Avertissement
Ce cours sur la religion est plus précisément un
cours sur les rapports entre la raison et la foi. Jexpose
les deux grandes thèses concernant ces rapports : le théisme,
et le fidéisme. La première considère que
la foi, si elle nest pas justifiée par la raison,
est absurde, et, bien sûr, présuppose quil
est possible de justifier par la raison la croyance en Dieu. La
deuxième considère au contraire que la foi se suffit
à elle-même et par conséquent na pas
besoin dêtre justifiée par la raison ; de toute
façon, cest une tâche impossible à la
raison.
Laspect général du cours vient de ce que
jestime ne pas pouvoir trop me prononcer sur lexpérience
religieuse, que je ne pourrais comprendre, faute de lavoir
jamais connue. De plus, ce cours est délicat, et il me
semble que le premier devoir du professeur de philosophie est
de chercher à ne froisser aucune conviction personnelle
(attention : par « conviction personnelle », ici,
je nentends nullement lopinion, le préjugé,
quil est par contre de notre devoir dessayer de vous
enlever. Par exemple, je fais la différence entre «
croire que les races sont inégales », qui est une
opinion fausse, non fondée, et « croire en Dieu »
-évidemment, à condition que celui qui ait cette
croyance ne veuille pas limposer de force aux autres, et
reconnaisse à son tour que celui qui ne croit pas en Dieu
na pas « tort » ; ce qui me paraît être
pratiquement impossible, mais jen ai déjà
assez dit sur ce point)
Note sur lemploi des termes de « foi » et de
« croyance » :
En général, ces deux termes ne sont pas synonymes.
La notion de croyance est plus vaste : la croyance désigne
un assentiment à des affirmations dont la démonstration
est insuffisante, ou bien dont je ne connais pas les fondements.
Je peux croire que le père noël existe, que la neige
est blanche, que Jeanna dArc a existé, que la terre
est ronde, etc. La croyance nexclut pas le doute, bien au
contraire : la croyance soppose, avons-nous dit, au savoir
démontré. La foi, elle, nexclut pas le doute,
et se dit en général des affirmations religieuses.
Normalement, la question de linsuffisance des preuves ne
se pose pas à propos de la foi.
Jai pris le parti, ici, de les employer comme synonymes.
Quand on dit « je crois en Dieu » et « jai
la foi » (en Dieu), les deux expressions ont bien
le même sens. Et cela ne vaut pas que du domaine religieux
: en effet, on emploie souvent certes le terme de croire pour
sous-entendre quon nest pas certain, mais on lemploie
aussi très souvent pour montrer quon est convaincu.
Jai profité pour parler de Darwin : ce cours rejoint
ici la notion du « vivant », qui est à votre
programme (plus précisément : le problème
de la finalité naturelle). Je lai déjà
abordé dans le cours sur lhistoire.
Introduction
Cette question pose le problème de la compatibilité
entre la foi et la raison. Il s'agit de savoir si la raison doit
jouer le rôle de justification, au sens de validation, des
croyances religieuses. La croyance dépend-elle du fait
que nous ayions de bonnes raisons d'y croire?
I- La réponse
théiste : on peut justifier la croyance en lexistence
de Dieu par la raison.
1) Définition
du théisme
Pris généralement,
le terme « théisme » désigne (en anglais)
le non athéisme philosophique, armé dun
arsenal de preuves rationnelles de lexistence de Dieu.
2) Synonymes
a) la « religion des philosophes
»
Cf. le « Dieu des philosophes » (in cours sur les
Méditations métaphysiques de Descartes)
b) la « religion naturelle » :
« Naturelle » soppose dabord à
« révélée » ; la religion naturelle
est la connaissance de lexistence de Dieu par la raison,
donc, en droit, par tout homme. Mais nous verrons plus loin que
la religion naturelle a dautres significations
c) le « déisme »
Souvent, également, synonyme de « déisme
» (en tant que croyance rationnelle en lexistence
de Dieu).
A partir du XVIIIe, les deux termes vont se distinguer :
Personnellement, je trouve que cette distinction nest pas
vraiment fondée, et je considérerai donc dans la
suite les deux termes comme voulant dire la même chose.
Je mintéresse dailleurs ici essentiellement
à laspect qui leur reste commun : il sagit
de la croyance en la possibilité de prouver rationnellement
lexistence de Dieu.
3)
Les preuves de lexistence de Dieu
Cf. St Anselme, St Thomas, Locke. Ils vont proposer des preuves
(a priori, a posteriori, etc.) et considérer qu'elles sont
correctes. On trouve généralement trois grands types
de preuves ou darguments :
a)
largument ontologique, qui est basé sur la seule
raison
Il nest
pas basé sur lobservation du monde, ou sur une autre
forme dévidence externe, mais sur la définition
du mot Dieu : ainsi, il stipule que si vous
comprenez ce que Dieu est, vous comprenez quil existe.
Saint Anselme, dans le Proslogion, emploie ce type dargument,
tout en précisant bien que cet argument nest pas
ce qui peut le faire croire en Dieu, mais que cest sa croyance
qui le mène à comprendre lexistence de Dieu
dune manière particulière -en loccurence,
dune manière qui le mène à conclure
que Dieu doit exister.
Cf. Proslogion,
second chapitre :
(1) Dieu est défini comme lêtre
le plus réel, tel que rien de plus grand ne peut être
pensé
(2) or, quelque chose est plus grand sil existe que sil
nexiste pas
(3) donc, si Dieu est la plus grande chose (au sens dabsolue,
de parfaite) imaginable, il doit exister
b)
Largument cosmologique, basé sur le fait général
de lexistence du monde
b1)
largument du premier moteur :
(1) tout ce qui
se meut est mû par quelque chose
(2) ce moteur
est à son tour mû par quelque chose dautre
(3) mais cette
chaîne de moteurs ne peut aller à linfini,
sinon, les mouvements nauraient pu commencer
(4) par conséquent
il doit y avoir un premier moteur, causant le mouvement en toute
chose, sans être lui-même mû
(5) ce moteur
non mû est ce que le sens commun appelle Dieu.
b2)
Largument du possible et du nécessaire :
(1) les choses
individuelles viennent à lexistence et cessent dexister
(2) par conséquent,
à un moment, aucune delles nexistait
(3) mais quelque
chose vient à lexistence seulement comme le résultat
de quelque chose dautre qui existe déjà
(4) par conséquent
il doit y avoir un être dont lexistence est
nécessaire.1
c)
Largument « du design », basé sur certains
traits particuliers du monde
Le monde est
ici considéré comme une machine, et on dit que lagencement
harmonieux des parties entre elles prouve lexistence
dun artiste parfait.
Cest ce quon appelle théologie/ religion 2
naturelle : de la considération des choses créées,
résulte lexistence de Dieu (dun Dieu créateur)
; nul besoin de révélation pour le savoir. Cest
la connaissance quon a de Dieu et de ses attributs par les
lumières de la raison et de la nature, en remontant de
lordre des choses à un être ayant telle ou
telle qualité.
Il est intéressant
de faire ici un petit historique de la notion de religion naturelle.
c1) Ce sont les stoïciens qui sont à
lorigine de la notion de religion naturelle : Sénèque,
Lettre 117, §6
| Sénèque,
Lettre 117, §6 :
Par ailleurs, nous autres stoïciens attachons beaucoup
dimportance à ce que tous les hommes saccordent
à présumer 3 ; selon nous, quune chose
soit crue de tous plaide en faveur de sa vérité.
Par exemple, entre autres arguments, lexistence des
dieux est inférée du fait que tous les hommes
ont une idée des dieux et quaucune nation ne
sest écartée des lois et de la morale
au point de ne pas croire à des divinités.
Lorsque nous discutons de léternité
de lâme, cest une raison de poids à
nos yeux que le consentement de lhumanité pour
craindre ou vénérer les défunts. Or,
si je peux invoquer ici la conviction générale,
on ne trouve personne qui ne pense pas que la sagesse est
un bien et quêtre sage, aussi. |
Conseil : lisez également Cicéron, De la nature
des dieux.
Pour comprendre
ce texte, il faut connaître la théorie des «
notions communes » des stoïciens. Les notions communes
sont des « représentations anticipatives forgées
par tous les hommes à partir de lexpérience
par un travail de comparaison de la raison ». Cest
ce que tout homme, en exerçant sa raison, doit déduire
de lexpérience. Conséquence de cette théorie
: le consentement universel est le signe probable de la
vérité.
Passant au crible
les notions communes concernant la religion, et essayant par là
de distinguer les véritables notions communes des préjugés,
on peut déterminer les points communs à toute religion,
le noyau de la religion, ce sur quoi doivent saccorder tous
les hommes en tant quhommes et surtout en tant quêtres
raisonnables :
- existence dun ou de dieux (preuve de lexistence
de Dieu par lordre du monde et son caractère harmonieux)
- justification de la providence par la perfection du corps humain
et ladaptation des organes à leur fonction
- nécessité dun culte exprimant reconnaissance
et révérence (la religion naturelle pose que ce
culte réside dans lattitude intérieure de
la pensée, ou dans la volonté dhonorer Dieu
par la pratique de la vertu ; les cérémonies sont
reléguées au second plan)
Problème : cette notion commune, en sa particularisant
dans les sociétés et au cours de lhistoire,
va créer des différences de culte (cf. linterdit
de certains aliments) ; est-ce que toutes ces croyances et institutions
religieuses se valent ? Non, car la croyance peut se dégrader
en crédulité et le culte en superstition. De toute
façon, les notions communes servent justement de critère
pour séparer la vraie piété de la superstition.
(En loccurrence, le vrai culte va être assimilé
à la vie droite, morale).
c2) Newton et lémergence de la
théologie naturelle au 18e
| Newton,
Principes de philosophie naturelle (1687).
Après avoir décrit le mouvement des planètes,
il ajoute :
« cet arrangement aussi extraordinaire du Soleil,
des planètes, et des comètes, na pu
avoir pour source que le dessein et la seigneurie dun
être intelligent et puissant. Si de plus les étoiles
« fixes » sont les centres de systèmes
semblables, toutes dépendront de la seigneurie dun
Seul, puisquelles seront construites selon le même
dessein
»
et il précise :
« Cet Etre gouverne tout, non en tant quâme
du monde, mais en tant que Seigneur de tout ce qui est.
A cause de sa seigneurie, on a coutume dappeler le
seigneur Dieu « Pantocrator » ».
|
Cf. fait que Newton recherchait les lois de la nature, i.e.,
les uniformités qui se manifestent entre les phénomènes.
Cette unité et cette rationalité des lois de la
nature va être considérée, pendant près
de deux siècles, comme étant la preuve de lexistence
de Dieu.
Conséquence : la théologie nest pas séparée
de la philosophie/ science. (et, bien entendu, la foi et la raison
sont pensées en continuité, non en discontinuité)
c3) W. Paley, Natural theology ; or Evidence
of the Existence and Attributes of the Deity collected from the
Apparences of nature (1802).
Objet : prouver lexistence dun dessein divin et montrer
que le monde se trouve agencé pour assurer du mieux possible,
le bonheur des êtres crées, et, surtout, de lespèce
humaine.
| W. Paley
(Op. cit.) :
« Il ne peut y avoir de dessein (design) sans quelquun
pour le former (a designer) ; dinvention sans inventeur
; dordre sans choix ; darrangement sans être
capable de ranger ; dutilité (subserviency)
et de relation à un but (purpose), sans quelque être
qui puisse se fixer un but ; de moyens convenant à
une fin, sans que la fin nait jamais été
envisagée, et que les moyens ne lui aient été
ajustés (accomodated to it). Ajustement, disposition
des parties, utilité de moyens en fonction dune
fin, rapports des instruments à un usage impliquent
la présence dune intelligence et dun
esprit.» |
Il a trouvé un terrain de choix pour ses démonstrations
dans lhistoire naturelle et plus particulièrement
dans lanatomie.
Le parfait ajustement des parties dun organisme leur
« adaptation » les unes aux autres ainsi quau
milieu- ne doit-il pas être regardé comme le signe
dun dessein (design) de la nature ?
Plus généralement, lordre de cette nature,
y compris dans ses perturbations passagères, offre à
lesprit de lhomme la preuve irréfutable de
lexistence dun Dieu prévoyant.
Il croit donc
à ce que Lovejoy a nommé « léchelle
des êtres » : i.e., un ordre de la nature, dont le
sens se trouve prédéterminé.
NB : les arguments cosmologique et téléologique
suggèrent donc quil y a des caractéristiques
du monde qui mènent lesprit à ce qui va au-delà
de lexpérience : cest ce à quoi on serait
conduit quand on se demande « quelle est la cause de toute
chose? Pourquoi le monde est-il comme il est? », etc.
II-
Objections au « théisme »
On peut considérer que ces arguments / preuves ne peuvent
justifier la croyance en Dieu. Aucune preuve de l'existence de
Dieu n'a jamais été considérée comme
satisfaisante par tous ceux qui étaient capables d'en reconnaître
la validité.
A-
La preuve ontologique emporte-t-elle notre adhésion ?
1) Largument ontologique échoue
à prouver lexistence de Dieu
Kant, dans la Critique de la Raison Pure, critique cet argument,
en réponse directe à Descartes, qui avait maintenu,
dans sa version de cet argument (Méditations métaphysiques),
que de même quil est impossible de penser un triangle
sans trois faces et un angle, de la même manière,
il est impossible de penser Dieu sans affirmer son existence nécessaire.
Kant est daccord
avec le point de départ de la preuve ontologique :
(1) si vous avez
un triangle, alors il doit avoir trois angles (un triangle sans
cette propriété est une contradiction)
Mais il nest pas daccord avec sa conclusion ; la
prémisse ne mène pas nécessairement à
la conclusion de Descartes, car :
(2) si vous navez
pas le triangle, vous navez pas non plus ses trois angles.
Les angles du triangle sont nécessaires, du fait quils
sont une partie de la définition du triangle ; mais cela
ne dit rien au sujet de lexistence actuelle du triangle
: la nécessité nest pas un trait du monde,
mais seulement de logique ou de définition.
Ainsi, ce quil est permis daffirmer, cest largument
suivant :
(1) si vous acceptez
Dieu, il est logique daccepter son existence nécessaire;
(2) mais vous
nêtes pas obligés daccepter Dieu.
2) Objection
à Kant
Mais ne peut-on pas objecter que les deux situations (celle du
triangle et celle de Dieu) ne sont pas parallèles?
Cest ce que rétorquerait Descartes, pour qui Dieu
est un concept unique. Cest en tout cas ce quil répondit
à Gaunilo, qui lui avait objecté que si largument
dAnselme était vrai, alors, lîle parfaite
dont il avait lidée, devrait aussi nécessairement
exister. Descartes répondit quune île
est une chose limitée, et que vous pouvez toujours imaginer
des îles de plus en plus parfaites, à linfini.
Alors que lêtre tel quaucun être plus
parfait ne peut être pensé, sil pouvait être
pensé comme un non-existant, pourrait aussi être
pensé comme ayant un début et une fin, mais alors,
il ne serait plus lêtre le plus parfait qui puisse
exister.4
3)
On peut défendre Kant en disant que la preuve ontologique
est minée à sa base, en ce quelle présuppose
que lêtre se démontre
| Cf.
Hume, Enquête sur lentendement humain, Section
IV, première partie :
« Tous les objets de la raison humaine ou de nos
recherches peuvent naturellement se diviser en deux genres,
à savoir les relations didées et les
faits. Du premier genre sont les sciences de la géométrie,
de lalgèbre et de larithmétique,
et, en bref, toute affirmation qui est intuitivement ou
démonstrativement certaine. Le carré de lhypoténuse
est égal au carré des deux côtés,
cette proposition exprime une relation entre ces figures.
Trois fois cinq est égal à la moitié
de trente exprime une relation entre ces nombres. Les propositions
de ce genre, on peut les découvrir par la seule opération
de la pensée, sans dépendre de rien de ce
qui existe dans lunivers. Même sil ny
avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la nature,
les vérités démontrées par Euclide
conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence.
Les faits, qui sont les seconds objets de la raison humaine,
on ne les établit pas de la même manière
; et lévidence de leur vérité,
aussi grande quelle soit, nest pas dune
nature semblable à la précédente. Le
contraire dun fait quelconque est toujours possible,
car il nimplique pas contradiction et lesprit
le conçoit aussi facilement et aussi distinctement
que sil concordait pleinement avec la réalité.
Le soleil ne se lèvera pas demain, cette proposition
nest pas moins intelligible et elle nimplique
pas plus contradiction que laffirmation : il se lèvera.
Nous tenterions donc en vain den démontrer
la fausseté. Si elle était démonstrativement
fausse, elle impliquerait contradiction et lesprit
ne pourrait jamais la concevoir distinctement. » |
On ne peut établir lexistence dun fait ou
dun être, autrement quen prenant appui sur lexpérience.
Lêtre ne se démontre pas et nest jamais,
par définition, nécessaire.
Dès lors, la preuve ontologique nest pas valide
(puisque lêtre ne se démontre pas), de même
que largument cosmologique, qui, avons-nous vu, remonte
de la contingence à la nécessité pour affirmer
que Dieu est une cause nécessaire (puisque lêtre
nest jamais nécessaire).
Cest dailleurs le présupposé de la
critique kantienne de la preuve ontologique, puisque Kant
affirme dans la Critique de la Raison Pure que lexistence
nest pas un prédicat.
| Kant,
Critique de la raison pure, Ed. Puf Quadrige, pp. 429-30
« Etre nest évidemment pas un prédicat
réel, i.e., un concept de quelque chose qui puisse
sajouter au concept dune chose. Cest simplement
la position dune chose ou de certaines déterminations
en soi. Dans lusage logique, ce nest que la
copule dun jugement. Cette proposition : Dieu est
tout-puissant, renferme deux concepts qui ont leurs objets
: Dieu, et toute-puissance ; le petit mot « est »
nest pas du tout encore par lui-même un prédicat,
cest seulement ce qui met le prédicat en relation
avec le sujet. Or, si je prends le sujet (Dieu) avec tous
ses prédicats (dont la toute-puissance fait partie)
et que je dise : Dieu est, ou il est un Dieu, je najoute
aucun nouveau prédicat au concept de Dieu, mais je
ne fais que poser le sujet en lui-même avec tous ses
prédicats (
)
Quand donc je conçois une chose, quels que soient
et si nombreux que soient les prédicats par lesquels
je la pense (même dans la détermination complète),
en ajoutant, de plus, que cette chose existe, je najoute
absolument rien à cette chose. (
)
Par conséquent, la preuve ontologique (cartésienne)
si célèbre, qui veut démontrer par
concepts lexistence dun Etre suprême,
fait dépenser en vain toute la peine quon se
donne et tout le travail que lon y consacre ; nul
homme ne saurait, par de simples idées, devenir plus
riche en connaissances, pas plus quun marchand ne
le deviendrait en argent, si, pour augmenter sa fortune,
il ajoutait quelques zéros à létat
de sa caisse. » |
Si vous décrivez une chose de façon complète,
vous najoutez rien à cette description en disant
et elle existe. Lexistence nest pas un
concept, un attribut de lobjet à côté
des autres. C est juste une façon de
dire quil y a la chose, avec toutes ses qualités.
Ainsi ny a-t-il pas de différence entre le concept
de « 100 thalers » dans votre imagination, et le concept
de « 100 thalers » dans votre porte-monnaie. Seulement,
dans un cas, ils existent, et dans lautre, ils nexistent
pas. Et une existence nest pas quelque chose qui se définit,
qui se déduit, mais quelque chose qui se constate (cf.
texte Hume ci-dessus). Si je dis : « cette chaise existe
», le concept dexister ne se déduit pas de
la définition de la chaise. Je ne peux pas tirer par analyse
lexistence de la chaise de sa définition. Lexistence
ajoute au concept sa propre réalité.
Donc, la preuve ontologique ne prouve pas que Dieu existe, et
ne peut nous faire croire en Dieu ; elle na convaincu, et
ne peut convaincre, personne. Elle ne peut en fait convaincre
que ceux qui sont déjà convaincus
Or, ceux-ci
croient « parce quils croient » !Autrement dit
: elle échoue à justifier la croyance en Dieu.
B-
Limpossibilité du recours à lexpérience
pour prouver lexistence de Dieu
1) Critique de la
preuve « par le design » : Hume, Dialogues sur la
religion naturelle.
Dans cette uvre, la question religieuse est abordée
dans loptique de la connaissance scientifique. Hume soppose
en effet au théisme, sous sa forme de religion naturelle,
pour lequel la religion serait affaire de connaissance. Il montre
que la raison ne saurait acquérir aucun savoir rigoureux
sur la divinité, sur lorigine du monde, etc.5
Il soppose donc à la preuve de lexistence
de Dieu dite « par le design », qui est le pilier
de toute religion naturelle. Cette dernière croit pouvoir
remonter des lois de la nature, qui sont rationnelles, unifiées,
etc., à la Divinité, entendue comme intelligence
créatrice, en arguant du fait quelles prouvent lexistence
dun dessein (divin). On irait dun monde-machine
à un Dieu architecte. cf. Textes de Newton et de
Paley
Critique de la
preuve du « design »6
Voici comment Hume expose cette preuve :
(1) lunivers ressemble à une machine (objet de lart
humain)
(2) doù la similitude de leurs causes
(3) une machine est due à une intelligence, à un
dessein
(4) lunivers également, en vertu de (1) et (2)
Voici en quoi
cette preuve est contestable :
- cet argument nest valide que si seule la raison elle
seule peut engendrer lordre ; cela ne va pas de soi, cest
un présupposé
- de plus, il est valable seulement si on admet une affinité
réelle de pensée entre Dieu et lhomme ; or,
cela revient à rabaisser lhomme à une créature
(que faire en effet, alors, de linfinité, de
la perfection, de lunité divines ?).
- enfin, il suppose que les ouvrages de lhomme ressemblent
au monde, ce qui est contestable !
Bref, pour Hume, la religion naturelle nest quun
délire de limagination qui cherche à se donner
les apparences de la raison. Cest de lanthropomorphisme.
2) Darwin, Lorigine
des espèces : la sélection naturelle «
prouve » que lagencement de causes finales nest
que le fruit du hasard
Hume a su déceler
ce qui nallait pas dans les arguments de la théologie
naturelle ; les découvertes de Darwin permettent de confirmer
son « intuition » philosophique. Darwin a en effet
montré, à travers sa théorie de la sélection
naturelle, que les fameuses « adaptations » des organismes
à leur milieu ne présentaient nullement limpeccable
perfection postulée par les théologiens donc,
ne présupposent pas lexistence de Dieu
Petit rappel
rapide de la conception darwinienne des espèces :
a)
La définition darwinienne de lespèce
Dabord,
Darwin rompt avec le postulat de limmutabilité des
espèces.
Conséquence : abandon du postulat de leur création
séparée puisquelle nest concevable
que si chaque espèce vivante est conforme à un type
original (une essence stable et bien déterminée)
fixé dès sa création7 .
Pour Darwin, lespèce nest pas un type donné
par rapport auquel les individus présenteraient plus ou
moins de conformité. Au contraire, ce sont les individus
qui se modifient, et les espèces se forment ou se déforment
à partir de ces modifications8 .
En conséquence, Darwin décide dabandonner
tout recours aux causes finales (= finalité naturelle)9
pour expliquer les phénomènes, même
si ces phénomènes sont vivants.
| Cf. texte dans lequel Darwin démonte
point par point largumentation de Paley, et substitue
explicitement à lidée dun horloger
ou artisan divin la métaphore dune nature imprévoyante,
quoique savérant excellente bricoleuse. Il
sagit de lhistoire chaotique mais réussie
des organes reproductifs des orchidées :
« Bien quun organe ait pu, à lorigine,
ne pas être formé dans un but bien précis,
sil remplit à présent cette fonction,
nous pouvons dire, à juste titre, quil a été
spécialement conçu pour cela. Selon le même
principe, si un homme a fabriqué une machine dans
un but bien précis, mais a utilisé pour sa
construction de vieilles roues et poulies, des ressorts
usagers, en ne leur faisant subir que de légères
modifications, on doit dire de cette machine, dans son ensemble,
avec toutes ses pièces constitutives, quelle
a été spécialement conçue dans
le but visé. Ainsi dans la nature toute entière,
presque tous les organes de chaque être vivant ont
probablement servi, dans des conditions légèrement
modifiées, à des buts divers, et ont joué
un rôle dans la machinerie vivante de nombreuses formes
spécifiques anciennes, distinctes des formes actuelles.»
10 |
Cest elle
qui rend compte des mécanismes de la descendance. Lidée
de « sélection », quil emprunte aux éleveurs11
, nenveloppe aucune idée de choix, aucune intelligence
de la nature :
| Darwin, Lorigine des espèces
:
« On a dit que je parle de sélection naturelle
comme dun pouvoir actif ou dune Divinité
; mais objecte-t-on à un auteur lorsquil parle
de lattraction de la gravité comme gouvernant
(ruling) les mouvements des planètes ? Chacun sait
ce que signifie et implique lusage de telles expressions
métaphysiques ; et elles sont presquinévitables
si lon veut être bref. Ainsi, une nouvelle fois,
il est difficile déviter de personnifier le
mot de Nature ; mais jentends par nature, seulement
laction conjuguée (aggregate action) et le
résultat de nombreuses lois de la nature, et par
« lois » je désigne la séquence
des événements en tant que nous les établissons.»
|
La « sélection » sopère sur les
petites modifications qui se trouvent affecter les organismes
individuels ; à un moment déterminé, telle
modification apportera à un organisme donné un avantage
qui lui permettra de lemporter sur les autres dans la lutte
que se livrent nécessairement les êtres vivants pour
sapproprier les moyens dexistence ; cette modification
se transmettra à sa descendance qui se répandra
au détriment de la formation antérieure. La transformation
des formes vivantes apparaît ainsi comme le résultat
de laccumulation continue et progressive de ces modifications
insensibles.
Par sa théorie
de la sélection naturelle, Darwin naffirme donc nullement
que la nature présente le témoignage dun dessein
divin, mais au contraire, elle est le fruit du hasard. En effet,
les petites variations sur le lot desquelles apparaît le
tri dont résulte la transformation apparaissent par hasard
(« by chance »), au sens où elles ne
sont dirigées ni par un plan prédéterminé,
ni par les seules modifications du milieu. Les petites variations
sur lesquelles opère la sélection affectent les
individus de façon aléatoire et ne se transmettent
à leur descendance quen fonction de lavantage
quelles confèrent éventuellement à
lorganisme considéré dans sa lutte avec les
autres organismes pour sapproprier un milieu donné12
. La réussite dune forme vivante donnée à
lissue de ce « tri » ne signifie nullement quelle
soit en elle-même plus « parfaite » quune
autre ; il sagit dune réussite temporaire et
relative à un état donné du milieu
biotique.
3) Remarque : si ces preuves néchouaient
pas, alors, cela irait contre la foi en Dieu
Contrairement à Kant ou aux empiristes logiques en général,
on ne va pas conclure, du fait que toutes les preuves pour prouver
lexistence de Dieu et donc justifier la croyance en Dieu
on échoué, quil est par conséquent
absurde ou impossible de croire en Dieu.
a) En effet, la thèse selon laquelle
seul ce qui est vérifiable a du sens est un présupposé,
et nest pas elle-même vérifiable
Cette thèse
est appelée « vérificationnisme ».
Cf. le positivisme logique (années 1930-40).
Pour eux, na de sens ou ne peut être vrai (avoir
du sens étant la même chose quêtre vrai
),
soit ce qui peut logiquement être démontré
(vérités formelles : logique et mathématque)
soit ce qui peut empiriquement être établi (vérités
de fait : science). Cf. de nouveau, le texte de Hume issu de lEnquête
sur lentendement humain, section IV, ci-dessus
Dès lors, on ne peut rien affirmer au sujet de Dieu, et
toute déclaration dans laquelle se trouverait le mot Dieu
naurait pas de sens. Dieu est en effet au-delà de
toute expérience possible, et il est un être réel,
non une entité logique. Ainsi, la proposition « Dieu
créa le monde » naurait pas plus de sens que
le charabia le plus incompréhensible.
Mais cela ne tient que si leur présupposé
même, à savoir, que ce qui est doué
de sens est synonyme de prouvé empiriquement ou bien de
non contradiction logique, est fondé.
Or, on sest ainsi très vite aperçu
que le principe de vérification entraîne le rejet,
non seulement des formulations théologiques privées
de signification, mais encore, dun grand nombre dénoncés
scientifiques, sans parler dun grand nombre dénoncés
dordre éthique, esthétique ou métaphysique,
de telle sorte que ce principe manquait totalement de fondement.
Pire encore : on réalisa bien vite que ce principe contenait
sa propre réfutation. Demandez-vous seulement, par exemple,
si la phrase « une proposition sensée doit pouvoir
en principe vérifiée expérimentalement »
est elle-même capable de se vérifier empiriquement.
Bien sûr que non ! On ne trouvera nulle part assez de preuves
empiriques pour attester cette vérité. Par conséquent,
cette phrase est, selon son propre critère, un assemblage
de mots sans signification qui ne devrait guère retenir
lattention du théiste, ou au mieux, elle est une
définition arbitraire que le théiste a la liberté
de rejeter.
b) La critique radicale de toute affirmation
concernant Dieu ne vaut que si ceux qui émettent ces affirmations,
adhèrent eux-mêmes au présupposé vérificationniste
A savoir, si
ceux qui disent croire en Dieu croient émettre par là
des affirmations de fait. Cf. aujourdhui les créationnistes,
qui affirment que la Genèse raconte ce qui sest réellement
passé.
Or, les énoncés théologiques sont-ils bien
des énoncés de fait ?
Il est nécessaire de répondre par la négative,
car si on essaie de prouver lexistence de Dieu à
la manière satisfaisant un empiriste logique, alors,
Dieu devient une partie du monde, et il nest plus Dieu (Dieu
est toujours supposé être. un genre dexistence
radicalement différent de tout autre). Si on pouvait prouver
Dieu, l'idée même d'avoir foi en Dieu n'aurait aucun
sens! On ne parlerait pas de croyance, de foi, mais de science,
de connaissance. On peut donc dire quil est absurde et contradictoire
de chercher à rendre compte Dieu, et de notre croyance,
par lintermédiaire de la raison, ou par le recours
à lexpérience.
Il faut donc dire, contre les vérificationnistes, que
tout ce qui a du sens ne sidentifie pas strictement avec
ce qui est vrai. Et que le discours religieux a du sens : il permet
ou essaie de rendre compte dune certaine expérience,
celle du croyant. Il ne faut en aucun cas prendre à la
lettre les propos de celui qui essaie de rendre compte de son
expérience religieuse, mais les considérer comme
des analogies, des métaphores, etc.
Problèmes concernant lapplication dune telle
solution à la religion :
- faut-il alors soutenir que la proposition « Dieu créa
le monde » nest quune manière dexprimer
la crainte ou ladmiration ressentie devant limmensité
de lunivers ? Le problème de cette thèse (émotiviste)
est quelle ne rend compte, ni du discours biblique, ni de
celui du simple croyant
En parlant ainsi, ils veulent bien
dire que Dieu a créé le monde !
- il paraît alors facile daffirmer comme les mystiques
que Dieu est transcendant à toutes les catégories
de la pensée et du langage humains ; le problème
cest qualors il est impossible de formuler des vérités
à son sujet, et même de formuler quoi que ce soit
; or, nest-ce pas ce que prétend la théologie,
et tout discours religieux ?
C-
Lobjection fidéiste
Il me semble que le fidéisme permet de répondre
à cette question.
Définition du fidéisme : « doctrine qui,
au nom de la suffisance absolue de la foi, rejette toute justification
rationnelle des dogmes ; elle soppose au rationalisme, religieux
ou philosophique ».13
1) La croyance en Dieu nest pas justifiable
Les fidéistes remettent en question le présupposé
même des rationalistes : qu'est-ce que qui justifie qu'une
croyance n'est admissible que si on peut en donner des raisons?
C'est un présupposé ! Peut-être après
tout nest-il pas justifié de chercher à justifier
Dieu par la raison. Peut-être que ce qui est de lordre
de la foi est irréductible à la raison.
Dès lors, on aurait moyen de sauver la croyance en Dieu,
puisque le fait que lon ne puisse justifier Dieu par la
raison, ne voudrait nullement dire que toute croyance en Dieu
est injustifiée.
Partant de cette remise en cause possible du présupposé
des théistes, i.e., de la thèse selon laquelle rien
ne prouve que la croyance en Dieu doit être justifiée
(rationnellement), les fidéistes vont donc soutenir que
la justification de la croyance en Dieu n'est pas d'ordre rationnel.
La raison na pas le rôle de validation ou de justification
de notre croyance, mais elle sert seulement à parler de
celle-ci, de ce à quoi on croit.
Voici quelques auteurs fidéistes :
2) Kirkegaard
La croyance en Dieu est une affirmation de base qu'on accepte
sans preuves. La croyance en Dieu est une question de confiance,
d'amour, de donation de soi, de choix existentiel,
Je vous renvoie
à ses uvres.
3) Pascal, Les Pensées 14
Même si
par la raison on peut arriver à la croyance en lexistence
de Dieu, ces preuves ou ces raisons de croire sont inutiles :
- elles ne conviennent pas à lesprit de lhomme
(Fr. 190)
- ne conduisent pas à croire en Jésus-Christ qui
seul donne le salut et cest cela qui importe
- seul Dieu donne la foi, et dans le cur (Fr. 424 ; 588
; 7)
| Pascal, Les Pensées, Fr. 449 :
Et cest pourquoi je nentreprendrai pas ici
de prouver par des raisons naturelles, ou lexistence
de Dieu, ou la Trinité, ou limmortalité
de lâme, ni aucune des choses de cette nature
; non seulement parce que je ne me trouverais pas assez
fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des
athées endurcis ; mais encore parce que cette connaissance,
sans Jésus-Christ, est inutile et stérile.
Quand un homme serait persuadé que les proportions
des nombres sont des vérités immatérielles,
éternelles et dépendantes dune première
vérité en qui elles subsistent, et quon
appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé
pour son salut.
Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu
simplement auteur des vérités géométriques
et de lordre des éléments ; cest
la part des païens et des épicuriens. Il ne
consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence
sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une
heureuse suite dannées à ceux qui ladorent
; cest la portion des Juifs. Mais le Dieu dAbraham,
le Dieu dIsaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens,
est un Dieu damour et de consolation ; cest
un Dieu qui remplit lâme et le cur de
ceux quil possède ; cest un Dieu
qui leur fait sentir intérieurement leur misère,
et sa miséricorde infinie ; qui sunit au fond
de leur âme ; qui la remplit dhumilité,
de joie, de confiance, damour ; qui les rend incapables
dautre fin que de lui-même. |
Bref, Pascal est bien
fidéiste : pour lui, la raison est inapte à nous
faire accéder à Dieu ; croire le contraire repose
en définitive sur une mauvaise définition de ce
quest Dieu : le Dieu des philosophes peut bien être
lobjet de la raison, pas celui des chrétiens.
Dernières objections au fidéisme :
Comment une telle affirmation devrait-elle nous conduire à
adopter telle conception de Dieu plutôt que telle autre,
puisqu'on ne rend pas clair ce en quoi on croit ? Quand
on dit qu'elle est injustifiable, est-ce que ce n'est pas seulement
parce qu'elle est confuse, indéterminée? Or, en
quoi l'indétermination d'une croyance la justifierait-elle
mieux que des raisons qu'on pourrait en donner?
Conclusion
Finalement, quelle
solution apparaît être la plus satisfaisante ? Au
nom de la croyance philosophique fondamentale, selon laquelle
il y a une vérité, nous devons trancher ! Il nous
semble que la position fidéiste soit plus soutenable, plus
défendable, que la position théiste. Si en effet
Dieu pouvait se prouver par la raison, sous sa forme strictement
logique ou empirique, alors, sans doute Dieu ne serait pas Dieu,
et il ny aurait plus de foi, ni de croyance, en Dieu.
Disons que la position fidéiste rend mieux compte : de
la spécificité de la religion, plus précisément,
de lexpérience religieuse ; et également de
la nature de la croyance. A suivre donc (prochain « cours
» : quest-ce que la croyance ? Est-ce que toute croyance,
en tant que telle, est irrationnelle ?)
Bibliographie
Anselme (St), Proslogion, Ed du Cerf, T. I
Cicéron, De la nature des dieux
Hume, Dialogues sur la religion naturelle, Profil, n° 705-6
; Enquête sur lentendement humain, surtout la section
IV
Kant, Critique de la raison pure, Puf Quadrige
Kirkegaard
J. Lagrée, La religion naturelle, Puf Philosophies, 1991
D. Lecourt, LAmérique entre la Bible et Darwin, Puf
Quadrige, n°256
Pascal, Pensées, Ed Lafuma
NOTES
1 Kant objectera quune cause non causée
est une impossibilité, en se basant sur sa théorie
de la causalité, qui stipule quelle est imposée
aux choses du monde par notre esprit. En effet, si lidée
de causalité est imposée à la réalité
extérieure par nos esprits, elle ne peut devenir la base
pour une preuve de lexistence de Dieu. Nous pouvons seulement
connaître les choses telles quelles nous apparaissent,
non comme elles sont en elles-mêmes. Mais on peut «
sauver » ces arguments en disant quils nous «
montrent » que Dieu est considéré comme une
chose au-delà de toutes choses, et qui pourtant est impliquée
dans toutes ces choses.
2 Normalement, il faut distinguer les termes de «
théologie » et de « religion ». La théologie
désigne le discours sur Dieu ; la religion, elle, désigne
la croyance en Dieu, ainsi que les rites concernant les
moyens daccéder à Dieu, de le vénérer,
etc. Conséquence : on nest pas obligé de croire
en Dieu pour être théologien (ainsi certains philosophes,
ceux qui démontrent lexistence de Dieu, font bien
de la théologie). Mais en ce qui concerne la religion naturelle,
il me semble que les deux termes ne se distinguent plus vraiment.
En effet, la religion naturelle nest nullement une religion
empirique particulière, mais elle est le noyau commun à
toute religion. Dailleurs, navons-nous pas vu ci-dessus
que parmi ses synonymes, on trouve « la religion des philosophes
», et le « théisme », qui est une position,
non religieuse, mais théologique ?
3 Note dans le texte : « la présomption (praesumptia,
prolêpsis) est un germe didée, inné
chez tous, que lexpérience développera ; certaines
expériences font aussi germer chez tous la conviction (vraie)
que des dieux existent ; par exemple, lordre du cosmos,
ou lexistence de cultes (on ne peut pas rendre de culte
à ce qui nexiste pas) ; doù viendrait
lexistence des cultes nous dirions : des religions-
si les dieux nexistaient pas ? Doù sortirait
une pareille unanimité dans la religiosité, si la
religiosité ne reposait sur rien ? ».
4 Lexistence est pour Anselme, une partie nécessaire
de lidée de Dieu (cf. chapitre 4). Dieu nest
pas pensé comme un objet parmi les autres : le mot de Dieu
nest pas utilisé comme le nom de quelque chose. Dieu
nest pas un objet, et par conséquent,
nexiste pas de la même manière que les autres
choses. Dès lors, on peut dire que la chose la plus parfaite
dAnselme est une intuition, liée à la nécessité
que, sil y a des degrés de perfection, il est nécessaire
quil y en ait un plus parfait. Dans cette optique, cet argument
nest plus seulement logique, et on peut peut-être
le sauver ?
5 Kant est exactement du même avis, quand il soutient
que la raison théorique ne peut démontrer lexistence
de Dieu.
6 Question directrice : cet agencement de causes finales
ne pourrait-il pas nêtre que le fruit du hasard ?
7 Cette conception était très importante
pour lEglise, car elle permettait disoler lhomme
de tous les autres vivants, conformément au texte des Ecritures.
Le botaniste Linné (1707-1778) en avait donné une
version « rationnelle » et moderne. Cela est facilement
compréhensible : a-t-on jamais vu apparaître de nouvelles
espèces ?
8 Cest pourquoi la théorie de Darwin nest
pas une « théorie de lévolution »,
mais des « descendances avec modifications »
9 Cf. cours histoire, le chapitre sur le vivant, à
lintérieur de lexplication du texte de Kant
10 Stephen Jay Gould, dans Le pouce du panda, les grandes
énigmes de lévolution, Livre de Poche, 1982,
a donné en exemple de ce texte celui du pouce du panda
: anatomiquement parlant, ce nest nullement un pouce, parce
quil nest pas un doigt ; mais il sest construit,
façonné à un usage de pouce, en partant dun
os du poignet, sous leffet de la sélection naturelle.
11 Linterprétation finaliste de la sélection
naturelle vient de ce que Darwin invoque, pour en rendre compte,
lactivité des éleveurs et des horticulteurs,
donc, se réfère à lactivité
humaine. Mais est-ce une simple analogie destinée ) se
faire comprendre, ou bien, selon ses propres termes, « pour
être bref » ? De nombreux textes de Darwin incitent
à penser cela. Il prend en effet toujours bien soin de
distinguer les espèces domestiquées et artificielles
des espèces naturelles, même quand il les compare.
Mais la sélection naturelle suggère bien que la
nature travaillerait pour le bien de lespèce, i.e.,
sa meilleure adaptation possible aux conditions du milieu. Ainsi,
si Darwin élimine bien la finalité sous la forme
dun agent externe personnifié, voire divinisé,
il le réintroduirait finalement à lintérieur
même dun mécanisme
12 Lorigine des espèces, chapitre 5.
13 Encyclopédie philosophique universelle, Les notions
philosophiques, Puf, T. I
14 Ed. Lafuma