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Qu'est-ce que la philosophie ?

page modifée le 23/09/2003

 
 

Plan

Introduction

I- LA NAISSANCE DE LA PHILOSOPHIE DANS LA GRECE ANTIQUE : LE DIALOGUE SOCRATIQUE.

A- Socrate ou l'invention du concept

    1) Qu'est-ce que la beauté ?

    2) Le dialogue socratique : la philosophie comme réflexion critique.

    a) l'ironie

    b) la maïeutique

    3) Point historique : pourquoi a-t-on assassiné Socrate ?

    a) La torpille

    b) Le taon

    c) Le procès

Conclusion : la philosophie comme réflexion critique

B- Le contexte de son émergence : Athènes au Ve siècle avant JC.

    Documents : textes de J.P. Vernant, sur le lien entre l'émergence de la polis et l'émergence de la philosophie dans la cité grecque

II- LA PERIODE HELLENISTIQUE : LA PHILOSOPHIE COMME ART DE VIVRE.

A- Introduction : le contexte historique.

B- Un exemple : le stoïcisme : le Manuel d'Epictète.

C- La philosophie antique n'est donc pas une affaire de spécialistes et de professionnels

III- LA METAPHYSIQUE.

A- En totale opposition avec la philosophie aux sens (I) et (II), on trouve enfin la philosophie comme entreprise spéculative, dogmatique. Exemple : Leibniz, La monadologie

B- La philosophie comme métaphysique : historique (Aristote)

C- La métaphysique, discours dépourvu de sens ? (Carnap)

     

Bibliographie

Annexe I : Kant et la critique de la métaphysique

 


 

Introduction

Problème : le terme de "philosophie" est un terme ambigu, si bien qu'on l'emploie souvent sans trop savoir ce qu'il signifie exactement. On va donc essayer de clarifier les divers sens de ce terme, qui se ramènera à en faire l'historique.

On peut dire qu'il y a trois emplois du terme de " philosophie ", et que ces trois emplois permettent de diviser les philosophes en trois groupes.

Premier emploi et premier groupe : philosophie comme réflexion critique : Socrate

Deuxième : philosophie comme art de vivre : Socrate ; stoïciens, épicuriens, sceptiques grecs

Troisième : philosophie comme métaphysique (savoir absolu) : philosophes du 17ème (Descartes, Leibniz, Spinoza) ; pré-socratiques

Nous cherchons ce qui peut bien être commun à ces types de discours ou plus généralement d'activité. Ce qui présuppose, bien entendu, qu'il y a des ou un point commun à ceux-ci, sans quoi, nous n'aurions aucune raison de les appeler tous " philosophie ".

Or, comme par hasard (!), la philosophie semble être essentiellement liée, comme nous allons le voir avec le personnage de Socrate, à ce présupposé. Il définirait même la philosophie, qui est liée à l'invention du concept/ définition.

 

I- LA NAISSANCE DE LA PHILOSOPHIE DANS LA GRECE ANTIQUE : LE DIALOGUE SOCRATIQUE.

Ainsi, tournons-nous vers l'inauguration du discours philosophique, dans l'Athènes du Ve av. J.C. Celui avec qui nous allons parler, ou plutôt, dialoguer, c'est Socrate.

A- Socrate ou l'invention du concept

Historique rapide : Socrate est né en 470 av. JC et mort en 399 (condamné par sa cité à boire la ciguë, sous prétexte qu'il porte atteinte aux fondements de la cité, qu'il est corrupteur de la jeunesse, etc.). Fils d'une sage-femme et d'un sculpteur de pierres. Particularité : il n'a rien écrit (ne pas oublier que la Grèce est avant tout une civilisation de la parole). Les interprètes ont coutume de parler à ce propos du "problème de Socrate" : Socrate, en effet, ne nous est connu que par l'intermédiaire de ceux qui nous ont parlé de lui. Parmi eux, c'est avant tout à travers les écrits de Platon que nous connaissons Socrate, puisque Platon, surtout dans ses dialogues de jeunesse, s'est fait son porte-parole.

1) Qu'est-ce que la beauté ?

Platon, Hippias majeur

Contexte : Socrate dialogue avec Hippias. Ce dernier est en train de raconter à Socrate que récemment, il a emporté un grand succès concernant un discours concernant " les belles occupations auxquelles un jeune homme doit se livrer ". Socrate en profite pour le mettre à la question. Il raconte à Hippias que récemment, en discutant avec un ami, il avait blâmé des choses comme laides, et d'autres, comme belles. Or, quelqu'un lui a demandé : " Dis-moi, Socrate, d'où sais-tu quelles sont les choses belles et quelles sont les choses qui sont laides ? Voyons, peux-tu me dire ce qu'est le beau ? ". N'ayant pas réussi à répondre à cette question (car Socrate " ne sait rien " !), il va donc profiter d'être en compagnie d'un savant, Hippias, qui prétend savoir ce qu'est le beau. Il va revêtir le personnage de celui qui l'a mis dans l'embarras, et poser à Hippias les questions qu'il aurait posées à Socrate s'il avait prétendu savoir ce qu'est le beau.

Socrate : dis-moi maintenant, étranger, poursuivra-t-il, ce que c'est que cette beauté

Hippias : le questionneur, n'est-ce pas, Socrate, veut savoir quelle chose est belle ?

Socrate : je ne crois pas, Hippias, il veut savoir ce qu'est le beau

Hippias : et quelle différence y a-t-il de cette question à l'autre ?

Socrate : tu n'en vois pas ?

Hippias : je n'en vois aucune

Socrate : il est évident que tu t'y entends mieux que moi. Néanmoins, fais attention, mon bon ami : il ne te demande pas quelle chose est belle, mais ce qu'est le beau.

Hippias : (...) le beau, c'est une belle fille

(...) Socrate : permets, Hippias, que je prenne à mon compte ce que tu viens de dire. Lui va me poser la question suivante : " allons, Socrate, réponds. Toutes ces choses que tu qualifies de belles ne sauraient être belles que si le beau en soi existe ? ". Pour ma part, je confesserai que, si une belle fille est belle, c'est qu'il existe quelque chose qui donne leur beauté aux belles choses. "

Socrate posait donc sans arrêt la question " qu'est-ce que ". Exemple : qu'est-ce que la beauté?

La bonne manière de répondre à la question " qu'est-ce que ", ne consiste pas à donner des exemples (dans le cas de la beauté, on ne répond pas à la question qu'est-ce que la beauté en répondant : une belle fille, une belle marmite, une œuvre d'art, etc.). Mais elle consiste à dire ce qu'est en soi, partout et toujours, la beauté, ce qui peut s'appliquer à tous les exemples. C'est une définition, un concept

  • NB : voilà pourquoi l'exemple est anti-philosophique : il est anti-conceptuel. Un exemple peut toujours être démenti. Cf. induction et déduction :
L'induction  La déduction 
Raisonnement qui consiste à partir des cas particuliers et à généraliser à partir d'eux.

Exemple : 

      (1) t1 est (y), t2 aussi, t3 aussi, ... tx (y) 

      (2) donc tous les t sont verts.

Raisonnement qui part du général pour aller vers le particulier. Et plus précisément, qui part de propositions tenues pour vraies pour en tirer des inférences.

Exemple :

(1) tous les hommes sont mortels

(2) or, Socrate est un homme

(3) donc Socrate est mortel

NB : ce serait un raisonnement non valide si on avait dit " nombreux " au lieu de " tous les ".

Or, dans une inférence inductive, la vérité des prémisses ne garantit pas la vérité de la conclusion 

Exemple : la dinde inductiviste de Russell

Dès le matin de son arrivée dans la ferme pour dindes, une dinde s'aperçut qu'on la nourrissait à 9h00 du matin. Toutefois, en bonne inductiviste, elle ne s'empressa pas d'en conclure quoi que ce soit. Elle attendit donc d'avoir observé de nombreuses fois qu'elle était nourrie à 9h00 du matin, et elle recueillit ces observations dans des circonstances fort différentes, les mercredis et jeudis, les jours chauds et les jours froids, les jours de pluie et les jours sans pluie. Chaque jour, elle ajoutait un nouvel énoncé d'observation à sa liste.

Elle recourut donc à un raisonnement inductif pour conclure : " je suis toujours nourrie à 9h00 du matin ". Or, cette conclusion se révéla fausse quand, un jour de noël, à la même heure, on lui tordit le cou.

Leçon de l'histoire : le raisonnement inductif se caractérise donc par le fait que toutes les prémisses peuvent être vraies et pourtant mener à une conclusion fausse. Si à tel moment la dinde a constaté qu'elle a été nourrie, il se peut toujours que le moment d'après, elle ne le soit pas. L'induction est un raisonnement non fondé logiquement.

2) Le dialogue socratique : la philosophie comme réflexion critique

Le discours philosophique inauguré par Socrate l'est donc, non par un contenu déterminé, mais avant tout par sa forme. Ce n'est pas un enseignement d'une vérité établie et à transmettre, mais d'un dialogue qui renvoie chacun à sa vérité et à son non-savoir. Le discours philosophique est alors interrogation.

Platon, Charmide (xii)

" eh mais, Critias! tu me parles comme si je prétendais connaître les choses sur lesquelles je pose des questions, (or) j'examine avec toi les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présentent, parce que je n'en connais pas la solution. "

Cette interrogation socratique se déroule sous le double mode de l'ironie et de la maïeutique.

      a) l'ironie

Air candide avec lequel Socrate enquête. C'est une sorte d'humour qui refuse de prendre totalement au sérieux aussi bien les autres que soi-même, parce que tout ce qui est humain est chose bien peu assurée, et dont on ne peut s'enorgueillir. C'est une attitude qui consiste donc à feindre de vouloir apprendre quelque chose de son interlocuteur, pour l'amener à découvrir qu'il ne connaît rien dans le domaine où il prétend être savant.

Pour bien comprendre ce procédé, point historique :

  • La mission de Socrate

Socrate ne cesse de répéter qu'il a reçu une mission divine, celle d'éduquer ses contemporains :

"Je n'ai pas d'autre but, en allant par les rues, que de vous persuader, jeunes et vieux, qu'il ne faut pas donner le pas au corps et aux richesses et s'en occuper avec autant d'ardeur que du perfectionnement de l'âme. Je vous répète que ce ne sont pas les richesses qui donnent la vertu, mais que c'est de la vertu que proviennent les richesses et tout ce qui est avantageux, soit aux particuliers, soit à l'Etat (...) Je suis le taon, qui, de tout le jour ne cesse jamais de vous réveiller., de vous conseiller, de morigéner chacun de vous et que vous trouverez partout, posé près de vous. (...)

Je me mets à la disposition des pauvres aussi bien que des riches, pour qu'ils m'interrogent, ou, s'ils le préfèrent, pour que je les questionne et qu'ils entendent ce que j'ai à dire (...). C'est, je vous le répète, le dieu qui m'a prescrit cette tâche par des oracles, par des songes et par tous les moyens dont un dieu quelconque peut user pour assigner à un homme une mission à remplir".

Il dit que son enquête est née de la déclaration de la Pythie, selon laquelle il serait le plus sage. En effet, il a voulu vérifier cette déclaration. Il va donc interroger les autres, et, plus précisément, ceux que la cité considère comme les plus sages (les spécialistes).

Platon, Apologie de Socrate, Enquête de Socrate sur l'oracle de Delphes

" (...) Un jour donc que (Chéréphon) s'était rendu à Delphes, il eut le front de consulter l'Oracle et (...) de lui demander s'il y avait un homme plus sage que moi. Or, la réponse émise par la Pythie fut qu'il n'existait personne de plus sage ! (...) Une fois informé de cette réponse, je me faisais des réflexions de ce genre : " que peut bien vouloir dire le Dieu ? Quel sens peut bien avoir cette énigme ? Car enfin, je n'ai, ni peu ni prou, conscience en mon for intérieur d'être un sage ! Que veut-il donc dire en déclarant que je suis le plus sage des hommes ? Bien sûr, en effet, il ne ment pas, car cela ne lui est pas permis ! " Depuis longtemps durait mon embarras sur ce qu'il pouvait bien vouloir dire, quand à la fin, non sans beaucoup de peine, j'en vins à prendre le parti de m'en enquérir (...) "

  • "Ce que je sais, c'est que je ne sais rien".

Or, il s'aperçoit que ceux-ci n'ont aucune conscience de ce qu'ils font et même, ne savent pas ce qu'ils disent : il estimera que sa supériorité réside justement dans son ignorance, dans une sorte de non-savoir, qui est d'être conscient de son ignorance. Les "spécialistes" savent, certes, faire quelque chose, mais ils ne savent pas ce qu'ils font.

Exemple : le politique, le juge, le prêtre, ne savent pas justifier la valeur de leurs conduites- et, pour aggraver leur cas, ils n'ont même pas conscience de cette ignorance. Ce qui signifie que les plus savants des hommes ignorent l'essentiel.

Cf.le cas d'Alcibiade

  • La philosophie comme réflexion morale

C'est ainsi qu'il va chercher à rendre les citoyens meilleurs, en les invitant à se détourner de l'inessentiel, des fausses valeurs, en leur faisant réfléchir sur celles-ci (cf. questions comme : qu'est-ce que la justice? qu'est-ce que la vertu? etc.). Il invite tout un chacun à se connaître soi-même. S'il faut se connaître soi-même, c'est parce que nous ne nous soucions plus de ce que nous sommes, mais seulement de l'extériorité.

cf. Apologie, 38 a : "non, vraiment, une vie sans examen n'est pas vivable pour l'homme".

Précision : ce n'est pas un appel à l'introspection individuelle, mais une exhortation à la rationalité morale. C'est ce qu'on a appelé l'éveil de la conscience morale. Sa signification est tout simplement que chacun doit savoir ce qu'il fait, et pourquoi il le fait. Il s'agit de nous faire prendre conscience des présupposés de ce que nous disons, et que nous ignorons, mais que nous sommes tous capables de trouver, par un retour critique, par nous-mêmes.

      b) la maïeutique

Socrate : "Mon art d'accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes; mais il diffère du leur en ce qu'il délivre des hommes et non des femmes et qu'il surveille leurs âmes en travail et non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art, c'est qu'il rend capable de discerner à coup sûr si l'esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J'ai d'ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu'on m'a fait souvent d'interroger les autres sans me déclarer sur aucune chose, parce que je n'ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. Et la raison, la voici : c'est que le dieu me contraint d'accoucher les autres, mais ne m'a pas permis d'engendrer. Je ne suis donc pas du tout sage moi-même et je ne puis présenter aucune trouvaille de sagesse à laquelle mon âme ait donné le jour. Mais ceux qui s'attachent à moi, bien que certains d'entre eux paraissent complètement ignorants, font tous, au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur permet, des progrès merveilleux, non seulement à leur jugement, mais à celui des autres. Et il est clair comme le jour qu'ils n'ont jamais rien appris de moi, et qu'ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses. Mais s'ils en ont accouché, c'est grâce au dieu et à moi. Et voici qui le prouve. Plusieurs déjà, méconnaissant mon assistance et s'attribuant à eux-mêmes leurs progrès sans tenir aucun compte de moi, m'ont, soit d'eux-mêmes, soit à l'instigation d'autrui, quitté plutôt qu'il ne fallait. Loin de moi, sous l'influence de mauvais maîtres, ils ont avorté de tous les mauvais germes qu'ils portaient, et ceux dont je les avais accouchés, ils les ont mal nourris et les ont laissé périr, parce qu'ils faisaient plus de cas de mensonges et de vaines apparences que de la vérité, et ils ont fini par paraître ignorants à leurs propres yeux comme aux yeux des autres. (...) Ceux qui s'attachent à moi ressemblent encore en ce point aux femmes en mal d'enfants : ils sont en proie aux douleurs et sont nuit et jour remplis d'inquiétudes plus vives que celles des femmes. Or ces douleurs, mon art est capable et de les éveiller et de les faire cesser. Voilà ce que je fais pour ceux qui me fréquentent. Mais il s'en trouve, Théétète, dont l'âme ne paraît pas grosse. Si je me suis étendu là-dessus, excellent Théétète, c'est que je soupçonne, comme tu t'en doutes toi-même, que ton âme est grosse et que tu es en travail d'enfantement. Confie-toi donc à moi comme au fils d'une accoucheuse qui est accoucheur lui aussi, et quand je te poserai des questions, applique-toi à y répondre de ton mieux. Et si, en examinant telle ou telle des choses que tu diras, je juge que ce n'est qu'un fantôme sans réalité, et qu'alors je te l'arrache et la rejette, ne te chagrine pas comme le font au sujet de leurs enfants les femmes qui sont mères pour la première fois. J'en ai vu plusieurs, mon admirable ami, tellement fâchés contre moi qu'ils étaient véritablement prêts à me mordre, pour leur avoir ôté quelque opinion extravagante. Ils ne croient pas que c'est par bienveillance que je le fais. Ils sont loin de savoir qu'aucune divinité ne veut du mal aux hommes et que moi non plus, ce n'est point par malveillance que j'agis comme je le fais, mais qu'il ne m'est permis en aucune manière ni d'acquiescer à ce qui est faux ni de cacher ce qui est vrai."

Définition de la maïeutique : art d'accoucher les esprits.

Métaphore : son procédé à l'égard des esprits est semblable à celui des sages-femmes à l'égard des corps.

Il s'agit, quand une âme est pleine de toutes sortes d'opinions, d'éprouver si la pensée donne naissance à du faux ou à du vrai. Ce n'est pas lui qui conçoit le savoir, mais, l'âme de son interlocuteur. Celui-ci, grâce à la maïeutique, va pouvoir opérer la distinction entre les opinions vraies et les opinions fausses.

    Exemple : le Lachès

Lachès est un vieux général, bien connu des athéniens, qui s'est illustré dans des batailles célèbres. Le dialogue commence par la demande de deux pères de famille qui viennent interroger Lachès et Nicias (stratège lui aussi, mais plus jeune). Les deux pères de famille les interrogent donc pour savoir s'il faut faire donner des leçons d'art militaire et d'escrime à leurs enfants. Ils ont demandé à Socrate de se joindre à eux pour tenter de répondre à cette question.

Les deux spécialistes, Lachès et Nicias, interviennent :

- pour Lachès, les leçons sont inutiles : l'art militaire s'apprend sur le terrain

- pour Nicias, les leçons sont indispensables : lui-même s'est trouvé très bien de celles qu'il a reçues.

Comme il y a une voix pour et une voix contre, et que ces pères de famille sont habitués à la démocratie, ils se tournent vers une troisième personne, Socrate, pour les départager. Pour qui va-t-il voter?

Socrate répond qu'il est désolé, mais qu'il ne procède pas ainsi. Il ne peut pas répondre à la question posée, car il ne ferait que donner un avis subjectif qui n'a aucune importance. Il a besoin de Lachès et Nicias et il leur demande la permission de les interroger : pourquoi as-tu dit ceci? pourquoi as-tu pris tel exemple? pourquoi, à tel moment, as-tu changé de ton? Il mène une enquête très subtile et, au bout d'un certain temps, il apparaît pour tous les interlocuteurs que Lachès et Nicias ne savaient pas ce qu'ils disaient, qu'ils parlaient par pur mécanisme, qu'ils ont fabriqué leur argumentation à partir d'une idée préconçue, mais qu'elle n'est pas probante.

Les deux pères de famille se retournent alors vers Socrate, et lui demandent ce qu'il faut faire. C'est là qu'il prend le chemin de l'invention de la philosophie. Il dit que la question de savoir s'il faut faire donner des leçons d'art militaire à des enfants n'est pas une bonne question. Il faut d'abord savoir à quoi cela sert.

Que veut-on? Que nos enfants soient capables de se défendre sur le terrain, de vaincre l'ennemi, d'honorer notre nom en se battant comme il faut, et de rester en vie.

Donc : l'art militaire a pour fin l'acquisition de la vertu militaire. Dès lors, il faut, si on ne veut pas répondre à côté du problème, savoir ce qu'est la vertu militaire.

Socrate va donc interroger les deux militaires afin de savoir ce qu'est la vertu militaire. Or, aucun des deux généraux n'est capable de répondre à cette question. Socrate n'a aucun mal, devant les démonstrations données, à montrer que ce qu'ils disent n'a pas de sens et ne résiste pas à l'argumentation.

Mais, Socrate ne tranche pas : le dialogue se termine sans réponse. Si Socrate a dit, certes, que pour répondre à la question posée, il fallait savoir ce qu'est la vertu militaire, il n'a jamais dit que lui le savait. (se rappeler que sa devise est que "ce que je sais, c'est que je ne sais rien" : on retrouve bien ici sa découverte essentielle, qui est que nul ne sait rien de ce qu'il croit savoir).

    L'argumentation

Le procédé de Socrate est le suivant :

1) recherche d'une définition

2) un interlocuteur sûr de lui donne aussitôt une définition

3) Socrate s'émerveille, accepte la définition de l'interlocuteur qui s'engorge, et en tire, avec son consentement, des déductions de plus en plus précises

4) l'interlocuteur ne cesse de suivre Socrate et d'approuver, fort satisfait de voir que sa définition était encore plus profonde et riche qu'il ne l'avait cru lui-même

5) Socrate s'arrête soudain et montre que le point d'arrivée est en contradiction formelle avec le point de départ

6) si l'interlocuteur est de bonne foi, il en conclut que la définition ne valait rien et qu'il faut en proposer une autre ; Socrate reprend alors la discussion et passe au crible les définitions successives qu'on lui propose. Souvent, le dialogue ne conclut pas et Socrate quitte son interlocuteur décontenancé, en lui disant qu'une autre fois peut-être, ils pourront examiner à nouveau le problème. (cf. l'aporie : les dialogues mènent à une impasse).

7) mais il se peut faire que l'interlocuteur soit de mauvaise foi, et qu'il refuse alors de participer à l'entretien (exemple : Dans le Gorgias, Calliclès, pris au piège, refuse de se prêter au jeu de Socrate parce qu'il a été battu).

Le dialogue socratique sert donc à amener les autres au même point de conscience critique que lui.

 

3) Point historique : pourquoi a-t-on assassiné Socrate ?

C'est qu'il est apparu comme semeur de troubles.

Pressant les hommes de ses questions, il n'a eu de cesse que de troubler leur conscience pour les convertir à la recherche des vraies valeurs. (Faisant parler les autres sur ce qu'ils disent, il les fait par là réfléchir sur ce qu'ils font). Il répète à qui veut l'entendre qu'il ne sait rien, qu'il n'a rien à enseigner, ni personne à former -qu'il n'a rien à offrir que sa fréquentation. Que chacun n'a qu'à penser par lui-même pour s'apercevoir qu'il en sait plus que lui.

Problème : il gênait ses concitoyens. Il était comparé soit à une torpille, soit à un taon.

      a) La torpille

Tout comme la torpille paralyse (engourdit) sa proie, de même, Socrate paralyse l'interlocuteur sûr de lui-même et qui ne voit pas que son savoir est un pseudo-savoir, une ignorance qui s'ignore.

 

Socrate : Réponds-moi donc de nouveau à partir du commencement. En quoi faites-vous consister la vertu, ton ami et toi?

Ménon : J'avais ouï dire, Socrate, avant même de me rencontrer avec toi, que tu ne faisais pas autre chose que de mettre toi-même tout en doute et de jeter les autres dans le même doute. En ce moment même, à ce qu'il me semble, tu m'as véritablement ensorcelé par tes charmes et tes maléfices : c'est au point que j'ai la tête remplie de doutes. Il me semble, si je puis hasarder une plaisanterie, que tu ressembles exactement pour la forme et pour tout le reste à ce large poisson de mer qu'on appelle une torpille. Chaque fois qu'on s'approche d'elle et qu'on la touche, elle vous engourdit. C'est un effet du même genre que tu me parais avoir produit sur moi; car je suis vraiment engourdi d'âme et de corps, et je ne trouve rien à te répondre. Et pourtant j'ai discouru mille fois sur la vertu, et fort bien, à ce qu'il me paraissait; mais en ce moment je suis absolument incapable de dire même ce qu'elle est. Aussi m'est avis que tu fais bien de ne pas naviguer et voyager hors d'ici; car si, expatrié dans quelque autre ville, tu te livrais aux mêmes pratiques, tu ne tarderais pas à être arrêté comme sorcier.

Socrate : Tu es un rusé, Ménon, et j'ai failli être ta dupe.

Ménon : Comment cela, Socrate?

Socrate : Je devine pourquoi tu m'as ainsi comparé.

Ménon : Pourquoi donc, à ton avis?

Socrate : Pour que je te compare à mon tour; car je sais que les beaux garçons aiment toutes ces comparaisons. Elles tournent à leur avantage; car les images de la beauté sont belles aussi, j'imagine. Mais je ne te rendrai pas comparaison pour comparaison. Quant à moi, si la torpille est elle-même engourdie quand elle engourdit les autres, je lui ressemble; sinon, non. Car, si j'embarrasse les autres, ce n'est pas que je sois sûr de moi; c'est parce que je suis moi-même embarrassé plus que personne que j'embarrasse les autres. C'est ainsi qu'à présent, au sujet de la vertu, j'ignore ce qu'elle est; peut-être le savais-tu, toi, avant d'être en contact avec moi, mais en ce moment, tu parais ne plus le savoir.

      b) Le taon

Socrate est aussi le taon qui réveille et interdit la torpeur paresseuse à ceux qui se contentent de solutions toutes faites là où se posent des problèmes. Cf. Apologie, 30e sq.

      c) Le procès

En 399, Socrate fut en effet condamné à boire la ciguë, suite à l'accusation portée contre lui par Mélétos (poète), Anytos (riche commerçant) et Lycon.

Cela peut paraître étrange, surtout si on considère que Socrate était un citoyen exemplaire (cf. Banquet, 219e et 220c; Apologie de Socrate, 32c; 38e sq.). Il a toujours défendu sa patrie lorsqu'elle était en danger, et, même après son procès, il fut un honnête citoyen, lui qui refusa de s'enfuir pour ne pas contrevenir aux lois de sa patrie.

C'est tout simplement que le procès de Socrate fut un procès intellectuel, dû au fait qu'à l'époque, on cherche à redonner à Athènes ses assises traditionnelles. Socrate, qui harcelait les athéniens comme un taon, les empêchait de dormir et de se reposer dans des solutions morales ou sociales toutes faites; il est celui qui, en nous étonnant, nous interdit de penser selon les habitudes acquises. Son entreprise, toute entière dirigée contre le confort intellectuel, est donc la cause même de son procès. Il est apparu coupable de crime de non conformisme, et même de lèse-majesté (critique des évidences, et de l'autorité). Il était vu comme un danger pour l'ordre social, qui corrompt la jeunesse.

Ainsi a-t-on pu dire que le procès de Socrate, c'est le procès fait à la pensée qui recherche, en dehors de la médiocrité quotidienne, les problèmes véritables.

 

Conclusion : la philosophie comme réflexion critique

C'est donc de son enseignement et de sa mort exemplaire que va naître la philosophie (avec Platon, qui va se faire l'administrateur du message socratique, pour que la cité change et que des hommes comme Socrate puissent rester en vie - cf. lettre VII).

La philosophie est une activité avant tout questionnante, qui s'adresse à chacun d'entre nous et n'a rien à voir avec un quelconque savoir positif. On peut dire qu'elle n'a pas de contenu propre. Comme nous l'avons bien vu avec Socrate, elle est avant tout réflexion critique sur ce que nous savons déjà (ou même sur ce que nous croyons spontanément savoir), donc perpétuelle remise en cause.

Elle se définit comme une tentative pour comprendre les principes généraux et les idées qui se cachent derrière les divers aspects de la vie. On peut ainsi la diviser en autant de domaines qu'il y en a dans la vie : il y a une philosophie de la religion, de l'art, du droit, des affaires même, etc.

Aujourd'hui, elle s'intéresse plus particulièrement à la personne, l'éthique, l'intelligence artificielle.

Exemple : la philosophie politique :

a) elle pose des questions au sujet de la justice et de l'égalité, au sujet de savoir comment un Etat devrait être organisé, et au sujet de savoir ce que signifient des idées telles que la démocratie;

b) elle utilise souvent les mêmes termes que ceux qu'on emploie dans les débats politiques quotidiens, mais elle les examine, afin d'aller plus loin que le sens commun dans la signification exacte des termes, et de comprendre quel est le but de l'entreprise politique.

Elle se demande donc : que voulons-nous dire par ces mots? Comment pouvons-nous savoir si c'est vrai? Quelles sont ses implications?

A travers cet exemple, on voit bien que la philosophie a pour but en général la clarification (que ce soit celle des pensées, des concepts, et du sens du langage). Philosopher, c'est penser clairement et de façon précise.

La majeure partie de la philosophie est donc concernée essentiellement par le langage. D'ailleurs, certains philosophes considèrent leur tâche comme essentiellement linguistique (ce sont les philosophes analytiques, mouvement anglo-saxon né au début du XXe siècle, avec Wittgenstein et Russell).

Pour bien comprendre ce que fait la philo, on doit distinguer deux sortes de langages :

de premier ordre

de second ordre

 

"a est la cause de b" "qu'est-ce que cela signifie de dire que a est la cause de b?"
"est-il juste de faire ceci ou cela?" "qu'est-ce que cela signifie de dire que quelque chose est juste?"
"Dieu n'existe pas" "qu'est-ce que le langage religieux, et comment les assertions religieuses peuvent-elles être vérifiées?"

Ces exemples nous montrent bien que le langage de second ordre (celui qu'emploie la philosophie) clarifie le langage de premier ordre, qu'elle prend pour objet. Par là, il clarifie aussi ce qui se cache derrière le langage. Si la philo n'est peut-être pas capable, comme on l'a vu avec Socrate, de vous dire si quelque chose est vrai ou faux, elle clarifie les fondements de ce que vous dites, croyez, faites ("est-ce juste de faire cela?").

Exercice en classe : différence entre le spécialiste x et le philosophe :

le mathématicien : étudie les relations entre les nombres le philosophe : qu'est-ce que le nombre?
l'historien : se pose des questions sur ce qui a lieu à un certain moment dans le passé le philosophe : qu'est-ce que le temps
le psychologue : comment par exemple les enfants apprennent un langage le philosophe : qu'est-ce qui fait qu'un mot peut signifier quelque chose?
n'importe qui peut se demander si c'est mal de se faufiler dans une salle de cinéma sans payer mais un philosophe se demande : "qu'est-ce qui rend une action bonne ou mauvaise?"
le physicien : de quoi sont faits les atomes, ou encore, ce qui explique la gravité le philosophe : comment pouvons- nous savoir qu'il y a quoi que ce soit à l'extérieur de nos esprits?

Elle intéresse donc tout homme en tant qu'homme, et accompagne souvent la recherche scientifique. Einstein, par exemple, a beaucoup lu les grands philosophes (Platon, Kant, etc.) et médité de façon philosophique. Si la démarche philosophique accompagne la science, alors cela peut permettre de ne pas faire n'importe quoi (car si la science invente de nouvelles techniques et fait telles sortes de recherche, c'est bien le philosophe, ou le scientifique en tant que philosophe, qui se demandera si c'est bien, etc.)

 

B- Le contexte de son émergence : Athènes au Ve siècle avant JC.

Documents : textes de J.P. Vernant, sur le lien entre l'émergence de la polis et l'émergence de la philosophie dans la cité grecque

 

Jean Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, Paris, P.U.F, 1962

 

§ 1 L'apparition de la polis constitue, dans l'histoire de la pensée grecque, un événement décisif. Certes, sur le plan intellectuel comme dans le domaine des institutions, il ne portera toutes ses conséquences qu'à terme ; la polis connaîtra des étapes multiples, des formes variées. Cependant, dès son avènement, qu'on peut situer entre le VIIIe et le VIIe siècle, elle marque un commencement, une véritable invention ; par elle, la vie sociale et les relations entre les hommes prennent une forme neuve, dont les Grecs sentiront pleinement l'originalité.

§ 2 Ce qu'implique le système de la polis, c'est d'abord une extraordinaire prééminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir. Elle devient l'outil politique par excellence, la clé de toute autorité dans l'Etat, le moyen de commandement et de domination sur autrui. Cette puissance de la parole -dont les Grecs feront une divinité : Peitho, la force de persuasion - rappelle l'efficacité des mots et des formules dans certains rituels religieux, ou la valeur attribuée aux " dits " du roi quand il prononce souverainement la thémis ; cependant, il s'agit, en réalité, de tout autre chose. La parole n'est plus le mot rituel, la formule juste, mais le débat contradictoire, la discussion, l'argumentation. Elle suppose un public auquel elle s'adresse comme à un juge qui décide en dernier ressort, à mains levées, entre les deux partis qui lui sont présentés ; c'est ce choix purement humain qui mesure la force de persuasion respective des deux discours, assurant la victoire d'un des orateurs sur son adversaire.

§ 3 Un second trait de la polis est le caractère de pleine publicité donnée aux manifestations les plus importantes de la vie sociale. On peut même dire que la polis existe dans la mesure seulement où s'est dégagé un domaine public, aux deux sens, différents, mais solidaires, du terme : un secteur d'intérêt commun, s'opposant aux affaires privées ; des pratiques ouvertes, établies au grand jour, s'opposant à des procédures secrètes. Cette exigence de publicité conduit à confisquer progressivement au profit du groupe et à placer sous le regard de tous l'ensemble des conduites, des procédures, des savoirs qui constituaient à l'origine le privilège exclusif du " basileus ", ou des " genè " détenteurs de l' " archè ". Ce double mouvement de démocratisation et de divulgation aura, sur le plan intellectuel, des conséquences décisives.

§ 4 Désormais la discussion, l'argumentation, la polémique deviennent les règles du jeu intellectuel, comme du jeu politique. Le contrôle constant de la communauté s'exerce sur les créations de l'esprit comme sur les magistratures de l'Etat. La loi de la polis, par opposition au pouvoir absolu du monarque, exige que les unes et les autres soient également soumises à " reddition de comptes ". Elles ne s'imposent plus par la force d'un prestige personnel ou religieux ; elles doivent démontrer leur rectitude par des procédés d'ordre dialectique.

§ 5 Avènement de la Polis, naissance de la philosophie : entre les deux ordres de phénomènes les liens sont trop serrés pour que la pensée rationnelle n'apparaisse pas, à ses origines, solidaire des structures sociales et mentales propres à la cité grecque. Ainsi replacée dans l'histoire, la philosophie dépouille ce caractère de révélation absolue qu'on lui a parfois prêté en saluant, dans la jeune science des Ioniens, la raison intemporelle venue s'incarner dans le Temps. L'école de Milet n'a pas vu naître la Raison ; elle a construit une Raison, une première forme de rationalité.

§ 6 La raison grecque, c'est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d'agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est fille de la cité.

Définitions préalables :

- la Polis : la polis est une organisation sociale dans laquelle le pouvoir est partagé. -En l'occurrence, entre les citoyens. Les lois ne viennent donc plus d'en haut (du roi, du tyran, de l'aristocrate). Il faut les discuter, et en décider en fonction d'intérêts collectifs.

Elle fut à l'origine de grands changements dans tous les domaines de la vie :

Après guerres

= création de nouvelles constitutions

= critique de la tradition (à savoir, de l'ancienne forme d'organisation politique - caractéristiques de cette dernière : décisions prises par des aristocrates, dans le secret ; éducation morale et militaire ; pas de place à la parole, si ce n'est à travers la récitation des poèmes traditionnels portant sur les origines mystérieuses de la ville)

= apparition d'une nouvelle forme d'organisation politique, la démocratie - caractéristiques : les décisions sont prises par l'ensemble de la collectivité, et en public ; d'où la grande place accordée à la parole car il faut savoir parler et convaincre une assemblée, influencer les décisions ...

= influence sur manière de penser ; premiers écrits " philosophiques " (abandon du mythe comme mode d'explication et de compréhension du monde, de la société) (Ecole de Milet)

= apparition de la rhétorique (sophistes)

= le dialogue socratique (Platon) (critique de la société décadente ; de la tradition)

-Ecole de Milet :

On peut dire qu'elle désigne les premiers " philosophes ", ceux qui sont en tout cas à l'origine de cette manière de penser originale qu'est la philosophie -dont il s'agit ici de savoir ce qui, historiquement, a pu permettre son émergence. Le premier de ces philosophes était Thalès. Il y eut aussi Anaximandre, Anaximène.

La caractéristique de leurs écrits ou de leur pensée : s'interrogeaient sur l'origine du monde, sur sa composition. Voulaient comprendre et expliquer aux autres les changements perpétuels qu'ils avaient sous les yeux. On les appelle les " philosophes de la nature ", du fait qu'ils s'attachent essentiellement à la nature et aux phénomènes naturels. Pour eux, il existe une substance unique à l'origine du monde, mais chacun en admet une différente. Thalès pensait que c'était l'eau, Anaximandre, l'infini, Anaximène, l'air.

Exemples :

-Thalès (VIe av. JC) : il a compris, le premier, que la question philosophique originelle est celle de l' " archè " (question de l'origine de toutes choses). Si Thalès est le premier philosophe, c'est parce qu'il a dit que " l'origine de tout est eau ".

Ce qui compte, ce n'est pas le résultat, mais la manière de procéder. Il s'agit de la pensée rationnelle. C'est pour ça que le texte lie école de Milet et " raison grecque ". en effet, ce qui est original à l'époque, c'est l'abandon du mythe pour expliquer la nature (raison s'oppose donc avant tout, ici, à mythe, manière d'expliquer les phénomènes naturels en recourant à des personnages, à des dieux). La philosophie c'est avant tout la raison parce qu'elle s'oppose à la religion et au mythe. (Lien avec autre aspect : la philosophie s'oppose à la tradition).

Aspect de la société avant les philosophes : tradition, mythe, religion

Il est essentiel d'évoquer Parménide, qui est à proprement parler le premier à écrire un texte dans lequel transparaissent les exigences de la pensée (philosophique). en effet, dans son Poème, il met en scène une Déesse qui lui/nous révèle la voie du Vrai ; et surtout, qui nous apprend que la Vérité exige d'être démontrée et mise à l'épreuve de la réfutation. On lui attribue la première formulation du principe de contradiction.

-basileus :  terme appartenant à l'époque où, autant à Rome qu'à Athènes, on connaissait encore un régime patriarcal ; basileus est le chef de la gens, le chef de famille ; il a un caractère sacré, et est ainsi appelé par les poètes le " roi divin " ; il y a parmi eux un roi suprême, mais sa seule prérogative est de présider le conseil des chefs

Questions 

 1) Thèse de l'auteur

2) Pourquoi l'émergence de la " polis " est-elle liée à celle de la " philosophie " ?

Pour y répondre :

a) vous devez chercher la définition de la polis (ses caractéristiques essentielles) (§ 2 et 3)  

b) ainsi que la définition nouvelle de la parole qu'elle implique.

3) A quoi s'opposent la polis et la philosophie ? (§ 4)

4) § 5 et 6 : on a ici le présupposé de la thèse de l'auteur. Analysez-le.

 

JP Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Ed. Maspero, Rééd. 1971, Vol. II, " La formation de la pensée positive "

 La solidarité que nous constatons entre la naissance du philosophe et l'avènement du citoyen n'est pas pour nous surprendre. La cité réalise, en effet, sur le plan des formes sociales, cette séparation de la nature et de la société que suppose, sur le plan des formes mentales, l'exercice d'une pensée rationnelle. Avec la Cité, l'ordre politique s'est détaché de l'organisation cosmique ; il apparaît comme une institution humaine qui fait l'objet d'une recherche inquiète, d'une discussion passionnée. Dans ce débat, qui n'est pas seulement théorique, mais où s'affronte la violence de groupes ennemis, la philosophie naissante intervient ès qualités. La " sagesse " du philosophe le désigne pour proposer les remèdes à la subversion qu'ont provoquée les débuts d'une économie mercantile. On attend de lui qu'il définisse le nouvel équilibre politique propre à retrouver l'harmonie perdue, à rétablir l'unité et la stabilité sociales par l' " accord " entre les éléments dont l'opposition déchire la Cité. Aux premières formes de législation, aux premiers essais de constitution politique, la Grèce associe le nom de ses Sages.

 

II- LA PERIODE HELLENISTIQUE : LA PHILOSOPHIE COMME ART DE VIVRE

 

A- Introduction : le contexte historique.

Alexandre de Macédoine (le Grand) conquiert la Grèce, va aux portes de l'Inde, et meurt en 323 avant JC. L'immense empire qu'il a fondé se morcelle, et ses successeurs vont se partager le monde grec. De nouvelles capitales de la culture se créent, telle Alexandrie en Egypte; Rome va bientôt faire son entrée sur la scène de l'histoire.

Cette époque, pendant laquelle la culture grecque, grâce à la fondation de l'empire d'Alexandre, s'étend dans les pays méditerranéens, est la période hellénistique.

Les grandes cités grecques se perdent alors dans des guerres. Les successeurs d'Alexandre se battent. L'ancienne petite cité grecque agonise, remplacée bientôt par les grands états centralisés, où l'individu se sent égaré.

Dans cette débâcle, l'homme reste seul : quel parti prendre? comment choisir sa vie? Le temps est un des plus sombres qu'ait connu le monde antique, et l'individu ne peut plus alors trouver dans la Cité la réponse à ses maux. Etranger à lui-même dans un Etat lointain et abstrait, replié sur lui-même, il demande à la philosophie de lui enseigner une sagesse pratique. La philosophie de ce temps n'est pas théorique : il faut d'abord trouver des réponses pratiques, des règles de conduite, et une sagesse pour la vie quotidienne. Ce qui compte, c'est l'organisation de l'existence. La philosophie vise alors l'utile dans le champ de la vie.

Comment trouver le salut? Le stoïcisme, l'épicurisme, et le scepticisme, se proposent le même idéal : pour parvenir au bonheur, le sage de l'époque hellénistique décide d'acquérir l'indépendance de l'esprit. Dans le malheur de la réalité, dans ce monde où tout se désagrège, il doit être impassible, indifférent, imperturbable. Il ne pâtira de rien, nes'attachera à rien. Seule compte désormais la liberté de l'esprit.

Le maître mot des philosophes hellénistiques, c'est l'ataraxie", i.e., l'absence de trouble et l'indifférence de l'esprit. Epicure souffrira sans se plaindre des atroces douleurs de ses calculs de la vessie, le sage Epictète se laissera briser les os sans murmurer, et le sceptique Pyrrhon supportera sans sourciller une cruelle opération.

Tous trois recherchent l'équilibre d'une âme que rien ne peut troubler, et restent parfaitement sereins en toutes circonstances. Liberté et béatitude sont leur unique but. Bref : tous veulent bâtir, dans un temps agité, une citadelle abritée par la pensée.

 

B- Un exemple : le stoïcisme : le Manuel d'Epictète.

 

Historique rapide pour présenter le stoïcisme.

Epictète : né en 50 et mort en 130; esclave affranchi.

Le Manuel est publié par un de ses disciples, Arrien, à partir de notes de cours. Il concerne, pour l'essentiel, la morale. Les moralistes chrétiens le méditeront, tout comme Montaigne, Descartes, et Pascal.

Le noyau de ce texte est l'indépendance de la pensée et l'idée que le travail sur les représentations commande toute la conduite de la vie bonne.

L'ensemble représente 53 maximes, toutes fondées sur la dualité fondamentale des choses, celles qui sont de notre ressort, et celles qui ne le sont pas. Cette dualité fondamentale des choses est le point de départ même du Manuel :

Epictète, Manuel, § 1, ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous

1- Il y a des choses qui dépendent de nous et d'autres qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, c'est la croyance, la tendance, le désir, le refus, bref tout ce sur quoi nous pouvons avoir une action. Ce qui ne dépend pas de nous, c'est la santé, la richesse, l'opinion des autres, les honneurs, bref, tout ce qui ne vient pas de notre action.

2- Ce qui dépend de nous est, par sa nature même, soumis à notre libre volonté; nul ne peut nous empêcher de faire ni nous entraver notre action. Ce qui ne dépend pas de nous est sans force propre, esclave d'autrui; une volonté étrangère peut nous en priver.

5- En conséquence, dès qu'une chose te semble douloureuse, songe à objecter aussitôt : "c'est une idée que je me fais, ce n'est pas du tout en réalité ce que cela paraît être". Ensuite, étudie cette chose, juge là à la lumière des principes que tu t'es donnés, et de celui-ci surtout qui est le premier : est-ce que cela fait partie des choses qui dépendent de nous ou non ? Et si cela fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous, qu'il te soit facile de dire : "cela ne me touche pas".

 

il y a , dit-il, des choses qui dépendent de nous, et d'autres qui n'en dépendent pas :

- croyances et désirs dépendent de nous

- santé, richesses, honneurs, n'en dépendent pas

Par conséquent, ce ne sont pas les choses (par exemple la mort) que nous craindrons, mais bel et bien les jugements défectueux qui sont nôtres. Le problème est d'annuler tout jugement ou représentation générateurs de trouble et d'inquiétude.

La suite des maximes nous rappelle les thèmes célèbres du stoïcisme impérial :

- savoir user des représentations (III)

- se conformer à la nature (IV)

- se rendre indifférent aux biens extérieurs (XI)

- faire preuve d'une indifférence absolue à l'égard de l'opinion publique (XIII)

- savoir rester à sa place (XV)

- bien jouer son rôle (XVII)

- penser toujours à la mort pour pulvériser nos désirs (XXI)

- bien comprendre que le mal n'existe pas (XXXI)

- saisir que la plaisir et la satisfaction du corps ne sauraient être des guides moraux (XXXVI)

- suivre en tout la raison (XXXVIII)

- rappeler que l'éthique couronne la physique (XLIX)

Telles sont les maximes destinées à ceux qui veulent bien vivre. Le bon usage de nos représentations est donc la thérapeutique d'un moi fragile en quête de force.

 

C- La philosophie antique n'est donc pas une affaire de spécialistes et de professionnels

Etre philosophe, c'est professer un mode de vie différent des autres hommes, après une conversion qui opère un changement radical de la vie. Ce qu'un philosophe recherche avant tout, c'est à améliorer son caractère.

Ce n'est nullement un personnage qui écrit des livres de philosophie, mais

a) qui mène une vie philosophique (cf. Manuel, 46). ainsi, des hommes d'Etat ont été philosophes, comme Marc Aurèle.

Et b) qui exhorte à la conversion, puisqu'il dirige les nouveaux convertis, souvent des jeunes gens, dans les voies de la sagesse. (On dit qu'il est un "directeur spirituel").

S'il enseigne, cet enseignement n'est qu'un exercice intellectuel qui fait partie d'une méthode de formation qui s'adresse à l'âme toute entière (c'est le choix de vie qui détermine le discours).

Par les exercices philosophiques, le philosophe développe sa force d'âme, et se transforme lui-même.

Vivre de façon philosophique, c'est se tourner vers la vie intellectuelle et spirituelle, réaliser une conversion qui met en jeu toute l'âme, la vie morale. Ce genre de vie consiste à faire "plus de cas de la vertu que du plaisir, à renoncer aux plaisirs des sens, à observer aussi un certain régime alimentaire, à vivre chaque jour de manière à devenir le plus possible maître de soi". Il faut s'adonner à la méditation, en calmant désir et colère; savoir conserver son calme dans le malheur, sans se révolter, en utilisant pour cela des maximes capables de changer nos dispositions intérieures (par exemple, en pensant que cela ne sert à rien de s'indigner, aucune chose humaine ne méritant qu'on y attache de l'importance). Il s'agit donc bien de la conversion de l'intérêt et de l'attention vers quelque chose d'autre que ce qui accapare le souci et l'attention des autres hommes.

Note : la distinction stoïcienne entre les choses qui dépendent de nous et celles qui n'en dépendent pas prend sens sur le fond du panthéisme stoïcien, qui concilie un matérialisme et un finalisme providentialiste.

Les stoïciens croient à l'existence d'un Dieu qu'ils appellent le logos; c'est la raison au sens double de principe d'ordre unifiant l'univers, et de faculté de juger exprimant la participation de l'homme à la raison universelle.

Les philosophes de l'époque hellénistique, s'ils étaient avant tout des sages, des sortes d'ascètes, écrivaient donc aussi sur le monde; à la base de leur mode de vie, il y avait toujours une éthique, une physique, et une logique. (Place de l'homme dans le monde, rapports avec autrui, etc.).

aujourd'hui, il semble que la philosophie antique soit en pleine résurgence. Non seulement la philosophie au sens I est à la mode (cf. les cafés-philo) mais également la philosophie comme art de vivre. L'interprétation de ce phénomène la plus courante est que nous sommes, tout comme à l'époque hellénistique, en période de crise morale. Depuis la chute du communisme, nous n'avons plus de guides (ni religion, ni société idéale). La perte du sens fait que les hommes ont de nouveau besoin de quelque chose comme la philosophie (attention! ne pas confondre, comme on le fait souvent, avec les divers mouvements new-age : la philo, ne pas l'oublier, se veut rationnelle)

cf. thèse de Luc Ferry : selon lui, la culture de nos sociétés fait appel à "une certaine philosophie afin de répondre à un besoin de sens, contemporain de la chute du communisme". Et, si cette demande s'adresse à la philosophie, c'est parce que, selon lui, après les grands systèmes, après les philosophies du soupçon (Nietzsche, Marx, Freud), la question du sens de la vie perdure.

Ainsi, si la philo revient aujourd'hui sur le devant de la scène, c'est du fait que l'effondrement des idéologies a gommé nos références, nous laissant seuls face au religieux; la philo (qui ne connaît pas de sauveur suprême) offre donc un moyen précieux de donner sens à notre monde, ou, au moins, de poser correctement les grandes interrogations detout un chacun.

On a un peu le même contexte qui a pu donner naissance aux philosophies hellénistiques : temps de crise, inquiétude diffuse qui empêche de construire l'avenir, auxquels la philo peut apporter des réponses).

 

III- LA METAPHYSIQUE

A- en totale opposition avec la philosophie aux sens (I) et (II), on trouve enfin la philosophie comme entreprise spéculative, dogmatique. Exemple : Leibniz, La monadologie

Leibniz, La monadologie ( 1714), Ed. Delagrave

§ 1 La monade, dont nous parlerons ici, n'est autre chose qu'une substance simple, qui entre dans les composés ; simple, c'est-à-dire, sans parties.

§ 2 Et il faut qu'il y ait des substances simples, puisqu'il y a des composés : car le composé n'est autre chose qu'un amas ou aggregatum des simples.

§ 3 Or là où il n'y a point de parties, il n'y a ni étendue, ni figure, ni divisibilité possible. Et ces monades sont les véritables Atomes de la Nature et en un mot les Eléments des choses.

§ 4 Il n'y a aussi point de dissolution à craindre, et il n'y a aucune manière concevable par laquelle une substance simple puisse périr naturellement.

§ 5 Par la même raison il n'y en a aucune par laquelle une substance simple puisse commencer naturellement, puisqu'elle ne saurait être formée par composition.

§ 6 ainsi on peut dire que les Monades ne sauraient commencer, ni finir, que tout d'un coup, c'est-à-dire, elles ne sauraient commencer que par création et finir que par annihilation ; au lieu, que ce qui est composé, commence ou finit par parties.

Questions :

1) sur quoi s'interroge l'auteur ? que recherche-t-il ?

2) comment effectue-t-il cette recherche ? (méthode, outils, ...)

Il procède à la façon des géomètres, par définitions, axiomes, démonstrations. Fait essentiellement usage de la raison, de la logique.

3) quelles sont les différences essentielles entre la métaphysique et la philosophie telle qu'elle est pratiquée chez Socrate ?

Le dogmatisme ; il emploie tout un tas de termes techniques (substance, monade, etc.), qui a pu apparaître comme un jargon, ce qui renvoie à un savoir positif

4) à l'aide du texte suivant, et en faisant usage de votre propre réflexion, distinguez métaphysique et science

Dalton, A new system of chemical philosophy (1808), Vol. 1, Part I, chap. III, trad. C. Kounelis, in Les Atomes, coll. " Agora, les Classiques ", Presses Pocket, 1991

Dans toutes les recherches chimiques, on a considéré à juste titre comme un sujet important d'établir le poids relatif des simples qui constituent un composé. Mais malheureusement, l'investigation s'est arrêtée là ; alors qu'à partir des poids relatifs dans la masse, les poids relatifs des particules ultimes ou atomes pourraient être induits, moyennant quoi leur nombre et poids dans divers autres composés apparaîtraient, de manière à aider et à guider les futures investigations, et à corriger les résultats. Maintenant, c'est un enjeu important de ce travail, que de montrer l'importance et l'avantage d'établir les poids relatifs des particules ultimes, tant des corps simples que composés, le nombre de particules simples élémentaires qui constituent une particule composée, et le nombre des particules moins composées qui entrent dans la formation d'une particule plus composée.

Objet du texte :

Dalton reprend la vieille idée (qu'on trouve chez Leibniz mais aussi chez des philosophes de l'Antiquité) que les corps sont composés de petites particules invisibles, les atomes. Mais il lui donne un contenu plus précis et expérimental : il montre que les atomes possèdent un poids invariable pour chaque espèce de matière. La combinaison entre diverses espèces de matière résulte de la juxtaposition de leurs atomes. Cette juxtaposition n'est pas une simple addition, mais une combinaison dont Dalton donne les lois de composition.

Dalton est parvenu à ce résultat à travers des travaux sur les mélanges gazeux. Il a forgé l'hypothèse, suite à ses expérimentations, selon laquelle il faut différencier les atomes les uns des autres par leur taille et par leur forme, mais aussi par leur poids.

Le " poids relatif " d'un atome correspond à un caractère quantitatif, susceptible d'être mesuré, assigné à chaque élément chimique. La théorie atomique de Dalton, qui détermine le poids relatif de tous les atomes connus (le " poids atomique "), est considérée comme la base de la chimie quantitative.

Distinction science et métaphysique :

Leur différence réside essentiellement dans la manière d'arriver au résultat, de le prouver.C'est par le pouvoir de la seule raison que le philosophe/ métaphysicien prétend dire comment est le monde.

Alors que le scientifique, lui, a toujours recours à l'expérience. Ses preuves ne sont pas de style strictement logique ou mathématique, mais expérimentales. Usage de la mesure, d'instruments.

 

B- La philosophie comme métaphysique : historique (Aristote)

Bilan des textes étudiés :

La métaphysique est un style de discours qui prétend dire comment est le monde véritablement, au-delà des apparences. Discours sur ce qui est au-delà du sensible; ou plus spécifiquement, discours sur l'âme, le monde, et Dieu. Système (discours prétendant englober la totalité de l'expérience)

Historique :

Servira à montrer que ce n'est nullement un " soudain tournant " pour la philosophie, au sens où elle renierait son origine et sa véritable définition.

En effet, dès l'origine, i.e., avec Platon et même avec les présocratiques, la philosophie avait pour ambition de connaître la vérité, et avait un objet spécifique : l'Etre, la réalité au-delà des apparences.

Ce n'est pas en désaccord avec la philosophie telle qu'elle était pratiquée par Socrate, parce que cette notion d'Etre était ce qui permettait de critiquer le relativisme des sophistes. (Cf. cours sur le relativisme dans dossier vérité)

La philosophie, depuis Aristote (héritier de Platon) culmine avec la métaphysique :

Aristote, Métaphysique, K, 3, 1060 b

La science du philosophe est celle de l'être en tant qu'être, pris universellement et dans l'une de ses parties.

Commentaire :

-il s'agit d'une connaissance ayant un objet spécifique : l'être en général, non une partie de l'être. Par exemple, la biologie a pour objet le vivant, la physique le mouvement (plus spécifiquement, la matière en mouvement), etc. La philosophie, elle, a pour objet l'être en tant qu'être, ce qui fait que l'être est être. Il s'agit du principe de tout ce qui est.

-comment le connaît-on ? Parfois, Aristote semble bien faire appel à une sorte d'intuition spécifique .

Dernière question :

Comment peut-on justifier la métaphysique, et même, rendre compte du fait qu'on a pu trouver, de cette manière, des " vérités " passées aujourd'hui dans la science ?

Il faut alors que la raison soit bardée de principes qui lui permettent naturellement, sans avoir à consulter l'epxérience, la façon dont est constitué le monde. Cf. rationalisme de ces philosophes : la raison est source de toute connaissance. Pas besoin de l'expérience. L'hypothèse de l'harmonie préétablie (ne serait-ce pas une forme d'argument darwinien ?)

C- La métaphysique, discours dépourvu de sens ? (Carnap)

A cause de son présupposé vraiment contraire à manière de pensée scientifique, la métaphysique a été bien vite décriée. C'est souvent, précisons-le, à celle-ci qu'on s'oppose quand on critique la métaphysique comme jargon dépourvu de sens.

Carnap, Le dépassement de la métaphysique par l'analyse logique du langage (1931)

Objet de cet article : Carnap veut montrer que la métaphysique est dépourvue de sens ; très généralement, il s'agit bien évidemment de répondre à la question de savoir ce qu'est un discours sensé.

      a) Etre pourvu de sens et dépourvu de sens -définitions

Il commence donc par répondre à cette question. Est-ce qu'avoir un sens et qu'est-ce que ne pas avoir de sens ?

Réponse :

-Au sens large, " dépourvu de sens " se dit :

d'une phrase ou question stérile

 

exemple : " quel est le poids moyen des habitants de Vienne dont le numéro de téléphone se termine par un 3 ? "

d'une phrase empiriquement fausse

 

exemple : " en 1910, à Vienne, on comptait 6 habitants "

d'une phrase contradictoire (logiquement fausse)

 

exemple : " de ces deux personnes A et B, chacune a un an de plus que l'autre "

au sens strict, est dépourvue de sens une suite de mots qui ne constitue pas un énoncé à l'intérieur d'une langue donnée ; on les appelle des " simili-énoncés " et il y en a deux sortes :

il se trouve dans l'énoncé un mot dont on a admis par erreur qu'il a une signification (vocabulaire = stock de mots ayant une signification)

les mots qui figurent dans l'énoncé ont bien une signification mais ils forment un assemblage contraire à la syntaxe qui leur retire tout sens (syntaxe = règles de formation des phrases)

- Avoir un sens se repère à deux choses :

la syntaxe du mot doit être fixée

 

 

 

 

exemples : " César et est " : ici, la syntaxe logique est violée;

" César est un nombre premier " n'a pas de sens car " nombre premier " est une propriété de nombre qui ne peut se dire d'une personne (mais la syntaxe grammaticale est respectée)

 

" César est un général " est une suite de mots pourvue de sens (on sait ranger les mots dans les bonnes catégories)

on doit pouvoir répondre à la question suivante : à quelles conditions S doit-il être vrai, et à quelles conditions être faux ? (comment doit-il être vérifié)

 

exemple : supposons que quelqu'un forme un nouveau mot : " babu " ; il dit qu'il y a des choses qui sont babues, et que d'autres ne peuvent l'être ; nous allons lui demander, pour connaître le sens de ce mot (et savoir si il a un sens) : " comment dans un cas concret établir qu'une chose déterminée est ou non babue ? "

On voit bien que c'est la métaphysique qui est ici visée par Carnap. En effet, la métaphysique ayant pour objet ce qui se situe au-delà de l'expérience, elle ne peut donner de critère empirique précis, sinon, elle n'est plus métaphysique ! Mais Carnap va accentuer sa critique de la métaphysique en montrant que le philosophe viole la syntaxe logique de la langue, sans que l'on puisse sen rendre compte (car la syntaxe grammaticale ne l'est pas).

      b) Exemple montrant que la métaphysique est dépourvue de sens : Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique ?

Pour bien montrer que la métaphysique est dépourvue de sens, i.e., liée à un mauvais usage du langage, il prend un texte de Heidegger, philosophe allemand du XXe, qui a écrit Etre et Temps  :

Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique ? (1929)

Ce que la recherche doit pénétrer, c'est simplement l'étant, et en dehors de cela -rien- uniquement l'étant, outre cela -rien : exclusivement l'étant, et du-delà -rien. Qu'en est-il de ce Néant ? N'y at-il le Néant que parce qu'il y a le " non ", i.e., la négation ? ou bien est-ce le contraire ? N' y a-t-il de négation et le " non " que parce qu'il y a le Néant ? (...) Nous affirmons ceci : le Néant est plus originaire que le " non " et la négation (...) Où cherchons-nous le Néant ? -Nous connaissons le Néant (...) L'angoisse révèle le Néant (...) Ce devant quoi et pourquoi nous nous angoissions n'était ici " proprement " (...) rien. En effet : le néant lui-même -comme tel- était là (...) Qu'en est-il du Néant ? (...) Le Néant lui-même qui néantit ".

 

Voici comment Carnap montre que les énoncés métaphysiques de ce texte sont dépourvus de sens :

I. Enoncés pourvus de sens de la langue usuelle

II. Formation du non-sens à partir de ce qui est pourvu de sens dans la langue usuelle

III. Langue logiquement correcte

 

A. Qu'y a-t-il dehors ?

Dehors, il y a la pluie

 

 

B. Qu'en est-il de cette pluie ? (que fait la pluie ?)

 

1. nous connaissons la pluie

 

 

 

 

2. la pluie pleut

 

A. Qu'y a-t-il dehors ?

Dehors, il y a rien

 

 

B. " Qu'en est-il de ce Néant ? "

 

1. " Nous cherchons le Néant "

" nous trouvons le néant "

" nous connaissons le Néant "

 

2. " Le Néant néantit "

 

3. " Il y a le néant seulement parce que... "

 

A. Il n'y a (il n'existe, il ne se trouve) pas de chose qui soit dehors

 

B. Toutes ces formes ne peuvent même pas être construites

 

Commentaire du tableau :

Du point de vue grammatical, les énoncés de la colonne II sont analogues à ceux du I.

II A est douée de snes car elle peut être traduite dans une langue correcte, cf. III A qui a le même sens que II A. Mais syntaxiquement, II A est inadéquat car il nous fait parvenir à II B (dépourvus de sens). On les croit pourvus de sens car au premier abord ils ressemblent à I B.

Voici les erreurs commises par Heidegger :

Heidegger prend le mot " Néant " pour un nom d'objet, à cause de l'emploi courant de ce terme (cf. II A et II B 3). C'est complètement contradictoire, car on nie l'existence de cet objet même dans sa définition.

Ensuite, quand il emploie le mot " néantir ", il introduit un mot nouveau qui déjà au départ n'a pas de signification

      c) Que reste-t-il alors à la philosophie ?

A être une clarification du langage courant, une étude des fondements de la science : c'est la philosophie analytique (Russell, Wittgenstein).

      d) Comment Heidegger se défendrait-il ?

En disant que dans ses écrits, le mot " Néant " a une signification tout autre qu'ailleurs ; cf. fait que dans le texte, il est dit que l'angoisse révèle le Néant, que, dans l'angoisse, le Néant lui-même se trouve là en tant que tel. C'est donc " quelque chose " ( !) qui est révélé à travers une expérience spécifique (toute métaphysique). Dès lors, les énoncés IIB ne contiendraient nullement des " erreurs logiques ", puisqu'ils ne veulent rien dire d'ordinaire (ce ne sont pas des énoncés ordinaires). Si donc les énoncés métaphysiques sont en contradiction avec la logique et la manière de penser de la science, rien ne légitime pour autant la critique de la métaphysique comme entreprise dépourvue de sens. En effet, il faut alors admettre, pour que cette critique soit fondée et légitime, que la science est le critère de tout discours pourvu de sens. Ce qui ne va pas de soi.

insi ne faut-il pas trop verser dans le scientisme, et en arriver à dire que seul ce qui est formellement bien constitué ou vérifiable a du sens

C'est ce qu'on objecte aujourd'hui aux philosophes analytiques, qui supposaient (à tort) que seul a du sens :

(a) soit ce qui est vérifiable

(b) soit ce qui est purement logique

Hume, Enquête sur l'entendement humain (dernier §)

" quand, persuadés de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire ? Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors, mettez-les au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. "

 

Or, cette thèse n'est pas fondée, car le sens n'est pas la même chose que la vérité.

Dans ce cas-là, beaucoup trop de discours deviennent insensés :

- les énoncés éthiques et esthétiques (en effet, la validité objective d'une valeur ou d'une norme ne peut être vérifiée empiriquement ni déduite d'énoncés empiriques) ; par suite, elle ne peut être exprimée (par un énoncé doué de sens) cf. Tractatus

-les énoncés scientifiques eux-mêmes

  

Bibliographie

Caveing, " La laïcisation de la parole et l'exigence rationnelle ", Raison Présente, janvier 1969, pp. 95-98

Châtelet, Une histoire de la raison (Points Seuil)

Détienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque (Presses Pocket)

Fustel de Coulanges, La cité antique, Hachette, 1912 (thèse : la société antique était constituée par une vieille religion, dont le principal dogme était que chaque dieu protégeait, d'abord exclusivement une famille, puis une cité (divinités domestiques, " pénates "). Cette religion a enfanté le droit : les relations entre les hommes, la propriété, l'héritage, la procédure, étaient réglés, non par les principes de l'équité naturelle, mais par les dogmes de cette religion et en vue des besoins de son culte.Elle a également établi un gouvernement parmi les hommes : celui du père dans la famille, celui du roi ou du magistrat dans la cité. Tout cela est venu de la religion, i.e., de l'opinion que les hommes se se sont fait de la divinité. Cf. p. 457)

Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, Folio

Jeager, Paideia (Tel Gallimard)

G. Legrand, Les présocratiques, Bordas (1987)

Platon, Gorgias (GF), note 14 (p.315), sur les institutions de la démocratie antique

Vernant, Mythe et pensée chez les grecs, Etudes de psychologie historique, Paris, 1965, " Du mythe à la pensée ", pp. 285-314

 

 

Annexe I : Kant et la critique de la métaphysique

 

C'est Kant qui le premier a innové la critique de la métaphysique, dans son œuvre magistrale, La critique de la raison pure (1781), en disant que :

 

a) on ne peut rien dire concernant le monde par les vertus de la seule pensée

b) et surtout, qu'on ne peut rien dire de ce qui va au-delà de ce dont on peut faire l'expérience (i.e. : de l'essence cachée des choses).

 

Exemples : extraits de la première préface (1781).

Kant trouve que la métaphysique est un véritable champ de bataille : tous les philosophes se contredisent, et n'arrivent pas à s'entendre. Il se demande alors si cela ne serait pas dû au fait qu'elle est un mode erroné de connaissance, et va se poser la question de ses conditions de possibilité. Cf. §6.

Le problème de la métaphysique est pour lui celui de savoir jusqu'où la raison peut fonctionner, en dehors de l'expérience. (Cf. ce que faisait Spinoza), puisque pour Kant,

cf. §14

 

"ce genre de connaissance a une unité parfaite, celle de connaissance tirée de simples concepts purs, sans que rien de ce qui vient de l'expérience ou même d'une intuition particulière devant conduire à une expérience déterminée puisse avoir quelque influence sur l'accroissement de leur extension ou de leur nombre".

 

cf. § 8 : "la question est de savoir quels résultats il m'est permis d'espérer avec la raison, quand me sont ôtés toute matière et tout concours de l'expérience";

- et aussi §12 : "la question principale est la suivante : "que peuvent et jusqu'où peuvent connaître l'entendement et la raison indépendamment de l'expérience?".

 

Kant s'appuyait sur les acquis de la science newtonienne; sa critique de la métaphysique était donc la conséquence inévitable d'une révolution majeure dans l'histoire de la pensée, qui a commencé dès le 17e avec Galilée : à savoir, la naissance de la science, de la méthode expérimentale. En effet, c'est en comparaison avec la science que la métaphysique ne voulait plus rien dire, puisqu'elle prétendait faire la même chose qu'elle, i.e., donner un savoir positif sur l'expérience, mais, sans les méthodes qui font la validité d'une science (cf. le recours à l'expérience, la mesure, l'accord d'une communauté, etc.).

 

 

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