INTRODUCTION
La
notion de conscience a toujours interessé la philosophie,
car elle est plus ou moins présente dans sa définition
même : ainsi, pour Socrate, la philosophie est une entreprise
qui nous enjoint à prendre conscience de nos préjugés,
et par là, à pouvoir mieux nous connaître, nous
et le monde qui nous entoure. Philosopher, cest prendre conscience
de .. afin de se rendre maître de soi.
Nous
allons voir que la philosophie attache un sens spécifique
à la notion de conscience, qui va bien au-delà de
la conscience "critique" découverte par Socrate,
et cela, à partir de Descartes.
Mais
avant dy venir, abordons quelques exemples.
- "jai
pris conscience de cela en vieillissant"
- "la
conscience est ce qui doit diriger nos actions"
- "sa
conscience lui interdit dagir de cette façon"
- "il
est totalement inconscient du danger"
- "linconscient
est ce qui détermine nos actions"
I-
Les propositions (1) et (4) emploient le mot "conscience"
au sens d"avoir conscience de", ou de "prendre
conscience". Avoir conscience, cest le plus souvent être
capable de déterminer les conséquences de certains
actes ou comportements. Ce qui importe, cest la notion de
capacité à faire quelque chose.
Précisions
: Cf. étymologie = "cum-scientia", "accompagné
de savoir" : être conscient, cest agir, sentir,
ou penser, et savoir quon agit, sent, ou pense.
En
fait il y a plusieurs niveaux de conscience : il y a la conscience
immédiate, la conscience réfléchie, et la conscience
morale, quon peut ranger dans la conscience réfléchie
(en tant quelle semble présupposer nécessairement
son émergence).
1)
La conscience immédiate : ce qui accompagne tous nos actes,
nos perceptions, etc (sorte de présence du monde, à
laquelle nous faisons attention : nous ne sommes alors pas "immergés"
dans le monde, confondus avec) Ici lexemple serait : percevoir
un objet; se rendre compte quun objet est devant nous; et
même, cest ici quon rangerait "il a perdu
conscience" (ie : il nest plus "éveillé")
2)
La conscience réfléchie : la conscience est ici capacité
de retour critique sur nous-mêmes, sur nos expériences,
nos actions, etc. ; la conscience se retourne sur elle-même,
prend ses états de conscience comme objets de conscience;
le sujet qui est conscient se ressaisit ici comme conscience, il
a conscience dêtre conscient (on "prend" conscience)
3)
La conscience morale : capacité de répondre de soi,
à porter des jugements de valeurs sur ses comportements (ceux
dautrui, ou les miens); nécessite la précedente,
car le sujet doit pour cela faire retour sur ses actes afin de les
juger.
II-
Les propositions (2), (3) et (5) supposent tout autre chose. Il
ne sagit plus davoir conscience de quelque chose,
mais dêtre une conscience. Elle devient quelque
chose en moi, ou quelque chose qui est moi, une sorte dentité
dont il faudrait percer les mystères. Elle serait le siège
de la pensée et de la personnalité des individus.
Cest
ce deuxième sens qui, à partir de Descartes, intéresse
avant tout la philosophie : il sagit dune entité,
dune chose, du siège (origine) des actes, de la pensée,
qui se situe sous ou dans notre tête.
Le
problème philosophique de la conscience est donc, depuis
Descartes, celui de savoir :
1)
sil existe quelque chose de tel, ou si au contraire elle nest
quune fiction (quelle soit dorigine philosophique,
et donc, exemple typique de ce que fait la métaphysique,
ou ancrée dans le sens commun).
2)
et si on peut y avoir accès : après Descartes, la
tradition française a continué et consisté
à considérer le moi comme un objet, qui, de surcroît,
est le fondement privilégié de toutes nos connaissances
et de tout ce quon peut savoir. Le problème est ici
celui de savoir si avoir conscience de soi, cest vraiment
se connaître soi-même
I-
DESCARTES : LA CONSCIENCE COMME ENTITE ET COMME TRANSPARENCE A SOI
Introduction
Il
est né en 1596 à La Haye) et est mort en 1650 à
Stockholm, où il contracte une pneunomie due au fait qu'il
se lève très tôt pour donner des cours à
la reine Christine de Suède.
A 10
ans, il entre au collège de La Flèche, une des plus
célèbres écoles dEurope. En raison de
sa constitution fragile, il a droit à un traitement de faveur
: il est autorisé à travailler tous les matins au
lit.
Il
est séduit par les mathématiques, à cause de
la certitude et de lévidence de leurs raisons, et rêve
den étendre le champ dapplication. En revanche,
il est déçu par lenseignement reçu dans
les autres disciplines, en particulier par la philosophie (scolastique).
Aussi, dès ses études terminées, il naura
de cesse de tout reprendre par le commencement et de ne rechercehr
dautre science que celle quil pourrait tirer de son
propre fond ou puiser dans le grand livre du monde.
Inaugure
ainsi la philosophie du sujet; et devient le symbole du rationalisme
: croit en la toute-puissance de la raison, consciente de sa capacité
de rendre lhomme maître et possesseur de la nature.
Il
séjournera 20 ans en Hollande, et entretiendra une correspondance
suivie avec la communauté scientifique et philosophique européenne.
1)
acquérir la vraie méthode pour parvenir à la
connaissance de toutes les choses dont l'esprit serait capable
2)
rechercher les premiers permettant la constitution dun système
total du savoir
3)
préparer la voie vers la plus haute et la plus parfaite morale,
qui, présupposant une entière connaissance des autres
sciences, est le dernier degré de la sagesse
Règles
pour la direction de lesprit
Traité
du monde (non publié à cause de la condamnation
de Galilée)
Discours
de la méthode (1637)
Dioptrique,
Météores, Géométrie (applications
de cette méthode)
Tous
ces traités sont écrits en français, afin de
sadresser, non aux doctes et aux érudits, mais à
tous les individus de bon sens qui font usage de leur raison. La
communauté scientifique va dailleurs bouder cette uvre
Les
méditations métaphysiques (écrites en latin,
vont susciter, elles, de vifs débats)
Principes
de la philosophie (1644) (il a alors le sentiment davoir
achevé son oeuvre, de livrer la vraie philosophie, ie, la
métaphysique, qui contient les principes de la connaissance,
et dautre part la physique qui expose les vrais principes
des choses matérielles)
Les
passions de lâme (son dernier objectif : préparer
la voie vers le dernier degré de la sagesse : cest
sa morale définitive)
A- La découverte du cogito (commentaire de la 4ème
partie du Discours de la méthode de Descartes)
Nous
avons dit, dans notre introduction, que c'est à partir de
Descartes que la notion de conscience a reçu un sens technique
et proprement philosophique. Il s'agit de la conscience comme entité
à part du monde extérieur, irréductible à
celui-ci, et douée d'un pouvoir spécial concernant
l'accès à "soi-même". Pour le montrer,
nous allons nous attacher à un texte issu de la 4ème
partie du Discours de la méthode, où Descartes
nous expose le cheminement par lequel il a, quelques années
auparavant, découvert le "cogito".
Premier
alinéa
1)
le doute hyperbolique
| Descartes,
Discours de la méthode, IV
"Je
ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations
que j'y ai faites; car elles sont si métaphysiques
et si peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas
au goût de tout le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse
juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je
me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais
dès longtemps remarqué que, pour les murs,
il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait
fort incertaines, tout de même que si elles étaient
indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus;
mais, parce qu'alors je désirai vaquer seulement à
la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait
que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme
absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre
doute, afin de voir s'il ne resterait point, après
cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement
indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent
quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose
qui fut telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il
y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même
touchant les plus simples matières de géométrie,
et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet
à faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme
fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour
démonstrations. Et enfin, considérant que toutes
les mêmes pensées, que nous avons étant
éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous
dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie,
je me résolus de feindre que toutes les choses qui
m'étaient jamais entrées l'esprit n'étaient
non plus vraies que les illusions de mes songes.
Mais,
aussitôt après, je pris garde que, pendant que
je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait
nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque
chose. Et remarquant que cette vérité : "je
pense, donc je suis", était si ferme et si assurée,
que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques
n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeais
que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier
principe de la philosophie que je cherchais."
|
Commentaire
Il
s'est proposé de s'assurer de la validité de toutes
les connaissances qu'il a acquises. L'école transmet une
connaissance sur un mode dogmatique. Ce que Descartes se propose,
c'est d'examiner à quel titre cette connaissance en est une.
Il s'agit donc de trouver un fondement de la connaissance autre
que la crédibilité des professeurs.
| Exigence
métaphysique |
Exigence
morale |
| C'est
le domaine de la connaissance/ théorie/ vérité;
ici, on a tout le temps, donc, on peut douter de tout, ou
déterminer nos raisons de croire |
C'est
le domaine de la pratique, des murs, de l'action,
du comportement; ici, on n'a pas le temps de chercher la
certitude absolue; on accepte l'incertain, on décide
de le tenir pour vrai; on se plie à l'attitude commune
|
c1)
C'est le "doute hyperbolique".
Dans
la vie quotidienne, le doute est simplement une incertitude passagère
que l'on dissipe en choisissant l'opinion la plus probable. Les
autres sont souvent questionnés pour dissiper ces doutes.
En revanche, le "doute hyperbolique" est une expérience
intellectuelle qui consiste à accroître constamment
le doute en exigeant une certitude absolue et qui ne soit jamais
fondée sur l'accord avec les autres.
NB
: peut-on douter de tout? Dans le domaine de la connaissance, oui,
mais pas dans le domaine de la pratique.
Ce
doute hyperbolique prend trois formes :
c2)
Le doute quant aux données sensibles
Dans
la vie pratique, les illusions des sens ne conduisent pas à
mettre en doute la probabilité que les choses sont bien comme
nous les percevons. Mais, dans le domaine de la théorie,
on va pouvoir mettre en question le rapport entre les données
des sens et les objets, et même, entre les données
des sens et l'existence des objets. En effet, la sensibilité
produit des images dont je ne puis être sûr qu'elles
correspondent à quelque chose.
NB
: Le caractère artificiel de ce doute est bien indiqué
par l'expression "je voulus supposer".
Peut-être
résumer un peu plus en détail ce qui se passe dans
les Méditations avec le malin génie.
c3)
Le doute peut aussi porter sur le raisonnement
Descartes
montre en effet que si on s'est trompé une fois en raisonnant,
alors, on peut penser qu'on se trompe toujours.
Dans
la vie pratique, la possibilité de mal raisonner conduit
simplement à faire plus attention et à n'accorder
qu'une probabilité à nos raisonnements.
Dans
la démarche suivie par Descartes, la possibilité de
l'erreur conduit à un doute absolu sur la validité
de nos raisonnements.
c4)
La distinction rêve et veille
Dans
la mesure où les images des rêves ne s'indiquent pas
d'elles-mêmes comme "images de rêves", la
différence entre la veille et le rêve devient impossible
à déterminer. Donc, il n'y a peut-être que du
rêve, ie, que des illusions.
NB
: A nouveau, Descartes précise qu'il y a bien une feinte
("je me résolus de feindre que").
2)
Je pense donc je suis
Mais
le doute doit bien s'arrêter quelque part, car si toutes mes
pensées ne sont que des illusions, il y a nécessairement
un sujet de l'illusion, quelque chose qui est illusionné.
Argument
:
(1)
l'illusion est une pensée
(2)
il y a donc quelque chose qui pense
(3)
il y a donc une chose pensante
Le
doute débouche donc sur une certitude absolue, puisque plus
je doute, plus je suis certain qu'il y a quelque chose qui doute,
et donc que je suis une chose pensante.
La
fin du premier alinéa est-elle un raisonnement de la forme
:
(1)
tout ce qui pense est
(2)
or je pense
(3)
donc je suis
On
peut répondre :
D'abord,
que si c'était un raisonnement de ce type, ce serait une
pétition de principe, puisque l'on tiendrait pour acquis
"tout ce qui pense est", et que l'on supposerait résolu
par cet acquis le problème que l'on pose.
D'autre
part, si l'argument du cogito était un raisonnement, puisque
l'on doute de tous les raisonnements, il n'y aurait aucune raison
de ne pas douter de celui-là en particulier.
Par
conséquent, il ne peut pas s'agir pour Descartes de démontrer
l' existence de la conscience, mais d'en avoir et d'en affirmer
l'évidence intuitive. Si seul le cogito échappe au
doute, c'est parce qu'il n'est pas une vérité d'ordre
logique.
| Descartes,
Réponse aux 2ndes objections, in Méditations
métaphysiques :
"Lorsque
quelqu'un dit : "je pense, donc je suis", ou "j'existe",
il ne conclut pas son existence de sa pensée comme
par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose
connue de soi, il la voit par une simple inspection de l'esprit".
|
Toutefois,
il reste peut-être trois difficultés :
a)
Descartes dit : "je pense". Mais "je pense"
n'entraîne pas "je suis", mais "il y a quelque
chose qui pense", ou même "ça pense".
Descartes se défendrait toutefois en disant que l'on revient
à un raisonnement alors qu'il s'agit d'une intuition.
b)
Descartes, même s'il considère que le cogito est une
intuition, en parle souvent comme s'il s'agissait d'une démonstration.
c)
Il y a peut-être quelque chose dont Descartes ne doute pas
dans son doute hyperbolique : c'est du sens des mots dans lesquels
s'effectue le doute. C'est une objection que lui a faite Gassendi.
Mais
on trouve toutefois un petit texte de Descartes qui semble montrer
que Descartes était conscient de la difficulté selon
laquelle l'argument du cogito présuppose le vocabulaire qu'il
emploie, et donc, l'apprentissage dans une communauté linguistique
de ce vocabulaire :
| Descartes,
Principes de la philosophie, I, 10 :
"Lorsque
j'ai dit que cette proposition " je pense donc je suis"
est la première et la plus certaine à celui
qui conduit ses pensées par ordre, je n'ai pas pour
cela nié qu'il me fallût savoir auparavant
ce que c'est que pensée, certitude, existence, et
que pour penser il faut être, et autres choses semblables;
mais, à cause que ce sont là des notions si
simples, que d'elles-mêmes elles ne nous font avoir
la connaissance d'aucune chose qui existe, je n'ai pas jugé
qu'elles dussent être prises en compte". |
Deuxième
alinéa : "que suis-je?"
| Descartes,
Discours de la méthode, IV, deuxième
alinéa
"Puis,
examinant avec attention ce que j'étais, et voyant
que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il
n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je fusse;
mais que je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n'étais
point; et qu'au contraire, de cela même que je pensais
à douter de la vérité des autres choses,
il suivait très évidemment et très
certainement que j'étais; au lieu que, si j'eusse
seulement cessé de penser, encore que tout le reste
de ce que j'avais jamais imaginé eût été
vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été
: je connus de là que j'étais une substance
dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et
qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend
d'aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, ie,
l'âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement
distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée
à connaître que lui, et qu'encore qu'elle ne
fût point, elle ne laisserait pas d'être tout
ce qu'elle est". |
Le
premier alinéa répondait à la question ""suis-je?";
le deuxième répond à la question "que
suis-je?".
Deux
thèses importantes sont ici soutenues :
1)
Je suis ce sans quoi je n'aurais pas d'être; donc, je ne suis
pas autre chose qu'une conscience de penser, conscience distincte
du corps dont je puis toujours feindre de douter. C'est le dualisme
cartésien.
2)
L'âme est plus facile à connaître que le corps,
puisque je ne puis douter ni qu'elle est (puisque c'est moi) ni
de ce qu'elle est (pure pensée).
B-
Descartes érige donc la conscience, comme fondement de toute
certitude. Elle est ce quil y a de plus certain au monde.
1)
Limmunité spéciale des actes de conscience
a)
La conscience est donc chez Descartes douée d'une certitude
spéciale, que rien ne peut atteindre.
Exemples
de jugements absolument certains :
(1)
je doute que le monde physique existe
(2)
je crois que j'existe
(3)
je veux en savoir plus
(4)
j'imagine une licorne
(5)
il me semble voir/ entendre/ sentir un cheval
(6)
je juge que x existe
Ces
énoncés ont tous en commun d'être au sujet de
nos pensées : ils décrivent seulement nos états
d'esprit présents, et ne font aucune affirmation concernant
ce qui existe indépendamment de notre pensée.
Ainsi,
tout comme l'énoncé "je suis en train de penser"
est une proposition certaine, toutes les croyances, assertions,
ou jugements au sujet de nos propres pensées, jouissent d'une
certitude spéciale qui les immunisent contre toutes les formes
de doute énoncées par Descartes.
Même,
et surtout, contre le plus extravagant de ces doutes, celui qui
porte sur l'existence du monde extérieur, et qui recourt
à la fiction du malin génie.
Ainsi,
alors que le malin génie est capable de nous fournir toutes
les sensations que nous recevrions des objets extérieurs,
même s'ils n'existent pas, ie, alors que les choses pourraient
très bien nous sembler être extérieures tout
en ne l'étant pas réellement, le malin génie
ne peut me faire croire à l'existence des choses intérieures,
ie, il ne peut me tromper concernant ce qui arrive dans mon esprit.
Exemple
: supposons que vous alliez chez un médecin parce que vous
avez mal à l'épaule gauche, et que le médecin
ne trouve rien. S'il vous demande si vous êtes bien sûr
d'avoir mal, vous serez spontanément indigné, car
cela suppose que vous mentez. Pourquoi? Parce que vous ne pouvezz
pas vous trompez quant à savoir si vous avez mal.
Cette
thèse cartésienne suppose, pour être valide,
le dualisme. En effet, le dualisme suppose que la conscience, ou
le domaine de l'esprit, est irréductible au monde extérieur,
domaine des choses physiques et matérielles, et peut même
exister sans lui.
Le
dualisme affirme donc la scission radicale entre deux domaines,
esprit et matière, âme et corps. On a d'un côté
le domaine du purement spirituel, étranger à l'espace,
indivisible : c'est l'intériorité pure. De l'autre,
ce qui est purement géométrique et mécanique,
le corps, fragment d'étendue, indéfiniment divisible;
domaine de l'extériorité. La pensée est entièrement
libre par rapport à la matière et inversement : les
processus matériels peuvent se produire indépendamment
de la pensée, et vice-versa. Possibilité d'un fonctionnement
complet de l'âme et/ou du corps, indépendamment l'un
de l'autre.
(1)
les esprits sont des choses réelles d'un genre fondamentalement
différent des choses matérielles
(2)
les propriétés mentales et états mentaux
sont des propriétés et états des choses immatérielles
C'est
bien la condition qui rend possible que, quand je pense mes propres
pensées, je ne peux jamais me tromper ou être trompé.
Sinon, si je dépendais du monde extérieur pour exister
et pour penser, alors, cela serait tout aussi faillible et douteux
que le reste (que le monde extérieur lui-même). Autrement
dit, la conscience est vraiment chez Descartes un monde à
part, une sorte de citadelle intérieure.
Conséquence
extrême de cette thèse : il peut donc y avoir des pensées
sans objet
2)
Conséquence : lidéalisme.
L'idéalisme
est une thèse philosophique qui affirme limpossibilité
de prouver le monde extérieur, et même, en conteste
lexistence.
C'est
Descartes qui est à l'origine de cette thèse. En effet,
depuis les Méditations de Descartes, les philosophes
ont semblé être de plus en plus certains de lexistence
dun monde intérieur propre à chaque esprit.
Le monde extérieur ne serait perçu et connu que par
lintermédiaire des idées qui peuplent ce monde
intérieur. Ce dont nous pouvons être sûr, cest
ce de ce monde intérieur didées, alors même
que ce rapport à un monde extérieur serait problématique.
Ainsi
naquit lidéalisme moderne, dont lévêque
écossais Berkeley en proposa une forme radicale à
la fin du 17e (in Principes de la connaissance humaine, 1710).
a)
Pour Berkeley, la matière n'existe pas : l'immatérialisme
Le
monde se réduit entièrement aux états de conscience,
et aux consciences ou intelligences. Autrement dit, pour Berkeley,
seul Dieu et les esprits individuels existent. La réalité
des choses, c'est d'être perçues, ou percevoir : il
n'y a rien au-delà. Les choses ne sont donc que des collections
de qualités sensibles.
Exemple
: une boule de neige n'est rien d'autre que ses propriétés,
ie, rondeur, dureté, blancheur, froidure.
Toutes
ces propriétés sont en fait des modifications de l'esprit,
parce que ces propriétés ne peuvent nullement exister
hors de l'esprit (enlevez ces sensations, nous dit Berkeley, vous
enlevez la boule de neige qui n'est donc pas du tout un être
distinct des sensations). Selon lui, seul un métaphysicien
pourrait croire qu'il y a quelque chose d'imperceptible et présent
en même temps que les propriétés perceptibles
(ce serait une boule de neige intangible)
D'abord,
objectons à Berkeley que je sens bien une table, et ce qui
le prouve, c'est que par exemple, si je la frappe, je ressens une
impression de résistance, et pire encore, si je la frappe
violemment, je ressens de la douleur. Dès lors, c'est qu'il
y a bien quelque chose au-delà de mes sensations! -Berkeley
nous répond alors, et on ne peut rien lui opposer, que l'impression
de résistance et la douleur sont justement des états
de conscience. Or, des états de conscience ne peuvent exister
que dans une conscience
Si
on lui objecte toutefois que les objets doivent bien exister quelque
part quand ils ne sont pas perçus, ni par moi ni par un esprit
quelconque, ie, qu'il faut bien que la boule de neige existe même
si personne n'existe (pour la percevoir), ou encore, qu'elle n'a
pas besoin de moi pour exister et avoir les qualités qu'elle
a, il rétorque qu'elle existe alors, soit dans d'autres esprits
que le mien, soit dans l'esprit de Dieu.
Il
répond encore qu'à supposer qu'il y ait un monde extérieur,
comment pourrions-nous savoir quoi que ce soit à son propos?
Et même, qu'il existe? Ainsi, nous percevons une boule de
neige : "boule de neige perçue"; comment savons-nous
qu'à celle-ci correspond une boule de neige extérieure
ou non perçue? Tout ce que nous connaissons, c'est ce que
nous percevons, ie, des propriétés qui existent seulement
dans notre esprit (une boule de neige qui existerait indépendamment
de notre esprit, n'aurait d'ailleurs pas de propriétés!).
Berkeley
y parvient en disant que l'image est faible, confuse, désordonnée;
ie, nous pouvons savoir que nous n'avons affaire qu'à des
images et non à la réalité quand il y a un
manque de liaison et d'unité de ce que nous percevons avec
les occupations et évènements antérieurs et
ultérieurs de notre vie. La perception réelle se reconnaît
donc, elle, grâce à la stabilité, l'ordre, la
cohérence.
d)
Mais comment se fait-il encore que ces perceptions nous apparaissent
comme des objets?
Réponse
de Berkeley : certaines perceptions nous apparaissent comme
étant constamment liées entre elles.
e)
Et comment se fait-il que plusieurs esprits voient la même
chose?
Réponse
de Berkeley : c'est Dieu qui nous envoie nos perceptions et qui
coordonne les perceptions des différents esprits, de façon
à ce qu'il y ait un monde commun à tous les esprits.
Par
conséquent, il y a bien, chez Berkeley, une source extérieure
de mes perceptions; seulement, cette source n'est pas le monde extérieur,
mais Dieu, esprit suprême.
f)
L'intérêt de cette thèse est d'éviter
le scepticisme, ainsi que le doute cartésien
Le
scepticisme stipule qu'on ne peut rien connaître concernant
le monde, et le doute cartésien, que peut-être, on
ne connaît pas les choses telles qu'elles sont réellement.
Or,
s'il n'y a pas de substance matérielle, alors, je ne peux
pas douter que mes idées me font connaître ce pour
quoi elles se donnent. Il n'y a rien au-delà de mes idées,
par conséquent, je connais directement les choses.
g)
Ne peut-on objecter à Berkeley qu'il a rétabli,
avec Dieu, un au-delà inconnaissable?
Ce
serait grave car c'est ce qu'il reproche aux matérialistes
ou externalistes (ceux qui "croient" à l'existence
du monde extérieur). Or, Berkeley a encore une réponse
: il dit que Dieu est un autre esprit, et que nous le connaissons
par analogie avec nous-mêmes. C'est donc, finalement, une
thèse moins surchargée ontologiquement que l'externalisme/matérialisme,
puisque ce dernier suppose l'existence de quelque chose qui n'a
aucune relation avec ce dont nous pouvons faire l'expérience
(un "je ne sais quoi" sans aucune propriété).
C'est donc l'externalisme, pas l'immatérialisme, qui entraîne
l'existence d'entités presque fantastiques -entités
dont justement on se débarrasse grâce au postulat d'un
Dieu immatériel.
C- Ce qui est encore plus important, cest que Descartes
fait de la conscience un objet, un "moi" spécial,
auquel on peut avoir accès
1)
Rappel
Chez
Descartes, l'analyse de la notion de conscience est liée
à une tentative pour fonder la conscience sur l'acte même
de la pensée et sur l'être de Dieu. Il ne s'agit évidemment
pas de psychologie, mais de métaphysique.
En
revanche, la notion de sujet, de subjectivité, va apparaître
à partir de Descartes. On ne retiendra plus le caractère
métaphysique de son analyse, mais seulement l'idée
d'une intériorité de la conscience. Cette idée
va même passer dans le sens commun. Chaque individu va être
considéré comme un "moi" isolé de
tout autre, une sorte de citadelle qui devrait trouver les moyens
de l'expression de son intériorité sans qu'elle puisse
jamais parfaitement s'extérioriser. On trouve ainsi, dans
le langage courant, des expressions comme :"mais qu'as-tu dans
la tête?"; "on ne sait pas ce que pensent les gens".
La
psychologie semble être l'investigation du contenu de conscience
intime des êtres ; en ceci, son présupposé est
d'origine cartésienne, puisque c'est celui selon lequel dans
notre "moi" se dérouleraient des processus auxquels
seuls nous aurions accès, et qui donneraient sens à
ce que nous faisons et à ce que nous disons. La conséquence
de ce présupposé est que chaque conscience est une
réalité psychique coupée des autres et que
ce que pense un individu lui est absolument propre.
2)
La substance pensante ou la conscience réifiée
La
conscience est chez Descartes une entité à part; il
convient maintenant de revenir un peu sur le fait que cette conscience
est une entité, une chose, et non une simple capacité
de nos esprits. Descartes exprime cette thèse en disant que
la conscience est une "substance pensante".
a1)
D'abord, qu'est-ce qu'une substance?
C'est
une chose au sens philosophique : c'est ce qui fait qu'une chose
reste une et la même à travers divers changements (Descartes
en donne un exemple dans l'épisode du morceau de cire : il
y a quelque chose qui subsiste dans tous les changements d'un corps
quelconque). La substance, c'est ce qui sert à relier les
qualités, qui est au-delà d'elles.
Exemple
: Socrate est chauve, il est assis, il marche, etc. : la substance,
c'est le substrat qui reçoit ces qualités, qui fait
que Socrate, malgré tous les changements qui lui arrivent,
reste toujours le même (cf. sub, au-dessous, et stare, rester)
a2)
Ensuite, qu'est-ce qu'une substance pensante?
Dire
que le Je pensant est une substance pensante, c'est donc dire que
les états mentaux, qui lui appartiennent, sont ce qui arrive
à cette substance; et que au-delà, il y a quelque
chose, un moi, ou l'âme, qui sert à les relier, qui
les retient, qui en est l'origine, etc.
Etant
donné le dualisme, la conscience ou la substance pensante
est une chose immatérielle, et nous avons donc la chose mystérieuse
dont nous parlions dans l'introduction.
b)
La prise de conscience de soi est donc une connaissance de notre
moi profond (ou : la connaissance introspective)
Appliquons
le principe de la certitude absolue des actes ou contenus de conscience
: on obtient alors la thèse selon laquelle on pourrait avoir,
par la conscience, accès à ce moi intérieur
caché au fond de nous, que les autres ne verraient pas.
c)
Problème : Descartes sent-il vraiment, comme une présence
immédiate, la présence de ce moi?
Regardons-bien
ce que dit Descartes : il passe du "je pense" à
"je suis une substance pensante" : or, si dans la première
proposition nous nous situons sur un plan psychologique (nous avons
affaire à la conscience que j'ai de moi-même au moment
où je pense), nous avons affaire, dans la seconde proposition,
à un moi "ontologique" (métaphysique), qu'aucune
expérience psychologique ne saurait justifier. En fait, la
"déduction" cartésienne, le passage du je
pense que je suis, au je suis pensant, et au "je suis une substance
pensante", ne se justifie que si Descartes fait un raisonnement
: a) il part de la notion de substance comme présupposé
(ie : toute propriété nécessite pour exister
une substance dans laquelle elle inhère); b) et de son dualisme
: les propriétés matérielles inhèrent
dans une substance matérielle, et les propriétés
mentales inhèrent, de même, dans une substance mentale,
immatérielle.
Ce
raisonnement est le suivant :
(1)
une chose est composée de ses propriétés, plus
une substance sous-jacente à laquelle elles appartiennent
(2)
s'il y a une propriété alors il doit y avoir une substance
à laquelle elle appartient
(3)
une pensée est une propriété
(4)
s'il y a une pensée, alors, il y a une substance à
laquelle elle appartient : Je, Ego, Moi
Problème
C'est
que, évidemment, Descartes est censé ne rien présupposer
acquis, et s'opposer notamment à la tradition scolastique,
issue d'Aristote : or, la notion de substance, d'attributs, etc.,
est directement issue de son bagage intellectuel. Descartes échoue
donc à douter de tout (il pense à travers la tradition
dans laquelle il a été habitué de penser, si
bien qu'il ne voit pas que la notion de substance ne va pas de soi,
que c'est une croyance ou du moins une position philosophique).
Nous
sommes donc finalement en présence d'un problème typiquement
métaphysique : le moi n'est plus un fait (psychologique,
doué d'une évidence supérieure au monde des
corps) mais un terme érigé en absolu. Ou bien le "je"
est le "je" du je pense, ou bien il est le "je"
du "je suis"; mais alors, il n'est plus le "je"
engagé dans le "je pense".
3)
Texte de Geach, Mental acts
Geach,
philosophe analytique contemporain, exerce ici une critique acerbe
de l'introspection cartésienne, qui suppose, on vient de
le voir, l'existence d'un moi profond caché au plus profond
de nous, auquel nous aurions accès par une expérience
spécifique et dotée d'un pouvoir spécial :
l'introspection. Ie, la conscience, entité propre à
l'homme, a le pouvoir de revenir sur elle-même, de rentrer
en elle-même, pour se connaître.
Geach
exprime cette conception comme suit.
Chez
Descartes, "je", "moi", réfère,
non pas à lhomme que les autres peuvent voir, ou connaître,
mais à quelque chose de distinct et qui ne peut être
connu que par une expérience très particulière,
que lon appelle "introspection". La conscience-moi
de Descartes, ce nest pas lindividu que nous connaissons,
qui a une fonction sociale, etc., mais une réalité
qui ne peut être connue quà travers une connaissance
particulière, qui consiste à entrer en soi-même.
Pour
montrer cela, lauteur se demande si le "je" dont
il est question correspond au "je" que jutilise
dans la langue ordinaire, pour attirer lattention sur moi
quand je parle. Il répond que chez Descartes, il ne peut
plus avoir cette fonction. Cest donc que le Moi na rien
à voir avec le "je" ou le "moi" habituel.
Si on rentre dans largument cartésien, le "je"
est une substance pensante, et sa pensée, une perception.
Ce qui revient à traiter les perceptions, sensations, émotions,
comme des entités qui arrivent dans une substance pensante.
Conséquence : il peut alors y avoir perception, sans objet
perçu.
| Geach,
Mental acts, Chapitre 26, L'erreur du cogito ergo
sum, §1
Il
vaut la peine de montrer ce qui est vraiment faux dans le
"cogito ergo sum" cartésien. Beaucoup de
gens qui ne font pas de philosophie pensent que des usages
de "je" comme dans "Je sens que j'ai faim
et je me rappelle ce que je pensais hier" peuvent nous
permettre de comprendre directement une question comme "serai-je
encore conscient après la destruction de mon corps?".
L'idée est que l'introspection peut donner au mot
"je" un sens spécial que chacun d'entre
nous est à même d'apprendre par lui-même.
"Je", pris en ce sens, ne signifierait pas l'homme
P.T.G., quand P.T.G. l'utilise, car personne ne souhaiterait
savoir si l'homme P.T.G. sera encore là après
la destruction de son corps. Ce qu'on suppose est que P.T.G.
peut utiliser "je" pour exprimer une connaissance
de quelque chose de sitinct de l'homme P.T.G., ce dernier
étant nettement distingué de celui qui regarde
en lui-même. |
Ce
qui nous reste de largumentation cartésienne cest
lidée quil y a deux Peter Geach; il y a le Peter
Geach regardant en lui-même (P.T.G (2)), et l'autre (P.T.G
(1)); P.T.G (2) nhabite nulle part, ne mourra pas, etc. Cest
ce P.T.G (2) qui peut seul y avoir accès, en regardant en
lui-même.
| Ib.,
§2 et 3
§2
Commençons par nous rappeler à nous-mêmes
comment "je" est utilisé avec des verbes
psychologiques dans la vie ordinaire. Si P.T.G. dit "je
vois une araignée" ou "je me sens malade",
les gens penseront ordinairement que le locuteur qui dit
cela, P.T.G., voit une araignée ou se sent malade.
Le mot "je", dit par P.T.G., sert à attirer
l'attention des gens sur P.T.G.; si savoir qui parle n'est
pas immédiatement clair, la question "Qui dit
cela?" ou "Qui est je?" est vraiment une
question. Considérons maintenant Descartes dans son
poêle remâchant des idées et disant :
"j'ai les idées horriblement embrouillées
-mais qui est ce "je" qui a les idées embrouillées?".
Si "j'ai les idées embrouillées"
est un soliloque, "je" ne sert certainement pas
à diriger l'attention de Descartes sur Descartes,
ou à montrer que c'est Descartes, et personne d'autre,
qui a les idées embrouillées. Cependant, il
ne s'agit pas d'affirmer que puisque "je" ne réfère
pas à l'homme René Descartes, il réfère
à autre chose, plus intangible. C'est plutôt
le mot "je" qui dans ce contexte est inutile,
superflu; il est seulement utilisé parce que Descartes
est habitué à l'usage de "je" (ou
de "moi") pour exprimer ses pensées et
ses sentiments à d'autres gens. Dans un soliloque,
il aurait tout aussi bien pu s'exprimer sans utiliser du
tout le pronom de la première personne; il aurait
pu dire : "C'est vraiment terriblement embrouillé!",
avec "Ceci" référant à ses
méditations précédentes.
§3
De plus, qu'est-ce qui comptera comme une réponse
acceptable à la question "Quel est ce "je"?"
ou "Qui suis-je alors?"? Ces questions auraient
pu avoir un sens clair et net dans certaines circonstances
-par exemple, si Descartes avait perdu la mémoire
et voulait savoir qui il était ("Qui suis-je?"
"Vous êtes René Descartes"), ou s'il
savait que quelqu'un avait dit "J'ai les idées
embrouillées", mais pas que c'était lui
("Qui est ce "je" qui a dit qu'il avait les
idées embrouillées? "C'était vous").
Les états d'esprit qui donneraient un sens à
ces questions sont étranges et peu communs, mais
ils peuvent exister. Cependant des circonstances aussi rares
n'étaient pas supposées dans la véritable
méditation de Descartes; dans les conditions véritables,
c'est simplement que les questions "Qui suis-je?",
"Qui est ce "je"?", sont privées
de tou usage ordinaire et aucn nouvel usage n'a pourtant
été spécifié. |
Quand
jutilise "je" avec des gens, et que je me parle
à moi-même, ce nest pas la même chose.
Dans 1) le je sert à attirer lattention sur moi; par
contre, on na pas besoin de sindiquer à nous-mêmes
que cest nous qui parlons. Donc : ce je doit servir à
attirer lattention sur quelque chose dautre que celui
qui parle, en quelque sorte, sur une autre réalité.
Cest bien ce que, après Descartes, on est tenté
de faire. Descartes fait dailleurs comme si cétait
quelque chose de mystérieux dans la vie ordinaire. Comme
référence au "je", on est censé saisir
son âme.
Descartes
utilise donc les mots dans un sens supra-physique : il donne au
terme "je" une tout autre signification que celle quil
a dhabitude, quand il désigne celui qui parle, mais,
en faisant comme si le problème se posait réellement
de savoir ce que désigne "je" quand il est employé
dans un soliloque méditatif, et pas dans une conversation.
Cest
cet usage douteux du mot "je" qui a produit toute une
philosophie de la conscience, ce quon appelle la "découverte
de la subjectivité comme auto-fondationnelle".
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