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L’espace

page créée le 17/08/2003

 
Je discute ici de la question de savoir si l’espace est quelque chose de donné en soi, s’il s’impose à nous, ou bien s’il n’est pas quelque chose de culturel, de qualitatif, et de vécu. Affirmer cela, comme le fait Hall dans La dimension cachée, c’est nécessairement dépasser la conception habituelle que nous avons de l’espace, à savoir, la conception galiléo-newtonienne. Celle-ci, loin d’être la nature de l’espace, n’est qu’une certaine conception, culturellement et donc historiquement située, de l’espace –la nôtre.

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Plan

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I- L’espace galiléen

A- Description

B- Ce n’est qu’un espace parmi d’autres, historiquement situé

II- L’espace qualitatif

A- La dimension cachée de l'espace

B- Caractère individuel de l’espace

C- Espaces sociofuges et sociopètes

Bibliographie

Annexe

 

 

 


II- L’espace qualitatif 

Pourquoi même finalement ne pourrait-on pas dire, puisqu’il n’est pas une réalité objective (si tant est bien sûr qu’il existe quelque chose comme une réalité objective ), qu’il est qualitatif, de l’ordre du vécu ?

 

A- La dimension cachée de l'espace

Je me réfererai, pour répondre à cette question, à l’ouvrage de T.Hall, intitulé La dimension cachée. La question majeure que l’auteur se pose est celle de savoir comment l’homme utilise l’espace – plus précisément, l’espace qu’il maintient entre lui et les autres, et celui qu’il construit autour de soi, à la maison ou au bureau. Sa thèse essentielle est que cette façon qu’a l’homme d’utiliser l’espace fait partie des dimensions inconscientes, "cachées ", de notre expérience . Le but qu’il se donne est de permettre aux hommes de prendre conscience de cette dimension cachée, afin qu’ils ne soient pas aliénés par elle, qu’ils puissent reprendre possession, éventuellement, de cet espace qui peut les faire souffrir, les "agir " à leur insu .

A propos de la nature de l’espace, il soutient qu’il est un produit culturel. Ainsi veut-il montrer que, tout comme des hommes parlant des langues différentes n’ont pas la même expérience/perception du monde, des hommes vivant dans des cultures différentes "habitent des mondes sensoriels différents " . " Les environnements architecturaux et urbains créés par l’homme nous permettent de découvrir comment les différents peuples font usage de leurs sens ". On doit bien sûr ici préciser que Hall est anthropologue de formation ; dès lors, son postulat est que l’homme est jusqu’au bout "prisonnier de son organisme biologique ", autant que l’animal. Les dimensions cachées, les structures sous-jacentes de notre expérience, et a fortiori de l’espace, sont donc référées aux " infrastructures biologiques ".

Ainsi, selon les cultures, les individus apprennent dès l’enfance, et sans même le savoir, à éliminer ou à retenir avec attention des types d’éléments très différents pour organiser l’espace et le percevoir . De même, ils apprennent à se servir de certains sens au détriment des autres, et donc, à faire attention à certaines sensations plutôt que d’autres. Ils apprennent à organiser l’espace dans lequel ils vivent d’une certaine façon –celle que leur impose leur propre culture. Une fois acquis, ces modèles perceptifs semblent fixés pour toute la vie.

Bien sûr, nous ne nous rendons en général pas compte de cet aspect culturel et vécu de l’espace. C’est que, comme nous le savons bien depuis au moins le XVIIIe, avec notamment Montesquieu , nous avons tendance à confondre nos propres valeurs, celles dont nous avons l’habitude, avec les valeurs en soi . C’est en vertu de ce même principe que nous croyons si facilement que l’espace n’est pas quelque chose de culturel. Nous sommes enclins à penser que l’organisation de l’espace à laquelle nous sommes habitués est l’espace tel qu’il est en soi, et n’est même pas une organisation. On peut ajouter que si l’on a pu croire et si l’on peut encore croire que l’espace est galiléen, c’est toujours en vertu de ce même principe. En effet, c’est bien l’ethnocentrisme qui nous pousse à soutenir que la science n’est pas une production culturelle mais le seul véritable moyen d’accéder à la réalité telle qu’elle est en soi.

Pour bien montrer à quel point l’espace est avant tout un espace culturel et comporte par conséquent une dimension cachée, je reprendrai quelques exemples éclairants.

Ainsi, par exemple, il apparaît que Américains et Arabes vivent la plupart du temps dans des mondes sensoriels différents, et ne font pas appel aux mêmes sens, notamment pour établir la plupart des distances observées à l’égard de l’interlocuteur au cours d’une conversation. Cela est dû au fait que les Arabes utilisent davantage l’olfaction et le toucher que les Américains : ils interprètent et combinent différemment leurs données sensorielles.

Ils font donc bien une expérience totalement différente de l’espace. Ils devront organiser (mais pas consciemment !) différemment l’espace dans lequel ils vivent.

Ainsi les maisons sont-elles vastes chez les Arabes, beaucoup plus petites chez Américains . C’est dû au fait que dans leur organisation de l’espace, les Arabes évitent le cloisonnement ; et ceci a une raison toute culturelle : les Arabes, nous dit Hall, n’aiment pas être seuls . De même, les lieux publics n’ont pas les mêmes caractéristiques : ainsi, les Américains, entre autres, désodorisent les lieux publics  ; la conséquence est qu’ils vivent dans un espace monotone et olfactivement neutre. La raison en est culturelle : c’est que contrairement aux Arabes, les Américains ont horreur de la promiscuité. L’américain est gêné quand il se trouve en relation olfactive avec une personne non intime, surtout dans les lieux publics. Il est gêné au point que, comme nous le dit Hall, il ne peut alors prêter attention à ce qui lui est dit, ni même maîtriser ses sentiments et émotions. On sait que tout au contraire, baigner autrui de son haleine est une pratique courante dans les pays arabes , dont les espaces publics apportent une forte simulation sensorielle, qui évidemment met les américains très mal à l’aise.

Par exemple encore, les Japonais ne sont pas du tout attentifs à la dimension acoustique de l'espace : ainsi se contentent-ils de simples murs de papiers comme écran acoustique. Les Allemands et les Hollandais ont au contraire besoin de murs épais et de portes doubles pour faire écran au bruit et ne peuvent sans beaucoup de gêne se servir de leur seul pouvoir de concentration pour se défendre contre les bruits.

Les Japonais comme les Arabes et les Américains vivent donc l’espace différemment. Ces exemples nous montrent que l’espace est avant tout culturel et qualitatif.

Si on ne fait pas attention à cet aspect fondamentalement culturel et vécu de l’espace, on peut alors aboutir à des catastrophes. Par exemple, cela peut mener à de véritables conflits communicationnels entre membres de cultures différentes (voire entre membres d’une même culture). Ainsi, ce qui chez les Arabes est habituel et a même une valeur positive (pousser les autres, leur donner des coups de coude), sera ressenti chez les Américains comme une attitude d’impolitesse extrême, et de non-respect. Or, cette attitude a en fait une raison toute culturelle, qui est la dimension cachée de leur expérience de l’espace. C’est qu’ils n’ont pas conscience d’une zone personnelle privée à l’extérieur de leur corps . Si on est donc conscient de la dimension cachée de l’espace, on évitera bien des maladresses et bien des conflits dans notre communication avec autrui.

 

B- Caractère individuel de l’espace

Cet aspect culturel de l’espace vaut aussi, bien sûr, pour l’individu : si chaque culture a son propre rapport à l’espace, chaque individu a lui aussi son propre rapport à l’espace.

Si donc la mécompréhension du caractère culturel de l’espace peut avoir des conséquences fâcheuses sur les rapports entre cultures, notamment en menant à des conflits, la mécompréhension du caractère individuel de l’espace, peut elle aussi mener à un malaise personnel ou bien collectif. Cela peut très bien mener à des conflits ou à une absence de communication totale entre les individus prenant place dans cet espace.

D’où la nécessité et même l’urgence d’une réflexion sur l’espace, qui apparaît, plutôt qu’un cadre neutre et préétabli, comme étant avant tout une donnée à organiser, à construire.

 

C- Espaces sociofuges et sociopètes

Ainsi y a-t-il des espaces qui nuisent à la communication et d’autres qui au contraire la favorisent. Pour le montrer je reprendrai une distinction utilisée par Hall dans son ouvrage : il s’agit de la distinction entre les espaces "sociofuges " et les espaces "sociopètes ".

Les espaces sociofuges sont des espaces qui  ont pour effet de maintenir le cloisonnement entre les individus. Nous rencontrons quotidiennement ce type d’espace : les salles d’attente des gares en sont l’exemple type.

Ces espaces sociofuges s’opposent aux espaces sociopètes, qui eux, ont pour effet de favoriser les contacts entre les gens, de les rapprocher et de favoriser les conversations, la mise en commun des idées ou des sensations et émotions. Exemples d’espaces sociopètes : le bistrot, et surtout le comptoir. La classe me paraît bien entendu à classer dans les espaces sociofuges, malgré le rapprochement des tables .

Dans ces exemples d’espaces sociofuges et centripètes, il semble y avoir une certaine objectivité : tout le monde trouvera la salle d’attente des gares "sociofuge " et les cafés "sociopètes ". Il peut toutefois à mon sens y avoir des différences individuelles ou culturelles. Certaines personnes pourront très bien, si on suit jusqu’au bout la thèse de Hall, trouver sociopète la salle d’attente et sociofuge le café ; de même certains membres voire tous les membres d’une culture donnée pourront faire le même constat.

Ce que nous montre cette distinction, c’est que certains espaces vont donc être vécus comme des contraintes, par l’individu d’une même culture ou d’une culture différente –peu importe. La gêne ressentie alors peut avoir pour conséquence, grave, d’empêcher la réalisation de la tâche qu’on s’y est donnée. Cela peut valoir pour les réunions, pour les cours, et pour le travail individuel (au bureau, chez nous, ou au travail).

Pour bien le montrer, je me référerai ici à la série d’interviews menée par Hall auprès des américains à propos de leur façons de vivre l’espace du bureau . Il s’est avéré que le critère jugé seul essentiel dans l’estimation individuelle de cet espace était les obstacles physiques qui peuvent gêner les employés dans leurs activités.

Toutes ces interviews ont mené à postuler l’existence (virtuelle) de trois "zones mentales " dans les bureaux américains : la première zone correspond à la surface immédiate de travail, comprenant le dessus du bureau et la chaise ; la deuxième zone, à  l’ensemble de points situés à portée de bras de cette surface ; enfin, la troisième zone comprend les espaces définis par la limite qu’on peut atteindre qu’on peut atteindre en s’écartant de son bureau, pour prendre un peu de distance par rapport à son travail, sans réellement se lever.

Le constat de cette série d’interviews est le suivant : les pièces permettant seulement de se mouvoir dans la première zone sont vécues comme contraignantes ; dans la seconde, elles sont considérées comme exiguës ; enfin, dans la troisième, elle sont vécues comme convenables voire vastes.

En conclusion, je dirai avec Hall que "compte tenu des variations considérables que l’on constate dans les besoins en espace au niveau individuel comme au niveau culturel, on peut (néanmoins) émettre quelques principes généraux concernant les facteurs de différenciation des espaces. Très schématiquement, c’est ce qu’on peut y accomplir qui détermine la façon dont un espace donné est vécu. Une pièce que l’on traverse en une ou deux enjambées offre une tout autre expérience de l’espace qu’une pièce qui en exige quinze ou vingt. De même, l’impression sera tout à fait différente selon qu’on pourra toucher le plafond ou qu’il aura quatre mètres de haut…. " .

 

Bibliographie

Aristote : cours Révolution copernicienne (partie I)

T. Hall, La dimension cachée, Points Seuil Essais

Poincaré, La valeur de la science, Champs Flammarion

Cf. également le cours logique et mathématiques, la dernière partie

 

suite du cours

 

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