Introduction
Problème
: le terme de "philosophie" est un terme ambigu, si bien
qu'on l'emploie souvent sans trop savoir ce qu'il signifie exactement.
On va donc essayer de clarifier les divers sens de ce terme, qui
se ramènera à en faire l'historique.
On
peut dire qu'il y a trois emplois du terme de " philosophie ",
et que ces trois emplois permettent de diviser les philosophes en
trois groupes.
| Premier
emploi et premier groupe : philosophie comme réflexion
critique : Socrate |
Deuxième :
philosophie comme art de vivre : Socrate ; stoïciens,
épicuriens, sceptiques grecs |
Troisième :
philosophie comme métaphysique (savoir absolu) :
philosophes du 17ème (Descartes, Leibniz, Spinoza) ;
pré-socratiques |
Nous
cherchons ce qui peut bien être commun à ces types
de discours ou plus généralement d'activité.
Ce qui présuppose, bien entendu, qu'il y a des ou un point
commun à ceux-ci, sans quoi, nous n'aurions aucune raison
de les appeler tous " philosophie ".
Or,
comme par hasard (!), la philosophie semble être essentiellement
liée, comme nous allons le voir avec le personnage de Socrate,
à ce présupposé. Il définirait même
la philosophie, qui est liée à l'invention du concept/
définition.
I-
LA NAISSANCE DE LA PHILOSOPHIE DANS LA GRECE ANTIQUE : LE DIALOGUE
SOCRATIQUE.
Ainsi,
tournons-nous vers l'inauguration du discours philosophique, dans
l'Athènes du Ve av. J.C. Celui avec qui nous allons parler,
ou plutôt, dialoguer, c'est Socrate.
A-
Socrate ou l'invention du concept
Historique
rapide : Socrate est né en 470 av. JC et mort en
399 (condamné par sa cité à boire la ciguë,
sous prétexte qu'il porte atteinte aux fondements de la cité,
qu'il est corrupteur de la jeunesse, etc.). Fils d'une sage-femme
et d'un sculpteur de pierres. Particularité : il n'a rien
écrit (ne pas oublier que la Grèce est avant tout
une civilisation de la parole). Les interprètes ont coutume
de parler à ce propos du "problème de Socrate"
: Socrate, en effet, ne nous est connu que par l'intermédiaire
de ceux qui nous ont parlé de lui. Parmi eux, c'est avant
tout à travers les écrits de Platon que nous connaissons
Socrate, puisque Platon, surtout dans ses dialogues de jeunesse,
s'est fait son porte-parole.
1)
Qu'est-ce que la beauté ?
| Platon,
Hippias majeur
Contexte :
Socrate dialogue avec Hippias. Ce dernier est en train de
raconter à Socrate que récemment, il a emporté
un grand succès concernant un discours concernant " les
belles occupations auxquelles un jeune homme doit se livrer ".
Socrate en profite pour le mettre à la question. Il
raconte à Hippias que récemment, en discutant
avec un ami, il avait blâmé des choses comme
laides, et d'autres, comme belles. Or, quelqu'un lui a demandé : " Dis-moi,
Socrate, d'où sais-tu quelles sont les choses belles
et quelles sont les choses qui sont laides ? Voyons,
peux-tu me dire ce qu'est le beau ? ".
N'ayant pas réussi à répondre à
cette question (car Socrate " ne sait rien " !),
il va donc profiter d'être en compagnie d'un savant,
Hippias, qui prétend savoir ce qu'est le beau. Il va
revêtir le personnage de celui qui l'a mis dans l'embarras,
et poser à Hippias les questions qu'il aurait posées
à Socrate s'il avait prétendu savoir ce qu'est
le beau.
Socrate :
dis-moi maintenant, étranger, poursuivra-t-il, ce que
c'est que cette beauté
Hippias :
le questionneur, n'est-ce pas, Socrate, veut savoir quelle
chose est belle ?
Socrate :
je ne crois pas, Hippias, il veut savoir ce qu'est le beau
Hippias :
et quelle différence y a-t-il de cette question à
l'autre ?
Socrate :
tu n'en vois pas ?
Hippias :
je n'en vois aucune
Socrate :
il est évident que tu t'y entends mieux que moi. Néanmoins,
fais attention, mon bon ami : il ne te demande pas quelle
chose est belle, mais ce qu'est le beau.
Hippias :
(...) le beau, c'est une belle fille
(...)
Socrate : permets, Hippias, que je prenne à mon
compte ce que tu viens de dire. Lui va me poser la question
suivante : " allons, Socrate, réponds.
Toutes ces choses que tu qualifies de belles ne sauraient
être belles que si le beau en soi
existe ? ". Pour ma part, je confesserai que,
si une belle fille est belle, c'est qu'il existe quelque chose
qui donne leur beauté aux belles choses. "
|
Socrate
posait donc sans arrêt la question " qu'est-ce que ".
Exemple : qu'est-ce que la beauté?
La
bonne manière de répondre à la question " qu'est-ce
que ", ne consiste pas à donner des exemples (dans
le cas de la beauté, on ne répond pas à la
question qu'est-ce que la beauté en répondant :
une belle fille, une belle marmite, une uvre d'art, etc.).
Mais elle consiste à dire ce qu'est en soi, partout et toujours,
la beauté, ce qui peut s'appliquer à tous les exemples.
C'est une définition, un concept
- NB :
voilà pourquoi l'exemple est anti-philosophique :
il est anti-conceptuel.
Un exemple peut toujours être démenti. Cf.
induction et déduction :
| L'induction |
La
déduction |
| Raisonnement
qui consiste à partir des cas particuliers et à
généraliser à partir d'eux. Exemple :
(1)
t1 est (y), t2 aussi, t3 aussi, ... tx (y)
(2)
donc tous les t sont verts.
|
Raisonnement
qui part du général pour aller vers le
particulier. Et plus précisément, qui part
de propositions tenues pour vraies pour en tirer des inférences.
Exemple :
(1)
tous les hommes sont mortels
(2)
or, Socrate est un homme
(3)
donc Socrate est mortel
NB :
ce serait un raisonnement non valide si on avait dit " nombreux "
au lieu de " tous les ". |
Or,
dans une inférence inductive, la vérité des
prémisses ne garantit pas la vérité de la conclusion
Exemple :
la dinde inductiviste de Russell
Dès
le matin de son arrivée dans la ferme pour dindes, une dinde
s'aperçut qu'on la nourrissait à 9h00 du matin. Toutefois,
en bonne inductiviste, elle ne s'empressa pas d'en conclure
quoi que ce soit. Elle attendit donc d'avoir observé
de nombreuses fois qu'elle était nourrie à
9h00 du matin, et elle recueillit ces observations dans des circonstances
fort différentes, les mercredis et jeudis, les jours
chauds et les jours froids, les jours de pluie et les jours sans
pluie. Chaque jour, elle ajoutait un nouvel énoncé
d'observation à sa liste.
Elle
recourut donc à un raisonnement inductif pour conclure :
" je suis toujours nourrie à 9h00 du matin ".
Or, cette conclusion se révéla fausse quand, un jour
de noël, à la même heure, on lui tordit le cou.
Leçon
de l'histoire : le raisonnement inductif se caractérise
donc par le fait que toutes les prémisses peuvent être
vraies et pourtant mener à une conclusion fausse. Si à
tel moment la dinde a constaté qu'elle a été
nourrie, il se peut toujours que le moment d'après, elle
ne le soit pas. L'induction est un raisonnement non fondé
logiquement.
2)
Le dialogue socratique : la philosophie comme réflexion
critique
Le
discours philosophique inauguré par Socrate l'est donc, non
par un contenu déterminé, mais avant tout par sa forme.
Ce n'est pas un enseignement d'une vérité établie
et à transmettre, mais d'un dialogue qui renvoie chacun à
sa vérité et à son non-savoir. Le discours
philosophique est alors interrogation.
| Platon,
Charmide (xii)
" eh
mais, Critias! tu me parles comme si je prétendais
connaître les choses sur lesquelles je pose des questions,
(or) j'examine avec toi les problèmes au fur et à
mesure qu'ils se présentent, parce que je n'en connais
pas la solution. " |
Cette
interrogation socratique se déroule sous le double mode de
l'ironie et de la maïeutique.
Air
candide avec lequel Socrate enquête. C'est une sorte d'humour
qui refuse de prendre totalement au sérieux aussi bien les
autres que soi-même, parce que tout ce qui est humain est
chose bien peu assurée, et dont on ne peut s'enorgueillir.
C'est une attitude qui consiste donc à feindre de vouloir
apprendre quelque chose de son interlocuteur, pour l'amener à
découvrir qu'il ne connaît rien dans le domaine où
il prétend être savant.
Pour
bien comprendre ce procédé, point historique :
Socrate
ne cesse de répéter qu'il a reçu une mission
divine, celle d'éduquer ses contemporains :
|
"Je
n'ai pas d'autre but, en allant par les rues, que de vous
persuader, jeunes et vieux, qu'il ne faut pas donner le
pas au corps et aux richesses et s'en occuper avec autant
d'ardeur que du perfectionnement de l'âme. Je vous
répète que ce ne sont pas les richesses qui
donnent la vertu, mais que c'est de la vertu que proviennent
les richesses et tout ce qui est avantageux, soit aux particuliers,
soit à l'Etat (...) Je suis le taon, qui,
de tout le jour ne cesse jamais de vous réveiller.,
de vous conseiller, de morigéner chacun de vous et
que vous trouverez partout, posé près de vous.
(...)
Je
me mets à la disposition des pauvres aussi bien que
des riches, pour qu'ils m'interrogent, ou, s'ils le préfèrent,
pour que je les questionne et qu'ils entendent ce que j'ai
à dire (...). C'est, je vous le répète,
le dieu qui m'a prescrit cette tâche par des oracles,
par des songes et par tous les moyens dont un dieu quelconque
peut user pour assigner à un homme une mission à
remplir". |
Il
dit que son enquête est née de la déclaration
de la Pythie, selon laquelle il serait le plus sage. En effet, il
a voulu vérifier cette déclaration. Il va donc interroger
les autres, et, plus précisément, ceux que la cité
considère comme les plus sages (les spécialistes).
| Platon,
Apologie de Socrate, Enquête de Socrate sur
l'oracle de Delphes
" (...)
Un jour donc que (Chéréphon) s'était
rendu à Delphes, il eut le front de consulter l'Oracle
et (...) de lui demander s'il y avait un homme plus sage
que moi. Or, la réponse émise par la Pythie
fut qu'il n'existait personne de plus sage ! (...)
Une fois informé de cette réponse, je me faisais
des réflexions de ce genre : " que
peut bien vouloir dire le Dieu ? Quel sens peut bien
avoir cette énigme ? Car enfin, je n'ai, ni
peu ni prou, conscience en mon for intérieur d'être
un sage ! Que veut-il donc dire en déclarant
que je suis le plus sage des hommes ? Bien sûr,
en effet, il ne ment pas, car cela ne lui est pas permis ! "
Depuis longtemps durait mon embarras sur ce qu'il pouvait
bien vouloir dire, quand à la fin, non sans beaucoup
de peine, j'en vins à prendre le parti de m'en enquérir
(...) " |
- "Ce
que je sais, c'est que je ne sais rien".
Or,
il s'aperçoit que ceux-ci n'ont aucune conscience de ce qu'ils
font et même, ne savent pas ce qu'ils disent : il estimera
que sa supériorité réside justement dans son
ignorance, dans une sorte de non-savoir, qui est d'être conscient
de son ignorance. Les "spécialistes" savent, certes,
faire quelque chose, mais ils ne savent pas ce qu'ils font.
Exemple
: le politique, le juge, le prêtre, ne savent pas justifier
la valeur de leurs conduites- et, pour aggraver leur cas, ils n'ont
même pas conscience de cette ignorance. Ce qui signifie que
les plus savants des hommes ignorent l'essentiel.
Cf.le
cas d'Alcibiade
- La
philosophie comme réflexion morale
C'est
ainsi qu'il va chercher à rendre les citoyens meilleurs,
en les invitant à se détourner de l'inessentiel, des
fausses valeurs, en leur faisant réfléchir sur celles-ci
(cf. questions comme : qu'est-ce que la justice? qu'est-ce que la
vertu? etc.). Il invite tout un chacun à se connaître
soi-même. S'il faut se connaître soi-même,
c'est parce que nous ne nous soucions plus de ce que nous sommes,
mais seulement de l'extériorité.
| cf.
Apologie, 38 a : "non, vraiment, une vie
sans examen n'est pas vivable pour l'homme". |
Précision
: ce n'est pas un appel à l'introspection individuelle, mais
une exhortation à la rationalité morale. C'est ce
qu'on a appelé l'éveil de la conscience morale. Sa
signification est tout simplement que chacun doit savoir ce qu'il
fait, et pourquoi il le fait. Il s'agit de nous faire prendre conscience
des présupposés de ce que nous disons, et que nous
ignorons, mais que nous sommes tous capables de trouver, par un
retour critique, par nous-mêmes.
|
Socrate :
"Mon art d'accoucheur comprend donc toutes les
fonctions que remplissent les sages-femmes; mais il diffère
du leur en ce qu'il délivre des hommes et non des
femmes et qu'il surveille leurs âmes en travail et
non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art,
c'est qu'il rend capable de discerner à coup sûr
si l'esprit du jeune homme enfante une chimère et
une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J'ai
d'ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis
stérile en matière de sagesse, et le reproche
qu'on m'a fait souvent d'interroger les autres sans me déclarer
sur aucune chose, parce que je n'ai en moi aucune sagesse,
est un reproche qui ne manque pas de vérité.
Et la raison, la voici : c'est que le dieu me contraint
d'accoucher les autres, mais ne m'a pas permis d'engendrer.
Je ne suis donc pas du tout sage moi-même et je ne
puis présenter aucune trouvaille de sagesse à
laquelle mon âme ait donné le jour. Mais ceux
qui s'attachent à moi, bien que certains d'entre
eux paraissent complètement ignorants, font tous,
au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur permet,
des progrès merveilleux, non seulement à leur
jugement, mais à celui des autres. Et il est clair
comme le jour qu'ils n'ont jamais rien appris de moi, et
qu'ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté
beaucoup de belles choses. Mais s'ils en ont accouché,
c'est grâce au dieu et à moi. Et voici qui
le prouve. Plusieurs déjà, méconnaissant
mon assistance et s'attribuant à eux-mêmes
leurs progrès sans tenir aucun compte de moi, m'ont,
soit d'eux-mêmes, soit à l'instigation d'autrui,
quitté plutôt qu'il ne fallait. Loin de moi,
sous l'influence de mauvais maîtres, ils ont avorté
de tous les mauvais germes qu'ils portaient, et ceux dont
je les avais accouchés, ils les ont mal nourris et
les ont laissé périr, parce qu'ils faisaient
plus de cas de mensonges et de vaines apparences que de
la vérité, et ils ont fini par paraître
ignorants à leurs propres yeux comme aux yeux des
autres. (...) Ceux qui s'attachent à moi ressemblent
encore en ce point aux femmes en mal d'enfants : ils sont
en proie aux douleurs et sont nuit et jour remplis d'inquiétudes
plus vives que celles des femmes. Or ces douleurs, mon art
est capable et de les éveiller et de les faire cesser.
Voilà ce que je fais pour ceux qui me fréquentent.
Mais il s'en trouve, Théétète, dont
l'âme ne paraît pas grosse. Si je me suis étendu
là-dessus, excellent Théétète,
c'est que je soupçonne, comme tu t'en doutes toi-même,
que ton âme est grosse et que tu es en travail d'enfantement.
Confie-toi donc à moi comme au fils d'une accoucheuse
qui est accoucheur lui aussi, et quand je te poserai des
questions, applique-toi à y répondre de ton
mieux. Et si, en examinant telle ou telle des choses que
tu diras, je juge que ce n'est qu'un fantôme sans
réalité, et qu'alors je te l'arrache et la
rejette, ne te chagrine pas comme le font au sujet de leurs
enfants les femmes qui sont mères pour la première
fois. J'en ai vu plusieurs, mon admirable ami, tellement
fâchés contre moi qu'ils étaient véritablement
prêts à me mordre, pour leur avoir ôté
quelque opinion extravagante. Ils ne croient pas que c'est
par bienveillance que je le fais. Ils sont loin de savoir
qu'aucune divinité ne veut du mal aux hommes et que
moi non plus, ce n'est point par malveillance que j'agis
comme je le fais, mais qu'il ne m'est permis en aucune manière
ni d'acquiescer à ce qui est faux ni de cacher ce
qui est vrai." |
Définition
de la maïeutique : art d'accoucher les esprits.
Métaphore
: son procédé à l'égard des esprits
est semblable à celui des sages-femmes à l'égard
des corps.
Il
s'agit, quand une âme est pleine de toutes sortes d'opinions,
d'éprouver si la pensée donne naissance à du
faux ou à du vrai. Ce n'est pas lui qui conçoit le
savoir, mais, l'âme de son interlocuteur. Celui-ci, grâce
à la maïeutique, va pouvoir opérer la distinction
entre les opinions vraies et les opinions fausses.
Lachès
est un vieux général, bien connu des athéniens,
qui s'est illustré dans des batailles célèbres.
Le dialogue commence par la demande de deux pères de famille
qui viennent interroger Lachès et Nicias (stratège
lui aussi, mais plus jeune). Les deux pères de famille les
interrogent donc pour savoir s'il faut faire donner des leçons
d'art militaire et d'escrime à leurs enfants. Ils ont demandé
à Socrate de se joindre à eux pour tenter de répondre
à cette question.
Les
deux spécialistes, Lachès et Nicias, interviennent
:
-
pour Lachès, les leçons sont inutiles : l'art militaire
s'apprend sur le terrain
-
pour Nicias, les leçons sont indispensables : lui-même
s'est trouvé très bien de celles qu'il a reçues.
Comme
il y a une voix pour et une voix contre, et que ces pères
de famille sont habitués à la démocratie, ils
se tournent vers une troisième personne, Socrate, pour les
départager. Pour qui va-t-il voter?
Socrate
répond qu'il est désolé, mais qu'il ne procède
pas ainsi. Il ne peut pas répondre à la question posée,
car il ne ferait que donner un avis subjectif qui n'a aucune importance.
Il a besoin de Lachès et Nicias et il leur demande la permission
de les interroger : pourquoi as-tu dit ceci? pourquoi as-tu pris
tel exemple? pourquoi, à tel moment, as-tu changé
de ton? Il mène une enquête très subtile et,
au bout d'un certain temps, il apparaît pour tous les interlocuteurs
que Lachès et Nicias ne savaient pas ce qu'ils disaient,
qu'ils parlaient par pur mécanisme, qu'ils ont fabriqué
leur argumentation à partir d'une idée préconçue,
mais qu'elle n'est pas probante.
Les
deux pères de famille se retournent alors vers Socrate, et
lui demandent ce qu'il faut faire. C'est là qu'il prend le
chemin de l'invention de la philosophie. Il dit que la question
de savoir s'il faut faire donner des leçons d'art militaire
à des enfants n'est pas une bonne question. Il faut d'abord
savoir à quoi cela sert.
Que
veut-on? Que nos enfants soient capables de se défendre sur
le terrain, de vaincre l'ennemi, d'honorer notre nom en se battant
comme il faut, et de rester en vie.
Donc
: l'art militaire a pour fin l'acquisition de la vertu militaire.
Dès lors, il faut, si on ne veut pas répondre à
côté du problème, savoir ce qu'est la vertu
militaire.
Socrate
va donc interroger les deux militaires afin de savoir ce qu'est
la vertu militaire. Or, aucun des deux généraux n'est
capable de répondre à cette question. Socrate n'a
aucun mal, devant les démonstrations données, à
montrer que ce qu'ils disent n'a pas de sens et ne résiste
pas à l'argumentation.
Mais,
Socrate ne tranche pas : le dialogue se termine sans réponse.
Si Socrate a dit, certes, que pour répondre à la question
posée, il fallait savoir ce qu'est la vertu militaire, il
n'a jamais dit que lui le savait. (se rappeler que sa devise est
que "ce que je sais, c'est que je ne sais rien" : on retrouve
bien ici sa découverte essentielle, qui est que nul ne sait
rien de ce qu'il croit savoir).
Le
procédé de Socrate est le suivant :
1)
recherche d'une définition
2)
un interlocuteur sûr de lui donne aussitôt une définition
3)
Socrate s'émerveille, accepte la définition de l'interlocuteur
qui s'engorge, et en tire, avec son consentement, des déductions
de plus en plus précises
4)
l'interlocuteur ne cesse de suivre Socrate et d'approuver, fort
satisfait de voir que sa définition était encore plus
profonde et riche qu'il ne l'avait cru lui-même
5)
Socrate s'arrête soudain et montre que le point d'arrivée
est en contradiction formelle avec le point de départ
6)
si l'interlocuteur est de bonne foi, il en conclut que la définition
ne valait rien et qu'il faut en proposer une autre ; Socrate reprend
alors la discussion et passe au crible les définitions successives
qu'on lui propose. Souvent, le dialogue ne conclut pas et Socrate
quitte son interlocuteur décontenancé, en lui disant
qu'une autre fois peut-être, ils pourront examiner à
nouveau le problème. (cf. l'aporie : les dialogues mènent
à une impasse).
7)
mais il se peut faire que l'interlocuteur soit de mauvaise foi,
et qu'il refuse alors de participer à l'entretien (exemple
: Dans le Gorgias, Calliclès, pris au piège,
refuse de se prêter au jeu de Socrate parce qu'il a été
battu).
Le
dialogue socratique sert donc à amener les autres au même
point de conscience critique que lui.
3)
Point historique : pourquoi a-t-on assassiné Socrate ?
C'est
qu'il est apparu comme semeur de troubles.
Pressant
les hommes de ses questions, il n'a eu de cesse que de troubler
leur conscience pour les convertir à la recherche des vraies
valeurs. (Faisant parler les autres sur ce qu'ils disent, il les
fait par là réfléchir sur ce qu'ils font).
Il répète à qui veut l'entendre qu'il ne sait
rien, qu'il n'a rien à enseigner, ni personne à former
-qu'il n'a rien à offrir que sa fréquentation. Que
chacun n'a qu'à penser par lui-même pour s'apercevoir
qu'il en sait plus que lui.
Problème
: il gênait ses concitoyens. Il était comparé
soit à une torpille, soit à un taon.
Tout
comme la torpille paralyse (engourdit) sa proie, de même,
Socrate paralyse l'interlocuteur sûr de lui-même et
qui ne voit pas que son savoir est un pseudo-savoir, une ignorance
qui s'ignore.
|
Socrate :
Réponds-moi donc de nouveau à partir du commencement.
En quoi faites-vous consister la vertu, ton ami et toi?
Ménon :
J'avais ouï dire, Socrate, avant même de me rencontrer
avec toi, que tu ne faisais pas autre chose que de mettre
toi-même tout en doute et de jeter les autres dans
le même doute. En ce moment même, à ce
qu'il me semble, tu m'as véritablement ensorcelé
par tes charmes et tes maléfices : c'est au point
que j'ai la tête remplie de doutes. Il me semble,
si je puis hasarder une plaisanterie, que tu ressembles
exactement pour la forme et pour tout le reste à
ce large poisson de mer qu'on appelle une torpille. Chaque
fois qu'on s'approche d'elle et qu'on la touche, elle vous
engourdit. C'est un effet du même genre que tu me
parais avoir produit sur moi; car je suis vraiment engourdi
d'âme et de corps, et je ne trouve rien à te
répondre. Et pourtant j'ai discouru mille fois sur
la vertu, et fort bien, à ce qu'il me paraissait;
mais en ce moment je suis absolument incapable de dire même
ce qu'elle est. Aussi m'est avis que tu fais bien de ne
pas naviguer et voyager hors d'ici; car si, expatrié
dans quelque autre ville, tu te livrais aux mêmes
pratiques, tu ne tarderais pas à être arrêté
comme sorcier.
Socrate :
Tu es un rusé, Ménon, et j'ai failli être
ta dupe.
Ménon :
Comment cela, Socrate?
Socrate :
Je devine pourquoi tu m'as ainsi comparé.
Ménon :
Pourquoi donc, à ton avis?
Socrate :
Pour que je te compare à mon tour; car je sais que
les beaux garçons aiment toutes ces comparaisons.
Elles tournent à leur avantage; car les images de
la beauté sont belles aussi, j'imagine. Mais je ne
te rendrai pas comparaison pour comparaison. Quant à
moi, si la torpille est elle-même engourdie quand
elle engourdit les autres, je lui ressemble; sinon, non.
Car, si j'embarrasse les autres, ce n'est pas que je sois
sûr de moi; c'est parce que je suis moi-même
embarrassé plus que personne que j'embarrasse les
autres. C'est ainsi qu'à présent, au sujet
de la vertu, j'ignore ce qu'elle est; peut-être le
savais-tu, toi, avant d'être en contact avec moi,
mais en ce moment, tu parais ne plus le savoir. |
Socrate
est aussi le taon qui réveille et interdit la torpeur paresseuse
à ceux qui se contentent de solutions toutes faites là
où se posent des problèmes. Cf.
Apologie, 30e sq.
En
399, Socrate fut en effet condamné à boire la ciguë,
suite à l'accusation portée contre lui par Mélétos
(poète), Anytos (riche commerçant) et Lycon.
Cela
peut paraître étrange, surtout si on considère
que Socrate était un citoyen exemplaire (cf. Banquet,
219e et 220c; Apologie de Socrate, 32c; 38e sq.). Il a toujours
défendu sa patrie lorsqu'elle était en danger, et,
même après son procès, il fut un honnête
citoyen, lui qui refusa de s'enfuir pour ne pas contrevenir aux
lois de sa patrie.
C'est
tout simplement que le procès de Socrate fut un procès
intellectuel, dû au fait qu'à l'époque, on cherche
à redonner à Athènes ses assises traditionnelles.
Socrate, qui harcelait les athéniens comme un taon, les empêchait
de dormir et de se reposer dans des solutions morales ou sociales
toutes faites; il est celui qui, en nous étonnant, nous interdit
de penser selon les habitudes acquises. Son entreprise, toute entière
dirigée contre le confort intellectuel, est donc la cause
même de son procès. Il est apparu coupable de crime
de non conformisme, et même de lèse-majesté
(critique des évidences, et de l'autorité). Il était
vu comme un danger pour l'ordre social, qui corrompt la jeunesse.
Ainsi
a-t-on pu dire que le procès de Socrate, c'est le procès
fait à la pensée qui recherche, en dehors de la médiocrité
quotidienne, les problèmes véritables.
Conclusion
: la philosophie comme réflexion critique
C'est
donc de son enseignement et de sa mort exemplaire que va naître
la philosophie (avec Platon, qui va se faire l'administrateur
du message socratique, pour que la cité change et que des
hommes comme Socrate puissent rester en vie - cf. lettre VII).
La
philosophie est une activité avant tout questionnante, qui
s'adresse à chacun d'entre nous et n'a rien à voir
avec un quelconque savoir positif. On peut dire qu'elle n'a pas
de contenu propre. Comme nous l'avons bien vu avec Socrate, elle
est avant tout réflexion critique sur ce que nous savons
déjà (ou même sur ce que nous croyons spontanément
savoir), donc perpétuelle remise en cause.
Elle
se définit comme une tentative pour comprendre les principes
généraux et les idées qui se cachent derrière
les divers aspects de la vie. On peut ainsi la diviser en autant
de domaines qu'il y en a dans la vie : il y a une philosophie de
la religion, de l'art, du droit, des affaires même, etc.
Aujourd'hui,
elle s'intéresse plus particulièrement à la
personne, l'éthique, l'intelligence artificielle.
Exemple
: la philosophie politique :
a)
elle pose des questions au sujet de la justice et de l'égalité,
au sujet de savoir comment un Etat devrait être organisé,
et au sujet de savoir ce que signifient des idées telles
que la démocratie;
b)
elle utilise souvent les mêmes termes que ceux qu'on emploie
dans les débats politiques quotidiens, mais elle les examine,
afin d'aller plus loin que le sens commun dans la signification
exacte des termes, et de comprendre quel est le but de l'entreprise
politique.
Elle
se demande donc : que voulons-nous dire par ces mots? Comment pouvons-nous
savoir si c'est vrai? Quelles sont ses implications?
A
travers cet exemple, on voit bien que la philosophie a pour but
en général la clarification (que ce soit celle des
pensées, des concepts, et du sens du langage). Philosopher,
c'est penser clairement et de façon précise.
La
majeure partie de la philosophie est donc concernée essentiellement
par le langage. D'ailleurs, certains philosophes considèrent
leur tâche comme essentiellement linguistique (ce sont les
philosophes analytiques, mouvement anglo-saxon né au début
du XXe siècle, avec Wittgenstein et Russell).
Pour
bien comprendre ce que fait la philo, on doit distinguer deux sortes
de langages :
de
premier ordre |
de
second ordre
|
|
"a est la cause de b" |
"qu'est-ce
que cela signifie de dire que a est la cause de b?" |
| "est-il
juste de faire ceci ou cela?" |
"qu'est-ce que cela signifie de dire que quelque chose
est juste?" |
| "Dieu
n'existe pas" |
"qu'est-ce
que le langage religieux, et comment les assertions religieuses
peuvent-elles être vérifiées?" |
Ces
exemples nous montrent bien que le langage de second ordre (celui
qu'emploie la philosophie) clarifie le langage de premier ordre,
qu'elle prend pour objet. Par là, il clarifie aussi ce qui
se cache derrière le langage. Si la philo n'est peut-être
pas capable, comme on l'a vu avec Socrate, de vous dire si quelque
chose est vrai ou faux, elle clarifie les fondements de ce que vous
dites, croyez, faites ("est-ce juste de faire cela?").
Exercice
en classe : différence entre le spécialiste x
et le philosophe :
|
le mathématicien : étudie les relations entre
les nombres |
le
philosophe : qu'est-ce que le nombre? |
|
l'historien : se pose des questions sur ce qui a lieu à
un certain moment dans le passé |
le
philosophe : qu'est-ce que le temps |
| le
psychologue : comment par exemple les enfants apprennent un
langage |
le
philosophe : qu'est-ce qui fait qu'un mot peut signifier quelque
chose? |
| n'importe
qui peut se demander si c'est mal de se faufiler dans une salle
de cinéma sans payer |
mais
un philosophe se demande : "qu'est-ce qui rend une action
bonne ou mauvaise?" |
| le
physicien : de quoi sont faits les atomes, ou encore, ce qui
explique la gravité |
le
philosophe : comment pouvons- nous savoir qu'il y a quoi que
ce soit à l'extérieur de nos esprits? |
Elle
intéresse donc tout homme en tant qu'homme, et accompagne
souvent la recherche scientifique. Einstein, par exemple, a beaucoup
lu les grands philosophes (Platon, Kant, etc.) et médité
de façon philosophique. Si la démarche philosophique
accompagne la science, alors cela peut permettre de ne pas faire
n'importe quoi (car si la science invente de nouvelles techniques
et fait telles sortes de recherche, c'est bien le philosophe, ou
le scientifique en tant que philosophe, qui se demandera si c'est
bien, etc.)
B-
Le contexte de son émergence : Athènes au Ve siècle
avant JC.
Documents :
textes de J.P. Vernant, sur le lien entre l'émergence de
la polis et l'émergence de la philosophie dans la cité
grecque
| Jean
Pierre Vernant, Les
origines de la pensée grecque, Paris, P.U.F,
1962
§
1 L'apparition de la polis constitue, dans l'histoire
de la pensée grecque, un événement
décisif. Certes, sur le plan intellectuel comme dans
le domaine des institutions, il ne portera toutes ses conséquences
qu'à terme ; la polis connaîtra des étapes
multiples, des formes variées. Cependant, dès
son avènement, qu'on peut situer entre le VIIIe et
le VIIe siècle, elle marque un commencement, une
véritable invention ; par elle, la vie sociale
et les relations entre les hommes prennent une forme neuve,
dont les Grecs sentiront pleinement l'originalité.
§
2 Ce qu'implique le système de la polis, c'est
d'abord une extraordinaire prééminence
de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir.
Elle devient l'outil politique par excellence, la clé
de toute autorité dans l'Etat, le moyen de commandement
et de domination sur autrui. Cette puissance de la parole
-dont les Grecs feront une divinité : Peitho,
la force de persuasion - rappelle l'efficacité des
mots et des formules dans certains rituels religieux, ou
la valeur attribuée aux " dits "
du roi quand il prononce souverainement la thémis ;
cependant, il s'agit, en réalité, de tout
autre chose. La parole n'est plus le mot rituel, la formule
juste, mais le débat contradictoire, la discussion,
l'argumentation. Elle suppose un public auquel
elle s'adresse comme à un juge qui décide
en dernier ressort, à mains levées, entre
les deux partis qui lui sont présentés ;
c'est ce choix purement humain qui mesure la force de persuasion
respective des deux discours, assurant la victoire d'un
des orateurs sur son adversaire.
§
3 Un second trait de la polis est le caractère
de pleine publicité donnée aux manifestations
les plus importantes de la vie sociale. On peut même
dire que la polis existe dans la mesure seulement où
s'est dégagé un domaine public, aux
deux sens, différents, mais solidaires, du terme :
un secteur d'intérêt commun, s'opposant aux
affaires privées ; des pratiques ouvertes, établies
au grand jour, s'opposant à des procédures
secrètes. Cette exigence de publicité conduit
à confisquer progressivement au profit du groupe
et à placer sous le regard de tous l'ensemble des
conduites, des procédures, des savoirs qui constituaient
à l'origine le privilège exclusif du " basileus ",
ou des " genè " détenteurs
de l' " archè ". Ce double
mouvement de démocratisation et de divulgation
aura, sur le plan intellectuel, des conséquences
décisives.
§
4 Désormais la discussion, l'argumentation,
la polémique deviennent les règles du
jeu intellectuel, comme du jeu politique. Le contrôle
constant de la communauté s'exerce sur les créations
de l'esprit comme sur les magistratures de l'Etat. La loi
de la polis, par opposition au pouvoir absolu du monarque,
exige que les unes et les autres soient également
soumises à " reddition de comptes ".
Elles ne s'imposent plus par la force d'un prestige
personnel ou religieux ; elles doivent démontrer
leur rectitude par des procédés d'ordre dialectique.
§
5 Avènement de la Polis, naissance de la philosophie :
entre les deux ordres de phénomènes les liens
sont trop serrés pour que la pensée rationnelle
n'apparaisse pas, à ses origines, solidaire des structures
sociales et mentales propres à la cité grecque.
Ainsi replacée dans l'histoire, la philosophie dépouille
ce caractère de révélation absolue
qu'on lui a parfois prêté en saluant, dans
la jeune science des Ioniens, la raison intemporelle
venue s'incarner dans le Temps. L'école de Milet
n'a pas vu naître la Raison ;
elle a construit une Raison, une première
forme de rationalité.
§
6 La raison grecque, c'est celle qui de façon
positive, réfléchie, méthodique, permet
d'agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans
ses limites comme dans ses innovations, elle est fille
de la cité. |
Définitions
préalables :
-
la Polis : la polis est une organisation sociale
dans laquelle le pouvoir est partagé. -En l'occurrence,
entre les citoyens. Les lois ne viennent donc plus d'en haut (du
roi, du tyran, de l'aristocrate). Il faut les discuter, et en
décider en fonction d'intérêts collectifs.
Elle
fut à l'origine de grands changements dans tous les domaines
de la vie :
Après
guerres
=
création de nouvelles constitutions
=
critique de la tradition (à savoir, de l'ancienne forme d'organisation
politique - caractéristiques de cette dernière :
décisions prises par des aristocrates, dans le secret ;
éducation morale et militaire ; pas de place à
la parole, si ce n'est à travers la récitation des
poèmes traditionnels portant sur les origines mystérieuses
de la ville)
=
apparition d'une nouvelle forme d'organisation politique, la démocratie
- caractéristiques : les décisions sont prises
par l'ensemble de la collectivité, et en public ; d'où
la grande place accordée à la parole car il faut savoir
parler et convaincre une assemblée, influencer les décisions
...
=
influence sur manière de penser ; premiers écrits
" philosophiques " (abandon du mythe comme mode
d'explication et de compréhension du monde, de la société)
(Ecole de Milet)
=
apparition de la rhétorique (sophistes)
=
le dialogue socratique (Platon) (critique de la société
décadente ; de la tradition)
-Ecole
de Milet :
On
peut dire qu'elle désigne les premiers " philosophes ",
ceux qui sont en tout cas à l'origine de cette manière
de penser originale qu'est la philosophie -dont il s'agit ici de
savoir ce qui, historiquement, a pu permettre son émergence.
Le premier de ces philosophes était Thalès.
Il y eut aussi Anaximandre, Anaximène.
La
caractéristique de leurs écrits ou de leur pensée :
s'interrogeaient sur l'origine du monde, sur sa composition. Voulaient
comprendre et expliquer aux autres les changements perpétuels
qu'ils avaient sous les yeux. On les appelle les " philosophes
de la nature ", du fait qu'ils s'attachent essentiellement
à la nature et aux phénomènes naturels. Pour
eux, il existe une substance unique à l'origine du monde,
mais chacun en admet une différente. Thalès pensait
que c'était l'eau, Anaximandre, l'infini, Anaximène,
l'air.
Exemples :
-Thalès
(VIe av. JC) : il a compris, le premier, que la question philosophique
originelle est celle de l' " archè "
(question de l'origine de toutes choses). Si Thalès est le
premier philosophe, c'est parce qu'il a dit que " l'origine
de tout est eau ".
Ce
qui compte, ce n'est pas le résultat, mais la manière
de procéder. Il s'agit de la pensée rationnelle. C'est
pour ça que le texte lie école de Milet et " raison
grecque ". en effet, ce qui est original à l'époque,
c'est l'abandon du mythe pour expliquer la nature (raison s'oppose
donc avant tout, ici, à mythe, manière d'expliquer
les phénomènes naturels en recourant à des
personnages, à des dieux). La philosophie c'est avant tout
la raison parce qu'elle s'oppose à la religion et au mythe.
(Lien avec autre aspect : la philosophie s'oppose à la tradition).
Aspect
de la société avant les philosophes : tradition,
mythe, religion
Il
est essentiel d'évoquer Parménide, qui est
à proprement parler le premier à écrire un
texte dans lequel transparaissent les exigences de la pensée
(philosophique). en effet, dans son Poème, il met
en scène une Déesse qui lui/nous révèle
la voie du Vrai ; et surtout, qui nous apprend que la Vérité
exige d'être démontrée et mise à l'épreuve
de la réfutation. On lui attribue la première formulation
du principe de contradiction.
-basileus :
terme appartenant à l'époque où, autant à
Rome qu'à Athènes, on connaissait encore un régime
patriarcal ; basileus est le chef de la gens, le chef de
famille ; il a un caractère sacré, et est ainsi
appelé par les poètes le " roi divin " ;
il y a parmi eux un roi suprême, mais sa seule prérogative
est de présider le conseil des chefs
Questions
1)
Thèse de l'auteur
2)
Pourquoi l'émergence de la " polis "
est-elle liée à celle de la " philosophie " ?
Pour
y répondre :
a)
vous devez chercher la définition de la polis (ses
caractéristiques essentielles) (§ 2 et 3)
b)
ainsi que la définition nouvelle de la parole qu'elle
implique.
3)
A quoi s'opposent la polis et la philosophie ? (§
4)
4)
§ 5 et 6 : on a ici le présupposé
de la thèse de l'auteur. Analysez-le. |
|
JP
Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs,
Paris, Ed. Maspero, Rééd. 1971, Vol. II, " La
formation de la pensée positive "
La
solidarité que nous constatons entre la naissance
du philosophe et l'avènement du citoyen n'est pas
pour nous surprendre. La cité réalise, en
effet, sur le plan des formes sociales, cette séparation
de la nature et de la société que suppose,
sur le plan des formes mentales, l'exercice d'une pensée
rationnelle. Avec la Cité, l'ordre politique
s'est détaché de l'organisation cosmique ;
il apparaît comme une institution humaine qui
fait l'objet d'une recherche inquiète, d'une discussion
passionnée. Dans ce débat, qui n'est pas seulement
théorique, mais où s'affronte la violence
de groupes ennemis, la philosophie naissante intervient
ès qualités. La " sagesse "
du philosophe le désigne pour proposer les remèdes
à la subversion qu'ont provoquée les débuts
d'une économie mercantile. On attend de lui qu'il
définisse le nouvel équilibre politique propre
à retrouver l'harmonie perdue, à rétablir
l'unité et la stabilité sociales par l' " accord "
entre les éléments dont l'opposition déchire
la Cité. Aux premières formes de législation,
aux premiers essais de constitution politique, la
Grèce associe le nom de ses Sages. |
II- LA PERIODE HELLENISTIQUE : LA PHILOSOPHIE COMME ART DE VIVRE
A-
Introduction : le contexte historique.
Alexandre
de Macédoine (le Grand) conquiert la Grèce, va aux
portes de l'Inde, et meurt en 323 avant JC. L'immense empire qu'il
a fondé se morcelle, et ses successeurs vont se partager
le monde grec. De nouvelles capitales de la culture se créent,
telle Alexandrie en Egypte; Rome va bientôt faire son entrée
sur la scène de l'histoire.
Cette
époque, pendant laquelle la culture grecque, grâce
à la fondation de l'empire d'Alexandre, s'étend dans
les pays méditerranéens, est la période hellénistique.
Les
grandes cités grecques se perdent alors dans des guerres.
Les successeurs d'Alexandre se battent. L'ancienne petite cité
grecque agonise, remplacée bientôt par les grands états
centralisés, où l'individu se sent égaré.
Dans
cette débâcle, l'homme reste seul : quel parti prendre?
comment choisir sa vie? Le temps est un des plus sombres qu'ait
connu le monde antique, et l'individu ne peut plus alors trouver
dans la Cité la réponse à ses maux. Etranger
à lui-même dans un Etat lointain et abstrait, replié
sur lui-même, il demande à la philosophie de lui enseigner
une sagesse pratique. La philosophie de ce temps n'est pas théorique
: il faut d'abord trouver des réponses pratiques, des règles
de conduite, et une sagesse pour la vie quotidienne. Ce qui compte,
c'est l'organisation de l'existence. La philosophie vise alors l'utile
dans le champ de la vie.
Comment
trouver le salut? Le stoïcisme, l'épicurisme, et le
scepticisme, se proposent le même idéal : pour parvenir
au bonheur, le sage de l'époque hellénistique décide
d'acquérir l'indépendance de l'esprit. Dans le malheur
de la réalité, dans ce monde où tout se désagrège,
il doit être impassible, indifférent, imperturbable.
Il ne pâtira de rien, nes'attachera à rien. Seule compte
désormais la liberté de l'esprit.
Le
maître mot des philosophes hellénistiques, c'est l'ataraxie",
i.e., l'absence de trouble et l'indifférence de l'esprit.
Epicure souffrira sans se plaindre des atroces douleurs de ses calculs
de la vessie, le sage Epictète se laissera briser les os
sans murmurer, et le sceptique Pyrrhon supportera sans sourciller
une cruelle opération.
Tous
trois recherchent l'équilibre d'une âme que rien ne
peut troubler, et restent parfaitement sereins en toutes circonstances.
Liberté et béatitude sont leur unique but. Bref :
tous veulent bâtir, dans un temps agité, une citadelle
abritée par la pensée.
B-
Un exemple : le stoïcisme : le Manuel
d'Epictète.
Historique
rapide pour présenter le stoïcisme.
Epictète
: né en 50 et mort en 130; esclave affranchi.
Le
Manuel est publié par un de ses disciples, Arrien,
à partir de notes de cours. Il concerne, pour l'essentiel,
la morale. Les moralistes chrétiens le méditeront,
tout comme Montaigne, Descartes, et Pascal.
Le
noyau de ce texte est l'indépendance de la pensée
et l'idée que le travail sur les représentations commande
toute la conduite de la vie bonne.
L'ensemble
représente 53 maximes, toutes fondées sur la dualité
fondamentale des choses, celles qui sont de notre ressort, et celles
qui ne le sont pas. Cette dualité fondamentale des choses
est le point de départ même du Manuel :
Epictète,
Manuel, § 1, ce qui dépend de nous et ce qui ne
dépend pas de nous
1-
Il y a des choses qui dépendent de nous et d'autres
qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend
de nous, c'est la croyance, la tendance, le désir,
le refus, bref tout ce sur quoi nous pouvons avoir une action.
Ce qui ne dépend pas de nous, c'est la santé,
la richesse, l'opinion des autres, les honneurs, bref, tout
ce qui ne vient pas de notre action.
2-
Ce qui dépend de nous est, par sa nature même,
soumis à notre libre volonté; nul ne peut nous
empêcher de faire ni nous entraver notre action. Ce
qui ne dépend pas de nous est sans force propre, esclave
d'autrui; une volonté étrangère peut
nous en priver.
5-
En conséquence, dès qu'une chose te semble douloureuse,
songe à objecter aussitôt : "c'est une idée
que je me fais, ce n'est pas du tout en réalité
ce que cela paraît être". Ensuite, étudie
cette chose, juge là à la lumière des
principes que tu t'es donnés, et de celui-ci surtout
qui est le premier : est-ce que cela fait partie des choses
qui dépendent de nous ou non ? Et si cela fait partie
des choses qui ne dépendent pas de nous, qu'il te soit
facile de dire : "cela ne me touche pas". |
il
y a , dit-il, des choses qui dépendent de nous, et d'autres
qui n'en dépendent pas :
-
croyances et désirs dépendent de nous
-
santé, richesses, honneurs, n'en dépendent pas
Par
conséquent, ce ne sont pas les choses (par exemple la mort)
que nous craindrons, mais bel et bien les jugements défectueux
qui sont nôtres. Le problème est d'annuler tout jugement
ou représentation générateurs de trouble et
d'inquiétude.
La
suite des maximes nous rappelle les thèmes célèbres
du stoïcisme impérial :
-
savoir user des représentations (III)
-
se conformer à la nature (IV)
-
se rendre indifférent aux biens extérieurs (XI)
-
faire preuve d'une indifférence absolue à l'égard
de l'opinion publique (XIII)
-
savoir rester à sa place (XV)
-
bien jouer son rôle (XVII)
-
penser toujours à la mort pour pulvériser nos désirs
(XXI)
-
bien comprendre que le mal n'existe pas (XXXI)
-
saisir que la plaisir et la satisfaction du corps ne sauraient être
des guides moraux (XXXVI)
-
suivre en tout la raison (XXXVIII)
-
rappeler que l'éthique couronne la physique (XLIX)
Telles
sont les maximes destinées à ceux qui veulent bien
vivre. Le bon usage de nos représentations est donc la thérapeutique
d'un moi fragile en quête de force.
C-
La philosophie antique n'est donc pas une affaire de spécialistes
et de professionnels
Etre
philosophe, c'est professer un mode de vie différent des
autres hommes, après une conversion qui opère un changement
radical de la vie. Ce qu'un philosophe recherche avant tout, c'est
à améliorer son caractère.
Ce
n'est nullement un personnage qui écrit des livres de philosophie,
mais
a)
qui mène une vie philosophique (cf. Manuel, 46). ainsi,
des hommes d'Etat ont été philosophes, comme Marc
Aurèle.
Et
b) qui exhorte à la conversion, puisqu'il dirige les nouveaux
convertis, souvent des jeunes gens, dans les voies de la sagesse.
(On dit qu'il est un "directeur spirituel").
S'il
enseigne, cet enseignement n'est qu'un exercice intellectuel qui
fait partie d'une méthode de formation qui s'adresse à
l'âme toute entière (c'est le choix de vie qui détermine
le discours).
Par
les exercices philosophiques, le philosophe développe sa
force d'âme, et se transforme lui-même.
Vivre
de façon philosophique, c'est se tourner vers la vie intellectuelle
et spirituelle, réaliser une conversion qui met en jeu toute
l'âme, la vie morale. Ce genre de vie consiste à faire
"plus de cas de la vertu que du plaisir, à renoncer
aux plaisirs des sens, à observer aussi un certain régime
alimentaire, à vivre chaque jour de manière à
devenir le plus possible maître de soi". Il faut s'adonner
à la méditation, en calmant désir et colère;
savoir conserver son calme dans le malheur, sans se révolter,
en utilisant pour cela des maximes capables de changer nos dispositions
intérieures (par exemple, en pensant que cela ne sert à
rien de s'indigner, aucune chose humaine ne méritant qu'on
y attache de l'importance). Il s'agit donc bien de la conversion
de l'intérêt et de l'attention vers quelque chose d'autre
que ce qui accapare le souci et l'attention des autres hommes.
Note
: la distinction stoïcienne entre les choses qui dépendent
de nous et celles qui n'en dépendent pas prend sens sur le
fond du panthéisme stoïcien, qui concilie un matérialisme
et un finalisme providentialiste.
Les
stoïciens croient à l'existence d'un Dieu qu'ils appellent
le logos; c'est la raison au sens double de principe d'ordre unifiant
l'univers, et de faculté de juger exprimant la participation
de l'homme à la raison universelle.
Les
philosophes de l'époque hellénistique, s'ils étaient
avant tout des sages, des sortes d'ascètes, écrivaient
donc aussi sur le monde; à la base de leur mode de vie, il
y avait toujours une éthique, une physique, et une logique.
(Place de l'homme dans le monde, rapports avec autrui, etc.).
aujourd'hui,
il semble que la philosophie antique soit en pleine résurgence.
Non seulement la philosophie au sens I est à la mode (cf.
les cafés-philo) mais également la philosophie comme
art de vivre. L'interprétation de ce phénomène
la plus courante est que nous sommes, tout comme à l'époque
hellénistique, en période de crise morale. Depuis
la chute du communisme, nous n'avons plus de guides (ni religion,
ni société idéale). La perte du sens fait que
les hommes ont de nouveau besoin de quelque chose comme la philosophie
(attention! ne pas confondre, comme on le fait souvent, avec les
divers mouvements new-age : la philo, ne pas l'oublier, se veut
rationnelle)
cf.
thèse de Luc Ferry : selon lui, la culture de nos
sociétés fait appel à "une certaine philosophie
afin de répondre à un besoin de sens, contemporain
de la chute du communisme". Et, si cette demande s'adresse
à la philosophie, c'est parce que, selon lui, après
les grands systèmes, après les philosophies du soupçon
(Nietzsche, Marx, Freud), la question du sens de la vie perdure.
Ainsi,
si la philo revient aujourd'hui sur le devant de la scène,
c'est du fait que l'effondrement des idéologies a gommé
nos références, nous laissant seuls face au religieux;
la philo (qui ne connaît pas de sauveur suprême) offre
donc un moyen précieux de donner sens à notre monde,
ou, au moins, de poser correctement les grandes interrogations detout
un chacun.
On
a un peu le même contexte qui a pu donner naissance aux philosophies
hellénistiques : temps de crise, inquiétude diffuse
qui empêche de construire l'avenir, auxquels la philo peut
apporter des réponses).
III-
LA METAPHYSIQUE
A-
en totale opposition avec la philosophie aux sens (I) et (II), on
trouve enfin la philosophie comme entreprise spéculative,
dogmatique. Exemple : Leibniz, La monadologie
| Leibniz,
La monadologie ( 1714), Ed. Delagrave
§
1 La monade, dont nous parlerons ici, n'est autre
chose qu'une substance simple, qui entre dans les
composés ; simple, c'est-à-dire, sans
parties.
§
2 Et il faut qu'il y ait des substances simples, puisqu'il
y a des composés : car le composé n'est
autre chose qu'un amas ou aggregatum des simples.
§
3 Or là où il n'y a point de parties, il n'y
a ni étendue, ni figure, ni divisibilité possible.
Et ces monades sont les véritables Atomes de la Nature
et en un mot les Eléments des choses.
§
4 Il n'y a aussi point de dissolution à craindre,
et il n'y a aucune manière concevable par laquelle
une substance simple puisse périr naturellement.
§
5 Par la même raison il n'y en a aucune par laquelle
une substance simple puisse commencer naturellement, puisqu'elle
ne saurait être formée par composition.
§
6 ainsi on peut dire que les Monades ne sauraient commencer,
ni finir, que tout d'un coup, c'est-à-dire, elles
ne sauraient commencer que par création et finir
que par annihilation ; au lieu, que ce qui est composé,
commence ou finit par parties. |
Questions :
1)
sur quoi s'interroge l'auteur ? que recherche-t-il ?
2)
comment effectue-t-il cette recherche ? (méthode, outils,
...)
Il
procède à la façon des géomètres,
par définitions, axiomes, démonstrations. Fait essentiellement
usage de la raison, de la logique.
3)
quelles sont les différences essentielles entre la métaphysique
et la philosophie telle qu'elle est pratiquée chez Socrate ?
Le
dogmatisme ; il emploie tout un tas de termes techniques (substance,
monade, etc.), qui a pu apparaître comme un jargon, ce qui
renvoie à un savoir positif
4)
à l'aide du texte suivant, et en faisant usage de votre propre
réflexion, distinguez métaphysique et science
| Dalton,
A new system of chemical philosophy (1808), Vol.
1, Part I, chap. III, trad. C. Kounelis, in Les Atomes,
coll. " Agora, les Classiques ", Presses
Pocket, 1991
Dans
toutes les recherches chimiques, on a considéré
à juste titre comme un sujet important d'établir
le poids relatif des simples qui constituent un composé.
Mais malheureusement, l'investigation s'est arrêtée
là ; alors qu'à partir des poids relatifs
dans la masse, les poids relatifs des particules ultimes
ou atomes pourraient être induits, moyennant quoi
leur nombre et poids dans divers autres composés
apparaîtraient, de manière à aider et
à guider les futures investigations, et à
corriger les résultats. Maintenant, c'est un enjeu
important de ce travail, que de montrer l'importance et
l'avantage d'établir les poids relatifs des particules
ultimes, tant des corps simples que composés, le
nombre de particules simples élémentaires
qui constituent une particule composée, et le nombre
des particules moins composées qui entrent dans la
formation d'une particule plus composée. |
Objet
du texte :
Dalton
reprend la vieille idée (qu'on trouve chez Leibniz mais aussi
chez des philosophes de l'Antiquité) que les corps sont composés
de petites particules invisibles, les atomes. Mais il lui donne
un contenu plus précis et expérimental : il montre
que les atomes possèdent un poids invariable pour chaque
espèce de matière. La combinaison entre diverses espèces
de matière résulte de la juxtaposition de leurs atomes.
Cette juxtaposition n'est pas une simple addition, mais une combinaison
dont Dalton donne les lois de composition.
Dalton
est parvenu à ce résultat à travers des travaux
sur les mélanges gazeux. Il a forgé l'hypothèse,
suite à ses expérimentations, selon laquelle il faut
différencier les atomes les uns des autres par leur taille
et par leur forme, mais aussi par leur poids.
Le " poids
relatif " d'un atome correspond à un caractère
quantitatif, susceptible d'être mesuré, assigné
à chaque élément chimique. La théorie
atomique de Dalton, qui détermine le poids relatif de tous
les atomes connus (le " poids atomique "), est
considérée comme la base de la chimie quantitative.
Distinction
science et métaphysique :
Leur
différence réside essentiellement dans la manière
d'arriver au résultat, de le prouver.C'est
par le pouvoir de la seule raison que le philosophe/ métaphysicien
prétend dire comment est le monde.
Alors
que le scientifique, lui, a toujours recours à l'expérience.
Ses preuves ne sont pas de style strictement logique ou mathématique,
mais expérimentales. Usage de la mesure, d'instruments.
B-
La philosophie comme métaphysique : historique (Aristote)
Bilan
des textes étudiés :
La
métaphysique est un style de discours qui prétend
dire comment est le monde véritablement, au-delà des
apparences. Discours sur ce qui est au-delà du sensible;
ou plus spécifiquement, discours sur l'âme, le monde,
et Dieu. Système (discours prétendant englober la
totalité de l'expérience)
Historique :
Servira
à montrer que ce n'est nullement un " soudain tournant "
pour la philosophie, au sens où elle renierait son origine
et sa véritable définition.
En
effet, dès l'origine, i.e., avec Platon et même avec
les présocratiques, la philosophie avait pour ambition de
connaître la vérité, et avait un objet spécifique :
l'Etre, la réalité au-delà des apparences.
Ce
n'est pas en désaccord avec la philosophie telle qu'elle
était pratiquée par Socrate, parce que cette notion
d'Etre était ce qui permettait de critiquer le relativisme
des sophistes. (Cf. cours sur le relativisme dans dossier vérité)
La
philosophie, depuis Aristote (héritier de Platon) culmine
avec la métaphysique :
| Aristote,
Métaphysique, K, 3, 1060 b
La
science du philosophe est celle de l'être en tant
qu'être, pris universellement et dans l'une de
ses parties.
|
Commentaire :
-il
s'agit d'une connaissance ayant un objet spécifique :
l'être en général, non une partie de l'être.
Par exemple, la biologie a pour objet le vivant, la physique le
mouvement (plus spécifiquement, la matière en mouvement),
etc. La philosophie, elle, a pour objet l'être en tant qu'être,
ce qui fait que l'être est être. Il s'agit du principe
de tout ce qui est.
-comment
le connaît-on ? Parfois, Aristote semble bien faire appel
à une sorte d'intuition spécifique .
Dernière
question :
Comment
peut-on justifier la métaphysique, et même, rendre
compte du fait qu'on a pu trouver, de cette manière, des
" vérités " passées aujourd'hui
dans la science ?
Il
faut alors que la raison soit bardée de principes qui lui
permettent naturellement, sans avoir à consulter l'epxérience,
la façon dont est constitué le monde. Cf. rationalisme
de ces philosophes : la raison est source de toute connaissance.
Pas besoin de l'expérience. L'hypothèse de l'harmonie
préétablie (ne serait-ce pas une forme d'argument
darwinien ?)
C-
La métaphysique, discours dépourvu de sens ?
(Carnap)
A
cause de son présupposé vraiment contraire à
manière de pensée scientifique, la métaphysique
a été bien vite décriée. C'est souvent,
précisons-le, à celle-ci qu'on s'oppose quand on critique
la métaphysique comme jargon dépourvu de sens.
Carnap,
Le dépassement de la métaphysique par l'analyse
logique du langage (1931)
Objet
de cet article : Carnap veut montrer que la métaphysique
est dépourvue de sens ; très généralement,
il s'agit bien évidemment de répondre à la
question de savoir ce qu'est un discours sensé.
Il
commence donc par répondre à cette question. Est-ce
qu'avoir un sens et qu'est-ce que ne pas avoir de sens ?
Réponse :
-Au
sens large, " dépourvu de sens " se dit :
| d'une
phrase ou question stérile
exemple :
" quel est le poids moyen des habitants de Vienne
dont le numéro de téléphone se termine
par un 3 ? " |
d'une
phrase empiriquement fausse
exemple :
" en 1910, à Vienne, on comptait 6 habitants "
|
d'une
phrase contradictoire (logiquement fausse)
exemple :
" de ces deux personnes A et B, chacune a un an
de plus que l'autre " |
au
sens strict, est dépourvue de sens une suite de mots qui
ne constitue pas un énoncé à l'intérieur
d'une langue donnée ; on les appelle des " simili-énoncés "
et il y en a deux sortes :
| il
se trouve dans l'énoncé un mot dont on a admis
par erreur qu'il a une signification (vocabulaire = stock
de mots ayant une signification) |
les
mots qui figurent dans l'énoncé ont bien une
signification mais ils forment un assemblage contraire à
la syntaxe qui leur retire tout sens (syntaxe = règles
de formation des phrases) |
-
Avoir un sens se repère à deux choses :
| la
syntaxe du mot doit être fixée
exemples :
" César et est " : ici,
la syntaxe logique est violée;
" César
est un nombre premier " n'a pas de sens car " nombre
premier " est une propriété de nombre
qui ne peut se dire d'une personne (mais la syntaxe grammaticale
est respectée)
" César
est un général " est une suite de
mots pourvue de sens (on sait ranger les mots dans les bonnes
catégories) |
on
doit pouvoir répondre à la question suivante :
à quelles conditions S doit-il être vrai, et
à quelles conditions être faux ? (comment
doit-il être vérifié)
exemple :
supposons que quelqu'un forme un nouveau mot : " babu " ;
il dit qu'il y a des choses qui sont babues, et que d'autres
ne peuvent l'être ; nous allons lui demander,
pour connaître le sens de ce mot (et savoir si il
a un sens) : " comment dans un cas concret
établir qu'une chose déterminée est
ou non babue ? " |
On
voit bien que c'est la métaphysique qui est ici visée
par Carnap. En effet, la métaphysique ayant pour objet ce
qui se situe au-delà de l'expérience, elle ne peut
donner de critère empirique précis, sinon, elle n'est
plus métaphysique ! Mais Carnap va accentuer sa critique
de la métaphysique en montrant que le philosophe viole la
syntaxe logique de la langue, sans que l'on puisse sen rendre compte
(car la syntaxe grammaticale ne l'est pas).
Pour
bien montrer que la métaphysique est dépourvue de
sens, i.e., liée à un mauvais usage du langage, il
prend un texte de Heidegger, philosophe allemand du XXe, qui a écrit
Etre et Temps :
| Heidegger,
Qu'est-ce que la métaphysique ? (1929)
Ce
que la recherche doit pénétrer, c'est simplement
l'étant, et en dehors de cela -rien- uniquement l'étant,
outre cela -rien : exclusivement l'étant, et
du-delà -rien. Qu'en est-il de ce Néant ?
N'y at-il le Néant que parce qu'il y a le " non ",
i.e., la négation ? ou bien est-ce le contraire ?
N' y a-t-il de négation et le " non "
que parce qu'il y a le Néant ? (...) Nous affirmons
ceci : le Néant est plus originaire que le " non "
et la négation (...) Où cherchons-nous le
Néant ? -Nous connaissons le Néant (...)
L'angoisse révèle le Néant (...) Ce
devant quoi et pourquoi nous nous angoissions n'était
ici " proprement " (...) rien. En effet :
le néant lui-même -comme tel- était
là (...) Qu'en est-il du Néant ? (...)
Le Néant lui-même qui néantit ".
|
Voici
comment Carnap montre que les énoncés métaphysiques
de ce texte sont dépourvus de sens :
| I.
Enoncés pourvus de sens de la langue usuelle
|
II.
Formation du non-sens à partir de ce qui est pourvu
de sens dans la langue usuelle |
III.
Langue logiquement correcte |
|
A.
Qu'y a-t-il dehors ?
Dehors,
il y a la pluie
B.
Qu'en est-il de cette pluie ? (que fait la pluie ?)
1.
nous connaissons la pluie
2.
la pluie pleut |
A.
Qu'y a-t-il dehors ?
Dehors,
il y a rien
B.
" Qu'en est-il de ce Néant ? "
1.
" Nous cherchons le Néant "
" nous
trouvons le néant "
" nous
connaissons le Néant "
2.
" Le Néant néantit "
3.
" Il y a le néant seulement parce que... "
|
A.
Il n'y a (il n'existe, il ne se trouve) pas de chose qui
soit dehors
B.
Toutes ces formes ne peuvent même pas être construites
|
Commentaire
du tableau :
Du
point de vue grammatical, les énoncés de la colonne
II sont analogues à ceux du I.
II
A est douée de snes car elle peut être traduite dans
une langue correcte, cf. III A qui a le même sens que II A.
Mais syntaxiquement, II A est inadéquat car il nous fait
parvenir à II B (dépourvus de sens). On les croit
pourvus de sens car au premier abord ils ressemblent à I
B.
Voici
les erreurs commises par Heidegger :
Heidegger
prend le mot " Néant " pour un nom d'objet,
à cause de l'emploi courant de ce terme (cf. II A et II B
3). C'est complètement contradictoire, car on nie l'existence
de cet objet même dans sa définition.
Ensuite,
quand il emploie le mot " néantir ",
il introduit un mot nouveau qui déjà au départ
n'a pas de signification
A
être une clarification du langage courant, une étude
des fondements de la science : c'est la philosophie analytique (Russell,
Wittgenstein).
d)
Comment Heidegger se défendrait-il ?
En
disant que dans ses écrits, le mot " Néant "
a une signification tout autre qu'ailleurs ; cf. fait que dans
le texte, il est dit que l'angoisse révèle le Néant,
que, dans l'angoisse, le Néant lui-même se trouve là
en tant que tel. C'est donc " quelque chose "
( !) qui est révélé à travers une
expérience spécifique (toute métaphysique).
Dès lors, les énoncés IIB ne contiendraient
nullement des " erreurs logiques ", puisqu'ils
ne veulent rien dire d'ordinaire (ce ne sont pas des énoncés
ordinaires). Si donc les énoncés métaphysiques
sont en contradiction avec la logique et la manière de penser
de la science, rien ne légitime pour autant la critique de
la métaphysique comme entreprise dépourvue de sens.
En effet, il faut alors admettre, pour que cette critique soit fondée
et légitime, que la science est le critère de tout
discours pourvu de sens. Ce qui ne va pas de soi.
insi
ne faut-il pas trop verser dans le scientisme, et en arriver à
dire que seul ce qui est formellement bien constitué ou vérifiable
a du sens
C'est
ce qu'on objecte aujourd'hui aux philosophes analytiques, qui supposaient
(à tort) que seul a du sens :
(a)
soit ce qui est vérifiable
(b)
soit ce qui est purement logique
| Hume,
Enquête
sur l'entendement humain (dernier §)
" quand,
persuadés de ces principes, nous parcourons les bibliothèques,
que nous faut-il détruire ? Si nous prenons
en main un volume quelconque, de théologie ou de
métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous :
Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité
et le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux
sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors,
mettez-les au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. "
|
Or,
cette thèse n'est pas fondée, car le sens n'est pas
la même chose que la vérité.
Dans
ce cas-là, beaucoup trop de discours deviennent insensés :
-
les énoncés éthiques et esthétiques
(en effet, la validité objective d'une valeur ou d'une norme
ne peut être vérifiée empiriquement ni déduite
d'énoncés empiriques) ; par suite, elle ne peut
être exprimée (par un énoncé doué
de sens) cf. Tractatus
-les
énoncés scientifiques eux-mêmes
Bibliographie
Caveing,
" La laïcisation de la parole et l'exigence rationnelle ",
Raison Présente, janvier 1969, pp. 95-98
Châtelet,
Une histoire de la raison (Points Seuil)
Détienne,
Les maîtres de vérité dans la Grèce
archaïque (Presses Pocket)
Fustel
de Coulanges, La cité antique, Hachette, 1912 (thèse :
la société antique était constituée
par une vieille religion, dont le principal dogme était que
chaque dieu protégeait, d'abord exclusivement une famille,
puis une cité (divinités domestiques, " pénates ").
Cette religion a enfanté le droit : les relations entre
les hommes, la propriété, l'héritage, la procédure,
étaient réglés, non par les principes de l'équité
naturelle, mais par les dogmes de cette religion et en vue des besoins
de son culte.Elle a également établi un gouvernement
parmi les hommes : celui du père dans la famille, celui
du roi ou du magistrat dans la cité. Tout cela est venu de
la religion, i.e., de l'opinion que les hommes se se sont fait de
la divinité. Cf. p. 457)
Hadot,
Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Folio
Jeager,
Paideia (Tel Gallimard)
G.
Legrand, Les présocratiques, Bordas (1987)
Platon,
Gorgias (GF), note 14 (p.315), sur les institutions de la
démocratie antique
Vernant,
Mythe et pensée chez les grecs, Etudes de psychologie
historique, Paris, 1965, " Du mythe à la pensée ",
pp. 285-314
Annexe
I : Kant et la critique de la métaphysique
C'est
Kant qui le premier a innové la critique de la métaphysique,
dans son uvre magistrale, La critique de la raison pure
(1781), en disant que :
a)
on ne peut rien dire concernant le monde par les vertus de la seule
pensée
b)
et surtout, qu'on ne peut rien dire de ce qui va au-delà
de ce dont on peut faire l'expérience (i.e. : de l'essence
cachée des choses).
Exemples
: extraits de la première préface (1781).
Kant
trouve que la métaphysique est un véritable champ
de bataille : tous les philosophes se contredisent, et n'arrivent
pas à s'entendre. Il se demande alors si cela ne serait pas
dû au fait qu'elle est un mode erroné de connaissance,
et va se poser la question de ses conditions de possibilité.
Cf. §6.
Le
problème de la métaphysique est pour lui celui de
savoir jusqu'où la raison peut fonctionner, en dehors de
l'expérience. (Cf. ce que faisait Spinoza), puisque pour
Kant,
| cf.
§14
"ce
genre de connaissance a une unité parfaite, celle
de connaissance tirée de simples concepts purs, sans
que rien de ce qui vient de l'expérience ou même
d'une intuition particulière devant conduire à
une expérience déterminée puisse avoir
quelque influence sur l'accroissement de leur extension
ou de leur nombre". |
cf.
§ 8 : "la question est de savoir quels résultats
il m'est permis d'espérer avec la raison, quand me sont ôtés
toute matière et tout concours de l'expérience";
-
et aussi §12 : "la question principale est la suivante
: "que peuvent et jusqu'où peuvent connaître l'entendement
et la raison indépendamment de l'expérience?".
Kant
s'appuyait sur les acquis de la science newtonienne; sa critique
de la métaphysique était donc la conséquence
inévitable d'une révolution majeure dans l'histoire
de la pensée, qui a commencé dès le 17e avec
Galilée : à savoir, la naissance de la science,
de la méthode expérimentale. En effet, c'est en comparaison
avec la science que la métaphysique ne voulait plus rien
dire, puisqu'elle prétendait faire la même chose qu'elle,
i.e., donner un savoir positif sur l'expérience, mais, sans
les méthodes qui font la validité d'une science (cf.
le recours à l'expérience, la mesure, l'accord d'une
communauté, etc.).
|