Introduction
La
croyance, communément, est assimilée à
une attitude " irrationnelle ", i.e., contraire
à la raison.
Exemples : " je crois aux soucoupes volantes " ;
" je crois quil existe des filtres magiques
pour séduire les femmes "
; cf.
aussi les croyances religieuses, les superstitions, les miracles,
la crédulité, etc.
Quand
elle nest pas à proprement parler irrationnelle,
elle est de toute façon critiquée, en tant quelle
soppose au savoir, de deux manières possibles :
- soit
elle est un faux savoir : exemple : " dans
lAntiquité, on croyait que la terre était
immobile au centre du monde ; aujourdhui, on sait
que la terre tourne autour du soleil " (NB :
ici, le sens du mot croyance est proche du premier sens)
- soit
elle est un savoir douteux : " je crois
quil va pleuvoir " ; " je crois
que Jeanne va venir ce soir " (sous-entendu :
je nen suis pas certain ; jen suis
plus ou moins certain).
On
nomme la première forme de croyance (celle qui est proprement
irrationnelle) superstition, ou crédulité.
On nomme la seconde, plus précisément, opinion.
Ce qui est commun à ces deux espèces de croyances,
cest quon ne semble pas avoir de raisons, ou bien
pas de raisons suffisantes, en tout cas, de croire.
La
question initiale, celle de savoir si toutes les croyances sont
irrationnelles, peut donc se prendre en un double sens :
les croyances peuvent être dites irrationnelles parce
quelles sont absurdes, et parce quelles sopposent
à la raison, ou bien parce quelles sont insuffisamment
fondées, parce quon na pas de raisons
suffisantes pour y adhérer.
Nous
allons donc nous demander si toute croyance est automatiquement,
de par sa nature même de croyance, absurde et/ ou insuffisamment
fondée. Toute croyance est-elle dénuée
de raison ?
I-
la croyance comme insuffisamment fondée et opposée
au savoir
Pourquoi
dit-on généralement que la croyance est irrationnelle,
comme si une croyance, du fait même dêtre
une croyance, était irrationnelle ? Pour le savoir,
il nous suffit de définir la croyance. Nous allons voir
quelle est quelque chose de négatif.
Il
y a plusieurs sens du mot " croyance " :
Au
sens large, on peut définir la croyance comme suit :
cest un état mental qui porte à donner son
assentiment à une certaine représentation, ou
à porter un jugement dont la vérité objective
nest pas garantie et qui nest pas accompagné
dun sentiment subjectif de certitude. En ce sens, elle
est synonyme dopinion.
Croire
quelque chose, cest donc, semble-t-il, assentir à
quelque chose, sans pourtant en être certain. La croyance,
dans son acception générale, soppose donc
au savoir en tant quelle est seulement plus ou moins vraie
(= probable).
Ainsi
peut-on faire varier les degrés de croyance selon le
rapport entre la garantie objective et la conviction subjective
(et ces degrés iront du moins certain au plus certain)
:
| Opinion
fausse ou douteuse : préjugé, illusion,
superstition
|
Soupçons,
présomptions, suppositions, prévisions,
estimations, hypothèses, conjectures |
Convictions, doctrines, dogmes |
Croire
en quelquun ou en quelque chose : foi |
| La
garantie objective de lopinion est faible ou nulle
mais celui qui léprouve a une conviction
très forte du contraire.
- Phénomènes
surnaturels ou magiques (guérisons miraculeuses,
pouvoirs de sorcellerie)
- Etres
ou événements merveilleux ou mythiques
(fées, farfadets, fantômes, rencontres
du 3è type)
|
Les
croyances sont susceptibles dêtre vraies ou
davoir un certain fondement objectif ; sont
en attente de vérification ou de justification
- les
hypothèses scientifiques
- les
indices dune enquête policière
|
Croyances
reposant sur un fort sentiment subjectif, mais dont le
fondement objectif nest pas garanti. |
Attitude
qui va au-delà de ce que les donnés ou garanties
permettent daffirmer. Le degré de certitude
est très fort, bien que le degré de garantie
objective puisse être très faible. |
On
voit donc, à travers ce tableau, que les représentations
auxquelles on accorde sa créance sont plus ou moins garanties,
et quon croit plus ou moins fermement ce que lon
croit, avec un sentiment subjectif qui peut aller de lincertitude
complète à la certitude totale. A chaque fois,
il y a un certain écart entre les données et garanties
objectives, et le sentiment subjectif par lequel
on adhère (croit) à ces données. Les croyances
sont alors plus ou moins fondées, mais, à ce quil
semble, elles ne sont jamais entièrement fondées.
La
croyance est donc négative et irrationnelle du fait quelle
est un faux savoir, et un savoir insuffisamment fondé.
La croyance est synonyme, dans le pire des cas, de superstition,
et dans le meilleur des cas, dopinion. Elle est ainsi
irrationnelle au sens où elle est une adhésion
à une idée fausse (sorte dillusion), ou
bien à une idée peu probable ou très incertaine.
La plupart du temps, en effet, il semble que nous navons
aucune raison ou en tout cas aucune raison valide, dadhérer
à ce à quoi nous croyons.
On
peut appeler cette conception de la nature de la croyance une
épistémologie dogmatique. Ses deux plus grands
représentants sont :
Platon (partie II) (République,
Livre VII) et Descartes
(Règles pour la direction de lesprit,
et Méditations métaphysiques, Méditation
première). Si chez Platon, en effet, savoir et croyance
sopposent strictement (notre croyance ne peut être
savoir et notre savoir ne peut être une croyance), chez
Descartes, il en va de même : ainsi décide-t-il,
pour rechercher la vérité, de faire comme si ce
qui est seulement probable (même très probable)
était faux.