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Introduction
Le
fait même de se demander si lexpérience instruit
présuppose que lexpérience entretient, avec
linstruction, un rapport problématique. Elle ne serait
peut-être pas à même de nous instruire.
Mais
quest-ce que lexpérience ? Ny a-t-il
quune forme dexpérience ? On peut immédiatement
répondre que non.
En
effet, on parle dabord dexpérience à propos
de la vie quotidienne : " jai fait une
expérience intéressante hier ! "; " daprès
mon expérience, je peux te donner tel conseil " ;
" cet homme fait ce métier depuis longtemps, il
a de lexpérience " (NB : ici, parler
dexpérience, renvoie à lapprentissage ;
on présuppose en effet que " jai de
lexpérience, donc, jai appris beaucoup de choses ").
Il sagit surtout de lexpérience entendue au sens
dhabitude.
On
parle aussi dexpériences scientifiques :
il sagit, soit de recourir à lexpérience,
entendue alors au sens de réalité extérieure,
soit de tester une hypothèse à travers une expérience,
entendue au sens, cette fois, dexpérimentation.
Pour
répondre à la question, nous devrons donc nous interroger
sur ce qui différencie ces deux espèces dexpérience.
Nous nous demanderons alors ce qui est susceptible, dans ces divers
degrés dexpérience, de nous instruire.
Mais
quest-ce que linstruction ? Elle peut également
être entendue en plusieurs sens :
Dabord,
elle peut désigner tout ce qui nous apporte des informations
sur le réel. Ensuite, ce qui nous fait acquérir un
ou des savoir-faire (jouer du piano, savoir nager, etc.). Enfin,
elle peut renvoyer à lacquisition de connaissances
au sens fort (i.e., dun savoir fondé et véritable
sur le réel, comme la science par exemple).
Lexpérience
en tant que telle, lexpérience " brute ",
sans aucun ajout de théorie, est-elle instructive ?
A-t-elle en elle de quoi nous apporter des connaissances ou des
savoir-faire ?
I-
Au niveau de la vie, on peut dire que lexpérience instruit,
et est susceptible de nous apporter connaissances et savoir-faire
En
effet, le terme dexpérience est ici entendu en un sens
pratique, comme dans lexpression commune " un homme
dexpérience " : cest le savoir-faire.
Ici, en effet, on constate, non seulement que lexpérience
instruit, mais encore, quil est nécessaire de passer
par lexpérience, que ce soit simplement pour acquérir
le savoir-faire, mais aussi, pour actualiser un savoir théorique.
A-
Savoir faire et savoir que
Par
exemple, il ne suffit pas davoir appris, dans des livres ou
à lécole, lart de la dissertation, mais
il faut encore avoir répété, de multiples
fois, lexercice de la dissertation, si lon veut faire
des dissertations. Ici, seule lexpérience nous apprend
véritablement comment faire. Cela signifie que lexpérience
est une des parties nécessaires de toute instruction :
il ne suffit pas de savoir, théoriquement, quelque chose,
mais il faut encore savoir appliquer cette théorie, i.e.,
savoir faire. Cette affirmation est confirmée par la vie
de tous les jours : en effet, jaurai beau avoir appris
la loi dArchimède, jaurai beau avoir appris comment
on nage, je ne saurai pas nager, tant que je nen aurai pas
fait lexpérience.
Lexpérience,
entendue alors comme la répétition des mêmes
actes, est donc tout à fait susceptible de nous instruire.
B-
Aristote : lexpérience est source de tout savoir-faire
et de tout savoir
Cette
conception, selon laquelle lexpérience instruit, est
développée par Aristote au livre A, chapitre
1, de la Métaphysique, ainsi que dans les Seconds
analytiques, II, 19.
1)
Le savoir sans expérience est inutile (Métaphysique,
A, 1)
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Aristote,
Métaphysique, A, 1 981a-b
Cest
la mémoire qui forme lexpérience dans
lesprit de lhomme ; car les souvenirs dune
même chose rendent capable de constituer une expérience
unique, en se multipliant pour chaque cas ; et lexpérience
est bien près de valoir la science et lart,
auxquels elle ressemble beaucoup. Cest lexpérience
en effet qui a enfanté lart et la science
chez les hommes, attendu que, comme le dit si bien Polos,
" cest lexpérience qui engendre
lart, tandis que linexpérience ne doit
le succès quau hasard qui la favorise ".
Le moment où lart apparaît est celui
où, dun grand nombre de notions déposées
dans lesprit par lexpérience, il se forme
une conception générale, qui sapplique
à tous les cas analogues. Ainsi, avoir cette notion
que Callias, atteint de telle maladie, a été
soulagé par tel remède, et que Socrate et
une foule dautres personnes qui souffraient du même
mal, ont été soulagés de la même
manière, cest là un fait dexpérience
et dobservation. Mais concevoir que, pour toutes
les personnes qui peuvent être rangées dans
une même classe comme ayant la même affection
maladive, inflammation, mouvement de bile, fièvre
ardente, etc., le même remède a eu la même
efficacité, cest là une conception qui
appartient au domaine de lart. Dans la pratique, lexpérience
sensible semble se confondre avec lart, dont elle
ne se distingue pas ; et même on peut remarquer
que les gens qui nont pour eux que lexpérience,
paraissent réussir mieux que ceux qui, sans les données
de lexpérience, ninterrogent que la raison.
Le motif de cette différence est manifeste ;
cest que lexpérience ne fait connaître
que les cas particuliers, tandis que lart sattache
aux notions générales. Or, quand on agit et
quon produit quelque chose, il ne peut jamais être
question que de cas particuliers. Le médecin, qui
soigne un malade, ne guérit pas lhomme, si
ce nest dune façon détournée ;
mais il guérit Callias, Socrate, ou tel autre malade
affligé du même mal, et qui est homme indirectement.
Il sensuit que si le médecin ne possédait
que la notion rationnelle, sans posséder aussi lexpérience,
et quil connût luniversel sans connaître
également le particulier dans le général,
il courrait bien des fois le risque de se méprendre
dans sa médication, puisque, pour lui, cest
le particulier, lindividuel, quavant tout il
sagit de guérir.
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En
effet, selon lui :
- toute
pratique et toute production, dit-il, portent sur lindividuel
- si
donc, dit-il, on possède une notion, un savoir, une théorie,
sans expérience, i.e., que, connaissant luniversel,
on ignore lindividuel qui y est contenu, on sera amené
à commettre souvent des erreurs de traitement
- développer
lexemple du médecin
2)Aristote,
Seconds analytiques, II, 19 : lexpérience
est le point de départ de toute connaissance, et nous
apporte donc un véritable savoir
Développer
ici la thèse empiriste selon laquelle toute connaissance
dérive des sens/ de lexpérience (il sagit
ici de lexpérience comme réalité sensible
extérieure à nous). Vous pouvez aussi, bien entendu,
vous reporter à Hume ou encore à Locke.
C-
Lexpérience est toutefois un " savoir non
fondé " et donc souvent inutile (ib.)
Pourtant,
si Aristote, dans Métaphysique, A, 1, accorde que
lexpérience est susceptible de nous instruire, du fait
quelle repose sur la mémoire de multiples souvenirs
dune même chose, il fait également une double
objection à cette thèse :
- dabord,
lhomme dexpérience ne sait pas la cause, le
pourquoi, des choses quil sait ; b) de plus, son " savoir "
concerne seulement des choses individuelles ou des cas particuliers.
Or, de la connaissance de cas particuliers, on ne peut déduire
des énoncés universels, i.e., dire que ça
vaudra pour tous les cas à venir.
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Aristote,
Métaphysique, A, 1, 981a-b (suite)
Néanmoins,
savoir les choses et les comprendre est à nos yeux
le privilège de lart bien plus encore que celui
de lexpérience ; et nous supposons que
ceux qui se conduisent par les règles de lart
sont plus éclairés et plus sages que ceux
qui ne suivent que lexpérience seule, parce
que toujours la sagesse nous semble bien davantage devoir
être la conséquence naturelle du savoir. Cela
vient de ce que ceux qui sont guidés par les lumières
de lart connaissent la cause des choses, tandis que
les autres ne sen rendent pas compte. Lexpérience
nous apprend simplement que la chose est ; mais elle
ne nous dit pas le pourquoi des choses. Lart, au contraire,
nous en révèle le pourquoi et la cause. Aussi,
en chaque genre, ce sont les hommes supérieurs, les
architectes, que nous estimons le plus, et à qui
nous supposons plus de science quaux ouvriers, qui
ne font que travailler de leurs mains. Si les premiers nous
paraissent plus savants et plus éclairés,
cest quils connaissent les causes de ce quils
produisent, tandis que les autres, à la manière
de certains corps sans vie, agissent certainement, mais
agissent sans aucune connaissance de ce quils font,
comme le feu, qui brûle et ne le sait pas. Il est
vrai que, si cest par suite dune organisation
naturelle que les corps inanimés produisent chacun
leur action propre, cest grâce à lhabitude
que les manuvres remplissent si bien les leurs, de
telle sorte que ce nest pas pratiquement que les chefs
sont plus habiles que leurs ouvriers, mais encore une fois
cest parce quils raisonnent ce quil faut
faire et quils connaissent les causes de leurs actes.
Dune
manière générale, ce qui prouve quon
sait réellement une chose, cest dêtre
capable de lenseigner à autrui ; et voilà
comment nous trouvons que lart est de la science beaucoup
plus que lexpérience ne peut en être,
parce que ceux qui sont arrivés à lart
sont en état denseigner et que ceux qui nont
que lexpérience en sont incapables. Cest
là encore que nous ne confondons jamais les perceptions
sensibles avec la science. Cependant la sensibilité
nous donne les notions les plus puissantes et les plus décisives
des objets particuliers ; mais elle ne nous dit jamais
le pourquoi de la chose. Ainsi, dans lexemple qui
vient dêtre cité, la sensation ne nous
explique jamais pourquoi le feu est chaud ; elle nous
informe simplement quil nous brûle.
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Ce
que ces objections ont de pertinent pour bien comprendre ce qui
est en jeu dans notre énoncé, cest quelles
nous montrent quil est en fait douteux que lexpérience
puisse être un véritable savoir, et par conséquent,
quelle soit si instructive que le croit le sens commun quand
il loue lhomme dexpérience.
En
effet, la première objection consiste à dire que lexpérience,
loin dêtre une véritable connaissance, nest
en fait quune habitude : elle ne nous apprend quà
reproduire machinalement ce que nous avons déjà fait
plusieurs fois. En conséquence, elle peut, loin de nous instruire,
nous tromper, nous induire en erreur. Par exemple, prenons le cas
du médecin : il peut très bien croire que tel
malade souffre du même mal que le malade précédent,
parce que les symptômes sont les mêmes ; alors
quen fait, le mal dont il souffre est autre. Cest que
nous ne cherchons pas, quand nous avons " acquis "
quelque chose par expérience, quelles sont les causes véritables
des choses. Plutôt que de nous instruire, lexpérience
serait lorigine de nos opinions (= préjugés,
savoirs non fondés).
La
seconde conduit à mettre en question tout savoir qui prétendrait
être fondé sur lexpérience. Ici, critique
de linduction. En effet, ce qui fait que lexpérience
ne constitue pas un réel savoir, cest quelle
nest que connaissance des choses individuelles, des cas particuliers.
Lexpérience na donc rien en elle qui permette
dapprendre quelque chose à proprement parler, puisque
rien ne nous dit que ce qui vaut pour une chose a, pour une autre
b, etc., vaut pour toutes, même si elles se ressemblent.
On
peut aussi convoquer largument hégélien (in
La raison dans lhistoire) selon lequel on ne peut tirer
de leçons lhistoire, car les événements
ne se répètent pas. Dabord, les conditions ne
sont jamais exactement les mêmes, si bien que recourir à
lexpérience peut ici faire échouer notre action.
De plus, laction est urgente, et on na pas toujours
le temps daller consulter des livres ou des théories
avant dagir. Il faut innover.
Conclusion
I : lexpérience, loin de nous instruire, semble
être source derreurs. Rien ne paraît permettre
à lexpérience de nous apprendre quoi que ce
soit. Elle nous dit bien que quelque chose est, mais elle ne nous
en donne pas la raison ; cf. Kant, Critique de la Raison
Pure, Introduction, 1ère Ed. : " elle
ne nous dit pas quil faut que cela soit, dune manière
nécessaire, ainsi et non autrement ".
II-
Lexpérience en elle-même nest donc pas
susceptible de nous instruire réellement
Evidemment,
ici, on prend le terme dexpérience au sens de données
sensibles avec lesquelles lesprit est immédiatement
en rapport (ou encore, comme désignant le contact originaire
de lesprit avec la réalité). Et le terme dinstruction
comme renvoyant à lorigine de nos connaissances ou
de nos théories.
La
question devient alors celle de savoir si lexpérience
à elle seule est susceptible denrichir notre savoir,
et de nous permettre dacquérir des connaissances. Ou
bien faut-il autre chose que lexpérience ? Finalement,
loin dêtre lorigine de tout savoir, peut-être
est-ce plutôt eu égard à notre savoir que lexpérience
est instructive ?
1)
Si lexpérience, entendue comme contact immédiat
avec le réel, est lorigine de nos connaissances,
suffit-elle à rendre compte entièrement de celles-ci ?
(Kant, Critique de la raison pure)
A cet
égard, le début de la Première introduction
à la Critique de la Raison Pure, de Kant, est éloquent.
En effet, Kant montre ici que si lexpérience est bien
" le premier produit que notre entendement obtient
en élaborant la matière brute des sensations ",
et que cest ce qui fait delle lenseignement premier
et inépuisable en instructions nouvelles. Toutefois, on ne
peut pas, dit Kant, en rester là. En effet, lexpérience
est toujours particulière et contingente, i.e., elle na
rien, en elle, duniversel et de nécessaire ; de
plus, elle est a posteriori. Cela signifie que tout ce qui est dans
nos connaissances ne se trouve pas dans lexpérience,
car une connaissance se caractérise avant tout par ces caractères
qui manquent à cette dernière : luniversalité
et la nécessité.
" Cette
pierre est tombée à linstant x " est
une expérience : elle porte sur une pierre particulière,
qui est tombée à un moment particulier, et elle aurait
pu ne pas tomber.
" Les
pierres lancées doivent tomber, selon la loi de la chute
des corps dans le vide " est une connaissance : il
est toujours vrai que toutes les pierres que lon lance vont
tomber : cest nécessaire, et universel.
Toute
connaissance commence donc, certes, par lexpérience
mais elle nen dérive pas toute : pour Kant, il
faudra que lentendement (lesprit envisagé en
tant quil connaît) intervienne pour élaborer
cette expérience " brute " afin que lexpérience
mérite vraiment le nom de connaissance. Cest donc en
quelque sorte lesprit lui-même qui, avec un savoir antérieur
à lexpérience, peut " instruire "
cette expérience.
2)
Lexpérimentation scientifique est-elle instructive ?
(ib.)
Cf.
texte célèbre sur le rôle de la raison dans
lexpérimentation scientifique :
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Kant,
Critique de la Raison Pure, Préface 2nd
Ed, Puf Quadrige, p. 20.
Quand
Galilée fit rouler ses sphères sur un plan
incliné avec un degré daccélération
dû à la pesanteur déterminé selon
sa volonté, quand Torricelli fit supporter à
lair un poids quil savait davance lui-même
être égal à celui dune colonne
deau à lui connue, (
) ce fut une révélation
lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la
raison ne voit que ce quelle produit delle-même
daprès ses propres plans et quelle doit
prendre les devants avec les principes qui déterminent
ses jugements, suivant des lois immuables, quelle
doit obliger la nature à répondre à
ses questions et ne pas se laisser pour ainsi dire conduire
en laisse par elle ; car, autrement, faites au hasard
et sans aucun plan tracé davance, nos observations
ne se rattacheraient point à une loi nécessaire,
chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut
donc que la raison se présente à la nature
tenant, dune main, ses principes qui seuls peuvent
donner aux phénomènes concordant entre eux
lautorité de lois, et de lautre, lexpérimentation,
quelle a imaginée daprès ces
principes, pour être instruite par elle, il est vrai,
mais non pas comme un écolier qui se laisse dire
tout ce quil plaît au maître, mais au
contraire, comme un juge en fonctions qui force les témoins
à répondre aux questions quil leur pose.
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Dans
ce texte, Kant nous montre quil faut distinguer entre " expérience "
et " observation ". Il sagit ici dune
expérience de physique. Nous en sommes donc à un autre
niveau dexpérience que celui duquel nous sommes partis
(= savoir faire acquis par lusage de la vie, par la répétition
et lhabitude), ainsi que de lexpérience comme
contact immédiat avec le réel. La question devient
donc celle de savoir si lexpérimentation est susceptible
de nous instruire.
Voyons
ce que Kant nous en dit : il nous dit bien que la raison est
instruite par lexpérience (la nature, le réel),
mais " comme un juge en fonction qui force les témoins
à répondre aux questions quil leur pose ".
Si
la raison est instruite par lexpérience, cest
parce quil est absurde de dire que la raison à elle
seule, peut produire une connaissance. Les énoncés
de connaissance doivent être en effet informatifs, nous dire
quelque chose concernant le réel. Il faut donc bien consulter
à un moment ou à un autre, le réel, lexpérience.
Cf. distinction jugements analytiques et synthétiques. La
raison à elle seule peut produire des énoncés
logiques, tels que " A est A ", " A
nest pas non A " etc. Ce sont des énoncés
analytiques : on na pas besoin de recourir au réel
pour savoir sils sont vrais ou faux, et ils sont par conséquent
toujours vrais. Les énoncés synthétiques, eux,
sont de la forme " A est B ", et ils ne sont
pas toujours vrais.
Cela
veut dire que si lexpérience est susceptible de nous
instruire, cest seulement eu égard aux questions et
problèmes que nous lui avons demandé de résoudre.
Finalement, lexpérience susceptible de nous instruire
nest en fait quune expérience emprunte de théories,
dun savoir préalable.
Exemple :
nous savons davance ce que nous voulons obtenir quand nous
faisons une expérience ; cette dernière est provoquée
artificiellement par lhomme. Cf. Claude Bernard, Introduction
à létude de la médecine expérimentale.
On
peut donc une fois de plus douter que lexperience soit réellement
instructive : en effet, cette expérience est réfractée
à travers nos théories, cf. fait que les instruments
qui nous servent à faire nos expériences sont la matérialisation
des théories scientifiques, etc.
Cest
donc plutôt la raison qui instruit lexpérience
ou la rend instructive. Toutefois, précisons que si la raison
ne " prenait pas les devants ", on ne pourrait
rien apprendre de lexpérience, parce que nous ne saurions
pas ce que nous voulons y trouver, ou quoi y chercher.
3)
Lexpérience comme test des théories est
une illusion (Duhem, La théorie physique, chapitre
6)
|
Duhem,
La théorie physique, son objet, sa structure,
chapitre 6 :
Un
physicien conteste telle loi ; il révoque en
doute tel point de théorie ; comment justifiera-t-il
ses doutes ? Comment démontrera-t-il linexactitude
de la loi ? De la proposition incriminée, il
fera sortir la prévision dun fait dexpérience ;
il réalisera les conditions dans lesquelles ce fait
doit se produire ; si le fait annoncé ne se
produit pas, la proposition qui lavait prédit
sera irrémédiablement condamnée (
)
Un
pareil mode de démonstration semble aussi convaincant,
aussi irréfutable que la réduction à
labsurde usuelle aux géomètres ;
cest, du reste, sur la réduction à labsurde
que cette démonstration est calquée, la contradiction
expérimentale jouant dans lune le rôle
que la contradiction logique joue dans lautre.
En
réalité, il sen faut bien que la valeur
démonstrative de la méthode expérimentale
soit aussi rigoureuse, aussi absolue ; les conditions
dans lesquelles elle fonctionne sont beaucoup plus compliquées
quil nest supposé dans ce que nous venons
de dire ; lappréciation des résultats
est beaucoup plus délicate et sujette à caution.
Un
physicien se propose de démontrer linexactitude
dune proposition ; pour déduire de cette
proposition la prévision dun phénomène,
pour instituer lexpérience qui doit montrer
si ce phénomène se produit ou ne se produit
pas, pour interpréter les résultats de cette
expérience et constater que le phénomène
prévu ne sest pas produit, il ne se borne pas
à faire usage de la proposition en litige ;
il emploie encore tout un ensemble de théories, admises
pour lui sans conteste ; la prévision du phénomène
dont la non-production doit trancher le débat ne
découle pas de la proposition litigieuse prise isolément,
mais de la proposition litigieuse jointe à tout cet
ensemble de théories ; si le phénomène
prévu ne se produit pas, ce nest pas la proposition
litigieuse seule qui est mise en défaut, cest
tout léchafaudage théorique dont le
physicien a fait usage ; la seule chose que nous apprenne
lexpérience, cest que, parmi toutes les
propositions qui ont servi à prévoir ce phénomène
et à constater quil ne se produisait pas, il
y a au moins une erreur ; mais où gît
cette erreur, cest ce quelle ne nous dit pas.
Le physicien déclare-t-il que cette erreur est précisément
contenue dans la proposition quil voulait réfuter
et non pas ailleurs ? Cest quil admet implicitement
lexactitude de toutes les autres propositions dont
il a fait usage ; tant vaut cette confiance tant vaut
sa conclusion (
)
En
résumé, le physicien ne peut jamais soumettre
au contrôle de lexpérience une hypothèse
isolée, mais seulement tout un ensemble dhypothèses ;
lorsque lexpérience est en désaccord
avec ses prévisions, elle lui apprend que lune
au moins des hypothèses qui constituent cet ensemble
est inacceptable et doit être modifiée ;
mais elle ne lui désigne pas celle qui doit être
changée.
Nous
voici bien loin de la méthode expérimentale
telle que la conçoivent volontiers les personnes
étrangères à son fonctionnement. On
pense communément que chacune des hypothèses
dont la Physique fait usage peut être prise isolément,
soumise au contrôle de lexpérience, puis,
lorsque des épreuves variées et multipliées
en ont constaté la valeur, mise en place dune
manière définitive dans le système
de la Physique. En réalité, il nen est
pas ainsi ; la Physique nest pas une machine
qui se laisse démonter ; on ne peut pas essayer
chaque pièce isolément et attendre, pour lajuster,
que la solidité en ait été minutieusement
contrôlée ; la science physique, cest
un système que lon doit prendre tout entier ;
cest un organisme dont on ne peut faire fonctionner
une partie sans que les parties les plus éloignées
de celle-là entrent en jeu, les unes plus, les autres
moins, toutes à quelque degré ; si quelque
gêne, quelque malaise se révèle, dans
ce fonctionnement, cest par leffet produit sur
le système tout entier que le physicien devra deviner
lorgane qui a besoin dêtre redressé
ou modifié, sans quil lui soit possible disoler
cet organe et de lexaminer à part.
|
On
voit ici que, pour que lexpérience puisse nous dire
si notre théorie est vraie (ou fausse), i.e., est ou non
ne connaissance, il faudrait quelle ait la capacité
de nous le montrer. Or, Duhem montre que, étant donné
que tous les domaines de la connaissance sont tous liés entre
eux, et que par conséquent, toute théorie que lon
veut tester renvoie à dautres théories sous-jacentes,
lexpérience peut bien nous dire que quelque chose ne
va pas quelque part dans le champ de nos connaissances, mais quoi
exactement, elle ne le peut pas. La théorie scientifique
est un organisme, pas une machine que lon pourrait démonter
pièce par pièce pour examiner ce qui est défaillant
Conclusion
Il
apparaît donc que autant dans la vie quotidienne que dans
la science, lexpérience nest pas instructive,
du moins, pas entièrement et pas à elle seule. Elle
a dabord besoin dêtre instruite par la raison
humaine, par une connaissance ou des connaissances préalables.
Lexpérience nous instruit alors, parce quelle
est déjà théorique, donc, déjà
connaissance ! Le problème est toutefois de savoir doù
nous sont venues ces premières connaissances. Surtout que
lon ne peut pas recourir à la thèse des idées
innées, puisque nous avons dit avec Kant que la raison na
rien en elle de suffisant pour construire toutes les connaissances.
Conseils
supplémentaires
Vous
noterez
bien que
vous devez,
dans ce
genre dintitulés,
analyser
soigneusement
les divers
niveaux
dexpérience :
quest-ce
que je réponds,
si lexpérience
désigne
le savoir-faire,
lhabitude,
bref, lexpérience
quotidienne ?
Et si lexpérience
désigne
la réalité
sensible
proprement
dite
(aspect
que je nai
pas vraiment
développé,
dailleurs)
? Et si
lexpérience
est lexpérience
scientifique ?
Quel savoir
est susceptible
de mapporter
chacun de
ces niveaux ?
A quelles
conditions ?
Vous
pouvez vous
reporter
au cours
théorie
et expérience,
qui traite
de ce problème
dun
point de
vue scientifique.
Cf. lannexe
sur Hume
et Kant,
dans ce
même
cours.
Enfin,
voici quelques
lectures
supplémentaires :
Hume,
Enquête sur lentendement humain : pour une
critique de linduction
Leibniz,
Nouveaux essais sur lentendement humain : pour
une critique de lempirisme
Ryle,
La notion desprit : pour la distinction entre
" savoir que " et " savoir faire"
|