant n'est pas moral
: "tu ne dois pas faire de fausse promesse, de peur de perdre
ton crédit, au cas où cela viendrait à être
révélé" (on agit ici par intérêt,
l'action n'est donc morale que par accident); l'action morale absolument
est une action accomplie seulement par intention de réaliser
la loi morale
il s'énonce comme suit (cf. Fondements de
la Métaphysique des Murs, p.136) : "agis uniquement
d'après la loi qui fait que tu peux vouloir en même
temps qu'elle devienne une loi universelle"
Accomplir quelque chose de véritablement
moral, c'est ne pas faire d'exception pour nous, accomplir ce que
tout autre homme doit pouvoir faire; pour savoir si notre acte est
vraiment moral, il y a un critère infaillible : ne pas se
contredire.
Exemple : dois-je faire une fausse promesse?
Réponse : pour le savoir je dois me demander
ce qui arriverait si cette action devenait universelle, i.e., si
tout le monde devait le faire; or, je trouve que si tout le monde
faisait de même, on rendrait impossible la notion même
de "promesse", car personne ne croirait plus à
aucune promesse
Autre exemple : le suicide (p.138)
Ainsi sommes nous maintenant en mesure de voir
pourquoi les passions sont une gangrène pour la raison pure
pratique, pourquoi elles sont moralement condamnables.
En effet, l'homme qui souffre d'une passion n'écoute
plus que sa tendance/passion; tout le reste lui est indifférent.
Si bien que la raison morale, qui nous enjoint
d'agir en prenant sur nos actions le point de vue de tout homme,
ne peut avoir aucune influence chez le passionné :
-non seulement parce que, d'abord, on ne peut raisonner
normalement, or, en morale, il faut faire usage de sa raison
-et ensuite parce que le passionné n'a plus
en vue que son intérêt particulier, il ne pense qu'à
lui et à l'objet de sa passion, qui par définition
lui est particulier. Il prend donc intérêt à
quelque chose qui est loin d'être nécessaire à
l'humanité et à son progrès moral -pire encore,
il prend intérêt seulement à lui-même,
à ses intérêts égoïstes et particuliers
(seule fin valable : la réalisation de ses tendances).
-la passion ne peut être érigée
en loi universelle : si tout le monde devait être passionné,
le monde serait en effet un véritable chaos : chacun ne suivrait
que ses petits intérêts, ses tendances, ses manies,
et cela, sans jamais s'occuper des autres -ou alors, en se débarrassant
justement de tout autre homme qui pourrait faire obstacle à
la réalisation de notre passion (exemple : l'ambition); aucune
société n'est possible si nous nous laissons tous
aller à nos passions, car celles-ci ne favorisent vraiment
pas l'entente
Conséquence : morale et passions s'opposent.
L'homme de bien, l'homme moral, et l'homme équilibré,
donc heureux, est celui qui n'a pas de passions, ou qui a su les
faire taire.
NB : Kant se réfère aux stoïciens
: il loue l'idéal du sage grec qui s'est détaché
de toute emprise de la passion
| Cicéron,
Des biens et des maux, III.
"Quant aux troubles de l'âme qui
rendent si misérable et si amère la vie des
insensés (on dit en grec "pathè";
j'aurais pu traduire mot à mot par la maladie; mais
le mot ne conviendrait pas à toutes; on n'a pas l'habitude
d'appeler maladie la pitié ou même la colère;
le grec dit "pathos"; disons "trouble",
terme qui par lui-même implique une disposition vicieuse),
ces troubles, donc, ne sont pas produits par une force naturellement
existante. Il y en a quatre genres dont chacun se subdivise
en parties : la tristesse, la crainte, le désir, et
celui que les stoïciens appellent "hédonè",
d'un mot qui désigne un phénomène commun
au corps et à l'âme; je préfère
dire "joie", le transport voluptueux d'une âme
qui tressaille. Ces troubles ne sont pas produits par une
force appartenant à notre nature; il n'y a là
que des opinions ou des jugements irréfléchis;
et c'est pourquoi le sage en est exempt"
Commentaire : Passions = reflets des
appétits sensibles dans l'âme; maladies de l'âme;
opinions sur ce qui est bien ou mal, qui nous ne nous font
pas voir ce qui l'est réellement. Ce sont des idées
de tristesse et de joie, qui procèdent d'une idée
fausse. En effet, en se laissant aller au désir, on
est victime d'un jugement qui le fait apparaître, lui
et son objet, comme indispensables. Modifions cette opinion
sur ce qui nous convient, et on n'aura plus de désir.
Le désir , en monopolisant l'âme sur son objet
futur, lui inspire l'idée qu'il le lui faut absolument,
et la rend donc esclave. |
Conclusion I
: à bas les passions !
On doit donc à tout prix, au nom de la nature humaine,
se débarrasser des passions. Il est indigne de l'homme d'avoir des
passions. Ce qui est digne de l'homme, c'est d'avoir un comportement
toujours en conformité avec la raison. Cet idéal était, dès l'antiquité,
l'idéal auquel tendait le sage. La figure du sage désigne celui
qui a su maîtriser ses passions, qui vit avec modération, loin de
tout emportement passionnel. Comment a-t-il pu s'en débarrasser
? En vivant sous les auspices de la raison.
Mais on peut se demander comment cela est possible.
En effet, Kant les a déclarées inguérissables.
Pourquoi? C'est que, loin de n'être que des erreurs de jugement,
ou un simple jugement ajouté à une affection (cf. stoïciens), elles
sont pour une grande part incrustées, inconscientes.
De plus, elles sont des illusions et nous rendent
aveugles aux invectives de la raison, etc. : comment alors pourrait-on
écouter la raison, qui paraît être seule à même de déceler l'illusion
et de la soigner, i.e., de l'abolir? Les philosophes rationalistes
ne seraient-ils donc pas inconséquents, quand il disent que d'un
côté les passions sont inconscientes, et de l'autre, qu'elles peuvent
être guéries en y faisant réflexion ? (cf. la lettre de Descartes
à Chanut sur l'amour ; ainsi que l'article 50 du Traité des
passions, sur le dressage ).
Mais même si nous affirmons la possibilité de nous
débarrasser nos passions, s'ensuit-il que nous devions le faire
? Les passions sont-elles toutes néfastes de par leur nature même
?
II-
VERS LA NATURALISATION/ RÉHABILITATION DES PASSIONS...
Dans notre première partie, nous avons considéré
la passion dans son sens le plus courant, celui d'obsession, et
donc, de déséquilibre; en ce sens, elle était
un mélange d'affection et de jugement, donc, construction
de l'esprit. Mais n'était-ce pas aussi le sens le plus étroit
du mot passion? Toutes les passions sont-elles synonymes d'obsession,
et aussi, d'illusion, de perte du sens de la réalité?
Sont-elles toutes mauvaises en soi? Et ne sont-elles pas de toute
façon naturelles, i.e., essentielles à l'homme?
A travers toutes ces questions, qui sont, si on
veut, celles qui traversent l'uvre de Descartes, nous allons
pouvoir essayer de mettre en question l'opposition passions et raison,
et sa conséquence selon laquelle il faudrait s'en débarrasser
C'est, comme on le voit dans le Traité
des passions de l'âme (art 27 et 37), un fait psychologique,
que l'on ressent "comme en l'âme même", qui
a pour origine le corps. Modification que l'âme subit du fait
de son union avec le corps.
| Descartes,
Traité des passions de l'âme, Ed. Livre de Poche,
article 37 :
"Après avoir considéré
en quoi les passions de l'âme diffèrent de toutes
ses autres pensées, il me semble qu'on peut généralement
les définir des perceptions, ou des sentiments, ou
des émotions de l'âme, qu'on rapporte particulièrement
à elle, et qui sont causées, entretenues et
fortifiées par quelque mouvement des esprits."
|
b)
Si Descartes dit que les passions sont causées, de façon
immédiate, par le corps, ou les esprits animaux, comment
se fait-il qu'elles ne sont pas rapportées à lui,
mais à l'âme?
C'est qu'elles ne sont pas sujettes à un
contrôle volontaire, qu'elles sont subies par l'âme
(art 17, 38).
En cela, on peut dire qu'il revient au sens ancien
du mot (patior, supporter, souffrir), qui signifie un accident,
un processus consistant à subir une action venant, non de
nous-mêmes, mais du monde extérieur.
Bref, la passion, c'est chez lui tous les phénomènes
passifs de l'âme, tous les états affectifs (plaisir,
douleur, émotion), subis par l'âme du fait de son union
avec le corps, liés, donc, aux vicissitudes de notre existence
corporelle.
On pourrait être ici tenté d'objecter
que la définition générique des passions que
donne Descartes, revient à une confusion, celle entre
passion et émotion; et même entre passion, sentiment,
et émotion. Que gagne-t-on à utiliser ainsi des termes
qu'on avait pris le soin de séparer?
C'est que Descartes veut en revenir au véritable
usage du terme de "passion", fidèle à l'étymologie;
ainsi la passion n'est pas confondue avec le sentiment tout court,
il reconnaît bien qu'elles peuvent avoir un caractère
excessif; le sentiment étant condition de possibilité
de la passion, il est légitime de généraliser
(cf. art 56)
Descartes insiste ainsi sur un aspect qui demeurait
absent de l'analyse kantienne, à savoir, l'ancrage des passions
dans la vie du corps, dans la sensibilité; (caractère
qui était omis du fait qu'on définissait les passions
par ce qui ne vaut pas de toute passion, à savoir, la "monomanie")
Conclusion : ce que nous montre la définition
cartésienne des passions, c'est qu'il paraît impossible
de ne pas avoir de passions, contrairement à ce que croyait,
après les stoïciens, Kant : en effet, il devient tout
aussi impossible de ne pas éprouver de passions que de ne
pas avoir de sensations, car nous avons un corps.
Les passions ne nous sont données, nous
dit encore Descartes, "que pour le bien (la conservation)
du corps". Les passions ont donc une fonction naturelle, qui
consiste à "inciter l'âme à vouloir les
choses que la nature dicte nous être utiles, et à persister
dans notre volonté" (articles 40 et 52).
Signification de cette thèse : les passions
ne sont pas par définition perte du bon sens, manque d'adaptation
à la réalité, maladie dangereuse menant le
plus souvent à notre perte. Au contraire, elles sont là
pour nous maintenir en vie; si nous ne les avions pas, nous ne survivrions
pas, puisque le monde n'aurait aucun effet sur nous, et nous ne
serions jamais avertis des dangers (exemples : sentir que tel produit
est périmé, etc.)
S'enfuir en face d'un danger (cf. article 40 "le
sentiment de la peur (nous) incite à vouloir fuir,
celui de la hardiesse à vouloir combattre").
Ou encore : l'âme n'est avertie de la présence
des choses qui nuisent au corps que par le sentiment qu'elle a de
la douleur, qui produit la passion de la tristesse, puis
la haine pour ce qui cause cette douleur, puis enfin le désir
de s'en délivrer (article 137)
les passions ne sont donc pas mauvaises en elles-mêmes
(cf. 211 et 212), mais seulement quand elles sont le produit
des effets d'un aveuglement qui compromet la lucidité.
Descartes dit ainsi en 211 que les passions
sont "toutes bonnes de leur nature, et que nous n'avons rien
à éviter que leurs excès"; elles peuvent
donner lieu à un bon usage, il serait donc inutile de s'en
débarrasser.
Ainsi Descartes, quand il décrit les passions,
va à chaque fois donner leur mauvais usage et leur bon usage
:
Cf. articles 76 et 78 : l'admiration
peut être bonne ou mauvaise, selon qu'il y a excès
ou pas; 97 : l'amour, utile à la santé, quand
lui aussi il n'est pas excessif;
Il va même jusqu'à conclure son traité,
art 212, par ces mots : "c'est d'elles seules que
dépend tout le bien et tout le mal de cette vie : pour les
plaisirs que l'âme a en commun avec le corps, ils dépendent
entièrement des passions, en sorte que les hommes qu'elles
peuvent le plus émouvoir sont capables de gôuter le
plus de douceur en cette vie".
Les passions, bien guidées par la raison,
deviennent des vertus; cf. art 206 : la gloire et la honte
nous "incitent à la vertu, l'une par l'espérance,
l'autre, par la crainte; il n'est donc pas utile de se débarrasser
de ces passions"; et fin art 212 : "il est
vrai que (les hommes) peuvent aussi trouver (dans les passions)
le plus d'amertume lorsqu'ils ne savent pas les bien employer, et
que la fortune leur est contraire. Mais la sagesse est principalement
utile en ce point, qu'elle enseigne à s'en rendre tellement
maître et à les ménager avec tant d'adresse,
que les maux qu'elles causent sont fort supportables, et même
qu'on tire de la joie de tous".
Il n'y a donc plus de rapport conflictuel mais
harmonieux entre passions et raison et passions et morale.
Ainsi, ne va-t-on en aucun cas chercher à
s'en débarrasser (en b) on a vu que c'était impossible
et dangereux, maintenant, que cela mènerait presque à
ne plus avoir de vie morale, de vertu), mais seulement à
les modérer.
Problème : il y a toujours cette
idée de modération des passions : on sous-entend donc
encore que, laissées à elles-mêmes, elles gêneraient
la tranquillité de l'âme, ou qu'elles sont, si on n'y
fait pas attention, inadaptation au réel.
Question : Descartes a dit que les passions
sont bonnes en soi, mais il dit encore que les passions "excessives",
donc en fait les passions au sens de Kant, sont mauvaises. Peut-on
aller plus loin, et dire que, après tout, l'emportement passionnel
lui-même est, non seulement nécessaire, mais encore,
louable? C'est en tout cas thèse de Hegel et des romantiques
allemands du 18e.
Hegel, quand il dit que "rien de grand...",
reprend une thèse des romantiques (cf. Helvétius),
mais en la complétant.
Si en effet le criticisme est vrai, alors,
il n'y a plus moyen de connaître Dieu, l'âme, ce qui
se cache derrière les phénomènes naturels :
le criticisme kantien a déclaré que la métaphysique
n'est pas une connaissance, l'homme est ainsi fait qu'il veut connaître
ces choses là, mais qu'il ne peut y atteindre.
Ils vont quant à eux répondre à
Kant que l'on peut connaître l'absolu, mais pas, comme l'avait
bien vu Kant, avec notre entendement : on le peut à l'aide
du sentiment.
C'est ce qu'on a appelé le "Sturm und
Drang" (tempête et émotion).
L'homme, contrairement à Kant, ne se définit
nullement par l'universalité de sa raison, mais par sa sensibilité.
La sensibilité devient donc ce qu'il y a de plus grand.
Cf. Diderot, § 1 à 5 des Pensées
philosophiques : les passions sont ce qui permet la création
d'uvres d'art, de choses "sublimes"
| Diderot,
Pensées philosophiques, Ed. GF, §1 :
"On déclame sans fin contre les
passions; on leur impute toutes les peines de l'homme, et
l'on oublie qu'elles sont aussi la source de tous ses plaisirs.
C'est dans sa constitution un élément dont on
ne peut dire ni trop de bien ni trop de mal. Mais ce qui me
donne de l'humeur, c'est qu'on ne les regarde jamais que du
mauvais côté. On croirait faire injure à
la raison, si l'on disait un mot en faveur de ses rivales.
Cependant il n'y a que les passions, et les grandes passions,
qui puissent élever l'âme aux grandes choses.
Sans elles, plus de sublime, soit dans les murs, soit
dans les ouvrages; les beaux-arts retournent en enfance, et
la vertu devient minutieuse."
§3 :
"Les passions amorties dégradent
les hommes extraordinaires. La contrainte anéantit
la grandeur et l'énergie de la nature. Voyez cet arbre;
c'est au luxe de ses branches que vous devez la fraîcheur
et l'étendue de ses ombres : vous en jouirez jusqu'à
ce que l'hiver vienne le dépouiller de sa chevelure.
Plus d'excellence en poésie, en peinture, en musique,
lorsque la superstition aura fait sur le tempérament
l'ouvrage de la vieillesse." |
Signification : les passions ne sont pas passives,
mais au contraire, sont ce qui nous rend actifs, ce sans quoi nous
n'agirions pas.
Aujourd'hui, on est un peu "imbibé"
par ce genre de thèse : on pense en effet qu'une vie authentique,
c'est une vie passionnée, intense, i.e. : elle ne vaudrait
pas la peine d'être vécue, si on n'avait pas de passions.
La passion, parce qu'elle est exaltation, détruit la grisaille
de la vie quotidienne, fait qu'on va la supporter.
Il reconnaît en effet que contre Kant, il
y a un savoir absolu possible, et surtout, que l'homme n'est pas
et même n'a pas à être un pur sujet rationnel,
n'ayant en vue que les intérêts de la raison, dits
universels (ce qui est l'acquis des romantiques).
Mais, contre les romantiques, il reconnaît
avec Kant qu'un sujet seulement sensible, réduit à
sa seule sensibilité, à ses passions, est quelqu'un
à qui il manque quelque chose.
b)
Cela va le conduire à ré-interpréter, d'une
manière très originale, la thèse selon
laquelle "rien de grand ne s'est fait dans le
monde sans passion".
| Hegel, La Raison dans l'histoire (1830), traduction
de K. Papaioannou, collection 10-18, ed. U.G.E., 1965, p.
105-109.
Dans l'histoire universelle
nous avons affaire à l'idée telle qu'elle
se rnanifeste dans l'élément de la volonté
et de la liberté humaines. Ici la volonté
est la base abstraite de la liberté, mais le produit
qui en résulte forme l'existence éthique du
peuple. Le premier principe de l'Idée est l'Idée
elle-même, dans son abstraction ;l'autre principe
est constitué par les passions humaines. Les deux
ensemble forment la trame et le fil de l'histoire universelle.
L'Idée en tant que telle est la réalité;
les passions sont le bras avec lequel elle gouverne.
Ici ou là, les hommes
défendent leurs buts particuliers contre le
droit général; ils agissent librement . Mais
ce qui constitue le fondement général, l'élément
substantiel, le droit n'en est pas troublé. Il en
va de même pour l'ordre du monde. Ses éléments
sont d'une part les passions, de l'autre la Raison.
Les passions constituent l'élément actif
. Elles ne sont pas toujours opposés à
l'ordre éthique; bien au, contraire, elles
réaliseront l'Universel.
En ce qui concerne la morale des passions, il est évident
qu'elles n'aspirent qu'à leur propre intérêt
. De ce côté-ci, elles apparaissent comme égoïstes
et mauvaises. Or ce qui est actif est toujours individuel:
dans l'action je suis moi-même, c'est mon propre but
que je cherche à accomplir . Mais ce but peut être
bon, et même universel. L'intérét peut
être tout à fait particulier mais il ne s'ensuit
pas qu'il soit opposé à l'Universel. L'Universel
doit se réaliser par le particulier.( ...)
Nous disons donc que rien
ne s'est fait sans être soutenu par I'intérêt
de ceux qui y ont collaboré Cet intérêt,
nous l'appelons passion lorsque, refoulant tous les autres
intérêts ou buts, l'individualité tout
entière se projette sur un objectif avec toutes les
fibres intérieures de son vouloir et concentre dans
ce but ses forces et tous ses besoins. En ce sens, nons
devons dire que rien de grand ne s'est accompli dans
le monde sans passion.
|
Résumé de sa thèse
: pour Hegel, si "rien de grand ... ", c'est que la
passion lui apparaît comme étant le nécessaire
ressort subjectif (apparemment égoïste) qui entraîne
les hommes à accomplir, sans le savoir, les buts de l'Esprit
du monde.
Explication :
"Passion" : passion au sens
étroit : tendance dominante et excessive, intérêt
particulier et égoïste, bref, ce qui par excellence,
chez Kant, s'oppose à la réalisation d'une action
morale et d'une société viable;
A ce propos, Hegel joue avec le terme d'intérêt
: la passion c'est non seulement l'intérêt exclusif
et excessif pour quelque chose, et de surcroît pour quelque
chose qui ne nous concerne que nous, mais aussi, ce qui fait qu'on
s'intéresse à quelque chose, ce sans quoi on n'agirait
pas
-Esprit du monde : synonymes : Idée;
Dieu; le divin; la Raison
A mettre en rapport avec la providence qui se
réalise au fil de l'histoire : Hegel écrit une philosophie
de l'histoire, dont le véritable sujet est, non les
hommes, mais la Raison -universelle-.
Hegel explique, dans La Raison dans l'histoire,
que selon lui, la Raison gouverne le monde. Il reprend
cette idée aux grecs ainsi qu'aux chrétiens, qui
les premiers ont affirmé que la main de Dieu gouverne le
monde, qu'il y a un plan caché derrière l'histoire
des hommes;
De même, pour lui, il y a un plan caché
de l'histoire, elle va vers une fin : la réalisation de
la raison, l'avènement de la liberté, qui se confond
pour lui avec l'avènement d'un Etat universel, dans lequel
le droit serait en quelque sorte au service de l'individu, et
dans lequel tous les hommes seraient satisfaits.
Mais cette fin, les hommes n'en sont pas tout
de suite conscients; ils vont en prendre conscience au cours de
l'histoire, à travers leurs actions.
C'est cette fin qui est donc le véritable
moteur de l'histoire, ce vers quoi se dirigent inéluctablement
les hommes; mais, ils ne le savent pas, elle les guide donc à
leur insu.
Et c'est là que l'on comprend la thèse
hégélienne selon laquelle les passions vont être
ce qui permet de réaliser cette grande fin, cette fin heureuse
et rationnelle : en effet, et en cela, il critique Kant, il estime
comme les Romantiques, que les hommes, sans les passions, ne
pourraient jamais réaliser le bien. En effet, les hommes
sont tout simplement ainsi faits qu'ils ne feront jamais rien
s'ils ne peuvent satisfaire leurs intérêts; jamais
un homme n'agira pour faire le bien pour le bien, c'est impossible.
Agir sans intérêt n'est pas possible.
D'où la signification de la thèse
de Hegel : L'Esprit universel, la Raison du monde, étant
pure raison, il est clair que sa froideur ou sa sécheresse
ne pourrait entraîner, à elle seule, l'humain vers
des réalisations remarquables.
Ainsi, la passion devient l'agent involontaire
de l'histoire, animant les hommes pour qu'ils agissent de manière
excessive. Hegel emploie la formule de "ruse de la raison"
: elles sont la ruse qu'emploie la raison pour se réaliser,
pour faire avancer les choses vers le mieux.
Ainsi, subjectivement satisfaits, puisque, par
exemple, ils comblent leur goût de la conquête, ou
leur désir de gloire, ils font avancer l'histoire dans
le sens final de la rationalité. Le monde ne serait rien
sans vocations qui mobilisent toutes les énergies!
Exemple type de passion à la croisée
du singulier et du collectif, i.e., qui est une ruse de la raison
: l'ambition : en effet, en s'efforçant de réaliser
ce qu'il croit rêver de vivre, l'ambitieux réalise
à son insu une part de civilisation.
Cf. rôle du héros (le "grand
homme") : c'est celui qui accomplit une étape essentielle
de l'histoire de l'humanité, mais qui ne sait pas qu'il
l'accomplit. Napoléon est un de ces héros
qui n'ont absolument pas su ce qu'ils faisaient. C'est lui qui
a institué l'Etat moderne (qui est pour Hegel réalisation
de la raison, union de l'universel et du particulier). Mais, il
l'a fait pour instituer le bien-être de sa famille, la grandeur
de son pays d'adoption. Ou encore : il a voulu prouver qu'il était
le meilleur stratège de tous les temps. Bref : il n'a pas
du tout "su" qu'il était en train de bâtir,
en assouvissant ses passions, l'Etat moderne.
Il est donc faux de dire, comme on le disait
en I, que la passion, en polarisant toute notre affectivité
autour d'un unique objet, en accaparant toute notre attention,
nous rend incapables d'adaptation aux circonstances.
Elle rend au contraire le monde plus réel,
en le faisant avancer... La passion ne nous éloigne donc
pas du réel, loin de là : elle participe au contraire
à ses transformations. La raison, la vraie, est favorisée
et concrétisée par les passions.
c)
Ne pourrait-on pas objecter à Hegel que si les passions
aboutissent à la réalisation du bien, de quelque
chose de grand, c'est en fait par hasard, et que, au bout
du compte, les
passions ne sont qu'extérieurement conformes à
la morale?
Réponse de Hegel à cette objection
kantienne : c'est plutôt la morale du devoir qui, ici
(i.e. : au niveau historique) serait catastrophique.
En effet, elle ne se soucie nullement de ses
résultats : la volonté bonne de Kant fait le bien
pour le bien, et ensuite, "advienne que pourra". Hegel
se moque donc de la conscience morale kantienne, qu'il appelle
la "belle âme". En fait, ce que montre Hegel,
c'est que les résultats tenus pour souhaitables par la
conscience morale sont obtenus, non par elle, mais par les passions,
par l'intérêt, ou par des moyens immoraux "en
soi" etc.
Exemple : c'est le développement du salariat,
lié au mode d'exploitation capitaliste et à sa recherche
du profit, qui a mené à la suppression de l'esclavage,
pas une protestation naïve de la conscience morale (genre
: c'est pas bien, c'est contre les droits de l'homme). La conscience
morale de Kant est impuissante, inactive, et mène finalement
à la réalisation contraire de son intention.
Il vaut donc mieux s'adonner à nos passions
et ne penser qu'à nous-mêmes, puisque cela va donner
de beaux et bons résultats. On retrouve alors l'opposé
de la thèse kantienne : ce serait catastrophique que tous
les hommes ne pensent qu'à agir moralement par respect
pour la loi morale; car alors, la société n'est
plus.
Note : toutefois, rappelons que Kant a
écrit, dans ses opuscules ayant trait à la philo
de l'histoire, que, au niveau, non plus privé et moral,
mais historique, qui a trait au bien "commun", "public",
l'amour de soi, l'ambition, etc., deviennent des instruments du
progrès : l'espèce, dit-il, bénéficie
de l'antagonisme des individus.
Conclusion II
:
Ce à quoi nos analyses A et B nous mènent,
c'est à remettre en cause le postulat qui sert ou a toujours
servi à décrire et définir les passions ou
le passionnel en général : à savoir, celui
d'une opposition fondamentale entre les passions et la raison.
III-
Hume, Traité de la nature humaine : les passions
et la raison comme deux domaines séparés
| Hume,
Traité de la nature humaine, II, III, 3 :
peut-on dire que les passions s'opposent à la raison?
"Une passion est une existence
primitive, ou, si vous le voulez, un mode primitif d'existence
et elle ne contient aucune qualité représentative
qui en fasse une copie d'une autre existence ou d'un autre
mode. Quand je suis en colère, je suis actuellement
dominé par cette passion, et, dans cette émotion,
je n'ai pas plus de référence à un
autre objet que lorsque je suis assoiffé, malade
ou haut de plus de cinq pieds. Il est donc impossible que
cette passion puisse être combattue par la vérité
ou la raison ou qu'elle puisse les contredire; car la
contradiction consiste dans le désaccord des idées,
considérées comme des copies, avec les objets
qu'elles représentent.
Ce qui peut d'abord se présenter
sur ce point, c'est que, puisque rien ne peut être
contraire à la vérité ou la raison
sinon ce qui s'y rapporte et que, seuls, les jugements de
notre entendement s'y rapportent ainsi, il doit en résulter
que les passions ne peuvent être contraires à
la raison que dans la mesure où elles s'accompagnent
d'un jugement ou d'une opinion. Selon ce principe qui est
si évident et si naturel, c'est seulement en deux
sens qu'une affection peut être appelée déraisonnable.
Premièrement, quand une passion, telle que l'espoir
ou la crainte, le chagrin ou la joie, le désespoir
ou la confiance, se fonde sur la supposition de l'existence
d'objets qui, effectivement, n'existent pas. Deuxièmement,
quand, pour éveiller une passion, nous choisissons
des moyens non pertinents pour obtenir la fin projetée
et que nous nous trompons dans notre jugement sur les causes
et les effets. Si une passion ne se fonde pas sur une fausse
supposition, et si elle ne choisit pas des moyens impropres
à atteindre la fin, l'entendement ne peut ni la justifier
ni la condamner. Il n'est pas contraire à la raison
de préférer la destruction du monde entier
à une égratignure de mon doigt. Il n'est pas
contraire à la raison que je choisisse de me ruiner
complètement pour prévenir le moindre malaise
d'un indien ou d'une personne complètement inconnue
de soi. (...) Bref, une passion doit s'accompagner de quelque
faux jugement, pour être déraisonnable;
même alors ce n'est pas, à proprement parler,
la passion qui est déraisonnable, c'est le jugement.
(...) Il est (donc) impossible que la raison
et la passion puissent jamais s'opposer l'une à l'autre
et se disputer le commandement de la volonté et des
actes." |
A-
Structure du texte
Définition des idées : représentations,
copies des objets
= définitions empiristes
Signification : passions et idées (raison,
vérité) sont d'ordre différent, indépendantes,
et par leur définition même, ne peuvent s'opposer.
Ici, idée empiriste, opposée à
théorie intellectualiste selon laquelle passions et raison
s'opposent et la seconde doit parvenir à dominer la première,
à s'en affranchir.
les passions peuvent être accompagnées
d'un jugement, et c'est dans ce jugement que réside la contradiction,
le caractère déraisonnable qu'on attribue faussement
à la passion
Deux sortes : idée fausse quant à
l'objet; idée fausse quant aux moyens
C'est la réaffirmation de l'idée
du §1 : les passions (en elles-mêmes) "ne sauraient
être contraires à la raison". Mais, il y a ici
une précision complémentaire : au lieu de "combattre"
et "contredire", on a ici "justifier" ou "condamner"
: idée morale, autant que logique.
S'oppose de nouveau à thèse intellectualiste
selon laquelle certaines passions pourraient être bonnes,
d'autre mauvaises, et peuvent être rendues bonnes ou du moins
acceptables, si elles sont maîtrisées. Dans les deux
cas, c'est la raison ou l'entendement qui "justifie" ou
"condamne" selon des critères venant de la raison
L'énumération d'exemples scande l'idée
de la séparation entre passions et raison. Exemples volontairement
choquants, immoraux ou moraux, absurdes ou excessifs. (se moque
des exemples inverses, humanistes et moraux)
-répète l'idée déjà
affirmée (raison et passion ne peuvent s'opposer)
-la précise et la complète, en faisant
apparaître l'enjeu du texte : "se disputer le commandement
de la volonté" (volonté renvoyant à liberté,
i.e., au fait de décider de ses actes).
-Ici, on a donc une référence plus
explicite que l'ensemble du texte à la problématique
intellectualiste ou rationaliste : idée d'une volonté
obscurcie par les passions , qu'on s'affranchit des passions grâce
à la raison : une "passion" ou une "affection"
cesse de l'être quand nous nous en faisons une idée
claire et distincte; ou idée d'une volonté écartelée
entre des passions opposées, ou entre passions et raison
(cf.; conflits cornéliens). C'est la raison qui incline notre
volonté, par la clarté qu'elle apporte. Mais, si la
passion est ou a une force, celle du désir, de l'impulsion,
de la pulsion, d'où la raison tire-t-elle sa force? La clarté
suffit-elle?
le déraisonnable : domaine de l'erreur
(sous-entendu : la raison c'est le domaine de la vérité);
deux sortes d'erreurs :
a) idée fausse quant à l'objet et
b) idée fausse quant aux moyens.
Nous sommes donc déraisonnables dans deux
cas : soit nous nous empêchons nous-mêmes d'atteindre
notre fin, soit nous croyons faussement qu'un objet existe.
Conséquence : la raison légifère
seulement dans ces domaines : sera une faute, donc, injustifiable
ou condamnable au point de vue rationnel, ce qui est de l'ordre
de la contradiction.
Hume montre que le domaine propre des passions
n'a rien à voir avec celui du rationnel. Ici, il ne s'agit
pas de porter des jugements sur un monde extérieur, donc,
du vrai ou du faux. Mais de ce qui nous fait plaisir ou de nos désirs.
a)
On ne va pas préférer la compagnie de ceux qui préfèrent
l'égratignure de leur doigts à la destruction du reste
du monde, bien sûr : mais ça n'a rien à voir
avec la raison (sinon, ce serait une question de vérité);
c'est une question de préférence.
La morale n'a pas pour origine la raison, mais
la sensibilité; pour Hume, il y a un sens moral, tout comme
il y a un sens de la vue, de l'ouïe, un sens du goût
esthétique... Ce qui nous fait agir, ce ne sera pas la raison,
mais une préférence, une sensation de plaisir ou de
déplaisir (c'est le plaisir ou la douleur attendus), pas
un jugement. Bref : la raison n'a aucun pouvoir dans le domaine
de l'action.
c)
l'exemple des biens supérieurs et inférieurs :
si je préfère le moindre, le plus banal, je ne
fais nullement une erreur. C'est tout simplement que dans telle
circonstance, j'ai retiré un plus grand plaisir du bien
banal
Exemple : je fais la
fête avec mes copains, j'ai trop bu, je me suis bien amusé
sur le moment mais mon dieu que j'ai eu mal à la tête
le lendemain, et que j'ai été bête, etc.).
Ce n'est nullement une affaire d'erreur ou une
contradiction, que de ressentir un plus grand plaisir que celui
auquel j'ai renoncé par là (cf. comparaison avec le
poids d'une livre : c'est naturel, ça n'enfreint aucune loi,
je ne vais donc pas contre ma nature, etc.)
Et plus encore, ce n'est pas un combat entre désir/passion
et raison (la raison représentant ici le plus grand bien,
le plus grand plaisir, et la passion, le bien banal dont résulte
un plaisir inférieur, moins "noble"). Non, c'est
un combat entre deux impulsions, deux plaisirs, dont l'un s'est
trouvé, par le hasard des circonstances, plus fort que l'autre,
et donc, préférable.
Autre exemple : Quand on est amoureux, le sentiment
qu'on éprouve ne prétend pas représenter une
réalité extérieure : il n'a pas pour but de
constituer une copie, image, d'un objet. Comme il le dit plus haut,
elle est un "mode primitif d'existence" : i.e., un fait,
qu'il est vain de qualifier de vrai ou faux.
Seul le jugement peut être vrai ou faux,
donc raisonnable ou non; or, les passions sont un mode d'existence
antérieur à toute réflexion, et à tout
jugement; donc, elles ne peuvent être déraisonnables.
Mais parfois, voire même souvent, un jugement
accompagne les passions; même dans ce cas, c'est le jugement
qui est à proprement parler déraisonnable.
Thèse : les passions peuvent être
accompagnées d'un jugement, et c'est en lui que réside
le caractère déraisonnable, la contradiction, qu'on
attribue faussement à la passion. La passion n'est pas une
erreur.
Enjeu/intérêt : l'opposition
passions/raison repose sur une mauvaise façon de parler.
Ainsi, les passions n'empêchent nullement la raison de se
réaliser, et ne peuvent pas être anéanties par
la raison (n'ayant à voir qu'avec l'erreur et la vérité,
donc, la connaissance, elle est "impuissante").
Contrairement à Kant, pour lequel les passions
empêchent la réflexion, tout jugement, autant logique
que moral, on pense aujourd'hui qu'elle ne sont irrationnelles,
ni dans leur rapport au monde, ni dans la morale.
-d'abord, définissons l'irrationnel : on
va dire que quelque chose est irrationnel, soit :
- si x va à l'encontre du but qu'on s'est manifestement
fixé : exemples : salir en nettoyant, se rendre malade
en prenant des médicaments
- si x est invraisemblable : exemples : il y a une formule magique
pour que les femmes vous aiment
Ainsi, on va pouvoir définir le rationnel
comme la capacité à rechercher une fin sans soi-même
s'empêcher de l'atteindre; et ne pas être invraisemblable.
Appliquons maintenant cela au domaine affectif
: on va se demander si l'émotion ou la passion introduit
par nature une contradiction logique ou téléologique
dans nos croyances.
Par exemple : être ému par la mort
d'un proche, est-ce irrationnel par principe? C'est ce que diraient
les stoïciens, car on introduit alors un jugement de valeur
sur un événement. Or, si je suis ému dans cette
circonstance, cela découle logiquement du fait qu'on est
supposé vouloir que ce proche reste en vie...
Ainsi, l'émotion ne contredit nullement
ce à quoi on est en droit de s'attendre de la part d'un sujet
rationnel.
Les émotions découlent de notre croyance,
elles manifestent ce que l'on croit. Le fait d'avoir des émotions
ne saurait donc être tenu pour la manifestation de notre partie
irrationnelle, ce n'est nullement un comportement irrationnel tout
court. Il n'est nullement de leur nature de nous faire perdre nos
moyens -même si il est vrai, elles nous empêchent parfois
de parvenir à nos fins.
Pour déceler si nos émotions sont
irrationnelles, on peut essayer de chercher à modifier la
croyance qui y est associée; si on n'y parvient pas, alors,
elle est bien irrationnelle, car, cela prouve qu'elle n'est pas
justifiée (cf. les émotions incrustées; émotions
qui supposent une croyance irrationnelle). Mais, la plupart de nos
émotions sont parfaitement justifiées.
Si la passion de la jalousie va pouvoir être
tenue pour irrationnelle, ce n'est donc pas "en soi".
Il peut même arriver qu'il soit rationnel d'être jaloux;
par exemple si j'ai de bonnes raisons de croire que x veut me tromper.
Il est irrationnel d'être jaloux seulement si cette croyance
est en contradiction flagrante avec d'autres croyances.
-certaines passions peuvent même être
les auxilliaires de la raison, comme on le voit dans les découvertes
scientifiques; et même elles font qu'on va avoir un élan,
une énergie, pour agir (cf. partie B) Et Nietzsche
: pour lui, si vous enlevez le désir du vrai, l'émotion
ou la passion que suscite la recherche scientifique, alors, vous
enlevez la science. Ici encore, on est bien obligé de renoncer
à l'idée selon laquelle l'émotion serait une
ivresse, qu'elle agirait sur l'état de santé comme
une attaque d'apoplexie
Nous avons vu que l'idéal moral kantien,
c'est un agent moral dénué d'affectivité, un
pur agent rationnel, se laissant guider par le seul impératif
de la raison. Pour lui, les passions et les émotions, vestiges
de notre animalité, n'ont que des effets négatifs.
Elles nous pousseraient ainsi essentiellement à commettre
des actions irrationnelles (ou imprudentes, ou immorales). Mieux
vaudrait donc s'en débarrasser ou du moins chercher à
en devenir les maîtres.
Exemples : du fait de notre colère à
l'égard d'une personne, nous risquons de ne pas reconnaître
son courage; ou, par pitié pour le sort d'un être misérable,
nous pourrions ne pas condamner certains actes qui pourtant contreviennent
à nos principes moraux.
D'où : pour juger de manière correcte,
il faut être dépourvu d'émotions; son absence
garantirait l'impartialité des jugements moraux.
Or, est-ce que l'impartialité est vraiment
absence d'états émotionnels et affectifs? Aujourd'hui,
bon nombre d'auteurs anglo-saxons répondent que :
- cette notion d'impartialité ne convient pas à
des êtres comme nous, à la fois rationnels et affectifs
- de plus, nos émotions peuvent être appropriées
ou inappropriées : ainsi, une émotion de peur peut
être appropriée par rapport au danger, et inappropriée
par rapport à une chose inoffensive; de même, certaines
choses méritent notre colère ou notre pitié,
et d'autres sont telles qu'il serait inapproprié de ressentir
des émotions à leur égard
D'où : plutôt que d'exiger des sujets
moraux qu'ils ne ressentent rien, on peut leur demander d'éprouver
des émotions appropriées, ie, qui ne soient pas sujettes
à distorsion (les facteurs perturbants seraient ici certaines
conditions physiologiques ou psychologiques, telles que l'ébriété
ou la dépression, ou encore, un rapport étroit entre
l'objet de l'émotion et le sujet épistémique
-cf. fait que, comme l'a dit Hume, on a tendance à trop sympathiser
avec nos proches).
On obtient donc de la sorte un nouvel idéal
d'impartialité : sont justifiés les jugements fondés
sur des émotions appropriées, ou du moins, sur celles
qui ne nous semblent pas inappropriées.
Exemple : le jugement qu'un acte est admirable
serait justifié dans la mesure où le sujet ressent
de l'admiration envers cette action, et n'a pas de raison de croire
que son admiration subit des distorsions. L'émotion se définit
alors comme perception de |