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II-
L’espace qualitatif
Pourquoi même
finalement ne pourrait-on pas dire, puisqu’il n’est pas une réalité
objective (si tant est bien sûr qu’il existe quelque chose
comme une réalité objective ), qu’il est qualitatif,
de l’ordre du vécu ?
A-
La dimension cachée de l'espace
Je me réfererai,
pour répondre à cette question, à l’ouvrage
de T.Hall, intitulé La dimension cachée.
La question majeure que l’auteur se pose est celle de savoir comment
l’homme utilise l’espace – plus précisément, l’espace
qu’il maintient entre lui et les autres, et celui qu’il construit
autour de soi, à la maison ou au bureau. Sa thèse
essentielle est que cette façon qu’a l’homme d’utiliser l’espace
fait partie des dimensions inconscientes, "cachées ",
de notre expérience . Le but qu’il se donne est de permettre
aux hommes de prendre conscience de cette dimension cachée,
afin qu’ils ne soient pas aliénés par elle, qu’ils
puissent reprendre possession, éventuellement, de cet espace
qui peut les faire souffrir, les "agir " à
leur insu .
A propos de la nature
de l’espace, il soutient qu’il est un produit culturel. Ainsi veut-il
montrer que, tout comme des hommes parlant des langues différentes
n’ont pas la même expérience/perception du monde, des
hommes vivant dans des cultures différentes "habitent
des mondes sensoriels différents " . " Les
environnements architecturaux et urbains créés par
l’homme nous permettent de découvrir comment les différents
peuples font usage de leurs sens ". On doit bien sûr
ici préciser que Hall est anthropologue de formation ;
dès lors, son postulat est que l’homme est jusqu’au bout
"prisonnier de son organisme biologique ",
autant que l’animal. Les dimensions cachées, les structures
sous-jacentes de notre expérience, et a fortiori de l’espace,
sont donc référées aux " infrastructures
biologiques ".
Ainsi, selon les cultures,
les individus apprennent dès l’enfance, et sans même
le savoir, à éliminer ou à retenir avec attention
des types d’éléments très différents
pour organiser l’espace et le percevoir . De même, ils apprennent
à se servir de certains sens au détriment des autres,
et donc, à faire attention à certaines sensations
plutôt que d’autres. Ils apprennent à organiser l’espace
dans lequel ils vivent d’une certaine façon –celle que leur
impose leur propre culture. Une fois acquis, ces modèles
perceptifs semblent fixés pour toute la vie.
Bien sûr, nous
ne nous rendons en général pas compte de cet aspect
culturel et vécu de l’espace. C’est que, comme nous le savons
bien depuis au moins le XVIIIe, avec notamment Montesquieu , nous
avons tendance à confondre nos propres valeurs, celles dont
nous avons l’habitude, avec les valeurs en soi . C’est en vertu
de ce même principe que nous croyons si facilement que l’espace
n’est pas quelque chose de culturel. Nous sommes enclins à
penser que l’organisation de l’espace à laquelle nous sommes
habitués est l’espace tel qu’il est en soi, et n’est même
pas une organisation. On peut ajouter que si l’on a pu croire et
si l’on peut encore croire que l’espace est galiléen, c’est
toujours en vertu de ce même principe. En effet, c’est bien
l’ethnocentrisme qui nous pousse à soutenir que la science
n’est pas une production culturelle mais le seul véritable
moyen d’accéder à la réalité telle qu’elle
est en soi.
Pour bien montrer
à quel point l’espace est avant tout un espace culturel et
comporte par conséquent une dimension cachée, je reprendrai
quelques exemples éclairants.
Ainsi, par exemple,
il apparaît que Américains et Arabes vivent la plupart
du temps dans des mondes sensoriels différents, et ne font
pas appel aux mêmes sens, notamment pour établir la
plupart des distances observées à l’égard de
l’interlocuteur au cours d’une conversation. Cela est dû au
fait que les Arabes utilisent davantage l’olfaction et le toucher
que les Américains : ils interprètent et combinent
différemment leurs données sensorielles.
Ils font donc bien
une expérience totalement différente de l’espace.
Ils devront organiser (mais pas consciemment !) différemment
l’espace dans lequel ils vivent.
Ainsi les maisons
sont-elles vastes chez les Arabes, beaucoup plus petites chez Américains
. C’est dû au fait que dans leur organisation de l’espace,
les Arabes évitent le cloisonnement ; et ceci a une
raison toute culturelle : les Arabes, nous dit Hall, n’aiment
pas être seuls . De même, les lieux publics n’ont pas
les mêmes caractéristiques : ainsi, les Américains,
entre autres, désodorisent les lieux publics ; la conséquence
est qu’ils vivent dans un espace monotone et olfactivement neutre.
La raison en est culturelle : c’est que contrairement aux Arabes,
les Américains ont horreur de la promiscuité. L’américain
est gêné quand il se trouve en relation olfactive avec
une personne non intime, surtout dans les lieux publics. Il est
gêné au point que, comme nous le dit Hall, il ne peut
alors prêter attention à ce qui lui est dit, ni même
maîtriser ses sentiments et émotions. On sait que tout
au contraire, baigner autrui de son haleine est une pratique courante
dans les pays arabes , dont les espaces publics apportent une forte
simulation sensorielle, qui évidemment met les américains
très mal à l’aise.
Par exemple encore,
les Japonais ne sont pas du tout attentifs à la dimension
acoustique de l'espace : ainsi se contentent-ils de simples murs
de papiers comme écran acoustique. Les Allemands et les Hollandais
ont au contraire besoin de murs épais et de portes doubles
pour faire écran au bruit et ne peuvent sans beaucoup de
gêne se servir de leur seul pouvoir de concentration pour
se défendre contre les bruits.
Les Japonais comme
les Arabes et les Américains vivent donc l’espace différemment.
Ces exemples nous montrent que l’espace est avant tout culturel
et qualitatif.
Si on ne fait
pas attention à cet aspect fondamentalement culturel et vécu
de l’espace, on peut alors aboutir à des catastrophes. Par
exemple, cela peut mener à de véritables conflits
communicationnels entre membres de cultures différentes (voire
entre membres d’une même culture). Ainsi, ce qui chez les
Arabes est habituel et a même une valeur positive (pousser
les autres, leur donner des coups de coude), sera ressenti chez
les Américains comme une attitude d’impolitesse extrême,
et de non-respect. Or, cette attitude a en fait une raison toute
culturelle, qui est la dimension cachée de leur expérience
de l’espace. C’est qu’ils n’ont pas conscience d’une zone personnelle
privée à l’extérieur de leur corps . Si on
est donc conscient de la dimension cachée de l’espace, on
évitera bien des maladresses et bien des conflits dans notre
communication avec autrui.
B-
Caractère individuel de l’espace
Cet aspect culturel
de l’espace vaut aussi, bien sûr, pour l’individu : si
chaque culture a son propre rapport à l’espace, chaque individu
a lui aussi son propre rapport à l’espace.
Si donc la mécompréhension
du caractère culturel de l’espace peut avoir des conséquences
fâcheuses sur les rapports entre cultures, notamment en menant
à des conflits, la mécompréhension du caractère
individuel de l’espace, peut elle aussi mener à un malaise
personnel ou bien collectif. Cela peut très bien mener à
des conflits ou à une absence de communication totale entre
les individus prenant place dans cet espace.
D’où la nécessité
et même l’urgence d’une réflexion sur l’espace, qui
apparaît, plutôt qu’un cadre neutre et préétabli,
comme étant avant tout une donnée à organiser,
à construire.
C-
Espaces sociofuges et sociopètes
Ainsi y a-t-il des
espaces qui nuisent à la communication et d’autres qui au
contraire la favorisent. Pour le montrer je reprendrai une distinction
utilisée par Hall dans son ouvrage : il s’agit de la
distinction entre les espaces "sociofuges " et les
espaces "sociopètes ".
Les espaces sociofuges
sont des espaces qui ont pour effet de maintenir le cloisonnement
entre les individus. Nous rencontrons quotidiennement ce type d’espace :
les salles d’attente des gares en sont l’exemple type.
Ces espaces sociofuges
s’opposent aux espaces sociopètes, qui eux, ont pour effet
de favoriser les contacts entre les gens, de les rapprocher et de
favoriser les conversations, la mise en commun des idées
ou des sensations et émotions. Exemples d’espaces sociopètes :
le bistrot, et surtout le comptoir. La classe me paraît bien
entendu à classer dans les espaces sociofuges, malgré
le rapprochement des tables .
Dans ces exemples
d’espaces sociofuges et centripètes, il semble y avoir une
certaine objectivité : tout le monde trouvera la salle
d’attente des gares "sociofuge " et les cafés
"sociopètes ". Il peut toutefois à
mon sens y avoir des différences individuelles ou culturelles.
Certaines personnes pourront très bien, si on suit jusqu’au
bout la thèse de Hall, trouver sociopète la salle
d’attente et sociofuge le café ; de même certains
membres voire tous les membres d’une culture donnée pourront
faire le même constat.
Ce que nous montre
cette distinction, c’est que certains espaces vont donc être
vécus comme des contraintes, par l’individu d’une même
culture ou d’une culture différente –peu importe. La gêne
ressentie alors peut avoir pour conséquence, grave, d’empêcher
la réalisation de la tâche qu’on s’y est donnée.
Cela peut valoir pour les réunions, pour les cours, et pour
le travail individuel (au bureau, chez nous, ou au travail).
Pour bien le montrer,
je me référerai ici à la série d’interviews
menée par Hall auprès des américains à
propos de leur façons de vivre l’espace du bureau . Il s’est
avéré que le critère jugé seul essentiel
dans l’estimation individuelle de cet espace était les obstacles
physiques qui peuvent gêner les employés dans leurs
activités.
Toutes ces interviews
ont mené à postuler l’existence (virtuelle) de trois
"zones mentales " dans les bureaux américains :
la première zone correspond à la surface immédiate
de travail, comprenant le dessus du bureau et la chaise ; la
deuxième zone, à l’ensemble de points situés
à portée de bras de cette surface ; enfin, la
troisième zone comprend les espaces définis par
la limite qu’on peut atteindre qu’on peut atteindre en s’écartant
de son bureau, pour prendre un peu de distance par rapport à
son travail, sans réellement se lever.
Le constat de cette
série d’interviews est le suivant : les pièces
permettant seulement de se mouvoir dans la première zone
sont vécues comme contraignantes ; dans la seconde,
elles sont considérées comme exiguës ; enfin,
dans la troisième, elle sont vécues comme convenables
voire vastes.
En conclusion, je
dirai avec Hall que "compte tenu des variations considérables
que l’on constate dans les besoins en espace au niveau individuel
comme au niveau culturel, on peut (néanmoins) émettre
quelques principes généraux concernant les facteurs
de différenciation des espaces. Très schématiquement,
c’est ce qu’on peut y accomplir qui détermine la façon
dont un espace donné est vécu. Une pièce
que l’on traverse en une ou deux enjambées offre une tout
autre expérience de l’espace qu’une pièce qui en exige
quinze ou vingt. De même, l’impression sera tout à
fait différente selon qu’on pourra toucher le plafond ou
qu’il aura quatre mètres de haut…. " .
Bibliographie
Aristote : cours
Révolution copernicienne (partie I)
T. Hall, La
dimension cachée, Points Seuil Essais
Poincaré, La
valeur de la science, Champs Flammarion
Cf. également
le cours logique et mathématiques, la dernière partie
suite du cours
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