Le
temps en nous ou en dehors de nous ?
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créée le 06/03/2005
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I- La réalité
du temps : Newton.
Dans la physique classique, i.e., chez Galilée et Newton, le
temps est le paramètre t (= qui désigne un nombre réel).
Il est présent dans toutes les équations de la physique
(sous différentes formes : la vitesse, laccélération
instantanée, etc.). Ce paramètre t est au fondement même
de la mécanique classique ; en effet, il permet de décrire
le mouvement des corps dans lespace en donnant leur position à
des instants successifs.
Voici ses propriétés :
cest un temps mathématique. Le temps est une grandeur
mesurable, susceptible dordonner des expériences et de
les relier mathématiquement. Exemple : grâce à
ce temps mathématique, Galilée a pu établir que
la hauteur de chute libre dun objet est proportionnelle au carré
du temps de sa chute (= loi de la chute des corps dans le vide)
il est donc figuré par une ligne géométrique et
par conséquent, ordonné (sur une droite, en effet, un
point se situe nécessairement avant ou après un autre
point)
il est continu (il ne cesse jamais dy avoir du temps qui passe)
il sécoule uniformément, du passé vers le
futur
mais il est pourtant réversible (alors que la précédente
propriété laisserait à penser que le temps est
fléché et irréversible, conformément à
lexpérience que nous en faisons) : en effet, on explore
avec les mêmes méthodes mathématiques le passé
et lavenir ; par exemple, il est aussi facile de déterminer
les éclipses passées que les éclipses futures ;
ainsi, sur le papier, les planètes pourraient tourner à
lenvers. I.e. : tout ce que la nature fait, elle pourrait
le défaire selon le même processus. Le temps newtonien
nest donc pas fléché. Il ne crée pas et ne
détruit pas non plus. Passé et futur se ramènent
au seul instant présent.
Cest le temps réel, le " temps
du monde ". On lui oppose le temps tel quil est perçu
par les sens, par le sens commun. Cest le temps sensible, apparent.
Le temps réel est perceptible seulement par lentendement
(lintelligence ou lesprit).
| Newton, Principes Mathematiques de
Philosophie Naturelle (), Scholie :
-" on distingue en astronomie le temps absolu du
temps relatif par léquation du temps. Car les jours
naturels sont inégaux, quoiquon les prenne communément
pour une mesure égale du temps ; et les astronomes
corrigent cette inégalité, afin de mesurer les mouvements
célestes par un temps plus exact. Il est très possible
quil nexiste pas de mouvement parfaitement égal,
qui puisse servir de mesure exacte du temps ; car tous les
mouvements peuvent être accélérés et
retardés, mais le temps absolu doit toujours couler de
la même manière. La durée ou la persévérance
des choses est donc la même, soit que les mouvements soient
prompts, soit quils soient lents, et elle serait encore
la même, quand il ny aurait aucun mouvement ;
ainsi il faut bien distinguer le temps de ses mesures sensibles,
et cest ce quon fait par léquation astronomique.
La nécessité de cette équation dans la détermination
des phénomènes se prouve assez par lexpérience
des horloges à pendule, et par les observations des éclipses
des satellites de Jupiter. "
-" Le temps absolu, vrai et mathématique,
en lui-même et de sa propre nature, coule uniformément
sans relation à rien dextérieur, et dun
autre nom est appelé Durée "
-" Le temps relatif, apparent et vulgaire, est une
mesure quelconque, sensible et externe de la durée par
le mouvement (quelle soit précise ou imprécise)
dont le vulgaire se sert ordinairement à la place du temps
vrai : tels, lheure, le jour, le mois, lannée ".
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Dire que le temps est absolu, cest donc dire quil nappartient,
ni au monde extérieur (matériel et sensible), ni à
notre esprit. Il existerait, même si le monde ou notre esprit
nexistaient pas. Il ne faut pas confondre le temps sensible, que
lon perçoit, et qui est relatif, avec le temps absolu qui
le sous-tend.
Il convient dexpliquer pourquoi le temps, ainsi que lespace,
le lieu, le mouvement, sont absolus. (Plus précisément,
ils doivent lêtre, car sans cette caractéristique,
cest tout lédifice de la dynamique newtonienne qui
sécroule ; sa loi F =mg, nest valable que dans
un espace absolu).
-quelle est la fonction de cette loi ? Elle explique le changement
de vitesse, laccélération (la force est ce qui contrecarre
la tendance du mobile à aller en ligne droite). Cf. " tout
corps persévère dans un état de repos et de mouvement
uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que
quelque force ne sexerce sur lui, et ne le contraigne à
changer détat ". (Newton, contrairement à
Galilée, ne se contente plus de décrire le mouvement,
mais lexplique, i.e., lui assigne une cause cela nest
possible que si on lui assigne une force).
-Or, pour Newton, on ne peut se référer à des
forces que dans un espace (et un temps) absolus (fixes). Il va dire
que lespace absolu agit sur les corps (espace doté de qualités
dynamiques), alors que lespace relatif se comporte à leur
égard comme un simple réceptacle passif. Pourquoi ce recours
nécessaire à lespace absolu ? Parce que le
mouvement inertiel correspond à l'absence de force imprimée
(donc, l'absence dinteraction avec dautres corps) ;
or, il faut bien quil soit produit par quelque chose, quil
ait une cause ! Doù la solution de Newton : ce
qui peut seul produire le mouvement inertiel, cest lespace
absolu, qui est le seul objet en présence duquel se trouve le
corps. Laction de lespace absolu sur les corps qui y sont
soumis consiste donc dans une simple conservation de leur mouvement.
-cette action de lespace absolu elle-même résulte
dune force de nature différente de celle des forces imprimées.
Je précise que cest une force qui a la drôle de propriété
de ne pas produire daccélération
(=force inertielle).
-Pour Newton, les forces créent le mouvement absolu et réel
dun corps (qui a la caractéristique de pouvoir être
référé à une force imprimée) ;
le mouvement relatif (et apparent) dun corps, lui, nest
pas nécessairement en rapport avec une force, mais il suffit
pour lexpliquer, que le corps en référence auquel
il est en mouvement, subisse laction dune force.
Je parlerai rapidement de ces derniers, puis, dans les parties II et
III, jévoquerai deux arguments philosophiques. Pour ce
faire, je vais partir des problèmes que pose la théorie
newtonienne. On peut se demander si la physique parle vraiment
du temps ou si au contraire elle ne le rate pas. En effet, a) le
temps dont elle nous parle est réversible, et est éternel
ou immobile (cf. fait que la physique recherche des rapports soustraits
aux changements, des lois et des règles indépendants du
temps) ; ce temps ressemble donc (trop) à lespace et
nest plus du temps (on peut dire que Newton a mis le temps hors
du temps! ) ; de plus b) ce temps est un instrument de mesure des
phénomènes ; or, rien ne dit que les instruments
dont se sert la physique, correspondent à quoi que ce soit de
réel. On peut donc objecter à Newton que beaucoup d'événements
se déroulent en sens unique, et sont irréversibles.
-Cf. événements historiques ; nous-mêmes :
nous ne rajeunissons pas ; nous ne pouvons revenir sur ce que nous
avons fait, etc. ; et, en physique, les expériences de Sadi
Carnot sur des machines à vapeur : la transformation
de la chaleur en énergie mécanique est limitée
par le sens irréversible dans lequel seffectuent les transferts
de chaleur (du chaud vers le froid uniquement). Cette découverte
est à lorigine du deuxième principe de la thermodynamique,
qui fut énoncé par R.Clausius en 1865 (loi macroscopique
qui a) postule lexistence, pour tout système physique,
dune grandeur appelée lentropie, qui représente
le degré de désordre ou de hasard présent dans
le système. Un litre deau froide a une certaine entropie,
un litre deau chaude a une entropie différente (en loccurrence
plus élevée) ; b) indique que la quantité
dentropie contenue dans un système isolé ne peut
que croître lors dun quelconque événement
physique ; exemple : cest selon cette loi que le sucre
va se dissoudre dans votre tasse de café ; et quil
ne pourra jamais revenir à son état initial. Ce quon
appelle la flèche thermodynamique du temps est donc une flèche
qui va du passé au futur et de lordre au désordre.
Bref, on ne peut par définition remonter le cours du temps, si
ce nest dans les films de science-fiction.
II-La subjectivité du temps.
Le temps semble, de toute façon, être quelque chose de
subjectif :
Lhistoire est une certaine prise de conscience du temps, une
certaine manière de diviser le changement et de le penser. Lécriture
de lhistoire ne se conçoit pas sans chronologie, donc,
sans perception du temps. Or, le problème est de savoir sil
y a une " chronologie en soi ", un découpage
du temps tout fait, ou si au contraire cette chronologie nest
pas toujours fabriquée par lhistorien lui-même.
Pour y répondre, on peut reprendre le texte de P.Veyne
étudié dans le cours sur lhistoire, et plus précisément,
la notion de champ évènementiel, et dire que le temps
historique, ou la chronologie, dépend de la perspective même
quon veut adopter, de lintrigue quon sest donnée
au départ; ainsi que lEcole des annales (jen
ai parlé à la fin du cours sur linconscient). Je
vous rappelle que cest un courant contemporain qui a abandonné
létude des grands hommes comme étant lobjet
spécifique de lhistoire. Pour ces historiens, le véritable
sujet de lhistoire, ce sont les forces économiques, sociales,
etc. Ainsi ont-ils écrit une histoire de la Méditerranée,
une histoire des mentalités, etc. La conséquence de cette
révolution conceptuelle sur la notion de temps historique est
la suivante : il y a plusieurs chronologies possibles, et il ny
a pas une chronologie en soi, un découpage " tout fait "
du temps. Le temps ou plutôt les divers temps, sétale(nt)
sur des périodes nayant rien à voir avec le temps
de laction, qui est celui des délibérations des
acteurs humains/individuels. Il y a par exemple le temps court de lévénement,
le temps demi-long de la conjoncture, le temps long de lhistoire
des mentalités, la très longue durée de lhistoire
des civilisations, etc.
| P.Veyne, Comment on écrit l'histoire,
Seuil, 1971, p.57
Structure du champ événementiel
Les historiens racontent des intrigues, qui sont
comme autant d'itinéraires qu'ils tracent à leur
guise à travers le très objectif champ événementiel
(lequel est divisible à l'infini et n'est pas composé
d'atomes événementiels) ; aucun historien ne décrit
la totalité de ce champ, car un itinéraire doit
choisir et ne peut passer partout; aucun de ces itinéraires
n'est le vrai, n'est l'Histoire. Enfin, le champ événementiel
ne comprend pas des sites qu'on irait visiter et qui s'appelleraient
événements un événement n'est pas
un être, mais un croisement d'itinéraires possibles.
Considérons l'événement appelé guerre
de 1914, ou plutôt situons-nous avec plus de précision
les opérations militaires et l'activité diplomatique
; c'est un itinéraire qui en vaut bien un autre. Nous pouvons
aussi voir plus largement et déborder sur les zones avoisinantes
: les nécessités militaires ont entraîné
une intervention de l'Etat dans la vie économique, suscité
des problèmes politiques et constitutionnels, modifié
les murs, multiplié le nombre des infirmières
et des ouvrières et bouleversé la condition de la
femme... Nous voilà sur l'itinéraire du féminisme,
que nous pouvons suivre plus ou moins loin. Certains itinéraires
tournent court (la guerre a eu peu d'influence sur l'évolution
de la peinture, sauf erreur) le même "fait", qui
est cause profonde sur un itinéraire donné, sera
incident ou détail sur un autre. Toutes ces liaisons dans
le champ événementiel sont parfaitement objectives.
Alors, quel sera l'événement appelé guerre
de 1914? Il sera ce que vous en ferez par l'étendue que
vous donnerez librement au concept de guerre : les opérations
diplomatiques ou militaires, ou une partie plus ou moins grande
des itinéraires qui recoupent celui-ci. Si vous voyez assez
grand, votre guerre sera même un "fait social total".
Les événements ne sont pas des choses,
des objets consistants, des substances ; ils sont un découpage
que nous opérons librement dans la réalité,
un agrégat de processus où agissent et pâtissent
des substances en interaction, hommes et choses. Les événements
n'ont pas d'unité naturelle ; on ne peut, comme le bon
cuisinier du Phèdre, les
découper selon leurs articulations véritables, car
ils n'en ont pas. Toute simple qu'elle soit, cette |
Dans ce passage des Confessions, St Augustin sinterroge
sur la nature du temps. Il cherche à en donner une définition,
et surtout, à savoir sil est un être ou un non-être
(question ontologique, portant sur lêtre et le mode dêtre
de quelque chose).
| XI, xiv : "Quest-ce donc
que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ;
mais si on me le demande et que je veuille lexpliquer, je
ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je
sais que si rien ne passait, il ny aurait pas de temps passé ;
que si rien narrivait, il ny aurait pas de temps à
venir ; que si rien nétait, il ny aurait
pas de temps présent. Comment donc ces deux temps, le passé
et lavenir, sont-ils, puisque le passé nest
plus et que lavenir nest pas encore ? Quant au
présent, sil est toujours présent, sil
nallait pas rejoindre le passé, il ne serait pas
du temps, mais de léternité. Donc, si le présent,
pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment
pouvons-nous déclarer quil est aussi, lui qui ne
peut être quen cessant dêtre ? Si
bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est,
cest quil tend à nêtre plus ".
|
Si on parle du temps, en disant que les choses " étaient ",
" sont ", et " seront ", le
langage nous trompe. A lanalyse, i.e., dès que nous voulons
penser ce quest le temps, en donner une définition, le
temps nous échappe, et on doit avouer que rien de tel que le
temps ne peut en fait exister. St Augustin montre en effet que le temps
nest composé que dinexistences.
- Il montre dabord que le passé nest plus, et
que le futur nexiste pas encore. Il en déduit que
passé et futur nexistent pas. Puis, il se pose la question
de savoir pourquoi alors on en parle ; notamment, comment se
fait-il que nous prédisions lavenir, comme le fait le
scientifique, ou que nous racontions, comme le fait lhistorien,
les événements passés ? Comment cela est-il
possible, alors que dans un cas, lévénement nest
pas encore, et dans lautre, il nest plus ? Question
formulée de la façon suivante par Augustin (18, 23) :
où sont donc les choses passées et futures, si elles
" sont " dune certaine manière ?
Voici sa réponse/solution :
- la narration du passé implique la mémoire, et la prévision
du futur implique lattente
- or, se souvenir cest avoir une image du passé, et cette
image est une empreinte laissée par les événements,
qui, de la sorte, restent fixés dans notre esprit
- cest grâce à lattente que les choses futures
sont présentes comme à venir ; nous en avons une
" pré-perception ", qui nous permet de
les annoncer à lavance ; de nouveau, nous avons
dans lesprit une image qui précède et annonce
l'événement qui nexiste pas encore ; cette
image nest pas à proprement parler une empreinte laissée
par un événement passé, mais le signe ou la cause
des choses futures (exemple : je vois laurore, et jannonce
que le soleil va se lever)
- Augustin en déduit donc que les modes du temps que sont le
futur et le passé nexistent que dans lâme,
ne renvoient pas au monde extérieur, mais à notre esprit,
dans lequel seul ils " existent "
- Il y a donc bien trois temps, mais si on veut parler avec rigueur,
il faut donc dire quil y a le présent du passé
(=mémoire), le présent du futur (=attente), et même,
le présent du présent (=vision, attention). Sa solution
revient donc à mettre le passé et le futur dans le présent
par le biais de la mémoire et de lattente, qui sont deux
modalités de la conscience/âme/esprit.
b)Toutefois, si tout en quelque manière e ramène au
moment présent, il savère que le présent
lui-même nest rien, nexiste pas. En effet, le
présent, plus précisément, linstant présent,
" ne peut être quen cessant dêtre ".
Sa caractéristique majeure, à lui aussi, est de " passer "
(sinon, ce ne serait plus du temps !). A peine présent,
il est déjà du passé, et jen parle pratiquement
toujours au passé
Il est important de préciser que nous sommes ici dans une
pensée religieuse, comme chez Pascal. Lintention sous-jacente
à sa théorie de nature du temps est de voir comment le
temps sarticule avec léternité divine, et
quel est le sens de la vie humaine. Cf. fait que la réflexion
sur la nature du temps est enchâssée dans une méditation
sur les rapports entre léternité et le temps, suscitée
par le premier verset de la Genèse (il se pose les questions
de savoir que faisait Dieu avant la création, sil y avait
un temps, etc.). Léternité, qui caractérise
la divinité, va être lautre positif du temps. Le
temps est ce qui va caractériser notre existence humaine, et
ce qui nous éloigne de Dieu. En effet, pour lui, la vie humaine
na aucun sens, et il apparaît dans sa réflexion sur
le temps que ce qui rend la vie humaine insensée, cest
avant tout son caractère temporel. La vie humaine, qui est temporelle,
est en effet marquée par la dissipation (cf.mort, maladie, destruction,
etc.). Léternité divine, qui est la vraie
réalité, est ce qui va pouvoir donner un sens à
cette vie. Cf. opposition célèbre entre la Cité
de Dieu (qui existe actuellement dans le cur des croyants et existera
plus tard dans léternité, après le jugement
dernier, après la fin des temps= éternité
existante et positive, du côté du bonheur) () et la Cité
terrestre (=temps inexistant et négatif, du côté
du manque, de la souffrance).
Le temps est donc subjectif, car il nexiste que dans notre esprit ;
et il est humain, " trop humain ", en ce quil
caractérise la souffrance et le manque constitutif de notre condition
humaine.
III-Kant : le
temps est certes subjectif mais cette subjectivité ne signifie
pas quil nest pas objectif : ça va être
au contraire ce qui fait quil est objectif.
a) " transcendantal " : désigne
les conditions de notre expérience du monde ; ce sont les
structures de lesprit humain ; toute expérience doit
nécessairement obéir à ces conditions-là.
Ces structures sont des " formes a priori ". Exemple :
toutes les choses doivent obéir à la catégorie
de la causalité (doivent se succéder selon une relation
de succession) doivent obéir à la catégorie de
la substance (i.e. : une chose ne peut devenir autre à chaque
instant) ; toutes les choses doivent apparaître dans lespace
et dans le temps.
b) Phénomènes et choses en soi. Mais rien ne nous
dit que dautres êtres que nous percevraient le monde de
la même façon. Par suite, Kant dit que ce que nous pouvons
connaître, ce sont seulement des " phénomènes ",
et non des " choses en soi ". Les choses en soi
seraient les choses telles quelles sont réellement, indépendamment
de ces structures de notre esprit ; on pourrait dire, sans quelles
soient déformées par les structures de notre esprit. Ce
que lhomme peut connaître, ce sont des " phénomènes ",
i.e., les choses telles quelles nous apparaissent ; on pourrait
dire, quon peut seulement connaître leffet que font
les choses sur nous. Exemple : la couleur nest pas réellement
dans les choses. On dira quelle nest pas une propriété
réelle des choses, ou quelle nappartient pas aux
choses en soi.
| Pour lui, " le temps nest
quune condition subjective de notre (humaine) intuition
(qui est toujours sensible, i.e., qui se produit en tant que nous
sommes affectés par les objets), et il nest rien
en soi en dehors du sujet ". |
Le temps nest rien en soi hors de lhomme et de sa perception
des choses.
| Critique de la raison pure, Esthétique
transcendantale, §6 : " Le temps nest
pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent
aux choses comme une détermination objective, et qui, par
conséquent, subsiste, si lon fait abstraction de
toutes les conditions subjectives de leur intuition ; dans
le premier cas, en effet, il faudrait quil fût quelque
chose qui existât réellement sans objet réel.
Mais dans le second cas, en qualité de détermination
ou dordre inhérent aux choses elles-mêmes,
il ne pourrait être donné avant les objets comme
leur condition, ni être connu et intuitionné a priori
(
) ; ce qui devient facile, au contraire, si le temps
nest que la condition subjective sous laquelle peuvent trouver
place en nous toutes les intuitions. Alors en effet cette forme
de lintuition interne peut être représentée
avant les objets, et par suite, a priori ". |
Deux arguments sont ici soutenus : 1) le temps ne peut être
un objet réel, parce que sil létait, on pourrait
se représenter un temps vide dobjets, le temps pourrait
exister indépendamment de tout objet réel (cest
ce quon trouvait chez Newton, qui est donc visé par Kant
) ; 2) il ne peut pas non plus être une propriété
inhérente aux choses en soi, car alors, il devrait être
connu a posteriori (est dite a posteriori, toute connaissance qui dépend
de lexpérience) et ne serait par conséquent
pas la condition même de toute expérience ; or, le
temps est nécessairement la condition même de toute expérience,
car on ne peut se rapporter à rien sans nous référer
au temps ; donc le temps est a priori ; donc sil est
a priori il ne peut quêtre une structure de notre esprit.
C.Q.F.D
| A notre définition, Kant ajoute toutefois
que si le temps est subjectif, cela nempêche pas le
temps dêtre " nécessairement objectif
par rapport à tous les phénomènes et, par
suite, par rapport à toutes les choses qui peuvent se présenter
à nous dans lexpérience ". |
Le temps est " réel " en ce quil est
une forme de notre esprit que nous ne pouvons nier et qui est universelle
pour tout être humain. Subjectif ne soppose pas à
objectif et nest nullement synonyme dillusion. Subjectif
veut dire " qui appartient à lesprit humain " ;
" objectif ", que tout être humain normalement
constitué doit percevoir les phénomènes dans le
temps ; et que nous ne pouvons avoir aucune expérience sans
le temps. Ainsi, plutôt que " subjectif ",
dites plutôt, quand vous parlez de la conception kantienne du
temps, " idéalité transcendantale ".
Le temps est a) idéal, car il nest pas un être réel ;
b) transcendantal, car il préexiste aux objets de lexpérience
et en conditionne la connaissance.
| Cf. Texte célèbre issu de la Critique
de la raison pure, Analytique transcendantale, 1ère
Ed., Seconde analogie de lexpérience : " Si,
pour un phénomène qui contient un événement,
jappelle A létat antérieur de la perception,
et B le suivant, B ne peut que suivre A dans
lappréhension, et la perception A ne peut suivre
B mais seulement le précéder. Je vois, par exemple,
un bateau descendre le cours dun fleuve. Ma perception de
sa position en aval suit la perception de sa position en amont
du cours du fleuve, et il est impossible
que dans lappréhension de ce phénomène
le bateau puisse être perçu dabord en aval,
puis en amont du fleuve. Lordre de la succession des perceptions
dans lappréhension est donc ici déterminé,
et celle-ci est liée à celui-là. Dans lexemple
précédent dune maison mes perceptions dans
lappréhension pouvaient commencer par son faîte
et finir par le sol, mais aussi commencer le bas et finir par
le dessus (
). Dans la série de ces perceptions, il
ny avait aucun ordre déterminé qui imposât
par où je devais commencer dans lappréhension
pour lier empiriquement le divers. Mais cette règle est
toujours à appliquer pour la perception de ce qui advient,
et elle rend nécessaire lordre des perceptions qui
se succèdent dans lappréhension de ce phénomène
(
). Selon une telle règle, cest donc dans ce
qui en général précède un événement
que doit se trouver la condition dune règle, selon
laquelle toujours et nécessairement cet événement
suit ; mais inversement, je ne puis revenir en arrière
à partir de lévénement et déterminer
(par lappréhension) ce qui précède.
Car nul phénomène ne revient du moment
au précédent, mais il se rapporte à
quelque moment antérieur. " |
Ainsi, malgré la subjectivité du
temps, on peut dire que les choses durent, quelles changent au
cours du temps, sans se contredire. En effet, les objets sont des phénomènes,
ils sont donc eux aussi constitués à travers les cadres
a priori de la sensibilité humaine, et donc, à travers
les cadres de lespace et du temps. Ce sont les phénomènes
qui changent au cours du temps, pas les choses en soi..
Conclusion.
Le temps est une " réalité "
subjective, qui définit notre condition humaine. Mais il nest
pas subjectif au sens de propre à chaque individu. Il est subjectif
au sens de " propre à lêtre humain "
et au rapport quentretient lhomme avec le monde. Il nest
donc ni simple cours objectif des choses, ni simple forme subjective.
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