La Mémoire Le passé, à quoi bon ?

Plan


Introduction

Bibliographie

I- le passé ne sert-il pas à rien, et la mémoire, qui nous fait nous interesser au passé, ne serait-elle pas le signe d'une maladie de l'humanité ?

A- Passé et mémoire

1) Le passé n'est-il pas ce qui n'est plus ?

2) La mémoire ramène le passé à l'existence

3) Valeur de la mémoire

B- Nietzsche et la maladie historique de l'humanité

Introduction

1) La mémoire, faculté superflue, luxe inutile

2) Critique de l'histoire (et de la culture en général) (chapitres 2 et 3)

3) Les symptômes de la maladie historique (chapitres 4 à 9)

4) L'éloge de l'oubli comme remède à cette maladie

Conclusion I

II- Des bons usages de l'histoire

A- L'utilité de l'histoire (le passé " vivant ")

1) Les leçons de l'histoire -Machiavel

2) L'histoire peut encore servir à la connaissance du genre humain

B- Mais n'est-ce que l'utilité qui fait que l'homme s'intéresse à son passé ? N'est-ce pas également un plaisir gratuit ?

1) Peut-on vraiment tirer des leçons de l'histoire ? - considérations sur le statut ontologique de l'histoire

2) L'utilité et la valeur

Conclusion II

III- ce qui fait que le passé est digne de nous intéresser c'est que sans rappel du passé, nous ne serions pas des personnes

A- Mémoire et identité personnelle

1) O. Sacks ou la description d'un homme " instantané " (...)

2) Locke, Essais sur l'entendement humain, II, XXVII : l'identité personnelle n'est rien sans la mémoire

Conclusion A

1) Il faut s'intéresser et rappeler le passé

2) Deux conséquences sur la nature de la mémoire

B- le temps, propre de l'homme

Conclusion


Cours

Introduction

Cette question m'est venue à l'esprit lors du mouvement lycéen de l'année dernière (1998). En effet, bon nombre d'élèves déclaraient que les cours n'étaient pas intéressants parce que trop tournés vers le passé ; cela ne les intéressaient pas d'étudier les auteurs du passé, le latin, etc. Tout ça, c'est passé, c'est mort, ce qui les intéressait, c'était le (leur) présent.

Il est vrai que le passé, c'est par définition et avant tout ce qui n'est plus, ce qui ne peut plus revenir ; dès lors, s'intéresser au passé ne saurait être considéré comme une attitude utile/ efficace. Mais justement, faut-il confondre utilité et valeur ? Ce qui est utile est-il ce qui seul a une valeur ? Et ce qui est inutile est-il pour autant sans valeur ? La valeur ne serait-elle pas au contraire dans la capacité de ne pas s'occuper de choses seulement utiles ? S'attacher et s'intéresser au passé ne constituerait-il pas une des caractéristiques de l'homme ? Ne serait-ce pas même un devoir (d'humanité) ?

Et encore, le passé n'est-il que du passé ? N'éclaire-t-il jamais le présent, et ne fait-il pas le présent ?

Ce qui est en jeu dans ce questionnement, c'est de savoir si la mémoire est une faculté superflue pour l'homme, ou bien si au contraire elle le rend digne de l'humanité...

Bibliographie

Borges, Fictions, Funes ou la mémoire, Folio Essais, pp. 109-18 : Funes est un personnage qui a pour particularité de ne rien oublier ; son esprit garde donc présent et disponible le souvenir de tout ce qu'il a appris et entendu dans sa vie ; ce qui est décrit comme une infirmité... En effet, une mémoire qui garderait tout, rendrait toute activité impossible. C'est à cette mémoire là qu'en fin de compte Nietzsche s'oppose ; or, on voit qu'elle n'est pas normale mais pathologique. Toute mémoire est constituée d'oubli et fonctionne grâce à l'oubli (sélectif).

V. Hugo, Le dernier jour d'un condamné, Le Livre de Poche : journal d'un condamné à mort qui estime qu'il ne devrait pas être condamné parce que celui qui a commis le crime pour lequel il est accusé n'est pas celui qu'il est aujourd'hui. I.e. : les rapports entre personne, responsabilité et identité personnelle 

Locke, Identité et différence (Essais sur l'entendement humain, II, XXVII, Points Seuil Essais porte sur l'identité personnelle ; qu'est-ce qui fait que je suis moi, que je me rapporte à moi comme un moi, et plus précisément, que je suis le même dans des temps différents ? Locke répondra que c'est la conscience de la continuité de mon existence, le lien opéré par celle-ci entre les moments passés et les moments présents, i.e., la mémoire.

Machiavel, Le prince ; Discours sur la première décade de Tite-Live : que l'histoire est utile à l'homme politique, et donc, qu'elle sert l'action présente et future ; sur ce thème, je vous conseille de lire un petit commentaire très éclairant, de P. Valadier ; il s'agit de son essai intitulé Machiavel et la fragilité du politique, Ed. Points Seuil Essais, pp. 11 à 27 (chapitre " Passion du présent ")

Nietzsche, Seconde Inactuelle, Utilité et inconvénient des études historiques pour la vie (1874), Classiques Hachette : critique de l'intérêt pour l'histoire et le passé en général ; éloge de l'oubli

J. D. Romilly, Le trésor des savoirs oubliés, Le livre de Poche : l'auteur insiste sur l'importance dans la vie des savoirs désintéressés et " antiques " appris sur les bancs de l'école. Contrairement à Nietzsche, la culture est vivante, elle est vie, et contribue à son enrichissement.

O. Sacks, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Le marin perdu et Une question d'identité, Points Seuil Essais : description par un neurologue de certains patients atteints d'une amnésie grave (le syndrome de Korsakov) ; ces patients n'ayant aucune conscience de leur passé, ils n'ont plus d'identité personnelle, plus de soi, car ils sont privés de tout repère et de toute " profondeur " ; ils vivent dans un instant perpétuel. Ce qui confirme les vues de Locke sur le sujet de l'identité personnelle.

J. Y. et M. Tadié, Le sens de la mémoire, 1999, Gallimard, 356p.

H. Weinrich, Léthé, 1999, Fayard, 320p.

I- le passé ne sert-il pas à rien, et la mémoire, qui nous fait nous interesser au passé, ne serait-elle pas le signe d'une maladie de l'humanité ?

D'abord, qu'est-ce que le passé ? C'est, par définition, ce qui n'est plus. C'est ce qui a été, mais a cessé d'être. On oppose le passé au présent en disant que l'un a de l'existence et l'autre n'en a pas. Il aurait ainsi quelque chose en commun avec le futur, qui est le fait de ne pas exister. Sauf que le passé ne peut plus être présent, il ne peut revenir, alors que le futur, lui, est ce qui sera, et a à être. A à être, i.e., doit nous occuper. Sous-entendu : nous devons nous intéresser au futur mais pas au passé. Le futur rime avec espoir, le passé avec regret, amertume, désespoir.

Le passé n'a donc pas d'existence. Mais est-ce à dire qu'il n'existe pas du tout ? N'existe-t-il pas en une certaine manière ? Sous quelle forme ? Sous la forme, bien sûr, du souvenir, et dans notre mémoire. Sans la mémoire, on ne pourrait parler de passé...

Parler du passé c'est donc parler de la mémoire, cette faculté en nous qui nous rappelle nos souvenirs, faculté d'éveiller les images des perceptions passées, et qui fait par conséquent qu'on s'intéresse au passé.

Je vous renvoie ici au texte de St Augustin sur le temps que vous trouverez dans le cours-temps.html : c'est dans l'esprit que le passé " est ", existe d'une certaine façon.

Par là, on voit que les deux questions de la valeur de la mémoire et de celle du passé sont liées, puisque si le passé ne sert à rien, n'est plus bon à rien, alors, la mémoire, faculté de rappeler le passé, ne sert elle non plus à rien ! Voilà pourquoi la question que nous posons est d'un enjeu fondamental pour l'homme.

Ce serait de plus paradoxal de soutenir que la mémoire est une faculté inutile, car la conception commune tend plutôt à affirmer sa valeur. N'avons-nous pas toujours loué au contraire la mémoire ? Ne nous lamentons-nous pas très souvent des défaillances de notre mémoire ? Notre civilisation tout entière n'est-elle pas tout entière fondée sur la mémoire ?

Cf. les Grecs, qui ont sacralisé la mémoire, en en faisant une déesse appelée " Mnémosyne ". Ils en ont fait la clef de toute connaissance, et une source de l'humanisation. Ils l'ont même mise à la base de l'édifice social, en récitant sans fin la généalogie des dieux, l'origine des peuples, ou même encore l'origine des mots (étymologie).

On s'intéresse donc au passé à travers une faculté : la mémoire. Le passé ne revit qu'à travers elle, dans un souvenir. Que ce soit mes souvenirs personnels ou ceux de tout un peuple. Dans un cas, j'écrirai un journal ou une biographie, je me recueillerai intérieurement, je ferai des recherches généalogiques, etc. Dans le second, on écrira des chroniques, des livres d'histoire à proprement parler, ou encore, on commémorera de grands événements.

Mais à quoi bon ? Le passé, c'est ce qui me rend esclave.

En effet, le passé n'est plus ; c'est donc ce que par définition on ne peut le changer.

Il est donc bien, comme nous le disions ci-dessus, ce qui rend malheureux, car jamais plus, par exemple, je ne serai l'enfant que j'ai été, etc. C'est ce qui fait obstacle à ma liberté : ce que j'ai fait, je ne peux pas ne pas l'avoir fait, même si je voudrais ne pas l'avoir fait. Le passé est encombrant, il m'empêche d'être ce que je voudrais être. Si dans le passé j'ai tué, alors, plus personne ne voudra admettre que je suis devenu vertueux.

Il me renvoie à la mortalité de la condition humaine : nous nous dirigeons vers une mort certaine, voilà ce à quoi me renvoie la conscience du passé, qui est la conscience du temps qui passe, et qui coule de manière irréversible.

Le passé est ce qui pèse sur moi ou sur un peuple : que de choses nous voudrions ne pas avoir faites et tenir cachées ; que de choses j'ai subies passivement dans mon enfance et qui pèsent sur mon destin  Cf. Freud et la psychanalyse : le passé est ce dont on doit se débarrasser pour être heureux, pour se guérir de nos névroses.

La mémoire ne serait-elle pas alors ce qui rend l'homme malheureux ? Ne faudrait-il pas louer l'oubli et chercher à détruire la mémoire, i.e., cesser de s'intéresser sans cesse au passé ?

C'est la thèse de Nietzsche, dans la Seconde considération inactuelle, intitulée " Utilité et inconvénient de la connaissance historique pour la vie " (1874).

Nietzsche : philosophe allemand du 19e (1844-1900). Très critique envers la philosophie, la science, et la morale. Critique de tous les idéaux classiques en général (par exemple, de la valeur de la raison, de la valorisation de l'esprit au détriment du corps, etc.).

But de l'ouvrage : dénoncer la soif de connaître sans limites de l'Allemagne de son époque. Il s'agit d'une Allemagne unifiée et militairement forte : les Allemands alors se croient forts, ils s'imaginent dominer le monde en s'appropriant par le savoir toute la connaissance historique des périodes et des mœurs étrangères du passé et même du présent.

Cette soif de connaître a deux formes ou deux applications : la science ou les sciences, mais aussi, et surtout, la curiosité pour le passé. Il va donc plus précisément, critiquer le goût exagéré pour l'histoire de cette Allemagne.

L'histoire va avoir un double sens : elle désigne à la fois la discipline de connaissance du passé, mais aussi, plus radicalement, la mémoire du passé.

Il va montrer, comme cela apparaît dans le titre, que notre curiosité exagérée pour le passé est néfaste à la vie, considérée comme valeur suprême.

Il faut donc, pour bien comprendre la thèse nietzschéenne, connaître quel est son présupposé (ce qui lui fait soutenir cette thèse). Il faut savoir que Nietzsche est un philosophe de la vie.

Qu'est-ce que cela signifie ?

C'est lié à sa critique généralisée de tous nos idéaux, des valeurs auxquelles notre civilisation tient le plus. Précisons que ce sont surtout, en fait, les valeurs des philosophes ...

Exemple : la haine du corps, l'exigence de maîtriser les plaisirs, de ne pas se laisser aller, etc.

Nietzsche décèle dans ces valeurs/ idéaux, une haine profonde envers la vie. C'est un rejet général de la vie, de la nature.

Il définit la vie comme une force vitale, plus précisément comme augmentation de cette force vitale. Elle est donc synonyme de création, de puissance, de force. C'est une puissance créatrice.

A partir de ce critère, il se permet de juger (au double sens d'apprécier et de critiquer) nos idéaux. C'est donc la valeur suprême.

Ainsi, si on prend pour exemple la maîtrise des instincts ou des plaisirs, N. va dire que ceux qui sont à l'origine de cette morale sont des hommes faibles, des " réactifs ", qui ne supportent pas la vie et imposent aux autres, à toute l'humanité même, défaire comme eux. Mais c'est alors une maladie, car on rejette la vie, la création, etc. C'est par ressentiment envers la vie que l'on en vient à exiger et à décréter idéal moral la maîtrise des plaisirs. Ne pouvant en effet les assumer, on décide alors qu'ils sont nuisibles.

Conséquence : la civilisation fondée sur de tels idéaux est " nihiliste ", i.e., elle est pessimiste : dominée par la perte du sens de la vie. La haine de la vie, qui prend de nombreuses formes, comme la haine du corps, etc., a pour conséquence la thèse selon laquelle la vie n'a plus de sens, est absurde. C'est là tout le sens de la célèbre formule nietzschéenne : " Dieu est mort ".

Il faut donc placer la critique nietzschéenne du sens de l'histoire de l'homme, dans le contexte de cette philosophie de la vie, qui cherche à guérir l'humanité malade (d'une maladie qui a pour nom nihilisme et qui rend l'homme désespéré), et à trouver des remèdes, des contre-idéaux, à ces idéaux ratés et faux qui n'ont que pour effet de diminuer nos énergies créatrices.

Pour approfondir ce point, je vous conseille la lecture de Ainsi parlait Zarathoustra, qui existe en plusieurs collections de poche. C'est un poème philosophique dont la lecture doit être guidée, encore plus, me semble-t-il, que les traités de philosophie classique. En effet, l'usage des métaphores, dont Nietzsche est très friand (ce qui est toujours dû au rejet de la tradition : il ne voulait pas écrire comme eux). Un bon guide me paraît être Le Zarathoustra de Nietzsche, écrit par P. Héber-Suffrin, aux éditions Puf, collection Philosophies.

Je vous conseille également de lire Ecce homo (10/ 18) et surtout les lettres à Peter Gaast, de Nietzsche lui-même  : où l'on voit Nietzsche se raconter et révéler qu'il souffrait lui-même devant la vie...

C'est un fait : nous avons une certaine faculté, que nous nommons la mémoire. Mais à quoi nous sert-elle ? Et sert-elle à quelque chose ?

Situons-nous ici dans le contexte nietzschéen, avec lequel vous êtes maintenant, je l'espère, familiarisé : pour qu'une faculté (et n'importe quelle chose en général) soit douée de valeur, il faut qu'elle soit utile à la vie, qu'elle ait une fonction vitale.

Voyons donc, à l'aide de l'extrait suivant, si la mémoire a une fonction vitale.

Nietzsche, Seconde considération inactuelle, Chapitre 1 (deux premiers §)

Considère le troupeau qui paît auprès de toi : il ne sait ce que c'est qu'hier ni aujourd'hui, il bondit çà et là, il bâfre, se repose, rumine, refait des bonds et ce, du matin jusqu'au soir et jour après jour, attaché serré par son plaisir et son déplaisir au pieu de l'instant, ce qui lui évite tristesse et lassitude. Cette vision est difficile à soutenir pour l'homme, car, s'il se targue de son humanité face à l'animal, il louche quand même avec envie sur son bonheur, car, ce qu'il veut à l'instar de l'animal -vivre sans tristesse ni lassitude -, lui seul le veut, et, s'il le veut, c'est en vain, puisqu'il ne le veut pas au sens de l'animal. Voici qu'un beau jour l'homme lui demanda : pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, au lieu de rester à me regarder ? L'animal aurait bien voulu répondre en disant : cela tient à ce que j'oublie toujours à l'instant même ce que je voulais dire -mais il oublia jusqu'à cette réponse, et il se tut : si bien que l'homme commença à se poser des questions.

Mais il s'en pose tout autant sur sa propre incapacité à apprendre l'oubli, sur sa continuelle dépendance envers le passé : il a beau courir plus loin, plus vite, la chaîne court avec. C'est un sortilège : l'instant qui, en un éclair, est là et n'y est plus, qui est un rien juste avant et juste après, revient pourtant comme un spectre et dérange la quiétude de l'instant suivant. Sans cesse se détache un feuillet au rouleau du temps, il tombe et s'envole, et lui retombe brusquement sur ses genoux d'homme. L'homme dit alors " je me souviens " et envie l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque instant vraiment mourir, sombrer dans le brouillard et la nuit et disparaître à jamais. Donc l'animal vit anhistoriquement : car il se résout dans le présent comme un nombre sans reste irrationnel, il ne sait se régler, ne dissimule rien et apparaît à chaque moment pour ce qu'il est purement et simplement, et ne peut faire autrement qu'être lui-même. Par contre, l'homme s'adosse à la charge toujours plus grande du passé : elle l'écrase ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot invisible et sombre, qu'il peut faire semblant de nier et ne nie que trop volontiers dans le commerce de ses semblables : pour susciter leur envie.

Dans ce texte, si la mémoire est constitutive de l'homme et le différencie de l'animal, c'est pour son malheur. En effet, si on compare l'animal à l'homme du point de vue de la mémoire, on constate que l'animal ne retient jamais rien : il oublie aussitôt le passé. Il peut ensuite opposer l'animal, heureux, au malheur de l'homme attaché à son passé par la mémoire

La mémoire est une faculté négative. L'homme doit non pas imiter l'animal mais cultiver une faculté en apparence négative : " capacité à oublier ". C'est l'oubli, non la mémoire, qui a une fonction vitale. Il n'est nullement un échec de la faculté de mémoriser.

L'animal témoigne par l'absurde de la valeur de l'oubli : étant donné qu'il ne retient rien et ne vit que dans l'instant, il n'a pas d'autre faculté que celle d'oublier à mesure. Pourtant, il vit paisiblement et ne souffre ni de l'excitation du désir ni de l'ennui. Son bonheur enseigne à relativiser la mémoire, qui est notre sort à nous, hommes, que le passé ou l'anticipation de l'avenir poursuivent sans relâche et tourmentent.

Dans la suite de ce premier chapitre, Nietzsche prend deux autres exemples pour illustrer la thèse selon laquelle l'oubli sert la vie et a donc une grande valeur : ceux de l'homme inculte et celui de l'homme passionné.

L'homme inculte : s'il n'a pas la subtilité du lettré, il a par contre la santé, il se contente du champ restreint de ses expériences et profite d'une vie aux horizons bornés.

Le passionné : l'amoureux ou celui qui a un grand projet sélectionnent dans leurs expériences ce qui répond à leur passion exclusive, et oublient et méconnaissent tout le reste. Tout ce qu'ils veulent, c'est faire être ce qui n'est pas encore. L'oubli est donc bien une faculté positive car constructive.

Une fois mis en évidence la valeur négative de la mémoire, en montrant que la mémoire nuit à la vie, Nietzsche s'attaque donc à l'histoire, et en général à toute activité humaine qui suppose la mémoire du passé comme fondement. Quels sont donc les inconvénients de l'histoire, entendue comme connaissance du passé, pour la vie ? En quoi la manière commune qu'on a de se rapporter au passé, nuit à la vie ?

Voici quels sont les inconvénients de l'histoire pour la vie (plus précisément, des histoires, car, tout comme chez Hegel, Nietzsche insiste sur les différentes manières de faire de l'histoire, i.e., de se rapporter au passé) :

Histoire monumentale

cherche dans le passé des modèles et exemples pour agir avec grandeur

Histoire antiquaire

on vénère le lieu et l'époque où l'on vit en lui trouvant un caractère d'antiquité (genre d'histoire qui enracine les peuples dans leur passé collectif)

Histoire critique

cherche à dépasser le présent en critiquant la tradition ; juge le passé et le reconstruit

surestiment le passé et dévaluent le présent ; elles sont donc néfastes à l'action et s'opposent en ceci à tout progrès ; elles sont bloquées par le passé, et font que l'homme n'ose plus rien entreprendre, se trouvant amoindri par tout ce qu'ont fait les hommes du passé

nient leur enracinement dans un passé ; on se croit supérieur aux anciens

De quoi souffre le peuple allemand ?

- faiblesse de la personnalité (§5)

- illusion d'être équitable (fin § 5 et début § 6)

- immaturité des individus, victimes de leur savoir livresque ainsi que celle des peuples (§ 6)

- croyance à la vieillesse de l'humanité, qui approcherait de sa fin (§ 8)

- dégoût de soi ou cynisme (§ 9)

Pourquoi est-ce le goût immodéré pour le passé qui en est la cause ? Exercice en classe.

Cf. op. cit., Chapitre 10 :

" les remèdes contre l'historique s'appellent l'anhistorique et le suprahistorique. (...) l'anhistorique et le suprahistorique sont les remèdes naturels contre l'empiétement de l'historique sur la vie, contre la maladie d'histoire. Il est probable que nous les malades d'histoire aurons à souffrir des remèdes. Mais que nous en souffrions ne prouve rien contre la justesse du procédé choisi pour y remédier. "

- anhistorique : art et force de pouvoir oublier (oubli = " mort du savoir ") et de s'enfermer dans un horizon restreint ; ici, donc, un mot d'ordre : à bas la culture en général !

- suprahistorique : cf. religion et art (s'attache non aux choses en devenir mais à l'éternel) -ce qui nous dirige vers l'espoir, car c'est susceptible de nous aider à faire de grandes choses, ce que ne peut faire l'histoire

Thèse : annonce des temps futurs et nouveaux où la culture régresserait au profit de la vie et d'une autre forme de culture collective, sous les auspices de l'art

Modèle : la culture grecque, ni historique ni savante

La culture n'est pour lui pas faite de connaissance, mais de vie, et de vie supérieure ; cette vie supérieure, les Grecs l'avaient cultivée en mettant leurs artistes au-dessus de tout, alors que ce sont leurs savants que les Allemands mettent à la place suprême.

Nietzsche juge ici les Allemands en se " mettant à la place " des Grecs, afin de " remettre les valeurs culturelles à l'endroit " :

Science

Art

reproduction

tournée vers le passé

création

invente l'avenir

Plan pour régénérer la culture malade : la jeunesse refusera la culture savante (= savoir de l'homme cultivé) au profit d'un renouveau artistique et moral, même si dans un premier temps ce refus peut passer pour de la barbarie et une affirmation d'inculture

Mais Nietzsche ne tombe-t-il pas ici sous la critique qu'il fait de l'histoire monumentale ? N'est-il pas en train de prendre pour modèles la grandeur passée de la Grèce ?

C'est que Nietzsche ne critiquait pas en soi l'histoire monumentale : mais seulement l'usage que l'on en fait, sa mauvaise utilisation en fait. Ce qu'il fait, ce qu'il préconise à la civilisation malade, c'est un bon usage de l'histoire monumentale : il s'agit de la mettre au service de la vie créatrice. 

Il considère alors l'histoire comme un ensemble vaste d'expériences tentées : " l'histoire est le grand laboratoire d'essais ". Il s'agit donc de percevoir l'histoire, non pas du point de vue des résultats acquis, mais des possibilités d'avenir qu'elle découvre. Ainsi, dans le § 337 du Gai Savoir, Nietzsche décrit ce que pourrait être un futur " sens historique ", tel qu'il n'a encore jamais existé, un sentiment de l'histoire qui ne serait plus dominé par la mélancolie du regard rétrospectif, mais par l'allégresse liée à la découverte de réelles possibilités créatrices.

Mais elle n'est utile qu'à l'humanité supérieure, celle qui saura faire face à la vie et l'accepter avec joie.

Mais dès lors, il y a aussi des bons usages de l'histoire !Il faut même dire qu'elle est essentielle à l'homme ! L'intérêt pour le passé peut donc semble-t-il avoir une valeur positive, et ce n'est sans doute pas en vain, seulement par pure curiosité et par vice que nous nous y intéressons.

II- Des bons usages de l'histoire 

1469-1527

Cf. Histoires florentines, Le prince et Discours sur la première décade de Tite-Live 

Contexte de l'œuvre de Machiavel : sa ville, Florence, et l'Italie en général, est divisée par des conflits de puissance. Machiavel, diplomate, va chercher à retrouver pour l'Italie la gloire, la liberté et l'unité perdues. Pour ce faire, il va se tourner vers l'histoire. Il écrira afin de donner des conseils aux princes. Il leur enjoint donc de tirer des leçons du passé, afin de ne pas refaire les erreurs de leurs prédécesseurs.

Dans Discours... (1531) Machiavel se tourne ainsi vers les origines de Rome, et plus précisément la chute de l'empire Romain, afin de voir comment on peut faire pour sauvegarder un Etat. L'étude de Rome nous montre donc ce qu'il ne faut pas faire en politique, en nous mettant devant les yeux les causes de la déchéance d'un Etat.

Mais elle nous montre aussi, et là, il s'agit de la gloire de Rome, comment on institue, on fonde, un Etat. Cf. Romulus. Le but est alors de redonner à la cité les bases politiques qui lui font défaut, et de redonner aux politiques le désir de s'atteler à une grande tâche.

Leçon essentielle, ici : l'acte de fondation s'impose, si l'on ne veut pas voir la cité s'effondrer sous les divisions internes et la violence extérieure. Telles causes ont permis à la cité romaine d'être prospère ... telles causes peuvent donc, adaptées bien sûr à l'actualité (Machiavel ne va pas jusqu'à prôner une imitation stricte du passé), faire revenir en Italie la prospérité.

On peut tirer des leçons de l'histoire, et c'est même pour cela qu'on s'intéresse à l'histoire. L'histoire sert aux générations présentes, surtout aux hommes politiques. Elle nous (leur) apprend à ne pas faire les erreurs qui ont été faites dans le passé. L'histoire sert à construire l'avenir, elle ne nous empêche pas d'agir, au contraire : elle nous permet d'agir de façon beaucoup plus lucide par rapport aux acteurs du passé.

cf. J. de Romilly, Le trésor des savoirs oubliés, op. cit. : elle nous montre que nous rencontrons les valeurs morales fondamentales pour l'homme dans les textes du passé, littéraires et/ ou historiques en général, et que à force de les fréquenter, nous nous les approprions, nous en faisons une seconde nature.

C'est la conséquence logique de a)

cf. encore J. de Romilly, op. cit.

Elle parle de la culture en général, de la fréquentation de tous les textes " anciens " : littérature (grecque surtout...), histoire, savoirs scolaires issus de tous les domaines, etc.

Elle nous montre dans les pages 95-96, les avantages de l'histoire pour notre jugement sur un thème " actuel ", comme par exemple la peine de mort. Avoir été confronté aux jugements d'auteurs anciens ou des grands hommes qui parcourent l'histoire, nous avons à notre disposition diverses possibilités de réponse, que nous devons prendre ne compte pour argumenter. C'est donc quelque chose de constructif pour notre esprit.

Plus loin elle insiste encore sur le rôle fondateur de l'histoire et de la culture en général sur la formation de notre personnalité, sur l'enrichissement de notre " vie intérieure ". En effet, grâce aux auteurs ou personnages du passé et/ ou littéraires, on fait connaissance avec toutes les émotions possibles, et on apprend à avoir des émotions et de passions qu'on ignorerait complètement sans cela.

J. de Romilly, Le trésor des savoirs oubliés, Le Livre de Poche, p. 97

(...) l'élève n'aura pas seulement rencontré des exemples de raisonnement. Il n'aura pas fait l'expérience seulement de verdicts, d'opinions, de propositions : il fera aussi, avec les auteurs ou personnages du passé, connaissance avec toutes les émotions possibles ; il aura rencontré tous les bonheurs et tous les malheurs, toutes les causes d'indignation et d'ingratitude, et toutes les aventures : cela aura élargi et enrichi son horizon intérieur. Laissons pour le moment de côté l'enrichissement moral qui, on le devine, compte beaucoup -on y reviendra. Mais d'ores et déjà il est clair que cet enrichissement intérieur joue aussi dans la formation de son esprit. Ce n'est plus le jugement proprement dit qui se forme ici : c'est la compréhension.

Compréhension des êtres et des sentiments, compréhension des situations et des passions. Or, le meilleur moyen de réagir sainement dans la vie, est de percevoir les idées et les problèmes avec une profondeur humaine qui seule leur donne leur vrai sens. La compréhension qui naît ainsi chez l'élève est la forme la plus haute de l'intelligence.

L'élève qui aura fait ses classes, même modestement, aura ajouté aux souvenirs des contes qui charmaient son enfance tout l'héritage de l'expérience humaine. Il aura conquis un empire avec Alexandre ou Napoléon, il aura perdu une fille avec Victor Hugo, il aura lutté seul sur les mers comme Ulysse ou bien comme Conrad, il aura vécu l'amour, la révolte, l'exil, la gloire. En fait d'expériences, ce n'est pas mal ! Et même s'il a oublié tous les détails, la possibilité de ces grandes aventures reste en lui comme une forme imprécise, mais capable d'éclairer sa très modeste expérience quotidienne et de faire de lui un esprit mieux informé, i.e., plus large et plus sûr.

De plus -et cela compte !- il aura été habitué à la diversité des jugements possibles et au contraste des divers sentiments ; il aura dû choisir, il aura dû prendre position. Ainsi se forme l'esprit critique. Par rapport à ces opinions de toutes sortes qu'il aura rencontrées, il aura été contraint de s'en former une à lui, qui ne soit pas due à une imitation hâtive des propos entendus autour de lui, mais qui soit éclairée, mûrie, personnelle.

NB : ce texte s'adresse particulièrement à vous, élèves, et à vous, élèves, qui vous lamentez de l'inutilité de l'histoire et de la littérature. C'est que J. de Romilly est un ancien professeur de littérature grecque, et qu'elle a écrit ce livre pour ces élèves là -tout comme l'envie d'écrire ce cours m'est venue de ces mêmes lamentations (cf. mon introduction). Mais vous pouvez remplacer " élèves " par " nous tous ", " l'opinion commune " !

On peut ainsi répondre à Nietzsche que la culture, l'intérêt pour le passé qui nous occupe, n'est pas opposé à la vie, loin de là. La culture, le sens historique de l'homme, n'amoindrit pas la vie mais la perfectionne. Cf. encore op. cit., p. 106 : J. de Romilly revient, avec raison, sur l'étymologie latine du terme de culture. Le mot de culture, à l'origine, ne s'appliquait-il pas à l'art de faire pousser les plantes ? A méditer !

D'abord, précisons qu'il n'est pas si évident que ça que l'on puisse tirer des leçons de l'histoire

On critiquera les présupposés de cette thèse :

I.e., l'homme est-il le même à toutes les époques ? (Ici, cela rejoint une réflexion sur les droits de l'homme, et sur la nature humaine en général : l'homme a-t-il une nature ? ou bien n'est-il pas de part en part culturel ?).

Les circonstances actuelles sont-elles les mêmes que celles qui ont été à l'origine d'un événement passé ? L'histoire n'est-elle pas la science du singulier (en quoi, justement, elle n'est pas " science " au sens strict) ?

Je renvoie ici à un célèbre texte de Hegel, étudié dans cours- histoire (intitulé " l'histoire a-t-elle un sens ? "). Je ne donnerai ici que le passage de ce texte portant explicitement sur le sujet qui nous intéresse ici. Pour de plus amples renseignements, je vous invite à consulter ce cours.

Contexte de ce texte : Hegel est en train de décrire les diverses manières d'écrire d'histoire (historiographie). Il en est arrivé à une manière courante d'écrire l'histoire, qu'il appelle l'histoire réfléchie, et plus précisément, au sein de celle-ci, à l'histoire pragmatique (pragmatique voulant dire utile pour l'action).

Hegel, La raison dans l'histoire, introduction à la philosophie de l'histoire, 10/18

C'est le moment d'évoquer les réflexions morales qu'on introduit dans l'histoire.: de la connaissance de celle-ci, on croit pouvoir tirer un enseignement moral et C'est souvent en vue d'un tel bénéfice que le travail historique a été entrepris. S'il est vrai que les bons exemples élèvent l'âme, en particulier celle de la jeunesse, et devraient être utilisés pour l'éducation morale des enfants, les destinées des peuples et des Etats, leurs intérêts, leurs conditions et leurs complications constituent cependant un tout autre domaine que celui de la morale. (...)

On recommande aux rois, aux hommes d'Etat, aux peuples de s'instruire principalement par l'expérience de l'histoire. Mais l'expérience et l'histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n'ont jamais rien appris de l'histoire, qu'ils n'ont jamais agi suivant les maximes qu'on aurait pu en tirer. /Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières, forme une situation Si particulière, que c'est seulement en fonction de cette situation unique qu'il doit se décider : les grands caractères sont précisément ceux qui, chaque fois, ont trouvé la solution appropriée. Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d'aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent; il n'a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l'actualité. L'élément qui façonne l'histoire est d'une tout autre nature que les réflexions tirées de l'histoire. Nul cas ne ressemble exactement à un autre. Leur ressemblance fortuite n'autorise pas à croire que ce qui a été bien dans un cas pourrait l'être également dans un autre. Chaque peuple a sa propre situation, et pour savoir ce qui, à chaque fois, est juste, nul besoin de commencer par s'adresser à l'histoire.) (...)

Commentaire (repris également de mon cours sur le sens de l'histoire) :

Définition de l'histoire pragmatique : Vise à connaître le passé afin d'en tirer des leçons morales, des normes de conduite.

Hegel souligne que c'est à cause du caractère général de l'histoire qu'on a pu faire ce genre d'histoire :

(1) on part du présupposé selon lequel l'histoire, ce n'est qu'un attrait pour le passé ;

(2) or, l'homme doit surtout, pour agir, s'intéresser au présent ;

(3) on essaie donc de rendre l'histoire utile en s'en servant pour le présent ;

(4) comment ? En réfléchissant sur un autre point commun de l'histoire, qui se trouve autant dans passé que présent : la politique

Hegel ne voit dans cette manière d'écrire l'histoire, et donc, de s'intéresser à l'histoire, que des inconvénients :

Elles n'ont pas les mêmes intérêts, pas les mêmes buts ; ainsi, prenons l'exemple de la guerre : la décision d'entrer en guerre est une décision politique, qui est en conflit avec la morale. La morale a à voir avec des valeurs absolues, comme par exemple : " il est mal en soi de ne pas tuer " (il ne faut donc jamais tuer, il ne peut y avoir de circonstances atténuantes). La politique, elle, a à voir avec le bien commun, la survie/ le salut d'un pays. Si le pays est menacé, elle ne peut prendre en compte les valeurs morales, si ce n'est au détriment de tout un pays.

Cf. sur ce point Max Weber, Le savant et le politique, Ed. 10 / 18, la différence entre l'éthique de responsabilité et l'éthique de conviction ; Machiavel, Le prince ; la notion de raison d'Etat ; l'article 16 (il y a un article intéressant, mais court, dans l'Encyclopédie Universelle) ; l'expression commune : " la fin justifie les moyens " (vous trouverez dans mon cours-passion des jalons pour une réflexion plus approfondie sur cette expression.

On ne peut tirer des leçons de l'histoire car  si des événements ou situations historiques peuvent avoir des ressemblances, elles ne sont jamais strictement les mêmes : " nul cas ne ressemble exactement à un autre ".

Exemple : Hitler a voulu tirer des leçons de l'échec des armées napoléoniennes, en 1812, à envahir le territoire russe. Il s'est dit que la vitesse supérieure de ses blindés l'aiderait à réussir là où Napoléon avait échoué ; ce qu'il a oublié, c'est que la Russie elle aussi avait évolué !

Ressemblance n'est pas identité.

De toute façon, croire que les circonstances sont exactement les mêmes, c'est croire que le temps est, non pas linéaire, mais circulaire. C'est croire que les événements peuvent revenir indéfiniment, que tout recommence sans cesse. Il n'y a alors plus de changement, et par conséquent, plus d'histoire ! On se contredit donc quand on croit possible de tirer des leçons de l'histoire.

On peut donc insister sur les dangers d'une telle croyance : nous venons de dire que les circonstances ne sont jamais les mêmes ; or, un tout petit changement dans les circonstances, même inaperçu, peut tout changer, comme nous l'avons bien vu avec l'exemple d'Hitler voulant tirer des leçons de l'échec napoléonien.

On peut aussi ajouter que chercher dans l'histoire, dans le passé, les normes de l'action, ne sert à rien pour l'action présente, car cela demande du temps ; or, l'action est souvent urgente ; dans l'urgence et la nécessité de l'action, il vaut mieux s'attacher à ce qui se passe qu'au passé, ça sera sans doute plus efficace !

Le pire défaut de ce genre d'histoire est donc d'oublier que l'histoire est avant tout changement et singularité ; les événements sont uniques, ils ne se répètent donc jamais.

NB : certes, Machiavel se réfère à l'histoire de façon intelligente : jamais il ne préconise aux Princes d'imiter purement et simplement le passé, mais de le lire en rapport avec le présent. Mais nous cherchons toujours, en philosophie, les présupposés ultimes d'une thèse, et ce sont eux, ne l'oubliez pas, qui nous intéressent primordialement.

Mais même si l'histoire ne s'avère pas être utile, est-il pour autant " inutile " de s'intéresser au passé, de chercher à le connaître en historien, de refuser, donc, d'oublier les événements et les grands hommes du passé ? Ne faut-il s'intéresser qu'à l'actualité ?

On pourrait répondre oui, si l'utile se confondait avec la valeur.

Qu'est-ce que l'utilité ? Est utile, une chose qui me sert à faire quelque chose.

Exemples :

(1) un marteau est utile si je veux enfoncer un clou

(2) la nourriture m'est, de manière plus fondamentale, utile, si je veux me maintenir en vie

(3) les mathématiques sont utiles car elles me servent (à quoi ? à compter ? à obtenir des diplômes ? à maîtriser et connaître les natures ? en tout cas, dans l'esprit d'un élève moderne, elles, au moins, elles servent à quelque chose !)

En général, les connaissances " gratuites ", qui ne servent à rien de concret, qui ne nous permettent pas d'obtenir de la nourriture pour nous maintenir en vie, de l'argent, etc., sont donc inutiles.

Mais est-ce à dire qu'elles sont sans valeur ? La valeur ne serait-elle pas plus haute, au contraire, que l'utilité ? Amettons-le : l'utilité ne peut être ce qui donne à l'homme sa valeur, sa dignité, mais elle est contraire ce qui l'empêche de s'arracher au règne naturel et/ ou animal. L'utilité est liée à la satisfaction de nos besoins. Ainsi, s'adonner à des activités inutiles, s'intéresser à des connaissances inutiles, comme par exemple à l'histoire, faire de la philosophie (lire, jouer ...), ce sont là des activités qui nous arrachent à la part d'animalité que nous avons en nous, et qui nous fait accéder à l'humanité.

D'où : une activité ou une connaissance inutiles, ont de la valeur, car elles contribuent à l'émergence de l'humanité en nous.

Cf. d'ailleurs les thèses de J. de Romilly, que nous avons placées dans la partie portant sur l'utilité de l'histoire : n'est-ce pas, plus qu'une affirmation de l'utilité de l'histoire et de la culture, une affirmation de la valeur inestimable de celles-ci ! ?

Nous nous dirigeons donc vers la thèse selon laquelle on est, avec la mémoire, et l'intérêt pour le passé, en présence d'une dimension transcendante de l'homme par rapport à la nature.

III- ce qui fait que le passé est digne de nous intéresser c'est que sans rappel du passé, nous ne serions pas des personnes

Maintenant que nous savons qu'il ne faut pas confondre utilité et valeur, et que des choses et des activités inutiles peuvent même être pourvues d'une grande valeur (cf. l'art, la philosophie), il va donc nous falloir voir en quoi l'intérêt pour le passé, et la mémoire, ont pour l'homme une grande, inestimable même, valeur.

Repartons du texte de Nietzsche (exercice en classe).

Questions sur le texte de Nietzsche :

1) croyez-vous vraiment qu'une vivre dans l'instant procure le bonheur ? Comparez au texte de Platon tiré du Gorgias (cf. cours : le bonheur consiste-il à faire tout ce qui nous fait plaisir ?). Donnez les arguments en faveur des deux thèses.

2) comment (en quels termes ) est définie la mémoire ?

3) peut-on être conscient de soi-même sans mémoire ? (sous-questions : peut-on vraiment, cf. § 2, être soi-même sans mémoire ? mais le présupposé même de N., i.e., les termes dans lesquels il parle de la mémoire, ne serait-il pas ce qui fait problème ?)

4) peut-on connaître quoi que ce soit, et avoir conscience de quoi que ce soit, sans mémoire ?

Réponses :

2) elle est présentée comme fonction de la vie et non comme un moyen de retenir un savoir ou de " prendre conscience " de ce qu'on est.

Imaginons un homme sans mémoire : ça donnerait l'homme névrosé de Sacks (in L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau).

Dans L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, O. Sacks, un neurologue, nous décrit le cas d'un malade atteint du syndrome de Korsakov. Il s'agit d'une amnésie totale.

Cf. Le marin perdu, Jimmie G.

Cf. aussi Une question d'identité, pp. 145-153 (cf. " nous avons tous et chacun une biographie, un récit intérieur, dont la continuité, le sens, constituent notre vie ", p. 148)

Sans mémoire, pas d'identité à soi, mais une rhapsodie de moments présents isolés, dénués de toute signification. Elle est donc le noyau le plus intime de l'être. Mémoire = lien entre tous les moments de mon existence.

Un individu sans histoire n'est rien. Une société, de même...

C'est ce qu'a bien vu Locke, philosophe anglais du 17e, dans ses Essais sur l'entendement humain, plus précisément, dans le livre II, chapitre XXVII, intitulé " Identité et différence ".

Pour bien comprendre ce qu'est l'identité personnelle, il nous faut d'abord voir ce qu'est l'identité.

Précisons d'abord que l'identité est définie comme une relation qui est le fruit d'une comparaison. On peut comparer une chose soit avec d'autres, soit avec elle-même.

C'est plutôt dans le second cas que l'on peut employer de façon le terme d'identique.

En effet, deux choses peuvent-elles être à proprement parler identiques ? Ces deux choses sont numériquement distinctes, i.e., en différents lieux de l'espace, sans quoi, elles seraient une seule et même chose. On peut parler à leur propos, soit d'une relation de ressemblance (elles partagent les mêmes caractéristiques) ; ou bien la relation d'égalité (elles sont égales quand on les mesure). C'est tout. Cf. Leibniz, le principe des indiscernables : deux choses ne peuvent être identiques, sinon elles ne formeraient qu'un seul et même être.

Quand on parle de l'identité d'une chose, il s'agit donc de savoir si cette chose est identique à elle-même, i.e., si elle est la même qu'elle même. Il s'agit du bon vieux principe d'identité (très usité par les philosophes) : une chose ne peut dans le même temps être à la fois elle-même et une autre.

Cela peut vous paraître bizarre et même " débile ", de dire ce genre de choses, mais en fait, il s'agit de savoir si quelqu'un est le même, malgré les changements qu'il subit. Et plus précisément, quelle est la limite des changements qui font de vous quelqu'un d'autre. Par exemple, regardez donc des photos de vous enfant ; regardez-vous maintenant dans la glace : êtes-vous identique ? Ou encore, vous allez chez le coiffeur ; vous ressortez les cheveux courts : même question. Ou encore, vous grossissez : même question. (Vous pouvez dès maintenant essayez de dire ce qui fait que vous êtes identiques, ce qui fait votre identité personnelle...)

Le problème de l'identité d'une chose revient donc toujours à se demander si une chose est " la même " (en des temps différents).

La définition ou le critère lockien de l'identité d'une chose sera le suivant : une chose " qui a eu un seul commencement est la même chose ". Pensez à votre naissance, et à tout ce qui a eu lieu depuis : vous avez bien l'impression d'une continuité, d'être le même, ou d'être identique, depuis votre naissance jusqu'à aujourd'hui. On détermine donc l'identité d'une chose par rapport à ce premier moment aussi longtemps qu'elle existe.

Mais Locke rencontre un problème dans la détermination de son critère d'identité. Il est en fait très complexe. Les choses ne sont pas identiques dans le même sens, parce que toutes les choses ne sont pas de même sorte  : il y a de simples corps, des êtres vivants, et des êtres humains. La relation d'identité est équivoque, et il y a donc plusieurs critères d'identité. Bien entendu, le problème du critère de l'identité humaine sera très complexe, car l'homme pourra être dit identique dans tous les sens précédents...

- L'identité matérielle (§ 2 et 3) : celle qui vaut des corps. Par exemple, un morceau de matière. Dans ce cas, " si un seul atome est ôté, ou si un nouveau est ajouté, ce ne sera plus la même masse, ou le même corps ".

- L'identité des êtres vivants (§ 3 et 4) :

Locke, Essais, II, XXVII, § 3

Dans l'état des créatures vivantes, l'identité ne dépend pas de la masse de certains corpuscules, mais de quelque chose d'autre. Dans leur cas en effet la variation de parties même grandes de matière ne change pas d'identité : un chêne qui croît d'une petite pousse jusqu'à un grand arbre, puis qu'on taille, est toujours le même chêne.

Et un poulain qui devient un cheval, qui tantôt engraisse et tantôt maigrit, n'en demeure pas moins le même cheval, bien que dans les deux cas il puisse y avoir une transformation manifeste dans les parties qui les constituent ; en sorte qu'en vérité aucun des deux n'est plus la même masse de matière, bien que l'un soit vraiment le même chêne, et l'autre vraiment le même cheval. Dont la raison est que, dans le cas d'une masse de matière et dans le cas d'un corps vivant, la notion d'identité ne s'applique pas à la même chose.

C'est qu'un chêne, et en général tout être vivant, n'est pas une simple masse de matière. La différence consiste précisément en ceci :

Ib., § 4 

(...)  l'une ne consiste que dans l'agrégation des corpuscules matériels quelle que soit la façon dont ils sont réunis, tandis que dans l'autre les corpuscules sont disposés de façon à former les parties d'un chêne ; et l'organisation de ces parties est propre à recevoir et à distribuer la nourriture qui lui permet de se maintenir, et de former le bois, l'écorce, les feuilles d'un chêne, etc., ce qui constitue la vie végétale. Si donc est une plante unique ce qui possède une telle organisation de ses parties en un corps d'un seul tenant, partageant une seule vie commune, elle continue d'être la même plante aussi longtemps qu'elle partage la même vie, bien que cette vie se communique à de nouveaux corpuscules de matière organiquement unis à la même plante vivante, dans une même organisation qui se maintient semblable, selon la forme caractéristique de cette espèce végétale.

- L'identité de l'homme (§ 6) est-elle différente des deux précédentes, et si oui, en quoi ? Voici comment Locke définit l'identité de l'homme :

Ib., § 6

(...)  c'est tout simplement la participation ininterrompue à la même vie entretenue par un flux permanent de corpuscules matériels, entrant à tour de rôle dans une unité vivante avec le même corps organisé. 

Mais on répondra que c'est la définition même de l'identité de l'être vivant. Or, l'homme n'est pas seulement un être vivant. Quand je veux savoir si Socrate est le même, est identique à lui-même, je ne veux pas savoir si l'organisation de ses parties est toujours la même, i.e., si c'est le même être vivant. Je veux savoir si Socrate, i.e., celui qui a défié sa cité en remettant en cause la tradition, qui était laid, qui a été mis à mort par sa cité, etc., est le même. ( ?) Son âme, son caractère, en fait, est-elle/il la/le même ?

Pourquoi alors cette définition ? C'est que Locke refuse de définir l'homme seulement par son âme (§ 6). Si on définit en effet l'homme sans recourir au corps et à la figure, qu'est-ce qui nous empêche de dire que Socrate et St Augustin, qui étaient de caractère différent et ont vécu à des époques éloignées, puissent avoir été le même homme ? C'est aussi ce qui permettra à Locke de dire ( ) qu'un perroquet qui serait doué de la faculté de penser et de parler ne serait pas dit un homme, parce qu'il lui manque une certaine organisation de ses parties...

Nous en sommes donc arrivés, avec l'exemple de Socrate, à une troisième sorte d'identité, celle qui nous importe : l'identité personnelle. C'est aussi afin de distinguer l'identité de l'homme et l'identité personnelle, que Locke a défini l'identité de l'homme comme il l'a fait... Cf. § 15, l'exemple de l'âme d'un prince qui se trouve soudain dans le corps d'un savetier : c'est la même personne (le prince) mais évidemment pas le même homme ...

Ib., § 7

(...) c'est une chose d'être la même substance, une autre d'être le même homme, et une troisième d'être la même personne, si " personne ", " homme " et " substance " sont trois noms qui représentent trois idées différentes ; telle est en effet l'idée qui appartient à ce nom, telle doit être l'identité correspondante.

Ib., § 9

(...)  c'est, je pense, un être pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en différents temps et lieux.

Mais c'est surtout, il faut le savoir, un terme judiciaire. Est une personne quelqu'un qu'on peut louer et blâmer de ses actes, i.e., qui en est responsable. Pourquoi la notion de personne est-elle liée à la notion de responsabilité ? Parce que pour que l'on soit responsable de ses actes, il faut que notre existence ne soit pas scindée en de multiples états discontinus : ainsi, si celui qui hier a commis le crime n'est plus le même que celui qui aujourd'hui est accusé du crime et va à l'échafaud, il est injustement accusé, car ce n'est pas lui qui a commis le crime mais en toute rigueur, c'est un autre.

Cf. V. Hugo, Le dernier jour d'un condamné, Le livre de Poche.

Ib., § 26

La personne, terme judiciaire. (...) C'est un terme du langage judiciaire qui assigne la propriété des actes et de leur valeur, et comme tel n'appartient qu'à des agents doués d'intelligence, susceptibles de reconnaître une loi et d'éprouver du bonheur et du malheur. C'est uniquement par la conscience que cette personnalité s'étend soi-même au passé, par-delà l'existence présente : par où elle devient soucieuse et comptable de ses actes passés, elle les avoue et les impute à soi-même, au même titre et au même motif que les actes présents.

L'identité personnelle consiste donc dans " le fait pour un être rationnel d'être le même ". Plus précisément :

Ib., § 19

(l'identité personnelle consiste) : non dans l'identité de substance, mais comme je l'ai dit, dans l'identité de conscience, en sorte que si Socrate et l'actuel maire de Quinborough en conviennent, ils sont la même personne, tandis que si le même Socrate éveillé et endormi ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et Socrate endormi ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et Socrate endormi ne partagent pas la même conscience.

Ib., § 9

 L'identité de telle personne s'étend aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée ; c'est le même soi maintenant qu'alors, et le soi qui a exécuté cette action est le même que celui qui, à présent, réfléchit sur elle.

Ib., § 24

(...) quoiqu'une substance ait pensé ou fait, si je ne peux me le rappeler et en faire ma pensée à moi, mon action à moi, en me l'appropriant par la conscience, cette chose ne m'appartiendra pas plus que si elle avait été faite (par une autre)

C'est donc la même conscience qui fait qu'un homme est le même pour lui-même. On est le " même soi personnel " si et quand on est capable de répéter l'idée d'une action passée avec la même conscience qu'on en a eu la première fois, et la même conscience qu'on a d'une action présente. " La même conscience réunit ces actions éloignées au sein de la même personne, quelles que soient les substances qui ont contribué à leur production ".

C'est ici que la mémoire fait son entrée. La mémoire, chez Locke, n'est en fait autre chose que la conscience elle-même : en effet, elle est la conscience de nos actes et pensées passé(e)s, et plus précisément, la conscience que ce passé ne fait qu'un avec le présent, que moi qui ai pensé telle chose ou agi ainsi, est le même que celui qui aujourd'hui fait autre chose ou pense autre chose.

Cf. aussi Leibniz : DM, § 35 : un homme qui perdrait la mémoire de son passé serait un autre homme !

Le problème est (§ 10) que " cette conscience (est) constamment interrompue par l'oubli (...) ; (il n'y a donc) aucun moment de nos vies où nous puissions contempler devant nous, d'un seul coup d'œil, toute la suite de nos actions passées ".

Ib., § 10

(...)  les meilleures mémoires elles-mêmes en perdent une partie de vue tandis qu'elles en considèrent une autre ; nous-mêmes pendant la plus grande partie de notre vie ne réfléchissons pas sur notre soi passé, mais nous dirigeons notre attention vers nos pensées présentes, et lorsque nous dormons profondément, nous n'avons plus aucune pensée, du moins aucune dont nous ayions cette conscience qui caractérise nos pensées de l'état de veille. C'est pourquoi je dis que, dans tous ces cas, notre conscience étant interrompue, et nous-mêmes ayant perdu de vue notre soi passé, on peut se demander si nous sommes vraiment la même chose pensante, (...) ou non.

Le problème consiste à savoir si, malgré la perte de mémoire, je suis la même personne, à partir du moment où on a dit que l'identité personnelle ne s'étend que jusqu'où s'étend aussi la mémoire.

Cf. § 20 : problèmes  de la double personnalité et de l'ivresse, de la folie

Il est donc très important de s'intéresser au passé, puisque sans la dimension du passé, nous ne sommes rien. Si la mémoire fait notre identité personnelle, nous perdons un peu de nous-mêmes chaque fois que nous oublions des bribes de notre histoire.

Cf. l'ambition de la psychanalyse : retrouver le passé oublié (refoulé, plus précisément) afin d'être de nouveau soi, ce soit qu'on a en quelque sorte perdu.

Mais est-ce à dire que nous devons tout nous rappeler ? Est-ce qu'il est important de me souvenir de moi avec les cheveux longs ? Non, bien sûr : il est important de se souvenir de ce qui fait de nous l'être, la personne (caractère) que nous sommes. Les grands moments de notre vie/ histoire, en somme.

Ce qui me permet de dire que la mémoire, contrairement à ce que présupposait la critique nietzschéenne, n'est pas du tout l'autre de l'oubli. Mais en quelque sorte, l'oubli est constitutif de la mémoire. La mémoire est sélective. Elle oublie ce qui n'est pas important, pour notre identité, pour nos besoins présents même.

Bergson, Matière et mémoire

La mémoire, comme nous avons essayé de le prouver, n'est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire dans un registre. Il n'y a pas de registre, pas de tiroir, il n'y a même pas ici, à proprement parler, une faculté, car une faculté s'exerce par intermittences, quand elle veut ou quand elle peut, tandis que l'amoncellement du passé sur le passé se poursuit sans trêve. En réalité, le passé se conserve de lui-même, automatiquement. Tout entier, sans doute, il nous suit à tout instant : ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le présent qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le laisser dehors. Le mécanisme cérébral est précisément fait pour en refouler la presque totalité dans l'inconscient, et pour n'introduire dans la conscience que ce qui est de nature à éclairer la situation présente, à aider l'action qui se prépare, à donner enfin un travail utile.

La mémoire, essentiellement faculté de sélection, de tri, sert donc la vie.

Cf. Borges, Fictions, Funes ou la mémoire.

Si bien que la critique de Nietzsche présupposait en fait une mémoire, non normale, mais pathologique ! Sa critique était donc minée dès le début. Une mémoire totale n'est pas possible (ni, d'ailleurs, une histoire totale). La mémoire contribue à la vie, en tant que point de repère et sélection entre utile et inutile.

Autre cons équence : le passé n'est pas, paradoxalement, passé. Il est présent dans chaque moment de notre existence. C'est évidemment un passé intégré au présent et déjà tendu vers le futur. Le passé est une réalité dynamique, non figée. La mémoire également.

C'est en fait une conséquence portant sur la nature même du temps : le temps, flux continu, n'est pas statique mais dynamique. Ce qui implique que le passé n'est pas reclus dans un lieu, il n'est pas mort. Il continue à informer le présent, il est vivant. C'est bien plutôt le présent qui serait mort sans le passé pour l'informer, lui donner une épaisseur !

Passé, présent, et futur, ne sont qu'une seule et même réalité, qu'on scinde artificiellement, pour nos besoins. Cf. cours-temps encore, sur la relativité de la chronologie (qui nous sert à nous repérer dans le temps mais qui n'existe pas en soi).

D'un côté, le passé survit dans le présent (et le présent a donc commencé bien avant d'apparaître comme présent !) ; de l'autre, l'avenir conditionne, certes, le présent, mais aussi, jusqu'au passé le plus reculé. Ce qui vient, modifie le sens de ce qui a été et de ce qui est

Lire le cours " le temps, en nous ou hors de nous ? " ; partir du texte de St Augustin, auquel j'ai déjà renvoyé ci-dessus ; mais insister davantage sur Kant, pour montrer ce que peut bien vouloir dire la thèse selon laquelle le temps est humain, au sens de catégorie (objective) de l'esprit.

Conclusion

Il faut donc cultiver notre mémoire, et le passé, sans quoi on abandonne une des dimensions essentielles de l'humanité. Mais évidemment, on l'a vu, tout le passé n'est pas digne de considération et ne peut de toute façon être " emmagasiné "

En guise d'ouverture : on peut aussi évoquer le fait que comme la mémoire fait l'identité d'un individu, elle est aussi, sous la forme de l'histoire, ce qui fait l'identité d'un peuple. Identité personnelle/ identité collective. La commémoration est donc un acte important.

Conseils de lecture sur ce point : P. Vidal Naquet, Les assassins de la mémoire et Finkielkraut, La mémoire assassinée

On peut ici encore critiquer Nietzsche, qui nous enjoignait de cesser de nous considérer comme les descendants des erreurs et égarements des générations précédentes !