Note : avant de lire ce texte, il convient de préciser
son contexte: ce texte se situe à l’intérieur de
l'épisode du morceau de cire, qui lui-même se situe
dans la deuxième méditation, ayant pour but de montrer
que "l'esprit est plus aisé à connaître que
le corps" (et qu'il est une chose pensante).
Dans cet épisode, Descartes compare sa nouvelle conception
du moi (qui ne peut être perçu ni par les sens, ni
par l'imagination) à la conception d'un objet physique
ordinaire, un morceau de cire, et se demande ce qu'est un objet
physique, et en l'occurrence, ce qu'est ce morceau de cire, quelle
est ma conception claire et distincte de la cire.
Pour y répondre, il va procéder à une élimination
de toutes les propriétés observables de ce morceau
de cire. Sont-elles essentielles à la cire? Non, puisque,
une fois enlevées, la même cire demeure. D'où
: ce ne sont pas les propriétés sensibles qui définissent
la chose, elles ne constituent pas notre conception de la cire.
Et surtout : elles nous viennent, non des sens, ou de l'imagination,
mais de la raison, de mon esprit. Des sens : car par définition,
ces propriétés sensibles varient au cours de l'expérience
; de l'imagination : car c'est une faculté sensible. C'est
par l'entendement que j'appréhende la cire, car c'est aucune
figure sensible ou imaginable ne suffit à en caractériser
l'identité permanente.
Ce que je connais de la cire, c'est donc une portion d'étendue.
Pour connaître les corps, je peux me servir de ma pure réflexion,
sans me servir de mes organes sensoriels.
Je croyais donc "voir" la cire, en réalité je la
concevais, puisque mon esprit visait au-delà de la multiplicité
changeante des qualités sensibles une certaine portion
d'étendue qui ne se livre qu'à l'inspection de l'esprit.
Notre conception de la cire est abstraite, c'est juste une conception
de quelque chose qui peut prendre des formes et tailles variées,
tout comme l'esprit est quelque chose qui peut avoir des pensées
variées.
D'où : ce à quoi me renvoient les corps physiques,
c'est à mon esprit, à moi-même comme sujet
pensant et connaissant; c'est lui qui connaît les choses,
et qui fait qu'un amas de sensations devient un objet physique.
b)
Lecture du texte : Descartes, Les Méditations Métaphysiques,
Seconde méditation, §14, éd. Bordas,1987
|
[14]
Cependant je ne me saurais trop étonner, quand je
considère combien mon esprit a de faiblesse, et de
pente qui le porte insensiblement dans l'erreur. Car encore
que sans parler je considère tout cela en moi-même,
les paroles toutefois m'arrêtent, et je suis presque
trompé par les termes du langage ordinaire car nous
disons que nous voyons la même cire, Si on nous la
présente, et non pas que nous jugeons que c'est la
même, de ce qu'elle a même couleur et même
figure : d'où je voudrais presque conclure que l'on
connaît la cire par la vision des yeux, et non par
la seule inspection de l'esprit, Si par hasard je ne regardais
d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue,
à la vue desquels je ne manque pas de dire que je
vois des hommes, tout de même que je dis que je vois
de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre,
sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir
des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que
par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes
; et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger
qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir
de mes yeux. |
Que veut dire Descartes?
a1)
portée directe du texte
Je "vois" des chapeaux, je "juge" que ce sont des hommes, pour
parler précisément. Il y a un doute qui porte sur
le fait que dans ce corps, il existe réellement une (autre)
conscience. Et que ce que je vois, manifeste une attitude ou une
vie intérieure quelconque. Rien ne me dit au premier abord
que ce n'est pas une machine, un robot : cela, ce ne sont pas
mes données brutes qui me le disent, mais c'est ma raison.
a2)
portée plus générale, interprétation
possible de ce texte en rapport avec sa philosophie de la conscience
(qui appréhende, répétons-le, l'homme comme
subjectivité fondatrice, qui connaît l'être
de l'intérieur ou à partir de soi)
(1) Connaître autrui, le comprendre, savoir qu'il existe,
c'est, en toute logique, pouvoir être sa conscience même,
aller directement voir ce qui se passe dans sa "tête", se
mettre à sa place, et voir les choses de son point de vue
à lui.
(2) Dira-t-on alors qu'on est condamné
à ne rien savoir d'autrui, à être sans cesse
trompé par les apparences? En effet, on ne dispose au bout
du compte que de ce qu'il est extérieurement (corps, attitudes,
actions), et on n'a jamais accès à la vie intérieure
qui se cache sous ces manifestations. Et, plus dramatique, peut-être
que ce lien corps-conscience n'est pas réel, ne renvoie
à rien.
(3) En fait, la seule possibilité de connaître
autrui (à la fois qu'il existe et ce qu'il est), dans ce
cadre, dans cette logique, c'est le raisonnement par analogie.
Nous avons déjà vu qu'il y avait raisonnement.
Mais ici ce raisonnement est dit analogique. Il repose sur ce
que je connais de mon corps, et sur ses relations avec ma conscience;
ainsi que sur la ressemblance de ce corps avec le corps de l'autre
(car je constate/juge qu'autrui a le même corps que moi)
(1) je vis une relation entre mon corps et ma conscience
(2) il y a une ressemblance entre mon corps et celui d'autrui
(3) d'où : je conclus à la présence
d'une conscience "dans" cet autre corps, et à une relation
identique à celle que je vis entre mon corps et ma conscience
Bref : ce que je vois de lui me permettra d'en inférer
ce qu'il ressent, pense, etc., et ce, par analogie avec moi-même ;
et surtout, cela me permet d’inférer que cet autre que
j’appréhende immédiatement par son corps, a, comme
moi, une vie intérieure, une conscience ; mais cela,
je ne le sais que médiatement, par un raisonnement.
Ainsi, quand je vois autrui, " quelqu'un "
qui marche dans la rue, j'infère, i.e., je juge, que sous
ce corps, il y a une autre conscience, une vie intérieure,
comme la mienne; et je crois qu'il n'est pas un robot.
Mais si on veut sortir du contexte et lire ce texte en pensant
à la conception cartésienne de l'homme comme subjectivité
fondante et comme conscience, et se demander si à partir
de là on peut connaître autrui, alors on peut dire
que je ne connais d'autrui que ce qu'il est extérieurement,
i.e., son corps, ses attitudes, etc. I.e. : que tout ce dont je
dispose, quand autrui est face à moi, c'est de son extériorité;
je ne connais d'autrui que ce qu'il est extérieurement,
i.e., son corps, ses attitudes, etc.
Or moi, ce qui m'intéresse, c'est de connaître ce
qui se cache derrière, ie, la vie intérieure qui
se cache derrière ces manifestations. Ce qui suppose de
se mettre à sa place, être interchangeable avec lui,
être sa conscience même.
Problème premier (mais, propre à Descartes) : ce
n'est pas là connaître autrui, car le monde extérieur
est douteux : qui me prouve alors que ce que je vois de lui manifeste
bien telle attitude intérieure? Et même, nous dit
Descartes, que dans ce corps, il y a bien une autre conscience,
puisque je ne peux me mettre à la place de cette intériorité?
Second problème : si nous sommes des intériorités
cachées sous des extériorités, alors, seule
une inférence analogique peut rendre compte de la connaissance
d’autrui.
I.e. : c'est par analogie avec moi-même que je vais
pouvoir connaître autrui.
Plus précisément, c'est une connaissance fondée
sur ce qui, de lui, peut m’apparaître, à savoir,
son corps :
en vertu de a) la relation vécue entre mon corps et
ma conscience, et
b) de la ressemblance objective entre mon corps et celui
d’autrui,
on conclura à la présence d’une conscience "dans"
cet autre corps. Puisque mon corps est "associé"
à une conscience, tout corps qui lui ressemble sera corps
d’une autre conscience.
3)
Le problème est que soutenir que je connais autrui médiatement
et "par analogie" avec moi-même, revient à dire que
je ne connais pas autrui.
Problème : on peut douter que je connaisse vraiment autrui.
Dès lors que l’affirmation d’autrui repose sur un raisonnement,
fondé sur une ressemblance entre ce que je vois de lui
et moi-même, ne revient-elle pas à une projection
de ma conscience en lui, et non à la découverte
d’une autre existence? Cette connaissance par analogie me permettrait
en fait seulement d'inférer la présence de ma conscience
en l'autre, mais nullement celle d'une autre conscience.
Bref : on ne peut par définition rien savoir de l’esprit
d’autrui (car nous n'avons aucun moyen d’observer directement
des expériences à l’exception des nôtres)
Exemple : texte Merleau-Ponty, Phénoménologie
de la perception, p.409 : Comment sais-je que Paul est triste?
Et en colère?
| MERLEAU-PONTY
Je
perçois autrui comme comportement; par exemple
je perçois le deuil ou la colère d'autrui
dans sa conduite, sur son visage et sur ses mains, sans
aucun emprunt à une expérience "interne"
de la souffrance ou de la colère et parce que deuil
et colère sont des variations de l'être au
monde, indivises entre le corps et la conscience, et qui
se posent aussi bien sur la conduite d'autrui, visible
dans son corps phénoménal, que sur ma propre
conduite telle qu'elle s'offre à moi. Mais enfin
le comportement d'autrui et même les paroles d'autrui
ne sont pas autrui. Le deuil d'autrui et sa colère
n'ont jamais exactement le même sens pour lui et
pour moi. Pour lui, ce sont des situations vécues,
pour moi ce sont des situations apprésentées.
Ou si je peux, par un mouvement d'amitié, participer
à ce deuil et à cette colère, ils
restent le deuil et la colère de mon ami Paul:
Paul souffre parce qu'il a perdu sa femme ou il est en
colère parce qu'on lui a volé sa montre,
je souffre parce que Paul a de la peine, je suis en colère
parce qu'il est en colère, les situations ne sont
pas superposables. Et si enfin nous faisons quelque projet
en commun, ce projet commun n'est pas un seul projet,
et il ne s'offre pas sous les mêmes aspects pour
moi et pour Paul, nous n'y tenons pas autant l'un que
l'autre, ni en tout cas de la même façon,
du seul fait que Paul est Paul et que je suis moi. Nos
consciences ont beau, à travers nos situations
propres, construire une situation commune dans laquelle
elles communiquent, c'est du fond de sa subjectivité
que chacun projette ce monde "unique".
M.
Merleau-Ponty, La Phénoménologie
de la perception (1945), Éd. Gallimard, p.
409. |
Comme nous sommes des consciences "incarnées", nous ne
pouvons avoir accès à une autre conscience que par
l'intermédiaire de son corps - censé évidemment
manifester cette conscience tapie à l'intérieur
du corps. Extérieurement, nous constatons : des pleurs,
des gestes brusques. On va en inférer que ça renvoie
à une expérience interne, à une vie intérieure
: celle de la souffrance, la colère.
Problème : autrui se réduit-il à son comportement?
N'est-il que cela? I.e. : m'est-il donné entièrement
dans son "dehors"?
Réponse : non, car la colère et la tristesse d'autrui
ne peuvent par définition jamais avoir le même sens
pour lui que pour moi. Il les vit, moi, je les perçois.
Certes, je peux participer à sa souffrance ou sa colère;
mais, je souffre parce qu'il souffre, je suis en colère
parce qu'il est en colère; alors que lui, il souffre parce
qu'il a perdu sa mère; il est en colère parce que
je lui ai menti, etc.
Bref : les situations ne sont pas superposables, elles ne peuvent
s'offrir à nous sous le même aspect, et cela, "du
seul fait que ma femme est ma femme et que je suis moi".
Autre exemple : comment savez-vous, lorsque vous et un ami
mangez de la glace au chocolat, qu’elle a le même goût
pour lui et pour vous?
(1) Vous pouvez essayer de goûter sa glace : mais,
si elle a la même saveur que la vôtre, cela signifie
seulement qu’elle a la même saveur pour vous : vous n’aurez
pas fait l’expérience de la saveur qu’elle a pour lui.
Vous n’avez aucun moyen de comparer directement ces expériences
de saveur.
(2) Vous pouvez répondre que vous êtes tous
les deux des êtres humains, et que vous avez la capacité
de discerner des parfums de glace (exemple : vous pouvez distinguer
la vanille et le chocolat les yeux fermés); et que donc,
il est vraisemblable que vos expériences de parfum sont
similaires.
Mais comment le savez-vous? Le seul cas dans lequel il vous
a jamais été donné d’observer une relation
entre un type de glace et un parfum, c’est le vôtre : par
conséquent, quelles raisons avez-vous de penser que des
corrélations similaires valent aussi pour d’autres êtres
humains? N’est-il pas aussi compatible avec tout ce qui vous paraît
évident que, pour lui, le chocolat a le goût que
la vanille a pour vous et réciproquement? Bref : tout ce
qu’on peut observer, c’est la corrélation dans notre propre
cas.
(3) Vous pourrez encore répondre que, après
tout, chacun est différent physiquement de tous les autres,
et que, ainsi, il peut y avoir de très légères
différences entre l’expérience de saveur d’un même
type de glace pour deux personnes différentes; mais que
par contre, si elles étaient radicales, on s’en rendrait
compte : par exemple : si la glace au chocolat avait pour mon
ami le goût que le citron a pour moi, je m’en rendrais compte,
car sa bouche grimacerait quand il en mangerait.
Mais on répondrait encore que cette hypothèse
porte sur une corrélation entre une expérience interne
et une certaine sorte de réaction observable. Or, ce lien,
comment savez-vous qu’il est le même que chez d’autres personnes?
Et, après tout, comment savez-vous que, quand il met quelque
chose dans sa bouche, il ait la moindre expérience de ce
qu’on appelle une saveur? (Ce qu’on en sait ne peut nous permettre
de dire qu’il ne s’agit pas de ce qu’on appelle un son).
Cet exemple montre bien qu’on n’a aucun moyen de savoir que
les êtres autour de nous ne sont pas des robots dépourvus
d’esprit. On ne peut aller voir ce qui se passe dans leur esprit;
et tout comportement physique peut très bien n’avoir que
des causes physiques. Peut-être nos parents, nos voisins,
notre chat, notre chien, n’ont aucune expérience intérieure
d’aucune sorte; on ne le saura jamais.
On ne peut même pas essayer de tenir compte de ce qu’ils
disent, en voulant prouver par là qu’il existe un lien
entre le comportement extérieur et l’expérience
intérieure : c’est justement ce qu’on ne sait pas...
On est certes convaincu que dans ce corps, il y a un esprit,
derrière ces yeux, une vue, derrière ces oreilles,
une ouïe, etc. Mais c’est là de l’instinct,
pas une connaissance.
Enjeu : Si l’argument analogique était valide, était
le mode sur lequel nous connaissons autrui, on voit quelle conséquence
cela entraînerait sur notre conception d’autrui : il s’ensuivrait
en effet qu’on ne peut attribuer à l’autre que ce qui vaut
de nous-mêmes, qu’on projette sur l’autre conscience, ce
que l’on expérimente au fond de nous; or, cela revient
à faire de l’autre un autre moi-même, et non ce qu’il
est en tant qu’autre, dans sa différence, son altérité
4) Objections
: est-ce la seule manière que nous avons de connaître
autrui?
a)
La spontanéité de la compréhension d’autrui
chez l’enfant.
Comme l’ont montré nombre de psychologues, l’enfant
entretient originellement une relation avec les autres, et en
particulier avec la mère. Il comprend immédiatement
les expressions humaines, et cette compréhension précède
et fonde, par l’intermédiaire du langage, son rapport à
une nature objective.
Or : l’hypothèse d’un raisonnement analogique paraît
bien peu compatible avec la spontanéité de la compréhension
d’autrui : l’enfant est tout simplement incapable d’effectuer
une telle inférence.
On pourrait être tenté de répondre qu’il
peut se tromper sur la signification des expressions propres;
mais à cela on répondra qu’il est certain qu’il
perçoit des expressions humaines, et que l’usage du raisonnement
permettra seulement, dans la suite, d’approfondir la signification
de ces expressions
Et, de toute façon, outre l’aptitude à raisonner,
il manque encore la comparaison sur laquelle repose l’analogie
: l’enfant ne dispose pas immédiatement, en effet, d’une
image objective de son propre corps, et, quand bien même
il la posséderait, elle n’attesterait qu’une faible ressemblance
vis-à-vis du corps de l’adulte.
b)
Une corrélation objective possible entre mon corps et celui
d’autrui est impossible.
Nous venons de voir que l’hypothèse de l’inférence
requiert d’abord qu’une comparaison puisse être effectuée.
Or, si ma perception du corps de l’autre est essentiellement visuelle,
la perception de mon corps est très lacunaire sur le plan
de la vision : elle se caractérise par le fait que je ne
peux en faire le tour. J’ai de mon corps un sentiment tout intérieur,
tout à fait spécifique, que les psychologues appellent
" cénésthésie ".
Il faut donc d’abord comprendre comment une comparaison peut
s’établir entre un corps connu visuellement et un corps
vécu de manière interne : mon corps et celui d’autrui
se donnent selon des modalités tellement différentes,
qu’elles interdisent une corrélation objective.
c)
Le corps d’autrui ne se donne pas comme signe, à interpréter,
d’une autre conscience, mais immédiatement comme présence
d’autrui.
Bref : le raisonnement par analogie suppose finalement ce qu’il
prétend fonder, car on ne peut inférer une autre
conscience à partir d’un corps que si ce corps se donne
d’emblée comme corps d’autrui.
Critique/ transition :
Les consciences sont-elles si irréductiblement séparées,
à la fois au sens où :
(1) elles ne peuvent communiquer entre elles, sous quelque
forme que ce soit,
et au sens où (2) elles ne sont pas en relation les
unes aux autres
Ne seraient-elles pas au contraire irréductiblement
en relation les unes aux autres, au point que sans cette relation,
elles ne seraient rien individuellement et ne pourraient même
pas, au bout du compte, se connaître elles-mêmes?
Notre expérience ne serait-elle pas d’abord expérience
des autres? L’homme ne serait-il pas, plutôt qu’un être
replié sur soi, une pure conscience, un "être
pour autrui"?