| Introduction
Cette question m'est venue à l'esprit lors
du mouvement lycéen de l'année dernière (1998).
En effet, bon nombre d'élèves déclaraient que
les cours n'étaient pas intéressants parce que trop
tournés vers le passé ; cela ne les intéressaient
pas d'étudier les auteurs du passé, le latin, etc.
Tout ça, c'est passé, c'est mort, ce qui les intéressait,
c'était le (leur) présent.
Il est vrai que le passé, c'est par définition
et avant tout ce qui n'est plus, ce qui ne peut plus revenir ;
dès lors, s'intéresser au passé ne saurait
être considéré comme une attitude utile/ efficace.
Mais justement, faut-il confondre utilité et valeur ?
Ce qui est utile est-il ce qui seul a une valeur ? Et ce qui
est inutile est-il pour autant sans valeur ? La valeur ne serait-elle
pas au contraire dans la capacité de ne pas s'occuper de
choses seulement utiles ? S'attacher et s'intéresser
au passé ne constituerait-il pas une des caractéristiques
de l'homme ? Ne serait-ce pas même un devoir (d'humanité) ?
Et encore, le passé n'est-il que du passé ?
N'éclaire-t-il jamais le présent, et ne fait-il pas
le présent ?
Ce qui est en jeu dans ce questionnement, c'est
de savoir si la mémoire est une faculté superflue
pour l'homme, ou bien si au contraire elle le rend digne de l'humanité...
Bibliographie
Borges, Fictions, Funes ou la mémoire,
Folio Essais, pp. 109-18 : Funes est un personnage qui a pour
particularité de ne rien oublier ; son esprit garde
donc présent et disponible le souvenir de tout ce qu'il a
appris et entendu dans sa vie ; ce qui est décrit comme
une infirmité... En effet, une mémoire qui garderait
tout, rendrait toute activité impossible. C'est à
cette mémoire là qu'en fin de compte Nietzsche s'oppose ;
or, on voit qu'elle n'est pas normale mais pathologique. Toute mémoire
est constituée d'oubli et fonctionne grâce à
l'oubli (sélectif).
V. Hugo, Le dernier jour d'un condamné,
Le Livre de Poche : journal d'un condamné à mort
qui estime qu'il ne devrait pas être condamné parce
que celui qui a commis le crime pour lequel il est accusé
n'est pas celui qu'il est aujourd'hui. I.e. : les rapports
entre personne, responsabilité et identité personnelle
Locke, Identité et différence
(Essais sur l'entendement humain, II, XXVII, Points Seuil Essais
porte sur l'identité personnelle ; qu'est-ce qui fait
que je suis moi, que je me rapporte à moi comme un moi, et
plus précisément, que je suis le même dans des
temps différents ? Locke répondra que c'est la
conscience de la continuité de mon existence, le lien opéré
par celle-ci entre les moments passés et les moments présents,
i.e., la mémoire.
Machiavel, Le prince ; Discours
sur la première décade de Tite-Live : que
l'histoire est utile à l'homme politique, et donc, qu'elle
sert l'action présente et future ; sur ce thème,
je vous conseille de lire un petit commentaire très éclairant,
de P. Valadier ; il s'agit de son essai intitulé Machiavel
et la fragilité du politique, Ed. Points Seuil Essais,
pp. 11 à 27 (chapitre " Passion du présent ")
Nietzsche, Seconde Inactuelle, Utilité
et inconvénient des études historiques pour la vie
(1874), Classiques Hachette : critique de l'intérêt
pour l'histoire et le passé en général ;
éloge de l'oubli
J. D. Romilly, Le trésor des savoirs
oubliés, Le livre de Poche : l'auteur insiste sur
l'importance dans la vie des savoirs désintéressés
et " antiques " appris sur les bancs de l'école.
Contrairement à Nietzsche, la culture est vivante, elle est
vie, et contribue à son enrichissement.
O. Sacks, L'homme qui prenait sa femme pour
un chapeau, Le marin perdu et Une question d'identité,
Points Seuil Essais : description par un neurologue de certains
patients atteints d'une amnésie grave (le syndrome de Korsakov) ;
ces patients n'ayant aucune conscience de leur passé, ils
n'ont plus d'identité personnelle, plus de soi, car ils sont
privés de tout repère et de toute " profondeur " ;
ils vivent dans un instant perpétuel. Ce qui confirme les
vues de Locke sur le sujet de l'identité personnelle.
J. Y. et M. Tadié, Le sens de la mémoire,
1999, Gallimard, 356p.
H. Weinrich, Léthé, 1999,
Fayard, 320p.
I- le passé ne sert-il pas à rien, et la
mémoire, qui nous fait nous interesser au passé, ne
serait-elle pas le signe d'une maladie de l'humanité ?
D'abord, qu'est-ce que le passé ? C'est,
par définition, ce qui n'est plus. C'est ce qui a été,
mais a cessé d'être. On oppose le passé au présent
en disant que l'un a de l'existence et l'autre n'en a pas. Il aurait
ainsi quelque chose en commun avec le futur, qui est le fait de
ne pas exister. Sauf que le passé ne peut plus être
présent, il ne peut revenir, alors que le futur, lui, est
ce qui sera, et a à être. A à être, i.e.,
doit nous occuper. Sous-entendu : nous devons nous intéresser
au futur mais pas au passé. Le futur rime avec espoir, le
passé avec regret, amertume, désespoir.
Le passé n'a donc pas d'existence. Mais
est-ce à dire qu'il n'existe pas du tout ? N'existe-t-il
pas en une certaine manière ? Sous quelle forme ?
Sous la forme, bien sûr, du souvenir, et dans notre mémoire.
Sans la mémoire, on ne pourrait parler de passé...
Parler du passé c'est donc parler de la
mémoire, cette faculté en nous qui nous rappelle nos
souvenirs, faculté d'éveiller les images des perceptions
passées, et qui fait par conséquent qu'on s'intéresse
au passé.
Je vous renvoie ici au texte de St Augustin sur
le temps que vous trouverez dans le cours-temps.html :
c'est dans l'esprit que le passé " est ",
existe d'une certaine façon.
Par là, on voit que les deux questions de
la valeur de la mémoire et de celle du passé sont
liées, puisque si le passé ne sert à rien,
n'est plus bon à rien, alors, la mémoire, faculté
de rappeler le passé, ne sert elle non plus à rien !
Voilà pourquoi la question que nous posons est d'un enjeu
fondamental pour l'homme.
Ce serait de plus paradoxal de soutenir que la
mémoire est une faculté inutile, car la conception
commune tend plutôt à affirmer sa valeur. N'avons-nous
pas toujours loué au contraire la mémoire ? Ne
nous lamentons-nous pas très souvent des défaillances
de notre mémoire ? Notre civilisation tout entière
n'est-elle pas tout entière fondée sur la mémoire ?
Cf. les Grecs, qui ont sacralisé la mémoire,
en en faisant une déesse appelée " Mnémosyne ".
Ils en ont fait la clef de toute connaissance, et une source de
l'humanisation. Ils l'ont même mise à la base de l'édifice
social, en récitant sans fin la généalogie
des dieux, l'origine des peuples, ou même encore l'origine
des mots (étymologie).
On s'intéresse donc au passé à
travers une faculté : la mémoire. Le passé
ne revit qu'à travers elle, dans un souvenir. Que ce soit
mes souvenirs personnels ou ceux de tout un peuple. Dans un cas,
j'écrirai un journal ou une biographie, je me recueillerai
intérieurement, je ferai des recherches généalogiques,
etc. Dans le second, on écrira des chroniques, des livres
d'histoire à proprement parler, ou encore, on commémorera
de grands événements.
Mais à quoi bon ? Le passé,
c'est ce qui me rend esclave.
En effet, le passé n'est plus ; c'est
donc ce que par définition on ne peut le changer.
Il est donc bien, comme nous le disions ci-dessus,
ce qui rend malheureux, car jamais plus, par exemple, je ne serai
l'enfant que j'ai été, etc. C'est ce qui fait obstacle
à ma liberté : ce que j'ai fait, je ne peux pas
ne pas l'avoir fait, même si je voudrais ne pas l'avoir fait.
Le passé est encombrant, il m'empêche d'être
ce que je voudrais être. Si dans le passé j'ai tué,
alors, plus personne ne voudra admettre que je suis devenu vertueux.
Il me renvoie à la mortalité de la
condition humaine : nous nous dirigeons vers une mort certaine,
voilà ce à quoi me renvoie la conscience du passé,
qui est la conscience du temps qui passe, et qui coule de manière
irréversible.
Le passé est ce qui pèse sur moi
ou sur un peuple : que de choses nous voudrions ne pas avoir
faites et tenir cachées ; que de choses j'ai subies
passivement dans mon enfance et qui pèsent sur mon destin
Cf. Freud et la psychanalyse : le passé est ce dont
on doit se débarrasser pour être heureux, pour se guérir
de nos névroses.
La mémoire ne serait-elle pas alors ce qui
rend l'homme malheureux ? Ne faudrait-il pas louer l'oubli
et chercher à détruire la mémoire, i.e., cesser
de s'intéresser sans cesse au passé ?
C'est la thèse de Nietzsche, dans la Seconde
considération inactuelle, intitulée " Utilité
et inconvénient de la connaissance historique pour la vie "
(1874).
Nietzsche : philosophe allemand du 19e
(1844-1900). Très critique envers la philosophie, la
science, et la morale. Critique de tous les idéaux classiques
en général (par exemple, de la valeur de la raison,
de la valorisation de l'esprit au détriment du corps, etc.).
But de l'ouvrage : dénoncer la soif
de connaître sans limites de l'Allemagne de son époque.
Il s'agit d'une Allemagne unifiée et militairement forte :
les Allemands alors se croient forts, ils s'imaginent dominer le
monde en s'appropriant par le savoir toute la connaissance historique
des périodes et des murs étrangères du
passé et même du présent.
Cette soif de connaître a deux formes ou
deux applications : la science ou les sciences, mais aussi,
et surtout, la curiosité pour le passé. Il va donc
plus précisément, critiquer le goût exagéré
pour l'histoire de cette Allemagne.
L'histoire va avoir un double sens : elle
désigne à la fois la discipline de connaissance du
passé, mais aussi, plus radicalement, la mémoire du
passé.
Il va montrer, comme cela apparaît dans le
titre, que notre curiosité exagérée pour le
passé est néfaste à la vie, considérée
comme valeur suprême.
Il faut donc, pour bien comprendre la thèse
nietzschéenne, connaître quel est son présupposé
(ce qui lui fait soutenir cette thèse). Il faut savoir que
Nietzsche est un philosophe de la vie.
Qu'est-ce que cela signifie ?
C'est lié à sa critique généralisée
de tous nos idéaux, des valeurs auxquelles notre civilisation
tient le plus. Précisons que ce sont surtout, en fait, les
valeurs des philosophes ...
Exemple : la haine du corps, l'exigence de
maîtriser les plaisirs, de ne pas se laisser aller, etc.
Nietzsche décèle dans ces valeurs/
idéaux, une haine profonde envers la vie. C'est un rejet
général de la vie, de la nature.
Il définit la vie comme une force vitale,
plus précisément comme augmentation de cette force
vitale. Elle est donc synonyme de création, de puissance,
de force. C'est une puissance créatrice.
A partir de ce critère, il se permet de
juger (au double sens d'apprécier et de critiquer) nos idéaux.
C'est donc la valeur suprême.
Ainsi, si on prend pour exemple la maîtrise
des instincts ou des plaisirs, N. va dire que ceux qui sont à
l'origine de cette morale sont des hommes faibles, des " réactifs ",
qui ne supportent pas la vie et imposent aux autres, à toute
l'humanité même, défaire comme eux. Mais c'est
alors une maladie, car on rejette la vie, la création, etc.
C'est par ressentiment envers la vie que l'on en vient à
exiger et à décréter idéal moral la
maîtrise des plaisirs. Ne pouvant en effet les assumer, on
décide alors qu'ils sont nuisibles.
Conséquence : la civilisation fondée
sur de tels idéaux est " nihiliste ",
i.e., elle est pessimiste : dominée par la perte du
sens de la vie. La haine de la vie, qui prend de nombreuses formes,
comme la haine du corps, etc., a pour conséquence la thèse
selon laquelle la vie n'a plus de sens, est absurde. C'est là
tout le sens de la célèbre formule nietzschéenne :
" Dieu est mort ".
Il faut donc placer la critique nietzschéenne
du sens de l'histoire de l'homme, dans le contexte de cette philosophie
de la vie, qui cherche à guérir l'humanité
malade (d'une maladie qui a pour nom nihilisme et qui rend l'homme
désespéré), et à trouver des remèdes,
des contre-idéaux, à ces idéaux ratés
et faux qui n'ont que pour effet de diminuer nos énergies
créatrices.
Pour approfondir ce point, je vous conseille la
lecture de Ainsi parlait Zarathoustra, qui existe en plusieurs
collections de poche. C'est un poème philosophique dont la
lecture doit être guidée, encore plus, me semble-t-il,
que les traités de philosophie classique. En effet, l'usage
des métaphores, dont Nietzsche est très friand (ce
qui est toujours dû au rejet de la tradition : il ne
voulait pas écrire comme eux). Un bon guide me paraît
être Le Zarathoustra de Nietzsche, écrit par
P. Héber-Suffrin, aux éditions Puf, collection Philosophies.
Je vous conseille également de lire Ecce
homo (10/ 18) et surtout les lettres à Peter Gaast,
de Nietzsche lui-même : où l'on voit Nietzsche
se raconter et révéler qu'il souffrait lui-même
devant la vie...
C'est un fait : nous avons une certaine faculté,
que nous nommons la mémoire. Mais à quoi nous sert-elle ?
Et sert-elle à quelque chose ?
Situons-nous ici dans le contexte nietzschéen,
avec lequel vous êtes maintenant, je l'espère, familiarisé :
pour qu'une faculté (et n'importe quelle chose en général)
soit douée de valeur, il faut qu'elle soit utile à
la vie, qu'elle ait une fonction vitale.
Voyons donc, à l'aide de l'extrait suivant,
si la mémoire a une fonction vitale.
| Nietzsche, Seconde considération
inactuelle, Chapitre 1 (deux premiers §)
Considère le troupeau qui paît
auprès de toi : il ne sait ce que c'est qu'hier
ni aujourd'hui, il bondit çà et là,
il bâfre, se repose, rumine, refait des bonds et ce,
du matin jusqu'au soir et jour après jour, attaché
serré par son plaisir et son déplaisir au
pieu de l'instant, ce qui lui évite tristesse et
lassitude. Cette vision est difficile à soutenir
pour l'homme, car, s'il se targue de son humanité
face à l'animal, il louche quand même avec
envie sur son bonheur, car, ce qu'il veut à l'instar
de l'animal -vivre sans tristesse ni lassitude -, lui seul
le veut, et, s'il le veut, c'est en vain, puisqu'il ne le
veut pas au sens de l'animal. Voici qu'un beau jour l'homme
lui demanda : pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur,
au lieu de rester à me regarder ? L'animal aurait
bien voulu répondre en disant : cela tient à
ce que j'oublie toujours à l'instant même ce
que je voulais dire -mais il oublia jusqu'à cette
réponse, et il se tut : si bien que l'homme
commença à se poser des questions.
Mais il s'en pose tout autant sur sa propre
incapacité à apprendre l'oubli, sur sa continuelle
dépendance envers le passé : il a beau
courir plus loin, plus vite, la chaîne court avec.
C'est un sortilège : l'instant qui, en un éclair,
est là et n'y est plus, qui est un rien juste avant
et juste après, revient pourtant comme un spectre
et dérange la quiétude de l'instant suivant.
Sans cesse se détache un feuillet au rouleau du temps,
il tombe et s'envole, et lui retombe brusquement sur ses
genoux d'homme. L'homme dit alors " je me souviens "
et envie l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque
instant vraiment mourir, sombrer dans le brouillard et la
nuit et disparaître à jamais. Donc l'animal
vit anhistoriquement : car il se résout dans
le présent comme un nombre sans reste irrationnel,
il ne sait se régler, ne dissimule rien et apparaît
à chaque moment pour ce qu'il est purement et simplement,
et ne peut faire autrement qu'être lui-même.
Par contre, l'homme s'adosse à la charge toujours
plus grande du passé : elle l'écrase
ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot
invisible et sombre, qu'il peut faire semblant de nier et
ne nie que trop volontiers dans le commerce de ses semblables :
pour susciter leur envie. |
Dans ce texte, si la mémoire est constitutive
de l'homme et le différencie de l'animal, c'est pour son
malheur. En effet, si on compare l'animal à l'homme du point
de vue de la mémoire, on constate que l'animal ne retient
jamais rien : il oublie aussitôt le passé. Il
peut ensuite opposer l'animal, heureux, au malheur de l'homme attaché
à son passé par la mémoire
La mémoire est une faculté négative.
L'homme doit non pas imiter l'animal mais cultiver une faculté
en apparence négative : " capacité
à oublier ". C'est l'oubli, non la mémoire,
qui a une fonction vitale. Il n'est nullement un échec de
la faculté de mémoriser.
L'animal témoigne par l'absurde de la valeur
de l'oubli : étant donné qu'il ne retient rien
et ne vit que dans l'instant, il n'a pas d'autre faculté
que celle d'oublier à mesure. Pourtant, il vit paisiblement
et ne souffre ni de l'excitation du désir ni de l'ennui.
Son bonheur enseigne à relativiser la mémoire, qui
est notre sort à nous, hommes, que le passé ou l'anticipation
de l'avenir poursuivent sans relâche et tourmentent.
Dans la suite de ce premier chapitre, Nietzsche
prend deux autres exemples pour illustrer la thèse selon
laquelle l'oubli sert la vie et a donc une grande valeur :
ceux de l'homme inculte et celui de l'homme passionné.
L'homme inculte : s'il n'a pas la subtilité
du lettré, il a par contre la santé, il se contente
du champ restreint de ses expériences et profite d'une vie
aux horizons bornés.
Le passionné : l'amoureux ou celui
qui a un grand projet sélectionnent dans leurs expériences
ce qui répond à leur passion exclusive, et oublient
et méconnaissent tout le reste. Tout ce qu'ils veulent, c'est
faire être ce qui n'est pas encore. L'oubli est donc bien
une faculté positive car constructive.
Une fois mis en évidence la valeur négative
de la mémoire, en montrant que la mémoire nuit à
la vie, Nietzsche s'attaque donc à l'histoire, et en général
à toute activité humaine qui suppose la mémoire
du passé comme fondement. Quels sont donc les inconvénients
de l'histoire, entendue comme connaissance du passé, pour
la vie ? En quoi la manière commune qu'on a de se rapporter
au passé, nuit à la vie ?
Voici quels sont les inconvénients de l'histoire
pour la vie (plus précisément, des histoires,
car, tout comme chez Hegel, Nietzsche insiste sur les différentes
manières de faire de l'histoire, i.e., de se rapporter au
passé) :
| Histoire
monumentale
cherche dans le passé des modèles
et exemples pour agir avec grandeur |
Histoire
antiquaire
on vénère le lieu et l'époque
où l'on vit en lui trouvant un caractère d'antiquité
(genre d'histoire qui enracine les peuples dans leur passé
collectif) |
Histoire
critique
cherche à dépasser le présent
en critiquant la tradition ; juge le passé et
le reconstruit
|
| surestiment
le passé et dévaluent le présent ;
elles sont donc néfastes à l'action et s'opposent
en ceci à tout progrès ; elles sont bloquées
par le passé, et font que l'homme n'ose plus rien
entreprendre, se trouvant amoindri par tout ce qu'ont fait
les hommes du passé |
nient leur
enracinement dans un passé ; on se croit supérieur
aux anciens |
De quoi souffre le peuple allemand ?
- faiblesse de la personnalité (§5)
- illusion d'être équitable (fin §
5 et début § 6)
- immaturité des individus, victimes de
leur savoir livresque ainsi que celle des peuples (§ 6)
- croyance à la vieillesse de l'humanité,
qui approcherait de sa fin (§ 8)
- dégoût de soi ou cynisme (§
9)
Pourquoi est-ce le goût immodéré
pour le passé qui en est la cause ? Exercice en classe.
| Cf. op. cit., Chapitre
10 :
" les remèdes contre l'historique
s'appellent l'anhistorique et le suprahistorique. (...)
l'anhistorique et le suprahistorique sont les remèdes
naturels contre l'empiétement de l'historique sur
la vie, contre la maladie d'histoire. Il est probable que
nous les malades d'histoire aurons à souffrir des
remèdes. Mais que nous en souffrions ne prouve rien
contre la justesse du procédé choisi pour
y remédier. " |
- anhistorique : art et force de pouvoir oublier
(oubli = " mort du savoir ") et de s'enfermer
dans un horizon restreint ; ici, donc, un mot d'ordre :
à bas la culture en général !
- suprahistorique : cf. religion et art (s'attache
non aux choses en devenir mais à l'éternel) -ce qui
nous dirige vers l'espoir, car c'est susceptible de nous aider à
faire de grandes choses, ce que ne peut faire l'histoire
Thèse : annonce des temps futurs et
nouveaux où la culture régresserait au profit de la
vie et d'une autre forme de culture collective, sous les auspices
de l'art
Modèle : la culture grecque, ni historique
ni savante
La culture n'est pour lui pas faite de connaissance,
mais de vie, et de vie supérieure ; cette vie supérieure,
les Grecs l'avaient cultivée en mettant leurs artistes au-dessus
de tout, alors que ce sont leurs savants que les Allemands mettent
à la place suprême.
Nietzsche juge ici les Allemands en se " mettant
à la place " des Grecs, afin de " remettre
les valeurs culturelles à l'endroit " :
| Science |
Art |
| reproduction
tournée vers le passé |
création
invente l'avenir |
Plan pour régénérer la culture
malade : la jeunesse refusera la culture savante (= savoir
de l'homme cultivé) au profit d'un renouveau artistique et
moral, même si dans un premier temps ce refus peut passer
pour de la barbarie et une affirmation d'inculture
Mais Nietzsche ne tombe-t-il pas ici sous la critique
qu'il fait de l'histoire monumentale ? N'est-il pas en train
de prendre pour modèles la grandeur passée de la Grèce ?
C'est que Nietzsche ne critiquait pas en soi l'histoire
monumentale : mais seulement l'usage que l'on en fait, sa mauvaise
utilisation en fait. Ce qu'il fait, ce qu'il préconise à
la civilisation malade, c'est un bon usage de l'histoire monumentale :
il s'agit de la mettre au service de la vie créatrice.
Il considère alors l'histoire comme un ensemble
vaste d'expériences tentées : " l'histoire
est le grand laboratoire d'essais ". Il s'agit donc de
percevoir l'histoire, non pas du point de vue des résultats
acquis, mais des possibilités d'avenir qu'elle découvre.
Ainsi, dans le § 337 du Gai Savoir, Nietzsche décrit
ce que pourrait être un futur " sens historique ",
tel qu'il n'a encore jamais existé, un sentiment de l'histoire
qui ne serait plus dominé par la mélancolie du regard
rétrospectif, mais par l'allégresse liée à
la découverte de réelles possibilités créatrices.
Mais elle n'est utile qu'à l'humanité
supérieure, celle qui saura faire face à la vie et
l'accepter avec joie.
Mais dès lors, il y a aussi des bons usages
de l'histoire !Il faut même dire qu'elle est essentielle
à l'homme ! L'intérêt pour le passé
peut donc semble-t-il avoir une valeur positive, et ce n'est sans
doute pas en vain, seulement par pure curiosité et par vice
que nous nous y intéressons.
II- Des bons usages de l'histoire
1469-1527
Cf. Histoires florentines, Le prince
et Discours sur la première décade de Tite-Live
Contexte de l'uvre de Machiavel : sa
ville, Florence, et l'Italie en général, est divisée
par des conflits de puissance. Machiavel, diplomate, va chercher
à retrouver pour l'Italie la gloire, la liberté et
l'unité perdues. Pour ce faire, il va se tourner vers l'histoire.
Il écrira afin de donner des conseils aux princes. Il leur
enjoint donc de tirer des leçons du passé, afin de
ne pas refaire les erreurs de leurs prédécesseurs.
Dans Discours... (1531) Machiavel se tourne
ainsi vers les origines de Rome, et plus précisément
la chute de l'empire Romain, afin de voir comment on peut faire
pour sauvegarder un Etat. L'étude de Rome nous montre donc
ce qu'il ne faut pas faire en politique, en nous mettant devant
les yeux les causes de la déchéance d'un Etat.
Mais elle nous montre aussi, et là, il s'agit
de la gloire de Rome, comment on institue, on fonde, un Etat. Cf.
Romulus. Le but est alors de redonner à la cité les
bases politiques qui lui font défaut, et de redonner aux
politiques le désir de s'atteler à une grande tâche.
Leçon essentielle, ici : l'acte de
fondation s'impose, si l'on ne veut pas voir la cité s'effondrer
sous les divisions internes et la violence extérieure. Telles
causes ont permis à la cité romaine d'être prospère
... telles causes peuvent donc, adaptées bien sûr à
l'actualité (Machiavel ne va pas jusqu'à prôner
une imitation stricte du passé), faire revenir en Italie
la prospérité.
On peut tirer des leçons de l'histoire,
et c'est même pour cela qu'on s'intéresse à
l'histoire. L'histoire sert aux générations présentes,
surtout aux hommes politiques. Elle nous (leur) apprend à
ne pas faire les erreurs qui ont été faites dans le
passé. L'histoire sert à construire l'avenir, elle
ne nous empêche pas d'agir, au contraire : elle nous
permet d'agir de façon beaucoup plus lucide par rapport aux
acteurs du passé.
cf. J. de Romilly, Le trésor des savoirs
oubliés, op. cit. : elle nous montre que nous rencontrons
les valeurs morales fondamentales pour l'homme dans les textes du
passé, littéraires et/ ou historiques en général,
et que à force de les fréquenter, nous nous les approprions,
nous en faisons une seconde nature.
C'est la conséquence logique de a)
cf. encore J. de Romilly, op. cit.
Elle parle de la culture en général,
de la fréquentation de tous les textes " anciens " :
littérature (grecque surtout...), histoire, savoirs scolaires
issus de tous les domaines, etc.
Elle nous montre dans les pages 95-96, les avantages
de l'histoire pour notre jugement sur un thème " actuel ",
comme par exemple la peine de mort. Avoir été confronté
aux jugements d'auteurs anciens ou des grands hommes qui parcourent
l'histoire, nous avons à notre disposition diverses possibilités
de réponse, que nous devons prendre ne compte pour argumenter.
C'est donc quelque chose de constructif pour notre esprit.
Plus loin elle insiste encore sur le rôle
fondateur de l'histoire et de la culture en général
sur la formation de notre personnalité, sur l'enrichissement
de notre " vie intérieure ". En effet,
grâce aux auteurs ou personnages du passé et/ ou littéraires,
on fait connaissance avec toutes les émotions possibles,
et on apprend à avoir des émotions et de passions
qu'on ignorerait complètement sans cela.
| J. de Romilly, Le trésor
des savoirs oubliés, Le Livre de Poche, p. 97
(...) l'élève n'aura pas
seulement rencontré des exemples de raisonnement.
Il n'aura pas fait l'expérience seulement de verdicts,
d'opinions, de propositions : il fera aussi, avec les
auteurs ou personnages du passé, connaissance avec
toutes les émotions possibles ; il aura rencontré
tous les bonheurs et tous les malheurs, toutes les causes
d'indignation et d'ingratitude, et toutes les aventures :
cela aura élargi et enrichi son horizon intérieur.
Laissons pour le moment de côté l'enrichissement
moral qui, on le devine, compte beaucoup -on y reviendra.
Mais d'ores et déjà il est clair que cet enrichissement
intérieur joue aussi dans la formation de son esprit.
Ce n'est plus le jugement proprement dit qui se forme ici :
c'est la compréhension.
Compréhension des êtres et
des sentiments, compréhension des situations et des
passions. Or, le meilleur moyen de réagir sainement
dans la vie, est de percevoir les idées et les problèmes
avec une profondeur humaine qui seule leur donne leur vrai
sens. La compréhension qui naît ainsi chez
l'élève est la forme la plus haute de l'intelligence.
L'élève qui aura fait ses
classes, même modestement, aura ajouté aux
souvenirs des contes qui charmaient son enfance tout l'héritage
de l'expérience humaine. Il aura conquis un empire
avec Alexandre ou Napoléon, il aura perdu une fille
avec Victor Hugo, il aura lutté seul sur les mers
comme Ulysse ou bien comme Conrad, il aura vécu l'amour,
la révolte, l'exil, la gloire. En fait d'expériences,
ce n'est pas mal ! Et même s'il a oublié
tous les détails, la possibilité de ces grandes
aventures reste en lui comme une forme imprécise,
mais capable d'éclairer sa très modeste expérience
quotidienne et de faire de lui un esprit mieux informé,
i.e., plus large et plus sûr.
De plus -et cela compte !- il aura
été habitué à la diversité
des jugements possibles et au contraste des divers sentiments ;
il aura dû choisir, il aura dû prendre position.
Ainsi se forme l'esprit critique. Par rapport à ces
opinions de toutes sortes qu'il aura rencontrées,
il aura été contraint de s'en former une à
lui, qui ne soit pas due à une imitation hâtive
des propos entendus autour de lui, mais qui soit éclairée,
mûrie, personnelle. |
NB : ce texte s'adresse particulièrement
à vous, élèves, et à vous, élèves,
qui vous lamentez de l'inutilité de l'histoire et de la littérature.
C'est que J. de Romilly est un ancien professeur de littérature
grecque, et qu'elle a écrit ce livre pour ces élèves
là -tout comme l'envie d'écrire ce cours m'est venue
de ces mêmes lamentations (cf. mon introduction). Mais vous
pouvez remplacer " élèves " par
" nous tous ", " l'opinion commune " !
On peut ainsi répondre à Nietzsche
que la culture, l'intérêt pour le passé qui
nous occupe, n'est pas opposé à la vie, loin de là.
La culture, le sens historique de l'homme, n'amoindrit pas la vie
mais la perfectionne. Cf. encore op. cit., p. 106 : J. de Romilly
revient, avec raison, sur l'étymologie latine du terme de
culture. Le mot de culture, à l'origine, ne s'appliquait-il
pas à l'art de faire pousser les plantes ? A méditer !
D'abord, précisons qu'il n'est pas si évident
que ça que l'on puisse tirer des leçons de l'histoire
On critiquera les présupposés de
cette thèse :
I.e., l'homme est-il le même à toutes
les époques ? (Ici, cela rejoint une réflexion
sur les droits de l'homme, et sur la nature humaine en général :
l'homme a-t-il une nature ? ou bien n'est-il pas de part en
part culturel ?).
Les circonstances actuelles sont-elles les mêmes
que celles qui ont été à l'origine d'un événement
passé ? L'histoire n'est-elle pas la science du singulier
(en quoi, justement, elle n'est pas " science "
au sens strict) ?
Je renvoie ici à un célèbre
texte de Hegel, étudié dans
cours- histoire (intitulé " l'histoire a-t-elle
un sens ? "). Je ne donnerai ici que le passage de
ce texte portant explicitement sur le sujet qui nous intéresse
ici. Pour de plus amples renseignements, je vous invite à
consulter ce cours.
Contexte de ce texte : Hegel est en train
de décrire les diverses manières d'écrire d'histoire
(historiographie). Il en est arrivé à une manière
courante d'écrire l'histoire, qu'il appelle l'histoire réfléchie,
et plus précisément, au sein de celle-ci, à
l'histoire pragmatique (pragmatique voulant dire utile pour l'action).
| Hegel, La raison dans
l'histoire, introduction à la philosophie de l'histoire,
10/18
C'est le moment d'évoquer les réflexions
morales qu'on introduit dans l'histoire.: de la connaissance
de celle-ci, on croit pouvoir tirer un enseignement moral
et C'est souvent en vue d'un tel bénéfice
que le travail historique a été entrepris.
S'il est vrai que les bons exemples élèvent
l'âme, en particulier celle de la jeunesse, et devraient
être utilisés pour l'éducation morale
des enfants, les destinées des peuples et des Etats,
leurs intérêts, leurs conditions et leurs complications
constituent cependant un tout autre domaine que celui de
la morale. (...)
On recommande aux rois, aux hommes d'Etat,
aux peuples de s'instruire principalement par l'expérience
de l'histoire. Mais l'expérience et l'histoire nous
enseignent que peuples et gouvernements n'ont jamais rien
appris de l'histoire, qu'ils n'ont jamais agi suivant les
maximes qu'on aurait pu en tirer. /Chaque époque,
chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières,
forme une situation Si particulière, que c'est seulement
en fonction de cette situation unique qu'il doit se décider
: les grands caractères sont précisément
ceux qui, chaque fois, ont trouvé la solution appropriée.
Dans le tumulte des événements du monde, une
maxime générale est d'aussi peu de secours
que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire
dans le passé, car un pâle souvenir est sans
force dans la tempête qui souffle sur le présent;
il n'a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l'actualité.
L'élément qui façonne l'histoire est
d'une tout autre nature que les réflexions tirées
de l'histoire. Nul cas ne ressemble exactement à
un autre. Leur ressemblance fortuite n'autorise pas à
croire que ce qui a été bien dans un cas pourrait
l'être également dans un autre. Chaque peuple
a sa propre situation, et pour savoir ce qui, à chaque
fois, est juste, nul besoin de commencer par s'adresser
à l'histoire.) (...) |
Commentaire (repris également
de mon cours sur le sens de l'histoire) :
Définition de l'histoire pragmatique : Vise
à connaître le passé afin d'en tirer des leçons
morales, des normes de conduite.
Hegel souligne que c'est à cause du caractère
général de l'histoire qu'on a pu faire ce genre d'histoire :
(1) on part du présupposé selon lequel
l'histoire, ce n'est qu'un attrait pour le passé ;
(2) or, l'homme doit surtout, pour agir, s'intéresser
au présent ;
(3) on essaie donc de rendre l'histoire utile en
s'en servant pour le présent ;
(4) comment ? En réfléchissant
sur un autre point commun de l'histoire, qui se trouve autant dans
passé que présent : la politique
Hegel ne voit dans cette manière d'écrire
l'histoire, et donc, de s'intéresser à l'histoire,
que des inconvénients :
Elles n'ont pas les mêmes intérêts,
pas les mêmes buts ; ainsi, prenons l'exemple de la guerre :
la décision d'entrer en guerre est une décision politique,
qui est en conflit avec la morale. La morale a à voir avec
des valeurs absolues, comme par exemple : " il est
mal en soi de ne pas tuer " (il ne faut donc jamais tuer,
il ne peut y avoir de circonstances atténuantes). La politique,
elle, a à voir avec le bien commun, la survie/ le salut d'un
pays. Si le pays est menacé, elle ne peut prendre en compte
les valeurs morales, si ce n'est au détriment de tout un
pays.
Cf. sur ce point Max Weber, Le savant et le
politique, Ed. 10 / 18, la différence entre l'éthique
de responsabilité et l'éthique de conviction ;
Machiavel, Le prince ; la notion de raison d'Etat ;
l'article 16 (il y a un article intéressant, mais court,
dans l'Encyclopédie Universelle) ; l'expression commune :
" la fin justifie les moyens " (vous trouverez
dans mon cours-passion des
jalons pour une réflexion plus approfondie sur cette expression.
On ne peut tirer des leçons de l'histoire
car si des événements ou situations historiques
peuvent avoir des ressemblances, elles ne sont jamais strictement
les mêmes : " nul cas ne ressemble exactement
à un autre ".
Exemple : Hitler a voulu tirer des leçons
de l'échec des armées napoléoniennes, en 1812,
à envahir le territoire russe. Il s'est dit que la vitesse
supérieure de ses blindés l'aiderait à réussir
là où Napoléon avait échoué ;
ce qu'il a oublié, c'est que la Russie elle aussi avait évolué !
Ressemblance n'est pas identité.
De toute façon, croire que les circonstances
sont exactement les mêmes, c'est croire que le temps est,
non pas linéaire, mais circulaire. C'est croire que les événements
peuvent revenir indéfiniment, que tout recommence sans cesse.
Il n'y a alors plus de changement, et par conséquent, plus
d'histoire ! On se contredit donc quand on croit possible de
tirer des leçons de l'histoire.
On peut donc insister sur les dangers d'une telle
croyance : nous venons de dire que les circonstances ne sont
jamais les mêmes ; or, un tout petit changement dans
les circonstances, même inaperçu, peut tout changer,
comme nous l'avons bien vu avec l'exemple d'Hitler voulant tirer
des leçons de l'échec napoléonien.
On peut aussi ajouter que chercher dans l'histoire,
dans le passé, les normes de l'action, ne sert à rien
pour l'action présente, car cela demande du temps ;
or, l'action est souvent urgente ; dans l'urgence et la nécessité
de l'action, il vaut mieux s'attacher à ce qui se passe qu'au
passé, ça sera sans doute plus efficace !
Le pire défaut de ce genre d'histoire est
donc d'oublier que l'histoire est avant tout changement et singularité ;
les événements sont uniques, ils ne se répètent
donc jamais.
NB : certes, Machiavel se réfère
à l'histoire de façon intelligente : jamais il
ne préconise aux Princes d'imiter purement et simplement
le passé, mais de le lire en rapport avec le présent.
Mais nous cherchons toujours, en philosophie, les présupposés
ultimes d'une thèse, et ce sont eux, ne l'oubliez pas, qui
nous intéressent primordialement.
Mais même si l'histoire ne s'avère
pas être utile, est-il pour autant " inutile "
de s'intéresser au passé, de chercher à le
connaître en historien, de refuser, donc, d'oublier les événements
et les grands hommes du passé ? Ne faut-il s'intéresser
qu'à l'actualité ?
On pourrait répondre oui, si l'utile se
confondait avec la valeur.
Qu'est-ce que l'utilité ? Est utile,
une chose qui me sert à faire quelque chose.
Exemples :
(1) un marteau est utile si je veux enfoncer un
clou
(2) la nourriture m'est, de manière plus
fondamentale, utile, si je veux me maintenir en vie
(3) les mathématiques sont utiles car elles
me servent (à quoi ? à compter ? à
obtenir des diplômes ? à maîtriser et connaître
les natures ? en tout cas, dans l'esprit d'un élève
moderne, elles, au moins, elles servent à quelque chose !)
En général, les connaissances " gratuites ",
qui ne servent à rien de concret, qui ne nous permettent
pas d'obtenir de la nourriture pour nous maintenir en vie, de l'argent,
etc., sont donc inutiles.
Mais est-ce à dire qu'elles sont sans valeur ?
La valeur ne serait-elle pas plus haute, au contraire, que l'utilité ?
Amettons-le : l'utilité ne peut être ce qui donne
à l'homme sa valeur, sa dignité, mais elle est contraire
ce qui l'empêche de s'arracher au règne naturel et/
ou animal. L'utilité est liée à la satisfaction
de nos besoins. Ainsi, s'adonner à des activités inutiles,
s'intéresser à des connaissances inutiles, comme par
exemple à l'histoire, faire de la philosophie (lire, jouer
...), ce sont là des activités qui nous arrachent
à la part d'animalité que nous avons en nous, et qui
nous fait accéder à l'humanité.
D'où : une activité ou une connaissance
inutiles, ont de la valeur, car elles contribuent à l'émergence
de l'humanité en nous.
Cf. d'ailleurs les thèses de J. de Romilly,
que nous avons placées dans la partie portant sur l'utilité
de l'histoire : n'est-ce pas, plus qu'une affirmation de l'utilité
de l'histoire et de la culture, une affirmation de la valeur inestimable
de celles-ci ! ?
Nous nous dirigeons donc vers la thèse selon
laquelle on est, avec la mémoire, et l'intérêt
pour le passé, en présence d'une dimension transcendante
de l'homme par rapport à la nature.
III- ce qui fait que le passé est digne de nous
intéresser c'est que sans rappel du passé, nous ne
serions pas des personnes
Maintenant que nous savons qu'il ne faut pas confondre
utilité et valeur, et que des choses et des activités
inutiles peuvent même être pourvues d'une grande valeur
(cf. l'art, la philosophie), il va donc nous falloir voir en quoi
l'intérêt pour le passé, et la mémoire,
ont pour l'homme une grande, inestimable même, valeur.
Repartons du texte de Nietzsche (exercice en classe).
Questions sur le texte de Nietzsche :
1) croyez-vous vraiment qu'une vivre dans l'instant
procure le bonheur ? Comparez au texte de Platon tiré
du Gorgias (cf. cours : le bonheur consiste-il à
faire tout ce qui nous fait plaisir ?). Donnez les arguments
en faveur des deux thèses.
2) comment (en quels termes ) est définie
la mémoire ?
3) peut-on être conscient de soi-même
sans mémoire ? (sous-questions : peut-on vraiment,
cf. § 2, être soi-même sans mémoire ?
mais le présupposé même de N., i.e., les termes
dans lesquels il parle de la mémoire, ne serait-il pas ce
qui fait problème ?)
4) peut-on connaître quoi que ce soit, et
avoir conscience de quoi que ce soit, sans mémoire ?
Réponses :
2) elle est présentée comme fonction
de la vie et non comme un moyen de retenir un savoir ou de " prendre
conscience " de ce qu'on est.
Imaginons un homme sans mémoire : ça
donnerait l'homme névrosé de Sacks (in L'homme
qui prenait sa femme pour un chapeau).
Dans L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau,
O. Sacks, un neurologue, nous décrit le cas d'un malade atteint
du syndrome de Korsakov. Il s'agit d'une amnésie totale.
Cf. Le marin perdu, Jimmie G.
Cf. aussi Une question d'identité,
pp. 145-153 (cf. " nous avons tous et chacun une biographie,
un récit intérieur, dont la continuité, le
sens, constituent notre vie ", p. 148)
Sans mémoire, pas d'identité à
soi, mais une rhapsodie de moments présents isolés,
dénués de toute signification. Elle est donc le noyau
le plus intime de l'être. Mémoire = lien entre tous
les moments de mon existence.
Un individu sans histoire n'est rien. Une société,
de même...
C'est ce qu'a bien vu Locke, philosophe anglais
du 17e, dans ses Essais sur l'entendement humain,
plus précisément, dans le livre II, chapitre XXVII,
intitulé " Identité et différence ".
Pour bien comprendre ce qu'est l'identité
personnelle, il nous faut d'abord voir ce qu'est l'identité.
Précisons d'abord que l'identité
est définie comme une relation qui est le fruit d'une comparaison.
On peut comparer une chose soit avec d'autres, soit avec elle-même.
C'est plutôt dans le second cas que l'on
peut employer de façon le terme d'identique.
En effet, deux choses peuvent-elles être
à proprement parler identiques ? Ces deux choses sont
numériquement distinctes, i.e., en différents lieux
de l'espace, sans quoi, elles seraient une seule et même chose.
On peut parler à leur propos, soit d'une relation de ressemblance
(elles partagent les mêmes caractéristiques) ;
ou bien la relation d'égalité (elles sont égales
quand on les mesure). C'est tout. Cf. Leibniz, le principe des indiscernables :
deux choses ne peuvent être identiques, sinon elles ne formeraient
qu'un seul et même être.
Quand on parle de l'identité d'une chose,
il s'agit donc de savoir si cette chose est identique à elle-même,
i.e., si elle est la même qu'elle même. Il s'agit du
bon vieux principe d'identité (très usité par
les philosophes) : une chose ne peut dans le même temps
être à la fois elle-même et une autre.
Cela peut vous paraître bizarre et même
" débile ", de dire ce genre de choses,
mais en fait, il s'agit de savoir si quelqu'un est le même,
malgré les changements qu'il subit. Et plus précisément,
quelle est la limite des changements qui font de vous quelqu'un
d'autre. Par exemple, regardez donc des photos de vous enfant ;
regardez-vous maintenant dans la glace : êtes-vous identique ?
Ou encore, vous allez chez le coiffeur ; vous ressortez les
cheveux courts : même question. Ou encore, vous grossissez :
même question. (Vous pouvez dès maintenant essayez
de dire ce qui fait que vous êtes identiques, ce qui fait
votre identité personnelle...)
Le problème de l'identité d'une chose
revient donc toujours à se demander si une chose est " la
même " (en des temps différents).
La définition ou le critère lockien
de l'identité d'une chose sera le suivant : une chose
" qui a eu un seul commencement est la même chose ".
Pensez à votre naissance, et à tout ce qui a eu lieu
depuis : vous avez bien l'impression d'une continuité,
d'être le même, ou d'être identique, depuis votre
naissance jusqu'à aujourd'hui. On détermine donc l'identité
d'une chose par rapport à ce premier moment aussi longtemps
qu'elle existe.
Mais Locke rencontre un problème dans la
détermination de son critère d'identité. Il
est en fait très complexe. Les choses ne sont pas identiques
dans le même sens, parce que toutes les choses ne sont pas
de même sorte : il y a de simples corps, des êtres
vivants, et des êtres humains. La relation d'identité
est équivoque, et il y a donc plusieurs critères d'identité.
Bien entendu, le problème du critère de l'identité
humaine sera très complexe, car l'homme pourra être
dit identique dans tous les sens précédents...
- L'identité matérielle (§
2 et 3) : celle qui vaut des corps. Par exemple, un morceau de matière.
Dans ce cas, " si un seul atome est ôté,
ou si un nouveau est ajouté, ce ne sera plus la même
masse, ou le même corps ".
- L'identité des êtres vivants (§
3 et 4) :
| Locke, Essais, II,
XXVII, § 3
Dans l'état des créatures
vivantes, l'identité ne dépend pas de la masse
de certains corpuscules, mais de quelque chose d'autre.
Dans leur cas en effet la variation de parties même
grandes de matière ne change pas d'identité :
un chêne qui croît d'une petite pousse jusqu'à
un grand arbre, puis qu'on taille, est toujours le même
chêne.
Et un poulain qui devient un cheval, qui
tantôt engraisse et tantôt maigrit, n'en demeure
pas moins le même cheval, bien que dans les deux cas
il puisse y avoir une transformation manifeste dans les
parties qui les constituent ; en sorte qu'en vérité
aucun des deux n'est plus la même masse de matière,
bien que l'un soit vraiment le même chêne, et
l'autre vraiment le même cheval. Dont la raison est
que, dans le cas d'une masse de matière et dans le
cas d'un corps vivant, la notion d'identité ne s'applique
pas à la même chose. |
C'est qu'un chêne, et en général
tout être vivant, n'est pas une simple masse de matière.
La différence consiste précisément en ceci :
| Ib., § 4
(...) l'une ne consiste que dans
l'agrégation des corpuscules matériels quelle
que soit la façon dont ils sont réunis, tandis
que dans l'autre les corpuscules sont disposés de
façon à former les parties d'un chêne ;
et l'organisation de ces parties est propre à recevoir
et à distribuer la nourriture qui lui permet de se
maintenir, et de former le bois, l'écorce, les feuilles
d'un chêne, etc., ce qui constitue la vie végétale.
Si donc est une plante unique ce qui possède une
telle organisation de ses parties en un corps d'un seul
tenant, partageant une seule vie commune, elle continue
d'être la même plante aussi longtemps qu'elle
partage la même vie, bien que cette vie se communique
à de nouveaux corpuscules de matière organiquement
unis à la même plante vivante, dans une même
organisation qui se maintient semblable, selon la forme
caractéristique de cette espèce végétale.
|
- L'identité de l'homme (§ 6) est-elle
différente des deux précédentes, et si oui,
en quoi ? Voici comment Locke définit l'identité
de l'homme :
| Ib., § 6
(...) c'est tout simplement la participation
ininterrompue à la même vie entretenue par
un flux permanent de corpuscules matériels, entrant
à tour de rôle dans une unité vivante
avec le même corps organisé. |
Mais on répondra que c'est la définition
même de l'identité de l'être vivant. Or, l'homme
n'est pas seulement un être vivant. Quand je veux savoir si
Socrate est le même, est identique à lui-même,
je ne veux pas savoir si l'organisation de ses parties est toujours
la même, i.e., si c'est le même être vivant. Je
veux savoir si Socrate, i.e., celui qui a défié sa
cité en remettant en cause la tradition, qui était
laid, qui a été mis à mort par sa cité,
etc., est le même. ( ?) Son âme, son caractère,
en fait, est-elle/il la/le même ?
Pourquoi alors cette définition ? C'est
que Locke refuse de définir l'homme seulement par son
âme (§ 6). Si on définit en effet l'homme sans
recourir au corps et à la figure, qu'est-ce qui nous empêche
de dire que Socrate et St Augustin, qui étaient de caractère
différent et ont vécu à des époques
éloignées, puissent avoir été le même
homme ? C'est aussi ce qui permettra à Locke de dire
( ) qu'un perroquet qui serait doué de la faculté
de penser et de parler ne serait pas dit un homme, parce qu'il lui
manque une certaine organisation de ses parties...
Nous en sommes donc arrivés, avec l'exemple
de Socrate, à une troisième sorte d'identité,
celle qui nous importe : l'identité personnelle. C'est
aussi afin de distinguer l'identité de l'homme et l'identité
personnelle, que Locke a défini l'identité de l'homme
comme il l'a fait... Cf. § 15, l'exemple de l'âme d'un
prince qui se trouve soudain dans le corps d'un savetier :
c'est la même personne (le prince) mais évidemment
pas le même homme ...
| Ib., § 7
(...) c'est une chose d'être la même
substance, une autre d'être le même homme, et
une troisième d'être la même personne,
si " personne ", " homme "
et " substance " sont trois noms qui
représentent trois idées différentes ;
telle est en effet l'idée qui appartient à
ce nom, telle doit être l'identité correspondante.
|
| Ib., § 9
(...) c'est, je pense, un être
pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion,
et qui peut se considérer soi-même comme soi-même,
une même chose pensante en différents temps
et lieux. |
Mais c'est surtout, il faut le savoir, un terme
judiciaire. Est une personne quelqu'un qu'on peut louer et blâmer
de ses actes, i.e., qui en est responsable. Pourquoi la notion de
personne est-elle liée à la notion de responsabilité ?
Parce que pour que l'on soit responsable de ses actes, il faut que
notre existence ne soit pas scindée en de multiples états
discontinus : ainsi, si celui qui hier a commis le crime n'est
plus le même que celui qui aujourd'hui est accusé du
crime et va à l'échafaud, il est injustement accusé,
car ce n'est pas lui qui a commis le crime mais en toute rigueur,
c'est un autre.
Cf. V. Hugo, Le dernier jour d'un condamné,
Le livre de Poche.
| Ib., § 26
La personne, terme judiciaire. (...) C'est
un terme du langage judiciaire qui assigne la propriété
des actes et de leur valeur, et comme tel n'appartient qu'à
des agents doués d'intelligence, susceptibles de
reconnaître une loi et d'éprouver du bonheur
et du malheur. C'est uniquement par la conscience que cette
personnalité s'étend soi-même au passé,
par-delà l'existence présente : par où
elle devient soucieuse et comptable de ses actes passés,
elle les avoue et les impute à soi-même, au
même titre et au même motif que les actes présents.
|
L'identité personnelle consiste donc dans
" le fait pour un être rationnel d'être
le même ". Plus précisément :
| Ib., § 19
(l'identité personnelle consiste) :
non dans l'identité de substance, mais comme je l'ai
dit, dans l'identité de conscience, en sorte que
si Socrate et l'actuel maire de Quinborough en conviennent,
ils sont la même personne, tandis que si le même
Socrate éveillé et endormi ne partagent pas
la même conscience, Socrate éveillé
et Socrate endormi ne partagent pas la même conscience,
Socrate éveillé et Socrate endormi ne partagent
pas la même conscience. |
| Ib., § 9
L'identité de telle personne
s'étend aussi loin que cette conscience peut atteindre
rétrospectivement toute action ou pensée passée ;
c'est le même soi maintenant qu'alors, et le soi qui
a exécuté cette action est le même que
celui qui, à présent, réfléchit
sur elle.
Ib., § 24
(...) quoiqu'une substance ait pensé
ou fait, si je ne peux me le rappeler et en faire ma pensée
à moi, mon action à moi, en me l'appropriant
par la conscience, cette chose ne m'appartiendra pas plus
que si elle avait été faite (par une autre)
|
C'est donc la même conscience qui fait qu'un
homme est le même pour lui-même. On est le " même
soi personnel " si et quand on est capable de répéter
l'idée d'une action passée avec la même conscience
qu'on en a eu la première fois, et la même conscience
qu'on a d'une action présente. " La même
conscience réunit ces actions éloignées au
sein de la même personne, quelles que soient les substances
qui ont contribué à leur production ".
C'est ici que la mémoire fait son entrée.
La mémoire, chez Locke, n'est en fait autre chose que la
conscience elle-même : en effet, elle est la conscience
de nos actes et pensées passé(e)s, et plus précisément,
la conscience que ce passé ne fait qu'un avec le présent,
que moi qui ai pensé telle chose ou agi ainsi, est le même
que celui qui aujourd'hui fait autre chose ou pense autre chose.
Cf. aussi Leibniz : DM, § 35 : un
homme qui perdrait la mémoire de son passé serait
un autre homme !
Le problème est (§ 10) que " cette
conscience (est) constamment interrompue par l'oubli (...) ;
(il n'y a donc) aucun moment de nos vies où nous puissions
contempler devant nous, d'un seul coup d'il, toute la suite
de nos actions passées ".
| Ib., § 10
(...) les meilleures mémoires
elles-mêmes en perdent une partie de vue tandis qu'elles
en considèrent une autre ; nous-mêmes
pendant la plus grande partie de notre vie ne réfléchissons
pas sur notre soi passé, mais nous dirigeons notre
attention vers nos pensées présentes, et lorsque
nous dormons profondément, nous n'avons plus aucune
pensée, du moins aucune dont nous ayions cette conscience
qui caractérise nos pensées de l'état
de veille. C'est pourquoi je dis que, dans tous ces cas,
notre conscience étant interrompue, et nous-mêmes
ayant perdu de vue notre soi passé, on peut se demander
si nous sommes vraiment la même chose pensante, (...)
ou non. |
Le problème consiste à savoir si,
malgré la perte de mémoire, je suis la même
personne, à partir du moment où on a dit que l'identité
personnelle ne s'étend que jusqu'où s'étend
aussi la mémoire.
Cf. § 20 : problèmes de
la double personnalité et de l'ivresse, de la folie
Il est donc très important de s'intéresser
au passé, puisque sans la dimension du passé, nous
ne sommes rien. Si la mémoire fait notre identité
personnelle, nous perdons un peu de nous-mêmes chaque fois
que nous oublions des bribes de notre histoire.
Cf. l'ambition de la psychanalyse : retrouver
le passé oublié (refoulé, plus précisément)
afin d'être de nouveau soi, ce soit qu'on a en quelque sorte
perdu.
Mais est-ce à dire que nous devons tout
nous rappeler ? Est-ce qu'il est important de me souvenir de
moi avec les cheveux longs ? Non, bien sûr : il
est important de se souvenir de ce qui fait de nous l'être,
la personne (caractère) que nous sommes. Les grands moments
de notre vie/ histoire, en somme.
Ce qui me permet de dire que la mémoire,
contrairement à ce que présupposait la critique nietzschéenne,
n'est pas du tout l'autre de l'oubli. Mais en quelque sorte, l'oubli
est constitutif de la mémoire. La mémoire est sélective.
Elle oublie ce qui n'est pas important, pour notre identité,
pour nos besoins présents même.
| Bergson, Matière
et mémoire
La mémoire, comme nous avons essayé
de le prouver, n'est pas une faculté de classer des
souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire dans un registre.
Il n'y a pas de registre, pas de tiroir, il n'y a même
pas ici, à proprement parler, une faculté,
car une faculté s'exerce par intermittences, quand
elle veut ou quand elle peut, tandis que l'amoncellement
du passé sur le passé se poursuit sans trêve.
En réalité, le passé se conserve de
lui-même, automatiquement. Tout entier, sans doute,
il nous suit à tout instant : ce que nous avons
senti, pensé, voulu depuis notre première
enfance est là, penché sur le présent
qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la conscience
qui voudrait le laisser dehors. Le mécanisme cérébral
est précisément fait pour en refouler la presque
totalité dans l'inconscient, et pour n'introduire
dans la conscience que ce qui est de nature à éclairer
la situation présente, à aider l'action qui
se prépare, à donner enfin un travail utile.
|
La mémoire, essentiellement faculté
de sélection, de tri, sert donc la vie.
Cf. Borges, Fictions, Funes ou la mémoire.
Si bien que la critique de Nietzsche présupposait
en fait une mémoire, non normale, mais pathologique !
Sa critique était donc minée dès le début.
Une mémoire totale n'est pas possible (ni, d'ailleurs, une
histoire totale). La mémoire contribue à la vie, en
tant que point de repère et sélection entre utile
et inutile.
Autre cons équence : le passé
n'est pas, paradoxalement, passé. Il est présent dans
chaque moment de notre existence. C'est évidemment un passé
intégré au présent et déjà tendu
vers le futur. Le passé est une réalité dynamique,
non figée. La mémoire également.
C'est en fait une conséquence portant sur
la nature même du temps : le temps, flux continu, n'est
pas statique mais dynamique. Ce qui implique que le passé
n'est pas reclus dans un lieu, il n'est pas mort. Il continue à
informer le présent, il est vivant. C'est bien plutôt
le présent qui serait mort sans le passé pour l'informer,
lui donner une épaisseur !
Passé, présent, et futur, ne sont
qu'une seule et même réalité, qu'on scinde artificiellement,
pour nos besoins. Cf. cours-temps
encore, sur la relativité de la chronologie (qui nous sert
à nous repérer dans le temps mais qui n'existe pas
en soi).
D'un côté, le passé survit
dans le présent (et le présent a donc commencé
bien avant d'apparaître comme présent !) ;
de l'autre, l'avenir conditionne, certes, le présent, mais
aussi, jusqu'au passé le plus reculé. Ce qui vient,
modifie le sens de ce qui a été et de ce qui est
Lire le cours " le
temps, en nous ou hors de nous ? " ; partir
du texte de St Augustin, auquel j'ai déjà renvoyé
ci-dessus ; mais insister davantage sur Kant, pour montrer
ce que peut bien vouloir dire la thèse selon laquelle le
temps est humain, au sens de catégorie (objective) de l'esprit.
Conclusion
Il faut donc cultiver notre mémoire, et
le passé, sans quoi on abandonne une des dimensions essentielles
de l'humanité. Mais évidemment, on l'a vu, tout le
passé n'est pas digne de considération et ne peut
de toute façon être " emmagasiné "
En guise d'ouverture : on peut aussi évoquer
le fait que comme la mémoire fait l'identité d'un
individu, elle est aussi, sous la forme de l'histoire, ce qui fait
l'identité d'un peuple. Identité personnelle/ identité
collective. La commémoration est donc un acte important.
Conseils de lecture sur ce point : P. Vidal
Naquet, Les assassins de la mémoire et Finkielkraut,
La mémoire assassinée
On peut ici encore critiquer Nietzsche, qui nous
enjoignait de cesser de nous considérer comme les descendants
des erreurs et égarements des générations précédentes !
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