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Avertissement
Ce cours peut être considéré
comme une annexe aux cours suivants : " Les théories
scientifiques sont-elles issues de lexpérience ? ",
" La révolution copernicienne " et " Quest-ce
que la philosophie ".
Il est avant tout une lecture de la préface
à la seconde édition de la Critique de la raison
pure (1781 pour la 1ère édition, 1787
pour la seconde). Mais pour cette lecture, je ferai appel à
dautres textes importants pour bien comprendre la théorie
de Kant ; il sagit essentiellement de lintroduction
(op. cit.), ainsi que la première partie des Prolégomènes
à toute métaphysique future qui voudra se présenter
comme science (1783). Les élèves de terminale
pourront se contenter de la première uvre, les élèves
de 2nd cycle devront lire les deux uvres lune
à la suite de lautre. Je vous conseille fortement de
lire ces textes avant de lire mon cours ; puis de lire alternativement
le cours et les textes ; mais pour que le cours soit plus facile
à suivre, je vous renvoie précisément aux passages
essentiels ; ainsi pourrez-vous, une fois avoir suivi ce cours,
lire de nouveau intégralement et " seuls "
les textes, et mieux les comprendre. Jajoute que, toujours
par souci de simplicité, je me référerai au
premier texte la seconde préface de la Critique
de la raison pure- par le signe (A) ; au second lintroduction
de la Critique de la raison pure- par le signe (B) ;
au troisième les Prolégomènes- par le
signe (C).
I-
la métaphysique est-elle une science ? (A)
Introduction :
le but général de Kant
Le projet de Kant est de savoir si la métaphysique
est une science ; pour ce faire, il faut dabord savoir
ce quest une science : il sagit de savoir si, " dans
le travail que lon fait sur des connaissances qui sont du
domaine propre de la raison, on suit ou non la voie sûre dune
science" ( §1). Ainsi Kant va-t-il étudier
successivement toutes les sciences existantes, pour voir si ce sont
vraiment des sciences, et déterminer ce qui fait quelles
sont des sciences. Alors, il pourra appliquer ce critère
à la métaphysique, et voir si elle est une véritable
science.
Si donc Kant sintéresse aux sciences,
et à ce qui fait quune science est une science, retenez
bien que ce nest pas de manière complètement
désintéressée : cest avant tout
pour critiquer les prétentions de la métaphysique
à se présenter comme science.
A-lexamen des
sciences
Mais avant daborder ce point, comme on la
dit, Kant se demande ce quest une science, en étudiant
successivement toutes les connaissances issues de la raison, et
qui se présentent comme des sciences. Il sagit de la
logique, des mathématiques, et de la physique. En dernière
position, viendra la métaphysique.
1)
La logique (§§ 2 et 3)
Dans les §§ 2 et 3, Kant commence son examen des
sciences par la logique : cest quelle apparaît
comme étant la plus certaine des sciences (cf. cours
logique et mathématiques, partie I). Elle est
la science la plus exacte et la plus sûre, car elle
est toujours vraie. Elle a en effet à voir avec la déduction,
avec les règles dune pensée valide. Par exemple :
"si a alors non a " est un énoncé logiquement
faux car il nobéit pas au principe de contradiction
selon lequel une chose ne peut en même temps être elle
même et son contraire.
Or, Kant va dire que ce qui fait la certitude de
la logique, fait aussi ses limites. En effet, si la logique
est une " science " si certaine, cest
parce quelle na pas dobjets. Ici, la raison na
affaire quà elle-même. La logique ne soccupe
que des règles dont la raison se sert pour penser. Si bien
que la logique nest pas une véritable science, elle
nest que " le vestibule des sciences ".
Elle servira à la condition minimale de la vérité,
qui est la non-contradiction, laccord avec soi-même.
La logique nétant certaine que parce
quelle est une connaissance purement formelle, vide de contenu,
où la raison ne sapplique quà elle-même,
elle est limitée, et nest donc pas le modèle
de la connaissance. Elle est dailleurs achevée, et
on na rien à en apprendre.
2)
Les mathématiques (§6)
Quen est-il des mathématiques ?
Elles aussi se présentent comme un savoir certain. Mais,
à la différence de la logique, elles ont un contenu.
Elles sont une connaissance exacte et certaine, certes, mais elles
ne sont pas purement formelles. Ici, la raison ne sapplique
pas seulement à elle-même.
Kant opère ici une certaine révolution
dans la caractérisation de la spécificité des
mathématiques. Jusqualors, elles étaient considérées
comme étant de nature logique (cf. (B) § 5). Kant va avoir
une conception intuitionniste des mathématiques : en
mathématiques, contrairement à la logique, tout nest
pas affaire seulement de forme, de concept, mais il faut toujours
une intuition.
| Kant (A) § 6
Le premier qui démontra le triangle
isocèle (quil sappelât Thalès
ou comme lon voudra) eut une révélation ;
car il trouva quil ne devait pas suivre pas à
pas ce quil voyait dans la figure, ni sattacher
au simple concept de cette figure comme si cela devait
lui en apprendre les propriétés, mais quil
lui fallait réaliser (ou construire) cette figure,
au moyen de ce quil y pensait et sy représentait
lui-même a priori par concepts (ie par construction),
et que, pour savoir sûrement quoi que ce soit a priori,
il ne devait attribuer aux choses que ce qui résulterait
nécessairement de ce que lui-même y avait mis,
conformément à son concept.
|
Kant nous dit dans ce texte que la raison mathématique
nest ni pure raison, ni pure sensibilité. Elle nest
pas pure raison, car on ny a pas affaire à de simples
concepts. Ainsi dit-il que pour démontrer les propriétés
de la figure, on ne peut se contenter de déduire ce qui est
contenu dans le concept de figure. Mais elle nest pas pour
autant purement sensible : ainsi dit-il quon napprend
pas plus les propriétés de la figure si on se contente
de la regarder, ce qui renvoie non à la raison mais aux sens.
Kant ne développe pas, ici, ce quil
entend par " connaissance mathématique " ;
cest quil a besoin de développer sa nouvelle
théorie de la connaissance, et plus précisément,
son " esthétique transcendantale ", théorie
de lespace et du temps. Disons rapidement que les mathématiques
sont lapplication de lesprit à nos intuitions
pures a priori que sont lespace et le temps.
Kant veut dire que lespace et le temps ne sont pas des intuitions
empiriques, que nous acquérons par un contact immédiat
avec lexpérience, mais quelles sont dans notre
esprit antérieurement à toute expérience. Il
prouvera cela, dans lesthétique transcendantale, en
disant que nous ne pouvons avoir aucune expérience sans quelle
ne nous apparaisse comme étant dans lespace et dans
le temps.
Ce qui caractérise donc cette science quest
la mathématique, cest que lesprit sy applique
à lintuition pure. Lesprit travaille a priori
mais il construit ses concepts (dans lintuition), il ne les
déduit pas par pure analyse, comme en logique.
Pour plus de détails sur la conception kantienne
des mathématiques, cf.
cours logique et mathématiques, partie II, A et
E.
3)
La physique §§7 et 8
Quest-ce qui caractérise la physique ?
Est-elle une véritable science, et si oui, quest-ce
qui fait quelle est une science ?
Cest avant tout une connaissance empirique
(cf. (A) § 7 : "je ne veux considérer ici la
physique quen tant quelle est fondée sur
des principes empiriques "). Mais elle nest
pas purement empirique : la raison y a une grande part.
| Kant (A) § 7
Quand Galilée fit rouler ses sphères
sur un plan incliné avec un degré daccélération
dû à la pesanteur déterminé selon
sa volonté, quand Torricelli fit supporter à
lair un poids quil savait davance lui-même
être égal à celui dune colonne deau
à lui connue, (
) ce fut une révélation
lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la
raison ne voit que ce quelle produit delle-même
daprès ses propres plans et quelle doit
prendre les devants avec les principes qui déterminent
ses jugements, suivant des lois immuables, quelle doit
obliger la nature à répondre à ses questions
et ne pas se laisser pour ainsi dire conduire en laisse par
elle ; car, autrement, faites au hasard et sans aucun
plan tracé davance, nos observations ne se
rattacheraient point à une loi nécessaire, chose
que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc
que la raison se présente à la nature tenant,
dune main, ses principes qui seuls peuvent donner aux
phénomènes concordant entre eux lautorité
de lois, et de lautre, lexpérimentation,
quelle a imaginée daprès ces
principes, pour être instruite par elle, il est vrai,
mais non pas comme un écolier qui se laisse dire tout
ce quil plaît au maître, mais au contraire,
comme un juge en fonctions qui force les témoins à
répondre aux questions quil leur pose
|
Ce qui fait que la physique est une science, cest
que la raison humaine interroge le réel selon ses propres
plans (vues a priori, qui seront pour Kant des concepts appartenant
à sa structure), et le fait rentrer dedans, le soumettant
ainsi à des lois. Elle ne se borne pas à recopier
passivement et fidèlement le réel, qui en tant que
tel ne peut rien lui apporter. Il faut dabord élaborer
des lois, des théories (raison a priori) et ensuite vérifier
si la théorie est valide, en faisant des expériences.
Ce qui fait de la physique une science, cest
quelle est théorique, " expérimentale ",
et non purement sensible. Cest une connaissance ordonnée.
Et ce qui la caractérise, cest que la raison sy
applique à lexpérience (non plus à lintuition
pure comme les mathématiques, mais toujours de façon
a priori, en projetant ses concepts sur lexpérience).
Pour plus de détails sur les rapports entre
la théorie et lexpérience, cf. les cours :
théorie
et expérience ; l
révolution copernicienne
(surtout lélargissement).
B-
le " problème " de la métaphysique
(§9)
Quen est-il de la métaphysique ?
Nous le savons déjà, la métaphysique est pour
Kant un problème : elle revendique le statut de science,
mais pourtant, il semble que ce statut nemporte pas la conviction.
Cest bien le constat de Kant, dans le §9 :
| Kant, (A) § 9
La Métaphysique, connaissance spéculative
de la raison tout à fait isolée et qui sélève
complètement au-dessus de enseignements de lexpérience
par de simples concepts (et non pas, comme la Mathématique,
en appliquant ses concepts à lintuition), et
où, par conséquent, la raison doit être
son propre élève, na pas encore eu
jusquici lheureuse destinée de pouvoir
sengager dans la voie sûre dune science
(
). (Kant va en donner deux raisons) (1)
En elle, il faut sans cesse rebrousser chemin, parce quon
trouve que la route quon a suivie ne mène pas
là où lon veut arriver. (2) Quant
à laccord de ses partisans dans leurs assertions,
elle en est tellement éloignée quelle
semble être plutôt une arène tout particulièrement
destinée à exercer les forces des lutteurs en
des combats de parade et où jamais un champion na
pu se rendre maître de la plus petite place et fonder
sa victoire sur une position durable. On ne peut pas hésiter
à dire que sa méthode nait été
jusquici quun simple tâtonnement et,
ce quil y a de plus fâcheux, un tâtonnement
entre de simples concepts.
|
1)Quest-ce
que la métaphysique ?
Kant en donne ici une définition par la
méthode, et par la faculté de connaissance
employée. Par la méthode : il sagit dune
connaissance "spéculative ", qui recourt
à des concepts, et non à lexpérience ;
plus précisément, elle "sélève
complètement au-dessus des enseignements par lexpérience ".
Par la faculté de connaissance employée : il
sagit de la "raison ". On a donc deux grands
traits caractéristiques de la métaphysique :
un emploi de la raison sans expérience et des concepts sans
intuitions.
Cela revient à dire, dores et déjà,
que la métaphysique nest pas une science, puisque les
deux sciences acceptées par Kant sont les mathématiques
et la physique : la première est le concept appliqué
à lintuition (pure) et la seconde, la raison combinée
avec, ou appliquée à, lexpérience.
Pour comprendre en quoi consiste précisément
ce genre de savoir, prenons lexemple de Leibniz, grand métaphysicien
du 17e auquel Kant réfère souvent. Leibniz
estimait fournir des connaissances de ce quest le monde véritablement,
ie, de ce quest le monde, au-delà des apparences sensibles.
Il parle donc bien du monde, mais sans se référer
aux "enseignements de lexpérience ".
Il se réfère à sa raison seule, et donc, seulement
à des concepts (idées abstraites). La raison
est donc la faculté de lesprit qui nous permet de connaître
le fonds de la réalité, qui nest pas sensible,
puisquon ne peut le connaître par expérience,
mais " intelligible ". Seul lesprit est
à même de pouvoir atteindre une telle réalité.
Par suite, la métaphysique est un discours qui prétend
connaître, non pas seulement le monde, mais lâme,
et Dieu. Tous les métaphysiciens sattachent à
démontrer par la force seule de lesprit, que Dieu existe,
que lâme existe, quils ont telle propriété,
etc. Ils ont une grande foi en la raison, qui a en elle (=indépendamment
de lexpérience = a priori) de quoi dire comment est
la réalité. Cette foi en la raison leur vient évidemment
de sa réussite dans les sciences précitées.
La métaphysique se présente donc
comme une science, mais encore, comme la science suprême,
comme LE savoir. Kant parlera plus tard à son propos dune
attitude dogmatique : ceci, parce que la raison métaphysique
est certaine de sa capacité à connaître, elle
ne doute pas delle-même.
NB : précisons que Kant détermine
également la métaphysique par son objet. Elle a précisément
trois objets spécifiques : il sagit de lâme,
du monde, de Dieu. Est métaphysique, tout discours qui
prétend dire ce quest lâme (est-elle mortelle
ou immortelle, simple ou composée, etc. ?), ce quest
le monde (est-il composé ou non datomes, est-il infini
ou non, etc. ?), ce quest Dieu et sil existe. Par
là, on voit que la métaphysique est cette connaissance
qui prétend soulever le voile des apparences, afin de découvrir
la nature ultime, véritable, des choses, mais aussi, elle
interroge sur le sens de la réalité, et rejoint par
là la religion (pourquoi sommes-nous là ? etc.)
2)
Le synthétique a priori
Il nous faut préciser avant daller
plus avant dans notre analyse que Kant use dun terme spécial
pour caractériser cette forme de connaissance du monde par
la pensée quest la métaphysique. Il sagit
de lexpression de " jugement synthétique
a priori ". Un jugement est dit synthétique a priori
quand il prétend se prononcer sur lexpérience
et apporter des connaissances (cest la signification du terme
de " synthétique ") en se fondant
pour ce faire, non pas sur lexpérience (il serait alors
dit " a posteriori ") mais sur la raison
elle seule, sur les concepts, sur la pensée (il est donc
" a priori " : indépendant
et antérieur à lexpérience, et nayant
pas besoin delle pour que lon sache quil est vrai).
Comment peut-on avoir des connaissances, sans recourir à
lexpérience ? Comment des jugements synthétiques
a priori sont-ils possibles, et sont-ils même possibles ?
Ces questions sont la forme particulière que prend le problème
de la légitimité de la métaphysique chez Kant.
De la réponse à cette question, dépendra le
destin même de la métaphysique.
3)
Létat de guerre
Or, la métaphysique, nous dit Kant, apparaît
comme un perpétuel champ de bataille, ie, comme un domaine
plein de contradictions et où on nobtient donc aucun
résultat certain. Pourquoi ?
Parce que, ici, on ne peut recourir à lexpérience
pour départager deux théories concurrentes :
ainsi, si un métaphysicien quelconque défend lidée
que le monde est infini, et lautre quil est fini, comment
les départager ? Comment savoir qui a raison, et donc,
qui est dans le vrai ? Chacun développe des arguments
valides en faveur de la thèse à laquelle il croit,
et la démontre habilement par simples concepts. Les deux
sont à la limite possibles ! On ne peut donc trouver
ici rien qui permette laccord : il ny a pas de
communauté de métaphysiciens et donc aucun savoir
ne peut être atteint par cette voie.
NB : cf. grande ressemblance de la métaphysique
avec la logique, qui a pour spécificité de navoir
pas de contenu.
C-
les trois grandes attitudes de la raison : le dogmatisme, le
scepticisme, le criticisme
1)
Lenfance et ladolescence de la raison : du dogmatisme
au scepticisme
Cet état de guerre de la métaphysique
a mené au scepticisme. Après la période dogmatique
pendant laquelle la raison a eu autant confiance en elle, est venu
le doute concernant les capacités de la raison à connaître,
conséquence nécessaire de léchec de la
raison à apporter un savoir sûr et certain. Cf. (C)
Préface (le passage sur Hume)
| Kant (A) §18
Or, doù vient quon na
pu trouver encore ici la sûre voie de la science ?
Cela serait-il par hasard impossible ? (
) combien
peu de motifs nous avons de nous fier à notre raison
si, non seulement elle nous abandonne dans un des sujets les
plus importants de notre curiosité, mais si encore
elle nous amorce par illusions dabord, pour nous tromper
ensuite ?
|
Mais Kant refuse le scepticisme concernant la raison
humaine. Il serait absurde quelle ne nous serve à rien ;
de plus, la raison a réussi à obtenir, dans la science
physique, de grands résultats. Il semble quelle fournisse
à la connaissance des éléments issus de son
propre fonds, des éléments a priori : condamner
la métaphysique en clamant son absurdité, cest
donc aussi condamner la science, en disant quelle aussi est
illégitime, puisque, tout comme la métaphysique, elle
semble recourir à des jugements synthétiques a priori.
Or, pour Kant, cest un fait indéniable quil
y a des sciences, et que par conséquent, que la raison
est capable de nous apporter des connaissances.
2)
Létat adulte de la raison : lattitude critique
En fait, si la raison échoue en métaphysique,
elle ny échoue que faute dune mauvaise application
de la raison, et celle-ci nest quun usage non réfléchi
de la raison. La métaphysique, forte des succès de
la raison dans la logique, dans les mathématiques, et dans
la physique, sest crue capable de trouver en elle-même
tout ce quil fallait pour connaître la réalité
(sans sappuyer sur lexpérience). Jamais la raison
ne sest demandé comment elle était parvenue
à ces glorieux résultats, et dans quelles limites
elle pouvait le faire.
Kant fait donc appel, contre le scepticisme, non
au dogmatisme, quil vient également de rejeter, mais
à une attitude critique, quil nommera encore
plus tard "transcendantale ". Le terme de
critique se trouve dans le titre de son uvre ("critique
de la raison pure "). Il faut que, avant de chercher à
connaître quoi que ce soit, la raison sapplique à
elle-même pour se juger, pour savoir ce quelle peut
faire et dans quelles limites.
| Kant (A) § 16
La Critique (
) est opposée
au dogmatisme, ie, la prétention daller de lavant
avec une connaissance pure (la connaissance philosophique)
tirée de concepts daprès des principes
tels que ceux dont la raison fait usage depuis longtemps sans
se demander comment ni de quel droit elle y est arrivée.
Le dogmatisme est donc la marche dogmatique que suit
la raison pure sans avoir fait une critique préalable
de son pouvoir propre. |
Pourquoi la nécessité dune
critique de la raison simpose-t-elle ? Pourquoi cette
idée de limites ?
| Commentaire de H. Grenier,
La connaissance philosophique, Masson et Cie, 1973 ,
p. 59
Parce que si fonder revient à valider,
authentifier un pouvoir, létablir dans ses droits,
cest le propre de tout droit que de marquer les limites
de son ressort. Tout droit saccompagne au moins dun
devoir, celui de se délimiter. Une puissance ne se
compare pas à un pouvoir. Une puissance est absolue
et se situe au-delà du droit. Pour nous, un droit sans
limite sinjurierait lui-même, comme il le fait
dans le dogmatisme, cette manifestation débridée
dune raison sauvage, incapable de se donner un état
civil.
|
Lidée de limite du savoir, de la raison,
nest donc pas négative, mais positive. Il sagit
de savoir jusquoù on peut aller dans lusage de
la raison, sans " déraper ". De plus,
toujours dans le § 16, Kant dit que " la Critique est
plutôt la préparation nécessaire au développement
dune métaphysique établie en tant que science
"
NB : cette critique de la raison dogmatique
vaut aussi de la raison scientifique irréfléchie,
celle que lon a pu appeler " scientiste " et
qui a cru pouvoir atteindre le savoir absolu, du fait de ses grands
progrès à un moment donné (cf. Comte et son
" esprit positif ").
3)
La question critique/ transcendantale capitale
Le sceptique dit que la raison, dans les connaissances
quelle produit, dépasse toujours lexpérience
(il y a de la priori dans toute science : cf. physique
et mathématiques, et ne parlons pas de la métaphysique,
qui montre à quel point la raison " fait nimporte
quoi ", projette ses attentes sur le réel
) ;
il en déduit quil ny a pas de véritable
science. Le philosophe transcendantal, lui, part de la réalité
des sciences, pour remonter à leurs conditions de possibilité :
il y a des sciences, la raison nous apporte des savoirs ; comment
fait-elle ? Quelles sont les conditions de possibilité
de la science telle quelle existe ? Quelles sont les
structures doù la science tire ses possibilités ?
NB : " transcendantal "
signifie : 1) conditions de possibilité dune connaissance ;
mais aussi, comme nous le verrons ci-dessous, 2) science des éléments
a priori de la connaissance.
Cest cette critique qui a donc cruellement
manqué à la métaphysique. Par la critique,
Kant compte donc redonner tout son sens, à la fois à
la raison et à la métaphysique. Nous allons voir que
cette attitude critique va lui permettre daccomplir la " révolution
copernicienne " en philosophie, qui avait permis aux sciences
de se constituer en sciences et de connaître le progrès.
II-
La nouvelle théorie de la connaissance (A) (B) (C)
A-La
révolution copernicienne (A) §11
Ainsi, pour résoudre les problèmes
connexes de la métaphysique et de la raison, Kant ne fait
rien dautre que de prendre appui sur son exposé des
sciences. Il a en effet montré, dans lexposé
de chacune dentre elles, que toute science a pu progresser
en changeant radicalement de méthode. Il ne sagit de
rien dautre que dune application de la question critique/
transcendantale, puisquil sagit de se demander comment
les sciences ont pu devenir sciences.
On voit bien en effet, dans le texte (A) que Kant
ne veut pas abandonner la métaphysique, mais veut essayer
de lui redonner un sens. Comment ? Il en donne la clef à
la fin du § 10 : " Peut-être jusquici
ne sest-on que trompé de route : quels indices
pouvons-nous utiliser pour espérer quen renouvelant
nos recherches nous serons plus heureux quon ne la été
avant nous ? ".
Les mathématiques doivent ainsi leur progrès
à une " révolution dans la méthode " :
| Kant (A) § 6
(
) elle est restée longtemps
à tâtonner et ce changement définitif
doit être attribué à une révolution
quopéra lidée dun seul homme,
dans une tentative à partir de laquelle la voie que
lon devait suivre ne devait plus restée cachée
et par laquelle était ouverte et tracée, pour
tous les temps et à des distances infinies, la sûre
voie scientifique. Lhistoire de cette révolution
dans la méthode, qui fut plus importante que la
découverte du fameux chemin du cap, et celle de lheureux
mortel qui laccomplit, ne nous sont point parvenues
|
Il en est de même pour la physique :
ainsi dit-il dans (A) § 7 que le progrès dans la physique
et son avènement au range de science, "ne peut que
sexpliquer par une révolution subite dans la manière
de penser ".
Pourquoi ne pourrait-on faire la même chose
en philosophie ? Si la métaphysique tâtonne autant,
peut-être est-ce parce quelle na pas encore opéré
ce radical changement de méthode ? -Changement
de méthode qui ne pouvait bien entendu être possible
quà partir du moment où a une attitude critique
envers la raison.
| Kant (A) §§10 et 11
(
) Peut-être jusquici ne
sest-on trompé que de route : quels indices
pouvons-nous utiliser pour espérer quen renouvelant
nos recherches nous serons plus heureux quon ne la
été avant nous ? Je devais penser que lexemple
de la Mathématique et de la Physique qui, par leffet
dune révolution subite, sont devenues ce que
nous les voyons, était assez remarquable pour faire
réfléchir sur le caractère essentiel
de ce changement de méthode qui leur a été
si avantageux et pour porter à limiter ici du
moins à titre dessai,- autant que le permet leur
analogie, en tant que connaissances rationnelles, avec
la métaphysique.
Jusquici on admettait que toute notre
connaissance devait se régler sur les objets ;
mais, dans cette hypothèse, tous les efforts tentés
pour établir sur eux quelque jugement a priori par
concepts, ce qui aurait accru notre connaissance, naboutissaient
à rien. Que lon essaie donc enfin de voir si
nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes
de la métaphysique en supposant que les objets doivent
se régler sur notre connaissance, ce qui saccorde
déjà mieux avec la possibilité désirée
dune connaissance a priori.
|
Rappel : la révolution copernicienne
est ce " moment ", dans lhistoire des
sciences, où lon décide, face aux problèmes
que pose lancienne astronomie géocentriste de Ptolémée,
de changer de référentiel : les choses ne seraient-elles
pas plus simples si lon échangeait les rôles
respectifs de la terre et du soleil ? Ie, si on faisait tourner
la terre autour du soleil, au lieu de dire, comme auparavant, que
le soleil tourne autour de la terre ? Cf. cours " lrévolution
copernicienne "
Ainsi Kant va chercher sil ne serait pas
possible de changer les rôles du sujet et de lobjet
dans la connaissance, et résoudre les problèmes de
la métaphysique. En effet, dans lhypothèse où
on suppose que la connaissance est un processus dans lequel le sujet
(lesprit connaissant) recopie fidèlement et passivement
la réalité, et reçoit donc tout de lextérieur,
sans rien apporter de lui-même, alors, la métaphysique,
qui suppose que la raison peut, sans recourir à aucune expérience,
connaître quelque chose, apporter des connaissances, est une
entreprise dénuée de sens. Peut-être quen
supposant le contraire, on va pouvoir lui donner un sens et une
certaine validité.
B-
Lidéalisme transcendantal (A) (B)
Comment cette nouvelle méthode permet-elle
à Kant de résoudre les problèmes connexes de
la métaphysique et de la raison scientifique ? Quelle
est sa nouvelle théorie de la connaissance, le nouveau rôle
de la raison dans la connaissance ? Comment la raison connaît-elle
et que connaît-elle ? Et surtout, que connaît-elle
a priori des choses ? Cette dernière question permet
vraiment de voir sil y a un usage valide de la métaphysique.
Rappelons ici que le problème de la métaphysique prend
chez Kant un nouveau nom : celui de savoir si et comment est
possible un jugement synthétique a priori. Comment peut-on
connaître a priori quelque chose de la réalité ?
et le peut-on ?
Je vous conseille ici la lecture du texte suivant,
que mon exposé permettra dexpliquer ; mais on
ne peut se contenter dun commentaire linéaire de ce
seul texte pour expliquer en quoi consiste la révolution
kantienne. Je vais également me reporter, et même davantage,
à (B). Ce nest quensuite que, à mon sens,
séclairera ce texte.
| Kant (A) §§ 11 et 12
§ 11 Or, en métaphysique, on peut
faire un pareil essai, pour ce qui est de lintuition
des objets. Si lintuition devait se régler sur
la nature des objets, je ne vois pas comment on en pourrait
connaître quelque chose a priori ; si lobjet,
au contraire (en tant quobjet des sens), se règle
sur la nature de notre pouvoir dintuition, je puis me
représenter à merveille cette possibilité.
Mais, comme je ne peux pas men tenir à ces intuitions,
si elles doivent devenir des connaissances ; et comme
il faut que je les rapporte, en tant que représentations,
à quelque chose qui en soit lobjet et que je
détermine par leur moyen, je puis admettre lune
de ces hypothèses : (1) ou les concepts
par lesquels jopère cette détermination
se règlent aussi sur lobjet, et alors je me trouve
dans la même difficulté sur la question de savoir
comment je peux en connaître quelque chose a priori,
(2) ou bien les objets, ou, ce qui revient au même,
lexpérience dans laquelle seuls ils sont connus
(en tant quobjets donnés) se règle sur
ces concepts.et je vois aussitôt un moyen de sortir
de lembarras. En effet, lexpérience
elle-même est un mode de connaissance qui exige le concours
de lentendement dont il me faut présupposer
la règle en moi-même avant que les objets
me soient donnés par conséquent a priori,
et cette règle sexprime en des concepts a
priori sur lesquels tous les objets de lexpérience
doivent nécessairement se régler et avec lesquels
ils doivent saccorder (
) nous ne connaissons
a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes.
§12 Cet essai réussit à souhait
et promet à la métaphysique, dans sa première
partie, où elle ne soccupe que des concepts
a priori dont les objets correspondants peuvent être
donnés dans lexpérience conformément
à ces concepts, le sûr chemin dune science.
On peut, en effet, très bien expliquer, à laide
de ce changement de méthode, la possibilité
dune connaissance a priori et, ce qui est encore
plus, doter les lois, qui servent a priori de fondement à
la nature, considérée comme lensemble
des objets de lexpérience, de leurs preuves suffisantes
deux choses qui étaient impossibles avec la méthode
jusquici adoptée. Mais cette déduction
de notre pouvoir de connaître a priori conduit, dans
la première partie de la métaphysique, à
un résultat étrange et qui, en apparence est
très préjudiciable au but quelle poursuit
dans sa seconde partie : cest quavec ce
pouvoir nous ne pouvons pas dépasser les limites de
lexpérience possible, ce qui pourtant est
laffaire la plus essentielle de cette science. (
)
cette faculté natteint que des phénomènes
et non les choses en soi qui, bien que réelles
par elles-mêmes, restent inconnues de nous.
|
Lanalogie avec la révolution dans
la méthode se comprend facilement : en effet, Kant veut
changer de point de vue, changer de méthode en philosophie.
Mais lanalogie avec la révolution copernicienne lest
beaucoup moins, quand on la développe. Copernic a changé
de point de vue par rapport au géocentrisme : il a fait
lhypothèse que la terre tourne autour du soleil. Mais
cela avait pour conséquence darracher lhomme
à la place quil sétait arrogée
au centre du cosmos (cf. cours révolution copernicienne).
Or, en quoi va consister la révolution kantienne ? A
donner une place centrale au sujet connaissant ! Il va faire
tourner la réalité autour de la structure de notre
esprit. Cf. dans le texte " nous ne connaissons (a priori)
des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes "
Donc, ce que Kant renverse
nest-ce pas Copernic lui-même ?
Mais que veut-on dire, quand on dit que Kant fait
tourner la réalité autour de la structure de notre
esprit ? Cest ce que nous allons voir en exposant la
nouvelle philosophie de la connaissance de Kant, lidéalisme
transcendantal.
1)
Le rôle du sujet dans lélaboration de lexpérience
(B) §§ I et II
Il consiste à dire que, dans la connaissance,
tout ne vient pas de la réalité seule. Le rapport
sujet/ objet dans la connaissance ne peut être un rapport
dans lequel le sujet est passif, un réceptacle, et le réel,
lextérieur, actif.
Pourquoi ? Parce que la connaissance, comme
le dit Kant en (B), si elle est le point de départ de toute
connaissance (en tant quelle lui apporte un contenu, une " matière "),
ne peut suffire à nous donner une connaissance véritable.
Entre la perception dun corps qui tombe et la loi de linertie,
il y a un gouffre ! Dans la perception première, en
effet, on ne trouve que la rencontre avec un certain corps individuel
qui tombe ; on ne sait pas si tous les corps tombent, sils
tomberont tout le temps, et dans quelles circonstances, etc. Bref,
dans un cas, on a un énoncé particulier, dans lautre,
on a une loi, un énoncé universel et nécessaire.
Si vous avez bien compris la critique de linduction (cf. cours
théorie et expérience ; et la dissertation
" Lexpérience
instruit-elle? "), vous devez maintenant savoir
que lon ne peut tirer un tel énoncé, universel
et nécessaire, de lexpérience. Rien dans lexpérience
nest susceptible de nous procurer quoi que ce soit duniversel
et nécessaire.
Mais, là où Hume disait, dans son
Enquête sur lentendement humain : donc,
la connaissance scientifique nest pas fondée, puisquelle
va sans arrêt au-delà de lexpérience,
Kant va dire que, puisquil y a une science, puisque nous avons
des énoncés universels et nécessaires (du genre :
" deux et deux font quatre ", " tout
changement doit avoir une cause "), cest quil
y a quelque chose dautre que lexpérience, qui
participe à lélaboration des connaissances.
Ce quelque chose dautre devra être indépendant
de lexpérience, au sens où il aura sa source
indépendamment delle ; Kant le nomme " a
priori ". Est a priori quelque chose dont on dispose avant
toute expérience.
Où le trouver ? Nulle part ailleurs
que dans les structures de notre esprit. Lexpérience
apporte à la connaissance un matériau, un contenu,
et lesprit connaissant lui imprime la forme, une unité,
un ordre. Cest donc lesprit qui est chez Kant lauteur
de lexpérience (pas de sa matière, mais
de sa forme).
| Kant (B) § II
Et ce nest pas simplement dans les
jugements, mais encore dans quelques concepts
mêmes que se révèle une origine a priori.
Enlevez peu à peu du concept expérimental que
vous avez dun corps tout ce quil a dempirique :
la couleur, la dureté ou la mollesse, la pesanteur,
limpénétrabilité, il reste cependant
lespace quoccupait ce corps (maintenant
totalement évanoui) et que vous ne pouvez pas faire
disparaître Pareillement, si dans le concept empirique
que vous avez dun objet quel quil soit, corporel
ou non corporel, vous laissez de côté toutes
les propriétés que vous enseigne lexpérience,
il en est une cependant que vous ne pouvez lui enlever, celle
qui vous le fait penser comme substance ou comme inhérent
à une substance (
). Il faut donc que, poussés
par la nécessité avec laquelle un concept simpose
à vous, vous reconnaissiez quil a son siège
a priori dans votre pouvoir de connaissance.
|
Kant nous dit ici que en plus des jugements
a priori (" tout événement a une cause "),
il semble également y avoir des intuitions ainsi que
des concepts a priori ; ce sont eux qui nous permettent,
justement, de former les jugements a priori.
Il en donne deux exemples : lespace,
et la substance. Ces deux éléments ne peuvent
se trouver quen notre esprit, car ils sont a priori, ie, indépendants
de lexpérience. Kant en obtient la preuve par une expérience
de pensée : enlevez aux corps toutes leurs qualités
sensibles, donc, tout ce que vous en donne lexpérience,
et vous aurez toujours quelque chose, dont vous ne pouvez vous dépouiller ;
il sagit de lespace, et de la substance. Ces deux concepts
apparaissent dans toute expérience, et pourtant, ils en sont
indépendants. Ils ne viennent donc pas de lexpérience,
mais de lesprit.
Kant va développer cela en détail
dans la Critique de la raison pure : il sagit
de lidéalisme transcendantal, nom quil donne
à sa nouvelle théorie de la connaissance, théorie
dans laquelle cest le sujet pensant qui est la source de lexpérience,
et plus précisément, qui est la condition même
de toute expérience.
Essayons de la résumer à laide
des deux derniers textes auxquels nous avons fait référence :
(B) § II et (A) §§ 11 et 12; dans ce dernier texte, comme dans celui
que nous venons de lire, Kant dit que la nouvelle méthode
permet dexpliquer à la fois le niveau sensible de lexpérience,
et son niveau intellectuel (intuition des objets/ concepts par lesquels
nous déterminons ces concepts = espace et temps/ causalité,
substance, etc.)
Point de départ : lesprit a en
lui une structure a priori qui élabore ce que nous apporte
lexpérience (au sens de donné brut). On peut
désigner cette structure par des termes multiples :
une forme, un ordre, une unité, un " cadre ",
un " filtre ". Il y a des formes sensibles,
et des formes intellectuelles.
Voyons dabord ce quil en est des formes
sensibles, et du premier niveau de lexpérience.
a)
Que dans toute expérience sensible (intuition des objets)
il entre des éléments a priori lesthétique
transcendantale
Cest dans la partie nommée " esthétique
transcendantale " que Kant nous explique ce qui se
passe au plus bas niveau de notre expérience. Ce niveau,
cest le niveau sensible, immédiat, premier, de lexpérience.
Esthétique transcendantale signifie science de la sensation,
et plus précisément, science des conditions de toute
expérience sensible (science des principes a priori de la
sensibilité). Il se pose la question de savoir comment elle
est possible, et quels éléments sont requis.
Au point de départ de toute expérience,
quavons-nous ? Un ensemble de données sensibles
non ordonnées (un " fouillis sensible ",
que Kant nomme le divers de la sensation, ou encore, la matière
de toute représentation/ intuition sensible). Ce chaos na
rien en lui qui lui permette dêtre ordonné. Il
sagit de tout ce que le sujet reçoit de lextérieur.
Cest donc la matière de lexpérience.
Cest lesprit qui va lui donner une
première mise en forme, une première unité,
grâce à ses cadres que sont lespace et le temps.
Lespace et le temps sont des structures de notre esprit, que
Kant nomme à ce stade notre " sensibilité "
(= côté sensible de lesprit). Ils ne sont donc
pas dans les choses elles-mêmes. Ces cadres sont appelés
des " intuitions pures " ou encore " formes
de lintuition ". Ceci, parce que, nous lavons
déjà vu, ils ne viennent pas de lexpérience.
Mais ils sont antérieurs à elle, et en sont la condition
même de possibilité. On ne peut rien imaginer sans
se représenter ce quelque chose dans un espace ou dans un
temps.
Exemple de lespace : afin que nous puissions
nous rapporter à des objets comme étant hors de nous
et comme placés tous ensemble dans lespace, il faut
déjà que jai la représentation despace.
Cf. Esthétique Transcendantale, in Critique de la raison
pure, I, § 2, 1) : " lexpérience
extérieure nest elle-même possible avant tout
quau moyen de cette représentation ".
Doù :
| Kant, CRPure, Esthétique
Transcendantale, I, § 2, 1)
Lespace est une représentation
nécessaire a priori qui sert de fondement à
toutes les intuitions extérieures. On ne peut jamais
se représenter quil ny ait pas despace,
quoique lon puisse bien penser quil ny ait
pas dobjets dans lespace. Il est considéré
comme la condition de possibilité des phénomènes,
et non pas comme une détermination qui en dépende,
et il est une représentation a priori qui sert de fondement,
dune manière nécessaire, aux phénomènes
extérieurs.
|
b)
Que dans toute expérience il entre encore des éléments
a priori appelés concepts purs ou catégories lanalytique
transcendantale
Ensuite, une fois cette première unité
obtenue, une fois établi ce premier ordre dans les données
que nous recevons du dehors, lesprit va recourir à
dautres cadres : ces cadres sont appelés des " catégories ",
ou " concepts purs ".
Kant expose ces éléments intellectuels
(non plus sensibles) a priori de la connaissance dans la logique
transcendantale, et plus précisément, dans la partie
de cette logique appelée " analytique transcendantale " :
il sagit de la science de nos concepts a priori.
Exemples : la cause, la substance (permanence
dans le temps). Ces concepts purs, indépendants de lexpérience,
mettent en rapport les objets divers qui constituent notre expérience,
en en faisant la liaison (= synthèse).
Comment Kant les a-t-il trouvés ? En
prenant pour fil directeur la table logique des jugements établie
par la logique formelle (issue dAristote). Pourquoi ?
Parce que le concept est ce qui nous permet dunifier
en une représentation une diversité de représentations.
Or, quest-ce quun jugement ? Cest
une manière de lier un sujet et un prédicat, cest
une unification dune diversité. Et si le concept est
une fonction dunification, alors, cest quil est
une possibilité de jugement, mais celui-ci est comme tel,
en tant que seulement possible, indéterminé. On va
donc pouvoir explorer la table des jugements possibles, afin de
dénombrer les concepts de lentendement.
Voici la table des catégories obtenue
par Kant à partir de la table des jugements :
| Logique générale
(table des jugements formels)
|
Logique transcendantale
(table des catégories)
|
- Quantité
Universels
Particuliers
Singuliers |
- Quantité
Unité
Pluralité
Totalité
|
|
Qualité
Affirmatifs
Négatifs
Indéfinis |
2-Qualité
Réalité
Négation
Limitation
|
|
Relation
Catégoriques
Hypothétiques
Disjonctifs |
3-Relation
Substance et accident
Cause-effet
Action réciproque entre lagent
et lagent (communauté)
|
|
Modalité
Problématiques
Assertoriques
Apodictiques |
Modalité
Possibilité-Impossibilité
Existence-Non existence
Nécessité-Contingence
|
Les catégories obtenues sont donc les conditions
a priori de toute expérience possible, et de toute connaissance
scientifique. Aucun objet et aucune liaison dobjets réels
ne peuvent contredire ces catégories. Elles ne dépendent
pas de lexpérience, car elles sont nécessaires
et universelles (présentes dans toute expérience et
toujours les mêmes) : or, lexpérience est
contingente et toujours changeante. Toute connaissance devra obéir
à ces conditions, qui nous disent quelles conditions doivent
remplir les objets dont nous ferons lexpérience. Pas
dobjet, pas dexpérience, qui ne réponde
pas à ces conditions préalables.
Sans ces catégories, on ne pourrait pas
vivre, parce que les objets nauraient entre eux aucun lien,
et nauraient même aucune permanence. Par exemple, une
chose pourrait être elle-même et son contraire, linstant
qui suit pourrait être cause de linstant davant,
je ne serais pas sûr de pouvoir retrouver les choses quhier
jai mis à tel endroit, parce que cette chose pourrait
peut-être disparaître entre temps, cesser dexister,
etc.
Ces concepts purs sont donc a priori dans le même
double sens que lespace et le temps : ils sont antérieurs
à toute expérience, et la rendent possible :
ce sont les conditions même de lexpérience.
Vous allez me dire que tout ceci nest pas
si nouveau, et donc, pas si révolutionnaire : Descartes
ne disait-il pas la même chose dans son morceau
de cire ? Quand on enlève successivement
(par une expérience de pensée) à la cire quon
passe sous le feu ses qualités sensibles, il ne reste quun
" quelque chose " qui est la substance. Et cette
substance ne vient que de notre esprit, pas de lexpérience,
puisquelle ne nous donne rien de permanent. Kant, ici, se
réfère à cette même substance, et dit
quelle est lélément a priori de notre
connaissance/ expérience. Et cet élément, nous
dit-il à la fin, ne peut avoir son siège que dans
notre pouvoir de connaissance.
Mais en fait, il y a une différence, et
elle est de taille. Cest elle qui va nous faire passer dune
philosophie du sujet à une philosophie du sujet transcendantal.
Descartes disait juste que dans toute perception, il y a intervention
du sujet, puisque cest en lui que se trouve lunité
de lobjet perçu. Mais il sarrêtait là.
On ne savait pas si lexpérience était alors
une réelle connaissance de la réalité, si elle
était objective : peut-être avait-on tort de projeter
ainsi notre esprit sur le réel ? Cest ce que lui
reprochera Hume.
Kant, lui, a " vu " que le seul moyen de justifier
les prétentions de la raison à connaître quoi
que ce soit a priori, est de dire que les objets de notre expérience
obéissent à ces mêmes structures de notre esprit.
Ainsi, il y aurait accord assuré entre la réalité
et lesprit. Mais comment cela est-il possible ?
2)
Le phénomène et la chose en soi
Le " génie " de Kant
va consister à dire quil est nécessaire de prendre
lobjet en deux sens. Il y a lobjet tel quil nous
apparaît, tel quil est pour nous, pour notre esprit,
et lobjet tel quil est en dehors de nous, en soi, indépendamment
de nous. Le premier objet, Kant le nomme " phénomène " ;
le second, la " chose en soi ". Ce nest
que de cette manière quon va pouvoir admettre et comprendre
la possibilité dune connaissance a priori et de sa
légitimité.
Mais avant dexpliquer en détail cette
distinction, il nous faut préciser un point important.
a)
Que ces éléments a priori ne valent que dans les limites
de lexpérience (" nos intuitions sans
concepts sont aveugles, et nos concepts sans intuitions sont vides ")
lanalytique des principes
Nous avons dit que les intuitions pures et les
concepts purs sont antérieurs et donc indépendants
de toute expérience, mais aussi, quils sont les conditions
de possibilité de lexpérience. De là,
découle une limitation de nos intuitions et concepts purs.
Kant va dire (dans la seconde partie de la logique transcendantale
intitulée " analytique des principes "
=ensemble des règles auxquelles on doit recourir pour lapplication
des catégories à lexpérience) quils
ne valent que dans les limites de lexpérience, et quen
combinaison avec lexpérience.
Expliquons-nous.
Nous avons dans notre esprit des formes pures a
priori qui nous permettent davoir une expérience, et
qui sont même lorigine des lois de la nature. Mais ces
formes pures a priori ne sont que les formes de toute pensée,
elles ne sont que la possibilité de lexpérience,
pas la réalité ! On peut bien par elles penser
(puisquelles sont des connaissances possibles), mais ce nest
pas encore connaître. Pour quil y ait connaissance,
il faut toujours une intuition, une expérience (au sens de
" réalité extérieure ",
si on veut, pas au sens de connaissance). Cest en recourant
quon peut passer du possible au réel.
Cela revient à dire quon ne peut avoir
une connaissance absolue des choses, puisquon ne peut connaître
les choses que dans certaines limites. Kant peut ici expliquer en
quoi consiste léchec de la métaphysique :
elle na pas vu que les concepts purs a priori ne sont que
les formes générales de toute pensée, ie, que,
en tant que telles, elles sont vides
et que leur utilisation
" valide " nécessite le recours à
lexpérience, un " remplissage "
Suite à cela, Kant va nommer " entendement "
la faculté de lesprit par laquelle nous connaissons
(= faculté des concepts). La " raison "
est quant à elle définie comme la faculté de
lesprit par laquelle nous avons tendance à réifier
ces concepts purs, à croire quils peuvent nous donner
des connaissances indépendamment de toute expérience
(= faculté des Idées, une Idée étant
une conception à laquelle rien ne correspond dans lexpérience).
b)
Que tout ce que nous pouvons connaître, ce sont des phénomènes,
non les choses en soi
Allons plus loin : non seulement les formes
de lesprit ne valent que dans les limites de lexpérience,
et quen combinaison avec lexpérience, mais elles
ne valent que pour lhomme, et que pour la façon quont
les choses dapparaître à lhomme.
| Extraits de la Critique
de la raison pure, Esthétique Transcendantale
p. 66 : Ces intuitions " ne
se rapportent aux objets quen tant quils sont
considérés comme phénomènes et
non quils sont pris comme choses en soi. Les phénomènes
forment seuls le champ où elles aient de la valeur ;
si lon sort de ce champ, on ne trouve plus à
faire de ces formes un usage objectif "
I, § 3 b) : " cette proposition :
" toutes les choses sont juxtaposées dans
lespace ", na de valeur quavec
cette limitation, que les choses soient prises comme objets
de notre intuition sensible. Si donc jajoute ici la
condition au concept et que je dise : " toutes
les choses, en tant que phénomènes externes,
sont juxtaposées dans lespace, cette règle
a alors une valeur universelle et sans restriction "
|
Ces éléments purs a priori ne sappliquent
quà la manière quont les choses de nous
apparaître, pas aux choses telles quelles sont en soi
(=indépendamment des conditions de notre sensibilité).
Nous ne pouvons donc connaître les choses comme elles sont,
mais seulement comme elles nous apparaissent. Nous ne pouvons nous
représenter les choses que dans lespace et dans le
temps, que dans des liens de causalité, etc., mais cela nest
valable que de lhomme :
| Esthétique Transcendantale,
§ 8
(
) quant à ce que peut être
la nature des objets en eux-mêmes et abstraction faite
de toute réceptivité de notre sensibilité,
elle nous demeure tout à fait inconnue. Nous ne connaissons
que notre mode de les percevoir, mode qui nous est particulier,
mais qui peut fort bien nêtre pas nécessaire
pour tous les êtres, bien quil le soit seulement
pour tous les hommes. |
Sans cette restriction, nous dit Kant, on ne voit
pas comment on pourrait savoir a priori quoi que ce soit sur la
" réalité " ! Cf. (C) 287 :
sinon, " on ne voit pas du tout comment les choses
devraient saccorder nécessairement avec limage
que nous nous chargeons nous-mêmes détablir à
lavance ". Si les objets de notre expérience
étaient les choses en soi, alors, tout ce quon en apprendrait
devrait dabord nous être donné ; mais le
problème est que lexpérience ne nous apporte
rien duniversel et nécessaire, bref : on naurait
alors aucune connaissance. Alors que si on admet que nous ne connaissons
des choses que les phénomènes, ie, les choses telles
quelles obéissent à notre sensibilité
(espace et temps), alors, on peut comprendre que lon puisse
avoir en nous, a priori, de quoi intuitionner ces objets de manière
universelle et nécessaire.
Ce qui " prouve ", bien évidemment,
lhypothèse de Kant, cest le fait que nous ayions
des connaissances universelles et nécessaires (car si seul
les phénomènes rendent compte de la possibilité
de ces éléments, alors, comme ces éléments
sont réels, les phénomènes le sont aussi).
Nous le disions tout à lheure :
par ce moyen, Kant peut expliquer que notre connaissance soit objective.
En effet, dire que nous nos concepts ne valent que des objets entendus
comme phénomènes, tels quils sont pour lhomme,
et non des objets tels quils sont sans lhomme, cest
pouvoir dire que les objets obéissent aux règles de
notre esprit, sy conforment.
c)
Lidéalisme transcendantal, le scepticisme, et le relativisme
Kant nest donc pas sceptique ou idéaliste
(sceptique) : sil limite la connaissance à la seule
expérience et plus précisément aux seuls phénomènes,
cest pour la rendre plus certaine. Pour bien comprendre cela,
il nous faut ainsi étudier les grandes objections que lon
peut faire à Kant ; ces objections se résument
à dire que lidéalisme transcendantal revient
à soutenir que :
- tout nest quillusion et il ny a pas de réalité
vraie derrière les apparences (idéalisme subjectif
mais aussi sceptique)
- nous ne pouvons connaître la réalité vraie mais
seulement les apparences (scepticisme et relativisme)
Réponses à ces objections :
- Kant ne croit pas que la réalité est produite
par le sujet. Le sujet connaissant ajoute a priori des schémas
à la réalité, mais la connaissance dérive
de l'expérience, au sens de chose indépendante de
nous (cest " len soi ").
Il ny a pas de phénomène, dit-il, sans rien
qui apparaît : cest une absurdité. Seulement,
de cela, on ne peut rien dire, cela nous reste inconnu. Essayez
en effet de vous représenter quelque chose, sans vous la
représenter : cest impossible ! !
- Nous ne connaissons certes que ce qui peut apparaître
à notre esprit ; mais cela nest pas purement
subjectif ; du moins, pas subjectif au sens où la
représentation ne vaudrait que pour moi, ou même
que pour lhomme mais alors en tant quil faudrait
dire que, hélas, vu la constitution de lhomme, on
ne peut pas connaître les objets tels quils sont (car,
en tant que phénomènes, on connaît bien les
objets tels quils sont
)
| Esthétique Transcendantale
I, § 3, b, pp. 59-60 : (à propos de la forme pure
a priori quest lespace)
Cette condition subjective de tous les phénomènes
extérieurs ne peut être comparée à
aucune autre. Le goût agréable dun vin
nappartient pas aux propriétés objectives
du vin, ie, dun objet considéré même
comme phénomène, mais à la nature spéciale
du sens dans le sujet qui en jouit. Les couleurs ne
sont pas des qualités des corps à lintuition
desquels elles se rapportent, mais seulement des modifications
du sens de la vue qui est affecté par la lumière
dune certaine façon. Au contraire, lespace,
comme condition des objets extérieurs, appartient,
dune manière nécessaire, au phénomène
ou à lintuition du phénomène. La
saveur et les couleurs ne sont pas du tout des conditions
nécessaires sous lesquelles seules les choses puissent
devenir pour nous des objets des sens. Elles ne sont liées
au phénomène quen qualité deffets
de notre organisation particulière qui sy ajoutent
accidentellement. |
Autres références utiles :
- (C) I Remarques II et III : Kant critique lobjection
selon laquelle sa doctrine transforme toutes les choses du monde
sensible en pure apparence ;
- Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale,
§ 8, Remarque III : sur la différence entre apparence
et phénomène.
Conclusion II : Kant a donc ici expliqué
que les jugements synthétiques a priori sont bien possibles ;
et il a expliqué comment ils étaient possibles (à
quelles conditions, et dans quelles limites)
Conclusion :
le sauvetage kantien de la métaphysique
Cette nouvelle théorie de la connaissance
permet de donner un nouvel usage à la raison métaphysique.
Cest en limitant lapplication de la raison et donc le
domaine de notre savoir que lon sauve la métaphysique.
Mais dabord, comment Kant peut-il maintenant,
à laide de lidéalisme transcendantal,
expliquer précisément lerreur fondamentale,
et donc la source de léchec, de la métaphysique ?
1)Explication
de léchec de la métaphysique
Nous avons vu ci-dessus que cet échec était
dû à un usage non critique de la raison. Mais encore ?
Quel est précisément le principe de son erreur ?
Elle étend tout simplement les concepts
purs de lentendement, hors de toute expérience possible.
Plus précisément, elle attribue aux choses en elles-mêmes,
ce qui ne vaut que des phénomènes. Kant appelle cet
usage, un usage " transcendant " (qui
va au-delà de toute expérience possible).
La raison dans son usage métaphysique croit
avoir affaire, à travers les concepts purs de lentendement,
à des objets réels, et même plus réels
que ceux de lexpérience sensible, en tant quils
sont dépourvus de toute détermination sensible. Ce
sont des êtres " intelligibles ", des
êtres " dentendement ", de pensée
pure. Kant les nomme des " noumènes "
(cf. (C) § 45)
NB : si la métaphysique est ici illégitime,
elle est pourtant bien naturelle, et nul homme ne peut y échapper,
pas même le scientifique. En effet, la science ne pouvant
connaître que dans les limites de lexpérience,
et que dans les limites de notre sensibilité, on ne peut
quêtre insatisfait par ses explications. Lexpérience
ne peut jamais satisfaire la raison. On veut en savoir toujours
plus, et remonter encore plus loin, jusquà lorigine
de ce qui est, et de ce quexplique la science. Pourquoi y
a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Y avait-il un
temps avant la création ou la naissance du monde ?,
etc. : voilà des questions qui appartiennent à
la dialectique naturelle de la raison humaine, comme le dit
Kant. Ce qui revient à dire que la raison est naturellement
métaphysique, tout comme lhomme. Si la raison humaine
est malade, cette maladie est pourtant au bout du compte bénéfique :
en effet, elle devient pour lentendement scientifique un véritable
guide vers un usage toujours plus étendu de ses concepts.
Elle empêche lentendement den rester à
ce quil connaît, et elle le pousse à de nouvelles
connaissances. Kant nomme cet usage positif de la raison " usage
régulateur " ; cest cette raison que
lon retrouve dans la Critique de la faculté de juger,
qui sintéresse à nos jugements esthétiques
2)
la métaphysique comme critique des savoirs
La métaphysique a donc un usage positif ;
quel est-il exactement ? Il nest autre que " linventaire
de tout ce que nous possédons (a priori) par la raison pure,
ordonné de façon systématique "
(Critique de la raison pure, Préface 1ère
éd. A), cest-à-dire, que la critique de la raison
pure elle-même :
| Kant, (C ), Solution de la
question générale
Afin que (la métaphysique) puisse,
comme science, prétendre non pas à une simple
persuasion trompeuse, mais à la pénétration
et à la conviction, il faut quune critique de
la raison elle-même expose toute létendue
des concepts a priori, leur division suivant leurs diverses
sources (sensibilité, entendement, raison), plus un
tableau complet de ces concepts avec leur analyse et la totalité
des conséquences quon peut en tirer, et ensuite
et surtout la possibilité de la connaissance synthétique
a priori par le moyen de la déduction de ces concepts,
les principes de son utilisation, et enfin les limites de
leur usage, le tout dans un système complet.
|
Elle sert, non pas à prolonger nos savoirs,
mais à définir le statut exact de nos connaissances
Selon Kant, la métaphysique est dès
lors possible comme science et devient même la plus simple
des sciences, puisque la raison ne sy applique quà
elle-même, et ne prétend rien " connaître "
de plus que son propre contenu.
Une telle thèse a pourtant des limites.
En effet, Kant estime que le système de la raison pure est
exhaustif. Or, il a obtenu ses catégories en saidant
de la logique aristotélicienne, qui était empirique :
comment dès lors Kant pouvait-il prétendre en tirer
quelque nécessité et universalité ? Cest
bien une telle critique que fait Einstein dans le texte ci-dessous :
| Einstein, extrait dun
compte-rendu de louvrage dAlfred Elsbach, professeur
à Ultrecht, Kant und Einstein, paru dans Deutsche
Litteraturzeitung, 1924, p. 1688
Selon moi, le but de Kant et de tous les
kantiens a été de découvrir les concepts
et relations a priori (i.e. non déductibles de lexpérience)
qui fondent nécessairement toute science de la nature,
parce quune science de la nature nest pas pensable
sans eux. A supposer que ce but fût accessible et atteint,
ces éléments a priori ne pourraient pas entrer
en contradiction avec une théorie physique rationnelle
future. Kant considérait ce but comme accessible et
croyait lavoir atteint. Mais si lon ne considère
pas ce but comme accessible, on doit évidemment renoncer
à se dire " kantien ".
Il y a encore peu de temps, on croyait que
le système kantien de concepts et de normes a priori
pourrait résister éternellement. Cette position
fut tenable aussi longtemps que la science de la nature postérieure
(à Kant), telle quelle était tenue pour
démontrée, nenfreignit pas les normes
en question. Ce qui ne se présenta de manière
incontestable quavec la théorie de la relativité.
A moins de vouloir prétendre que la théorie
de la relativité est contradictoire avec la raison,
on ne peut pas conserver le système kantien des concepts
et normes a priori.
Dans un premier temps, cela nexclut
pas quon maintienne au moins une problématique
kantienne, comme le fait par exemple Cassirer. Je pense même
que cest un point de vue quaucune évolution
de la science de la nature ne pourra réfuter strictement.
Car on pourra toujours dire que les philosophes criticistes
se sont trompés jusquà présent
en établissant la liste des éléments
a priori, et on pourra toujours établir un système
déléments a priori qui ne soit pas contradictoire
avec un système physique donné. Je tiens à
dire brièvement pourquoi je ne trouve pas ce point
de vue naturel. Soit une théorie physique se composant
de parties (éléments) A, B, C, D qui forment
ensemble un tout logique reliant correctement les expériences
qui font partie de son matériau (expériences
sensorielles). Dans ce cas, il arrive que le contenu conceptuel
dun nombre déléments inférieur
à quatre, par exemple, de A, B, et D, sans C, ne veuille
encore rien dire, de la même façon que A, B,
C sans D. On est libre alors de déclarer que le concept
de trois des quatre éléments, par exemple A,
B, et C est a priori, tandis que celui de D est déterminé
empiriquement. Ce qui nest pas satisfaisant dans ce
procédé, cest larbitraire du choix
des éléments désignés comme a
priori, qui ne tient pas compte du fait que la théorie
elle-même pourrait un jour être remplacée
par une autre qui, à son tour, remplacerait certains
éléments, ou même les quatre par dautres.
Il est vrai quon pourrait penser que nous sommes en
mesure de découvrir des éléments qui
ne peuvent pas ne pas être dans toute théorie,
en analysant directement lentendement humain ou même
la pensée. Mais la plupart des chercheurs saccorderont
sans doute à dire que nous ne disposons daucune
méthode pour découvrir ces éléments,
même si lon est enclin à croire en leur
existence. Ou bien faut-il imaginer que la découverte
des éléments a priori est une sorte de processus
asymptotique, qui progresse avec lévolution des
sciences de la nature ?
|
Dans ce texte, Einstein remet en question le point
de vue kantien sur la connaissance : on ne peut déterminer
tous les éléments dune théorie physique.
Kant avait, dit-il, la volonté de retrouver
les normes a priori de la connaissance , qui vaudraient pour
toute théorie possible. Or, cette conception na été
valable quaussi longtemps que la science de son temps la
été. Par conséquent, Kant a seulement dit ce
qui fondait la science de son temps, et non ce qui fondait toute
science. On ne peut donc, puisquil y a eu la théorie
de la relativité, garder un point de vue kantien sur la connaissance,
qui stipule quon pourrait découvrir les éléments
constitutifs de toute théorie. On peut considérer
que ces éléments a priori évoluent avec la
science elle-même.
Ceci est très grave pour la validité
de la critique de la raison pure et donc de lidéalisme
transcendantal ; Kant lui-même navait-il pas dit,
dans la Préface de (C), qu " une telle
critique nest jamais sûre si elle nest pas achevée
entièrement dans les moindres éléments de la
raison pure et dans cette sphère, cest tout ou rien
quil faut déterminer ou décider " ?
3)
la métaphysique comme morale
Mais, heureusement, Kant a donné à
la métaphysique un sens encore plus positif, à travers
la morale.
Que la métaphysique ait à voir avec
la morale, cela se comprend facilement, et explique même que
Kant juge très important de donner un certain sens à
la métaphysique.
En effet, la métaphysique a à voir
avec les questions du sens de la vie. La raison métaphysique
se pose des questions ultimes sur la réalité. Pourquoi
y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Lâme
est-elle éternelle ? Y a-t-il une vie après la
mort ? Dieu existe-t-il ? Sommes-nous libres ? Voilà
de grandes questions métaphysiques, auxquelles il paraît
impossible de répondre, parce que, dit Kant, tout ce que
nous pouvons connaître est limité à ce dont
nous pouvons avoir lexpérience, et donc, une intuition.
Le problème est que ces questions sont liées à
la morale, et léchec de la raison métaphysique
à y répondre est donc une menace pour la morale. A
quoi bon en effet agir moralement si notre âme est mortelle,
sil ny a pas de vie au-delà de la mort, etc.
Il va donc, dans les Fondements de la métaphysique
des murs et dans la Critique de la raison pratique,
sauver la métaphysique dune manière très
originale. La métaphysique deviendra en quelque sorte une
entreprise morale, et permettra de donner un sens à limmortalité
de lâme, lexistence de Dieu
A suivre (prochain cours : la philosophie
pratique de Kant).
Vocabulaire
Vous trouverez ici les termes essentiels de la
philosophie kantienne de la connaissance, déjà définis
dans le cours.
A priori : 1) ce qui est indépendant
de toute expérience sensible ; soppose à
ce qui est donné empiriquement ; 2) ce qui est condition
de possibilité de la connaissance (condition de possibilité
de la posteriori)
Chose en soi : réalité
inconnaissable que nous devons penser pour comprendre ce quest
un phénomène : elle se manifeste ou apparaît
dans le phénomène, elle en est donc lorigine
Concept/ catégorie : appartient
à lentendement ; pure forme qui ne peut recevoir
de contenu que de lintuition sensible ; acte synthétique
ou jugement qui subsume un divers sous une réalité
une
Connaissance transcendantale : cest
Kant qui le premier utilise ce terme avec une signification bien
précise : il sagit dune connaissance qui
soccupe moins des objets que de nos concepts a priori des
objets ; elle est synonyme de " philosophie critique ".
Elle consiste à partir de ce que lon cherche comme
dune donnée, pour remonter aux conditions sous lesquelles
seules il est possible.
Dialectique naturelle de la raison :
chez Platon, la dialectique est la méthode par laquelle on
atteint la réalité : elle est donc une connaissance
vraie ; mais chez Aristote, duquel Kant sinspire ici,
elle désigne lart du dialogue, de la confrontation,
et, en son sens sophistique, arguties inutiles ; chez Kant,
elle va désigner la prétention de la raison pure à
dépasser le champ de la phénoménalité,
à franchir les limites assignées à notre pouvoir
de connaître, à confondre le concept et lexistence,
à croire que la logique pure a une portée ontologique ;
la raison est ici en perpétuel conflit avec elle-même ;
cette dialectique est naturelle à la raison humaine, et donc,
à lhumanité
Dialectique transcendantale : étude
des mécanismes qui produisent les erreurs et illusions caractéristiques
de la métaphysique
Esthétique : théorie
des formes spatio-temporelles de la sensibilité qui sont
la condition de toute expérience sensible
Idée (rationnelle) : fonction de
la raison qui na pas dusage pour la connaissance ;
Kant fait une distinction entre lIdée transcendantale,
qui a pour fonction dunifier les connaissances obtenues par
lentendement, en les systématisant, et lIdée
transcendante qui réifie cette unité, en croyant
avoir affaire à un objet réel
Noumène : réalité
intelligible que lon peut penser, mais pas connaître ;
il soppose en effet au phénomène sensible
Phénomène : chose telle
quelle apparaît à lhomme, telle que seule
lhomme peut la connaître, à travers la structure
de son esprit (intuitions pures a priori, catégories)
Transcendantal : condition qui rend
une connaissance, une expérience, possibles
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