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Introduction
Copernic,
né en 1473 et mort en 1543 en Pologne, est connu pour
avoir "découvert " que la Terre tourne autour
du Soleil, contrairement à la croyance en vigueur jusqualors.
La révolution copernicienne désignerait donc dabord
une révolution astronomique, qui consisterait en labandon
de la vision géocentrique du monde, et dans le passage à
une vision héliocentrique.
Mais
est-ce cette découverte que lon désigne quand
on parle de révolution copernicienne ? La révolution
copernicienne est-elle seulement une révolution astronomique ?
Cest ce à quoi je vais ici répondre.
Je
montrerai, après, et à travers lexposition des
étapes de cette révolution, quelle est la nature du
progrès scientifique, ainsi que le statut de la théorie
scientifique.
I-
Les systèmes astronomiques de Ptolémée et Copernic
Avant
daborder la "découverte " de Copernic,
il nous faut, pour bien la comprendre, faire un petit saut dans
le temps. Il nous faut dabord savoir, en effet, quelles sont
les caractéristiques du géocentrisme, afin de bien
mesurer en quoi lhéliocentrisme peut bien être
une révolution. Pourquoi pouvait-on croire, il y a plusieurs
siècles de cela, que la Terre était immobile au centre
du monde, et que le Soleil tournait autour delle ? Cest
ce à quoi nous allons répondre, à travers les
deux plus grands représentants de cette conception :
à savoir, Aristote, et Ptolémée.
Lidéal
astronomique précopernicien se trouve dans luvre
de Ptolémée, connue sous le nom dAlmageste (140).
Le terme d " almageste " est un terme
arabe, signifiant " grande synthèse ".
Pourquoi a-t-on appelé louvrage de Ptolémée
ainsi (alors quà lorigine, son titre était
Syntaxe mathématique) ? Parce quil sagit
dune synthèse de toutes les connaissances astronomiques
et cosmologiques (sur la structure de lunivers) accumulées
depuis Aristote. Luvre de Ptolémée repose
donc sur la représentation aristotélicienne de lunivers.
Commençons
donc par nous familiariser avec cette représentation du monde
aristotélicienne.
1) Représentation antique de lunivers à
laquelle se rattache lastronomie de Ptolémée
Ce
qui est dabord marquant dans cette représentation du
monde, cest la distinction nette entre deux mondes :
celui de la Terre, et celui du Ciel.
Cette
conception est intuitive, i.e., elle résulte de ce que lon
a coutume dobserver autour de nous. Cest aussi une résurgence
de la croyance ancienne selon laquelle le ciel est le domaine des
dieux
mais cette croyance elle-même repose sur lobservation
quotidienne
Ce
qui les distingue, cest leur degré de perfection :
en effet, dans le monde terrestre, on constate que tout est soumis
à un perpétuel changement : naissance, mort,
altération ("corruption "), évolution,
etc. Au contraire, dans le monde céleste, il ny a pas
de changements. Les corps célestes se meuvent toujours de
la même manière, ils ne naissent ni ne meurent. Le
monde terrestre est donc imparfait et le monde céleste est
parfait. On nomme le premier monde, le monde "sublunaire ",
ce qui signifie "situé sous la Lune " ;
si la Lune est une frontière entre les deux mondes, c'est
parce que, contrairement aux autres corps célestes, elle
change de forme constamment. Le monde céleste se nomme le
monde "supralunaire", ce qui signifie quil se trouve
"au-dessus de la lune ". Ces deux mondes sont donc
soumis à des lois totalement différentes.
On
observe également que les différents corps obéissent
à un mouvement différent : les corps "lourds
" (une pierre) tombent, les corps "légers"
montent (la fumée, la vapeur). Ils obéissent à
un mouvement qui seffectue en ligne droite. Les corps célestes
se meuvent quant à eux de façon circulaire, et de
manière uniforme (toujours la même).
| La
sphère terrestre selon Aristote
|
Le
monde sublunaire (ou terrestre) est composé de quatre éléments
originaux dont tous les corps sont une combinaison des quatre :
la Terre, l'Eau, l'Air, le Feu. La Terre au centre, puis l'Eau,
l'Air, et enfin le Feu le plus à l'extérieur.
Ces
autre éléments déterminent la manière
dont les corps terrestres vont se mouvoir.
En
effet, à chaque sorte de corps, classés en lourds
et en légers, correspond un élément naturel,
qui est encore appelé un lieu naturel. Lélément/
lieu naturel des corps lourds est soit la terre soit leau ;
lélément/ lieu naturel des corps légers
est soit le feu, soit lair. Les corps ne sont à laise
que dans ce lieu/ élément, et cest pour cela
quil est qualifié de " naturel ".
Leur imposer un autre lieu, cest leur faire violence, car
cest les expédier en un lieu qui nest pas le
leur, qui ne leur est pas propre/ naturel. Aristote dit quon
les prive de leur lieu naturel. Les corps déplacés
de leur lieu naturel combleront donc cette privation en faisant
tout pour retourner dans leur lieu dorigine. Aristote dit
que le mouvement par lequel les corps sont déplacés
de leur lieu dorigine est un mouvement " violent ",
et que le mouvement par lequel le corps rejoint son lieu dorigine
est " naturel ". Le mouvement nest donc
pas une réalité positive : il na de sens
que par le repos quil promet (lidéal étant
en effet de rester éternellement en son lieu propre). Plus
précisément, il sert à remettre les choses
en ordre : on voit bien quil ny aurait pas de mouvement,
si on ne dérangeait pas lordre.
Voici
donc quels sont les mouvements naturels : aux lourds,
la terre et leau, revient le mouvement rectiligne vers
le bas. Aux légers, lair et le feu, revient
le mouvement rectiligne vers le haut. Il faut noter que ces
directions, ces lieux, sont pour Aristote absolus. Il y a un haut
et un bas prédéterminés dans lunivers !
Voici
donc comment on expliquait la chute des corps chez Aristote :
quand vous lancez une pierre, vous lenvoyez dans un lieu qui
ne lui est pas naturel (lair, le haut) ; vous lui infligez
donc un mouvement violent, duquel sensuivra nécessairement
un mouvement naturel rectiligne vers le centre de la Terre ;
la pierre tombe, parce quelle veut rejoindre son lieu naturel,
comme lamant désire rejoindre laimé.
Ie :
quest-ce qui accompagne la représentation géocentrique
du monde ?
-
Affirmation
de la finalité naturelle (les corps désirent rejoindre
leur lieu naturel) univers animiste ; la nature a
un sens (ce nest pas lhomme qui lui en attribue
un)
-
Espace
absolu (existence réelle du haut, du bas, de la gauche,
de la droite, du rectiligne, etc.) ; cf. la théorie
des "lieux naturels " ; tout comme la nature
a en soi un sens, elle est en soi ordonnée (ce nest
pas lhomme qui lordonne, contrairement au postulat
des philosophies du sujet) = Cosmos
-
Le
mouvement nest pas quelque chose de relatif mais
dabsolu, tout comme le repos ; il est lié
à lessence propre de chaque corps
La
théorie aristotélicienne du mouvement est donc associée
à une théorie de lespace qui est différencié
selon des lieux, et à une structure dordre du Cosmos.
Les lignes géométriques simples (droite et cercle),
les éléments, le léger et le grave, dont Aristote
fait des qualités absolues de la matière, sont physiquement
liés. Et tout cela forme un tout harmonieux. Cest une
des raisons essentielles de son adoption.
La
Terre a donc une position centrale pour deux raisons : 1) elle
explique comment se meuvent les corps ; 2) c'est la première
des sphères, la plus lourde. On voit que la position centrale
de la Terre est très importante car tout le comportement
des choses de notre vie quotidienne repose sur ce postulat. Autrement
dit : la cosmologie détermine une certaine physique.
A retenir pour la suite !
S'opposant
à ce monde complexe et perturbé, mais totalement déconnecté
de notre expérience, existe le monde Céleste. C'est
un monde parfait et immuable, dont les constituants (Lune, Soleil,
planètes, Etoiles) sont chacun sur des sphères
concentriques, au nombre de 8, et qui tournent autour de celle-ci
dun mouvement circulaire uniforme .
| Système
des huit sphères:
|
Les
sphères sont des coquilles sphériques appelées
"orbes " et comparées à des pelures
doignons, qui retiennent les planètes, et qui tournent
autour de la Terre dun mouvement circulaire uniforme.
Les
sphères et les planètes qui se meuvent obéissent
à un mouvement circulaire uniforme, car le cercle représente
pour les Grecs un mouvement fondamental et parfait, seul applicable,
par conséquent, à ce monde parfait.
Elles
sont différentes, parce que chaque sorte de corps céleste
a un statut différent (on constate par lobservation
quils ne se comportent pas de la même manière).
Les objets les plus proches de la Terre (la Lune et le Soleil) tournent
le plus rapidement. Les plus éloignés (les étoiles
fixes), sont les plus idéaux, les plus parfaits, ils sont
à l'origine de tous mouvements, et ne se déplacent
pas.
Point
important : on voit bien que lunivers géocentrique
est fini. Au-delà de la dernière sphère, mis
à part les grands cristallins et le " premier moteur
immobile ", équivalent de notre Dieu, qui meut
lensemble, il ny a plus rien. Même pas de vide,
qui est pour Aristote une aberration.
On
peut relever plusieurs raisons de cette affirmation.
Dabord,
si on a un monde infini, on aura des parties qui elles-mêmes
auront nécessairement des grandeurs infinies. Sil y
a des parties infinies, tous les mouvements qui conduiront dun
lieu à lautre seront infinis. Mais alors, la chose
en mouvement ne pourra jamais arriver en aucun lieu ! Pire
encore : si le monde était infini, on perdrait toutes
les directions : il ny aurait plus ni haut, ni bas, etc.
Dès lors, le mouvement local perdrait tout son sens. Le mouvement
naurait ni point de départ ni point darrivée.
Et les corps resteraient dans le même état. De plus,
si le monde était infini, les astres, qui tournent autour
de la Terre en 24h00, le feraient en un temps infini.
Mais
surtout, alors que pour nous le terme de "fini "
est peut-être un défaut, il est pour un Grec synonyme
de perfection. Une chose finie est achevée, définie.
Elle est parfaite. Le modèle dune chose "finie "
est dailleurs le cercle
Mais
ce système de lunivers, certes cohérent (car
il explique tout !), nest pourtant pas sans rencontrer
quelques difficultés. En effet, il représente les
planètes se déplaçant à des distances
invariables de la Terre. Or, les apparences/ observations montrent
que les planètes ne peuvent toujours rester à même
distance de la Terre : les planètes dans le ciel rebroussent
parfois chemin : elles semblent revenir en arrière pendant
quelques jours, puis ensuite reprendre leur course en suivant leur
trajectoire en cercle. Doù : ce système
ne rend pas compte des observations.
Ce
phénomène, que lon va bientôt désigner
comme le "problème de lirrégularité
du mouvement des planètes ", a beaucoup intrigué
les astronomes : comment le réconcilier avec la cosmologie
d'Aristote, qui prône le cercle comme objet parfait, et donc
comme seule trajectoire possible des astres ? Il fallait à
tout prix que la théorie de cercles imbriqués les
uns dans les autres, concorde avec les données de lobservation !
Conséquence :
lépoque hellénistique (3è av. JC
1er ap. JC) voit une prolifération considérable de
systèmes du monde. La plupart des astronomes sattachent
à modifier le système des sphères concentriques,
trop rigide pour rendre compte des apparences.
Cest
ici quintervient Ptolémée, qui va " sauver "
la théorie dAristote, en la remaniant (plus exactement,
en lui faisant quelques ajouts).
2) Le système de Ptolémée
Il
répond en effet au problème de lirrégularité
des planètes de la manière suivante.
| Système
des épicycles de Ptolémée
|
Le
système s'appuie toujours sur les grands principes de la
vision aristotélicienne : la Terre est au centre de l'univers,
et les différents astres (Lune, Soleil, Planètes,
Etoiles), sont sur des sphères concentriques tournantes,
centrées sur la Terre.
Mais,
lastre, au lieu d'être fixé à un grand
cercle tournant centré sur la Terre, est en fait fixé
sur un petit cercle qui tourne sur lui-même, le centre de
ce petit cercle se déplaçant sur le grand cercle centré
sur la Terre. On appelle ce petit cercle, un épicycle
Ainsi, le mouvement d'un astre dans le ciel est la combinaison de
deux effets qui s'ajoutent : une longue révolution le long
du grand cercle et une petite révolution plus rapide le long
du petit cercle.
Donc,
globalement l'astre décrit un grand cercle, auquel s'ajoutent
des petites modulations, qui sont les mouvements rapides le long
du petit cercle. Ces modulations se manifestent dans le ciel
par une accélération dans le sens du mouvement, suivi
d'un ralentissement et d'un retour en arrière, chaque fois
que le petit cercle fait un tour sur lui-même.
Ainsi,
Ptolémée, en utilisant des combinaisons de cercles
plus complexes que son prédécesseur, arrive à
reproduire, avec une assez bonne précision pour l'époque,
les mouvements des planètes dans le ciel. Ce système
permettait même de prévoir les éclipses de lune
et de soleil, les conjonctions etc. Il était donc globalement
satisfaisant, et très utile pour les astrologues.
3) Sauver les phénomènes (statut de lastronomie
jusquà Copernic)
Mais
il convient de sarrêter un instant sur le statut de
lastronomie à cette époque. Par exemple, est-ce
que lon croit vraiment à la réalité des
sphères célestes ? Est-ce que lastronome
de lépoque prétend décrire la structure
réelle de lunivers ?
Aristote
y croyait : cf. sphères éthérées,
sphères de cristal
Ptolémée, lui, na
jamais prétendu que les cercles utilisés pour calculer
les positions des planètes sont réels dun point
de vue physique. Conformément au statut de lastronomie
en vigueur à lépoque hellénistique, ils
ne sont rien de plus que des instruments mathématiquement
utiles, des fictions mathématiques, seulement utiles aux
calculs. On dit quil sagissait pour eux de " sauver
les phénomènes ".
Quest-ce
que cela veut dire ? Pour le comprendre, nous allons étudier
ce texte de Simplicius :
| Simplicius,
Commentaire de la physique dAristote (II, 2) :
comparaison entre le physicien et lastronome
Il
appartient à la théorie physique dexaminer
ce qui concerne lessence du Ciel et des astres,
leur puissance, leur qualité, leur génération
et leur destruction ; et, par Jupiter, elle a aussi le
pouvoir de donner des démonstrations touchant la grandeur,
la figure et lordre de ces corps. LAstronomie,
au contraire, na aucune aptitude à parler de
ces premières choses ; mais ses démonstrations
ont pour objet lordre des corps célestes,
après quelle a déclaré que le Ciel
est vraiment ordonné ; elle discourt des figures,
des grandeurs et des distances de la Terre, du Soleil et de
la Lune ; elle parle des éclipses, des conjonctions
des astres, des propriétés qualitatives et quantitatives
de leurs mouvements. Puis donc quelle dépend
de la théorie qui considère les figures au point
de vue de la qualité, de la grandeur et de la quantité,
il est juste quelle requière le secours de lArithmétique
et la Géométrie ; et au sujet de ces choses,
qui sont les seules dont elle soit autorisée à
parler, il est nécessaire quelle saccorde
avec lArithmétique et la Géométrie.
Bien souvent, dailleurs, lastronome et le physicien
prennent le même chapitre de la Science pour objet de
leurs démonstrations ; ils se proposent, par exemple,
de prouver que le Soleil est grand, ou que la Terre est sphérique ;
mais, dans ce cas, ils ne procèdent pas par la même
voie ; le physicien doit démontrer chacune de
ses propositions en les tirant de l'essence des corps, de
leur puissance, de ce qui convient le mieux à leur
perfection, de leur génération, de leur transformation ;
lastronome, au contraire, les établit au moyen
des circonstances qui accompagnent les grandeurs et les figures
des particularités qualitatives du mouvement, du temps
qui correspond à ce mouvement. Souvent, le physicien
saccordera à la cause et portera son attention
sur la puissance qui produit leffet quil étudie,
tandis que lastronome tirera ses preuves des circonstances
extérieures qui accompagnent ce même effet ;
il nest point né capable de comprendre la cause,
de dire, par exemple, quelle cause produit la forme sphérique
de la Terre et des astres. Dans certaines circonstances, dans
le cas, par exemple, où il raisonne des éclipses,
il ne propose aucunement de saisir une cause ; dans dautres
cas, il croit devoir poser certaines manières dêtre,
à titre dhypothèses, de telle façon
que ces manières dêtre une fois admises,
les phénomènes soient sauvés.
Par exemple, il demande pourquoi le Soleil, la Lune et les
autres astres errants semblent se mouvoir irrégulièrement ;
que lon suppose excentriques au Monde les cercles décrits
par les astres, ou que lon suppose chacun des astres
entraîné en la révolution dun épicycle,
lirrégularité apparente de leur marche
est également sauvée ; il faut donc déclarer
que les apparences peuvent également être produites
par lune ou lautre de ces manières dêtre,
en sorte que létude pratique des mouvements des
astres errants est conforme à lexplication que
lon aura supposée. Cest pour cela quHéraclide
de Pont déclare quil est possible de sauver lirrégularité
apparente du mouvement du Soleil en admettant que le Soleil
demeure immobile et que la Terre se meut dune certaine
manière. Il nappartient donc aucunement à
lastronome de connaître quel corps est en repos
par nature, de quelles qualités sont les corps mobiles ;
il pose à titre dhypothèse que tels
corps sont immobiles, que tels autres sont en mouvement, et
il examine quelles sont les suppositions avec lesquelles saccordent
les apparences célestes. Cest du physicien
quil tient ses principes, principes selon lesquels les
mouvements des astres sont réguliers, uniformes et
constants ; puis, au moyen de ces principes, il explique
les révolutions de toutes les étoiles, aussi
bien de celles qui décrivent des cercles parallèles
à léquateur que des astres qui parcourent
des cercles obliques. |
Commentaire
Lastronome
nest pas un physicien, i.e., il ne se donne pas pour
but de décrire la structure réelle (essence,
cause) du ciel.
Question
directrice de lastronome : quels mouvements doit-on
supposer pour sauver les apparences que les observateurs
constatent, pour que lirrégularité soit
réduite à une uniformité et nous permette
calculs et prédictions ?
Comme
nous lavons vu, la réponse la plus avérée
est que le mouvement compliqué et irrégulier
dune planète qui apparaît à lobservation
est le résultat de plusieurs mouvements simples, accomplis
suivant un excentrique et un épicycle. Mais est-ce
à dire que ces épicycles sont les seuls mouvements
réels, dont les autres ne sont que les apparences ?
Non : ce sont des artifices de lesprit, permettant
seulement de rendre accessibles les phénomènes
célestes aux calculs et de fournir des conclusions
conformes aux observations.
Si
les épicycles existaient, les mouvements célestes
et autres phénomènes se produiraient exactement
comme ils se produisent, et, " pourvu quil
ait le moyen de déterminer clairement les lieux et
mouvements des planètes, lastronome ne se demande
pas si cela provient ou non de lexistence réelle
de telles orbites dans le Ciel ". Le
seul guide de lastronome qui cherche à sauver
les mouvements apparents des astres est la simplicité,
ainsi que lexactitude.
Conséquence :
plusieurs combinaisons de mouvements circulaires et uniformes
peuvent également, quoique différentes, sauver
les phénomènes. A tel point que certains avaient
déjà imaginé de mettre la Terre en mouvement
(Aristarque, Héraclide). |
Il
y a au moins deux raisons, toutes deux tirées de la nature
divine des cieux.
Parce
que la connaissance de lessence des choses célestes,
celles-ci étant de nature divine, passe les forces de lhomme ;
aussi nous est-il impossible de déduire les mouvements des
astres à partir de principes certains : il nous est
seulement possible de fonder lastronomie sur des hypothèses
fictives qui nont rien de certain. (Cf. " il
nous est impossible davoir les éléments nécessaires
pour raisonner sur le Ciel, qui est loin de nous et trop élevé
par sa place et son rang "). Seules les choses " sublunaires "
(sous la lune) sont accessibles à notre faible raison.
Cf.
fait quon croyait que les cieux étaient la demeure
des dieux ; cest pourquoi essayer de les connaître
était un sacrilège puisque cela revenait à
les naturaliser. Ainsi, Anaxagore, philosophe présocratique,
a été mis à mort par les Athéniens pour
avoir cherché à connaître le fonctionnement
du ciel. Ces derniers ont même été jusquà
voter une loi suivant laquelle "sera traduit devant le tribunal
quiconque ne croit pas aux dieux, ou donne un enseignement sur les
choses célestes ".
Cest
donc pour ces deux raisons que la question "pourquoi ",
en ce qui concerne les cieux, nest pas valide, mais seulement
la question "comment ".
Nous
pouvons maintenant passer à lexposition du système
de Copernic.
1) Le but de Copernic (texte 1)
| Copernic,
De la révolution des ordres célestes,
préface
Je
puis fort bien m'imaginer, Très Saint Père,
que, dès que certaines gens sauront que, dans ces livres
que j'ai écrits sur les révolutions des sphères
du monde, j'attribue à la terre certains mouvements,
ils clameront qu'il faut tout de suite nous condamner, moi
et cette mienne opinion. Or, les miens ne me plaisent pas
au point que je ne tienne pas compte du jugement des autres.
Et bien que je sache que les pensées du philosophe
ne sont pas soumises au jugement de la foule, parce que sa
tâche est de rechercher la vérité en toutes
choses, dans la mesure où Dieu le permet à la
raison humaine, j'estime néanmoins que l'on doit fuir
les opinions entièrement contraires à la justice
et à la vérité. C'est pourquoi, lorsque
je me représentais à moi-même combien
absurde vont estimer cette a c s a m a ceux qui savent être
confirmée par le jugement des siècles l'opinion
que la terre est immobile au milieu du ciel comme son centre,
si par contre j'affirme que la terre se meut : je me demandais
longuement si je devais faire paraître mes commentaires,
écrits pour la démonstration de son mouvement
ou, au contraire, s'il n'était pas mieux de suivre
l'exemple des pythagoriciens et de certains autres, qui -
ainsi que le témoigne l'épître de Lysias
à Hipparque avaient l'habitude de ne transmettre
les mystères de la philosophie qu'à leurs amis
et à leurs proches, et ce non par écrit mais
oralement seulement.
Et
il me semble qu'ils le faisaient non point, ainsi que certains
le pensent, à cause d'une certaine jalousie concernant
les doctrines à communiquer, mais afin que des choses
très belles, étudiées avec beaucoup de
zèle par de très grands hommes, ne soient méprisées
par ceux à qui il répugne de consacrer quelque
travail sérieux aux lettres -sinon à celles
qui rapportent ou encore par ceux qui, même si
par l'exemple et les exhortations des autres ils étaient
poussés à l'étude libérale de
la philosophie, néanmoins, à cause de la stupidité
de leur esprit, se trouvent être parmi les philosophes
comme des frelons parmi les abeilles. Comme donc j'examinais
cela avec moi-même, il s'en fallut de peu que, de crainte
du mépris pour la nouveauté et l'absurdité
de mon opinion, je ne supprimasse tout à fait l'uvre
déjà achevée.
Mes
amis cependant m'en détournèrent, moi qui longtemps
hésitai et même leur résistai... [L'un
d'entre eux] m'avait fréquemment exhorté et
même m'avait poussé par des reproches maintes
fois exprimés à éditer ce livre et à
faire voir le jour à l'uvre qui était
demeurée cachée chez moi non pas neuf ans seulement,
mais déjà bien près de quatre fois neuf
ans.
Ce
que me demandèrent également plusieurs autres
personnes... m'exhortant de ne plus me refuser - à
cause des craintes que je concevais de faire paraître
mon uvre pour le plus grand profit de tous ceux qui
s'occupent de mathématiques. Et peut-être,
aussi absurde que ma théorie du mouvement de la terre
ne paraisse aujourd'hui à la plupart, elle n'en provoquera
que d'autant plus d'admiration et de reconnaissance lorsque
par suite de la publication de mes commentaires ils verront
les nuages de l'absurdité dissipés par
les plus claires démonstrations. C'est par de telles
persuasions et par de tels espoirs que je fus amené
à permettre à mes amis de faire l'édition
de mon uvre qu'ils m'avaient longtemps réclamée.
Mais
Ta Sainteté sera peut-être autant étonnée
que j'ose faire paraître ces miennes méditations,
après avoir pris tant de peine à les élaborer
que je ne crains pas de confier aux lettres mes idées
sur le mouvement de la terre, que désireuse d'apprendre
de moi comment il m'est venu à l'esprit d'oser imaginer
contrairement à l'opinion reçue des mathématiciens
et presque à l'encontre du bon sens un certain
mouvement de la terre. C'est pourquoi je ne veux pas cacher
à Ta Sainteté que nulle autre cause ne me
poussa à rechercher une autre façon de déduire
les mouvements des sphères du monde que le fait d'avoir
compris que les mathématiciens ne sont pas d'accord
avec eux-mêmes dans leurs recherches. Car, premièrement,
ils sont tellement incertains des mouvements du soleil et
de la lune qu'ils ne peuvent ni déduire ni observer
la grandeur éternelle de l'année entière.
Ensuite, en établissant les mouvements de ces [astres],
ainsi que des autres cinq astres errants, ils ne se servent
ni des mêmes principes et des mêmes assomptions
ni des mêmes démonstrations des révolutions
et mouvements apparents. Les uns, notamment, ne font usage
que de [sphères] homocentriques , les autres d'excentriques
et d'épicycles, par quels moyens cependant ils n'atteignent
entièrement ce qu'ils cherchent. En effet, ceux qui
s'en tiennent aux [sphères] homocentriques, quoiqu'ils
aient démontré pouvoir composer à leur
aide plusieurs et divers mouvements, n'ont pu cependant rien
établir de certain expliquant entièrement les
phénomènes. Quant à ceux qui imaginèrent
des excentriques, bien qu'avec leur aide ils semblent, en
grande partie, avoir pu déduire et calculer exactement
les mouvements apparents, ils ont cependant admis beaucoup
[de choses], [comme l'utilisation de l'équant], qui
semblent s'opposer aux principes premiers concernant l'uniformité
des mouvements. Enfin en ce qui concerne la chose principale,
c'est-à-dire la forme du monde et la symétrie
exacte de ses parties, ils ne purent ni la trouver ni la reconstituer.
Et l'on peut comparer leur uvre à celle d'un
homme qui, ayant rapporté de divers lieux des mains,
des pieds, une tête et d'autres membres très
beaux en eux-mêmes, mais non point formés en
fonction d'un seul corps et ne correspondant aucunement -,
les réunirait pour en former un monstre plutôt
qu'un homme. C'est que, dans le processus de démonstration
que l'on appelle " méthodon ",
ils se trouvent soit avoir omis quelque chose de nécessaire,
soit avoir admis quelque chose d'étranger et n'appartenant
aucunement à la réalité. Ce qui ne leur
serait pas arrivé s'ils avaient suivi des principes
certains. Car si les hypothèses qu'ils avaient admises
n'étaient pas fallacieuses, tout ce qui en serait déduit
aurait, sans aucun doute, été vérifié.
Et si peut-être ce que je dis là est obscur,
cela deviendra cependant plus clair en son lieu. |
Commentaire
Copernic
sexprime en mathématicien : il na
pas un but réaliste quand il soutient que la terre
est en mouvement ; cest seulement une hypothèse
(cf. " si alors " ; imaginer)
Par
là, Copernic est en conformité avec la définition
de lastronomie en vigueur à son époque
Bien
entendu, cest un bon moyen de se défendre de
lEglise!
Voici
quelles sont ses motivations : le système
du monde jusquà présent en vigueur, celui
de Ptolémée (lAlmageste), est comparé
à un " monstre ". Il est devenu
trop compliqué, et même trop imprécis,
et Copernic veut le simplifier ; cf. le problème
du calendrier : le Calendrier de l'époque (le
calendrier Julien) pose de plus en plus de problèmes
: construit sur le mouvement des planètes prédit
par le système de Ptolémée, il se décalait
de plus en plus. Ainsi les saisons commencent à se
déplacer dangereusement. Cela pose problème :
pour l'agriculture bien évidemment, mais également
pour les dates des fêtes religieuses, et quasiment tous
les types d'activités humaines
Doù
la nécessité de réformer les techniques
astronomiques, en essayant, pourquoi pas, de nouvelles hypothèses
(qui ne sont que des hypothèses ! !), comme
lont fait beaucoup dautres avant lui
Cest
donc au double problème des irrégularités
des planètes, et de la réforme du calendrier,
que Copernic va sattaquer dans le De Revolutionibus.
Peut-être
que, en échangeant les rôles respectifs du Soleil
et de la Terre, on va pouvoir simplifier les techniques de
calcul des positions des planètes, et rendre ainsi
ce système plus précis : cest tout
ce que prétend faire lhypothèse de lhéliocentrisme
|
Ce
sont donc des arguments astronomiques qui rendent nécessaire
le mouvement de la Terre. A priori, cest juste une hypothèse,
qui ne prétend pas se prononcer sur sa réalité.
2) La Terre en mouvement : lhypothèse et
ses avantages (schéma)
La
Terre est donc, dans la nouvelle hypothèse de Copernic, une
planète transportée autour du Soleil central par une
sphère exactement semblable à celle qui était
utilisée pour transporter le Soleil autour de la sphère
centrale.
-
La
Terre est un astre comme les autres
-
Le
centre de la Terre nest pas le centre du monde mais seulement
de lorbe lunaire
-
Tous
les orbes entourent le Soleil qui se trouve au milieu deux
; le centre du monde est donc au voisinage du Soleil
-
Tout
mouvement qui paraît appartenir au firmament ne provient
pas de lui mais de la Terre
-
le
mouvement de la Terre suffit à expliquer un nombre considérable
dirrégularités apparentes dans le ciel (les
six planètes se déplacent autour du Soleil dans
la même direction, et limpression de mouvement rétrograde
vient du fait que nous observons les cinq autres planètes
dune plate-forme elle-même en mouvement, la Terre ;
par exemple, les planètes supérieures rétrogradent
quand la Terre les dépasse et les planètes inférieures,
quand elles dépassent la position terrestre)
-
Lalternance
du jour et de la nuit sexplique par la rotation de la
Terre sur elle-même et celle des saisons, par celle de
la Terre autour du Soleil
II- En quoi la " découverte "
de Copernic est-elle une révolution ?
Pourtant,
lhypothèse de Copernic est-elle vraiment une révolution ?
Quest-ce
quune révolution ? Cest, au sens le plus
courant du terme, issu du domaine politique, une rupture radicale
avec le passé, considérée, non comme une régression,
mais comme un progrès.
Or,
Copernic est-il en rupture radicale avec le passé ?
Sa théorie marque-t-elle vraiment un progrès ?
1) Copernic, le conservateur
Il
a en effet conservé beaucoup de choses de la vieille astronomie :
ainsi, il nattaqua nullement lunivers des sphères.
On
va dire quil a quand même innové, et ce, en ce
qui concerne le fondement même de lancien système
du monde : à savoir, il a complètement changé
la position de la Terre, et la mise en mouvement. Mais même
là, sa " rupture " avec la tradition
ne va en fait pas bien loin : en effet, quand il donne des
arguments en faveur du mouvement de la Terre, Copernic se place
du point de vue traditionnel, i.e., il est en conformité
avec lunivers aristotélicien, qui nest donc nullement
détruit par cette novation. Ainsi, comme il le dit lui-même,
cest pour pouvoir retrouver le dogme du mouvement circulaire
uniforme, mis à mal par les épicycles de Ptolémée,
que Copernic a eu lidée de son système
Sa
théorie ne fut donc pas perçue comme un bouleversement,
ni par ses contemporains ni par ses successeurs immédiats ;
elle est restée sans effet important sur lastronomie
pendant un demi-siècle environ. Nétant pas en
rupture par rapport à la tradition, on voit mal comment son
hypothèse aurait pu apporter un quelconque progrès !
b)
De plus, il ny a pas vraiment de progrès par rapport
au système de Ptolémée
b1)
Léchec quantitatif du nouveau système
Est-ce
que son hypothèse a apporté un gain de simplicité
? Au premier abord, oui : Copernic parvient à expliquer,
sans épicycles, le mouvement des planètes ; en
particulier, le mouvement rétrograde devient une conséquence
naturelle et immédiate de la géométrie des
orbites centrées sur le Soleil.
Mais
dun point de vue quantitatif, la solution de Copernic est
moins performante que celle de Ptolémée ; on
est en fait obligé, quand on raisonne en termes de sphères,
de compliquer le système dépicycles mineurs,
dexcentriques, et déquants ; Copernic lui-même
y fut finalement obligé ! ! (A tel point que son
système devint plus compliqué, sur ce point, que celui
de Ptolémée)
Pire
encore, Copernic ne propose pas de représentation de lunivers
cohérente, comme pouvait lêtre celle dAristote.
En effet, sa cosmologie repose sur la physique dAristote,
alors que cette dernière est incompatible avec la nouvelle
cosmologie !
Exemples
de ces contradictions :
-
il
place le Soleil incorruptible dans un lieu soumis à la
corruption
-
la
Terre étant plus lourde que le feu, elle doit être
au centre du monde, et le Soleil (qui est fait de feu) doit
tourner autour delle
2) Une révolution après-coup
Une
chose est donc sûre : louvrage de Copernic ne fut
pas révolutionnaire, il le devint ; ce nest pas
lui qui a fait la révolution copernicienne, mais il la
seulement inaugurée. La révolution copernicienne est
en somme une "révolution après-coup ".
Mais qui alors la faite ? Et comment se fait-il, vu les
problèmes que pose louvrage de Copernic, quelle
ait même pu avoir lieu ?
Tout
simplement parce que ce que Copernic a montré à ses
héritiers, cest que peut-être la solution au
problème des planètes peut être trouvée
en acceptant son hypothèse héliocentrique, i.e., en
changeant de référentiel. Un nouveau programme de
recherche, basé sur ce nouveau référentiel,
va donc germer dans les esprits (scientifiques bien sûr !).
On
peut noter ici que si la révolution a été possible,
cest aussi que des changements dans les mentalités
étaient en germe depuis un siècle au moins.
b1)
Ainsi, il faut dabord remarquer quaux 14ème
et 15ème siècles, une sorte de crise scientifique
éclate. Il y a des problèmes dans le système
dAristote, et on commence à sattaquer à
quelques points de son système
Oresme
et Buridan (et bien dautres encore, mais ce sont les plus
connus) ont essayé de corriger, par leur théorie
de limpetus, un maillon faible de la physique aristotélicienne :
il sagit de lexplication du mouvement des projectiles.
Aristote croyait que, à moins dêtre mue par une
poussée extérieure, une pierre ou bien resterait au
repos, ou bien se déplacerait en ligne droite vers le centre
de la Terre. Or : quand elle quitte la main, la pierre ne tombe
pas droit sur le sol, mais continue à se déplacer
dans la direction vers laquelle elle a été initialement
lancée, même après que le contact avec lélément
lanceur initial a été rompu. Aristote le savait bien,
et il corrigea sa théorie de la façon suivante :
il imagina que lair perturbé était à
lorigine dune poussée qui prolonge le mouvement
du projectile après que le contact avec lélément
lanceur a cessé. Buridan et Oresme y répondent par
la théorie de limpetus :
| Buridan,
Questions sur les huit livres de la Physique dAristote
Nous
devons dire que dans la pierre ou dans un autre projectile
est imprimé quelque chose qui est la force motrice
de ce projectile (
) le lanceur imprime un certain impetus
ou force motrice dans le corps en mouvement (
) Et il
imprimera dans ce corps un impetus dont le montant est le
même que celui dont le moteur meut ce corps en mouvement
plus rapidement. |
Si
cette théorie na pas contribué à détruire
le système dAristote, cest parce que, comme lhypothèse
héliocentrique de Copernic, elle sattaque à
quelques points du système, sans pouvoir être en mesure
de reconstruire les autres pans. Leur faible est donc de ne pas
pouvoir apporter une représentation du monde cohérente.
Mais ils ont contribué à faire naître le soupçon
concernant les théories admises. Ils ont rendu possible la
contestation des systèmes aristotélicien et ptoléméen,
ce qui sera très important pour la suite.
b2)
De plus, la Renaissance fut une période de bouleversements
nationaux ou internationaux : il y avait du changement
dans lair, ce qui a contribué à habituer
les esprits à une nouvelle vision du monde
-
Bouleversements
politiques, sociaux, et religieux : cf. naissance dune
nouvelle aristocratie commerciale, rivale des aristocraties
de lEglise = doù changements rapides dans
les institutions économiques et techniques et recul de
lEglise (cf. Luther, Calvin)
-
Epoque
de voyages et dexplorations (découverte de lAmérique
par C. Colomb) ; cela prépare les esprits à
de grands changements car le monde sagrandit ;
on commence à se dire que les anciennes descriptions
de la Terre étaient fausses, et que Ptolémée
sest peut-être trompé
-
Renouveau
du platonisme (mouvement néoplatonicien) : vision
nouvelle du Soleil comme source de tous les principes vitaux
et de toutes les forces vitales de lunivers ; croyance
selon laquelle lunivers serait mathématique et
harmonieux
Tout
ceci contribua donc à changer lattitude des intellectuels
vis-à-vis de lhéritage scientifique, ainsi que
du sens commun.
On
le voit, la révolution copernicienne fut donc une révolution
graduelle, lente
dont il nous faut donc maintenant retracer
les étapes essentielles.
3) Première étape de la révolution copernicienne :
la " révolution astronomique "
Après
la mort de Copernic, en 1543, on commence à se servir de
ses tables astronomiques, mais sans croire vraiment à lhypothèse
du mouvement de la Terre.
Si
certains ont pu être attirés par louvrage de
Copernic, cest parce quà lépoque,
comme on la vu à travers notre esquisse des changements
de mentalité à la Renaissance, il y avait un élan
néoplatonicien, attiré par les arguments de simplicité
mathématique et qui croit à la place centrale du Soleil
dans lunivers. Or, nous lavons vu, le système
de Copernic se présente comme apportant ou en tout cas comme
voulant apporter, dans la représentation de lunivers,
harmonie et cohérence, et il met le Soleil au centre de cet
univers.
A
ces deux aspects fortement attrayants pour nombre dintellectuels/
savants de lépoque, sajoute lidée
(implicitement présente dans luvre de Copernic)
selon laquelle ce nest pas dans les livres (en loccurrence,
ceux dAristote et de Ptolémée) que lon
trouvera la bonne solution au problème des planètes.
Ce
point-là va guider même ceux qui ne sont pas daccord
avec lhéliocentrisme (cf. T. Brahé :
non convaincu par lhypothèse copernicienne, il va pourtant
scruter soigneusement les cieux et obtenir des tables astronomiques
plus précises que jamais auparavant). Tous les astronomes
vont maintenant être obligés de recourir à lexpérience,
plutôt quaux textes anciens. A la suite de la publication
de louvrage de Copernic, on peut dire quune crise émerge :
on "sent " que Ptolémée a très
bien pu se tromper, et quil faut réformer lastronomie.
Louvrage de Copernic a donc contribué à révolutionner
lastronomie, en lui donnant de nouvelles orientations.
Cest
surtout Kepler qui va donner un élan nouveau à
lastronomie. Convaincu, lui, de lhypothèse héliocentrique,
en vertu de son néoplatonisme, il se sert des tables de son
maître T. Brahé. Continuant son travail, il découvre
que les trajectoires ne décrivent pas une orbite circulaire
mais elliptique et attribue au Soleil lorigine de tous
les mouvements célestes. Comme il sappuie sur les observations
très précises de Brahé, il bénéficie
vite dun certain crédit, ce qui permet aux astronomes
de shabituer de plus en plus à lhypothèse
héliocentrique.
Toutefois,
ne nous trompons pas sur le sens de cette étape, première
et astronomique, de la révolution copernicienne. En fait,
pour quastronomes et sens commun croient vraiment à
lhéliocentrisme, il a fallu lénorme travail
de Galilée. Seul il a su donner à cette "croyance "
les fondements nécessaires, en "inventant "
une représentation du monde nouvelle, en rupture avec le
passé, susceptible de remplacer lancienne.
La
deuxième étape de la révolution copernicienne,
appelée soit révolution scientifique, soit révolution
galiléenne, est monumentale : elle va, en effet, à
terme, changer toute notre conception du monde.
Mais,
avant dexposer quelles sont les caractéristiques de
cette révolution, demandons-nous pourquoi elle était
nécessaire, pour passer à lhéliocentrisme.
Pour
y répondre, faisons dabord un bref rappel.
Nous
avons vu ci-dessus que :
-
le
système copernicien ne rompt pas avec la conception aristotélicienne
de lunivers, mais se contente de mettre, au sein de ce
même univers, la Terre à la place du Soleil
; du coup, son système nétant pas sans contradictions,
et ne pouvant donc fournir une image du monde cohérente,
il ne pouvait pas simposer
-
ce
que ne " voyait " pas Copernic, cest
que le système astronomique en vigueur jusqualors
était profondément lié à une physique
et à une certaine conception de lespace (plus précisément,
au Cosmos antique, qui est un monde clos et hiérarchisé
selon des lieux naturels, etc.)
Il
fallait donc nécessairement, pour réellement passer
à un univers héliocentrique, fonder une nouvelle physique,
qui seule pouvait rendre cohérente la nouvelle hypothèse.
Cest Galilée qui va sy attaquer, et transformer
le système copernicien en conception du monde cohérente.
Il va dabord "prouver " que la distinction
Terre/ Ciel est fausse, puis, créer une nouvelle théorie
du mouvement (cf. la loi de linertie et la relativité
du mouvement), pour aboutir finalement à une totale réforme
de la science physique elle-même (sa méthode, sa nature).
Cest, toutefois, Newton qui sera le véritable "point
daboutissement " de cette révolution (cf.
gravitation universelle ; mécanique céleste ;
monde infini).
1) Labolition de la distinction Terre/ Ciel (Le messager des étoiles) : la lunette de
Galilée
Tout
commence quand Galilée, en 1609, construit une longue vue
avec des lentilles de très grande qualité. Il sen
sert alors pour regarder le ciel. En 1610, il publie ses résultats,
ainsi que leurs conséquences, dans Le messager des étoiles.
Voici quelles sont ses découvertes :
-
il
y a beaucoup plus détoiles que ce quon peut
voir à lil nu (conséquence :
on commence à dire que lunivers est, sinon infini,
du moins immense ; que peut-être il y a dautres
mondes que les nôtres, etc.)
-
découverte
des satellites de Jupiter (conséquence :
dautres corps que la Terre peuvent être le centre
des mouvements célestes confirmation de lhypothèse
copernicienne)
-
découverte
des phases de Vénus : elle a une face éclairée
et une face noire ; interprétation : elle est
tantôt devant, tantôt derrière le Soleil
(conséquence : rôle unique du Soleil)
-
il
y a sur le Soleil des tâches plus ou moins
étendues qui se dissolvent en lespace de quelques
semaines et qui participent à une lente rotation du Soleil
(conséquence : mouvement du Soleil autour
de lui-même)
-
de
même, la Lune comporte des montagnes, des cratères,
des océans (conséquence : imperfection et
corruptibilité des cieux, comme la Terre)

Croquis
de Galilée (les cratères de la lune) :
La
lune jusqu'alors était imaginée comme une grande sphère
parfaite, rigide et polie, sans imperfection ni rugosité
à sa surface. Galilée, après l'avoir observée
pendant l'hiver 1609, détruisit complètement cette
vision en dessinant les cratères multiples, sa surface complètement
irrégulière, semblable à ce que l'on voit ...
sur Terre.
Toutes
ces découvertes portent les germes dune véritable
révolution, puisquelles aboutissent, non seulement
à la confirmation de lhypothèse copernicienne,
mais surtout, à labandon de la distinction entre un
monde parfait et imparfait. Les deux mondes sont sans doute de même
nature et on peut donc tout à fait concevoir que la Terre
est un astre. Galilée apportait grâce à sa lunette
des preuves de lhéliocentrisme, en en démontrant
les implications physiques.
NB :
il faut quand même préciser que lon va critiquer
avec virulence les découvertes de Galilée, qui mettent
tant à mal lancienne représentation du monde,
celle qui est encore en vigueur. Ainsi va-t-on dire par exemple
que la lentille déforme les objets, et que Galilée
est donc victime dillusions doptique. Et, quand nombre
dastronomes vont se rallier à Galilée et exhiber
de nouvelles "preuves " empiriques de lhéliocentrisme,
on va dire que les tâches du Soleil ne sont dues quau
passage de gerbes de corpuscules opaques et sombres devant lui
Conséquence :
alors que luvre de Copernic était restée,
avant Galilée, sans conséquence, car elle nétait
et ne se présentait que comme une hypothèse, naffirmant
rien concernant la structure réelle de lunivers, elle
est maintenant mise à lindex par les autorités
religieuses, car, interprétée de façon réaliste,
elle sape les fondements de la religion (surtout, le dogme de la
Terre au centre du monde et du monde fait pour lhomme, centre
de lUnivers).
2) Galilée, pour démontrer la possibilité
du mouvement de la terre, va devoir forger une nouvelle théorie
du mouvement
Une
fois convaincu de la grande plausibilité de lhéliocentrisme,
Galilée va donc, comme nous lavons dit, chercher à
le rendre cohérent. I.e. : il faut bien se rendre à
lévidence, il faut changer de physique, il faut se
débarrasser de lancienne, qui est sans doute erronée.
Nous
en connaissons la raison : la nécessité dune
nouvelle physique, avons-nous dit, simpose du fait que lastronomie
et la physique terrestre ne sont pas des sciences indépendantes.
Mais
une autre raison, dordre du " bon sens ",
en quelque sorte, nécessite cette nouvelle physique :
comment se fait-il quon ne sente pas ce prétendu mouvement
de la Terre ? On ne va pas arrêter dobjecter
à Galilée que si la Terre était en mouvement,
nous serions expulsés de la surface de la Terre ; ou
encore, si on jetait par exemple une pierre du haut dune tour,
elle ne tomberait pas en bas, mais, comme la Terre se serait pendant
ce temps déplacée, elle tomberait en arrière
de cette tour. Vraiment, lhypothèse du mouvement de
la Terre est contraire au bon sens et aux lois du mouvement connues
depuis longtemps !
Galilée
va démontrer et découvrir, suite à ses recherches
pour résoudre ce problème, la relativité du
mouvement, ainsi que la loi dinertie.
Puis,
il va détruire la conception aristotélicienne de lespace,
ensemble différencié de lieux intramondains. Il va
montrer que lespace est homogène. Cest donc une
géométrisation de lespace : lespace
réel de lUnivers est désormais considéré
comme identique, en sa structure, à celui de la géométrie
euclidienne (extension homogène et nécessairement
infinie)
3) Conséquence ultime : réforme de la science
physique
Cest
lavènement de la méthode expérimentale,
devenue le modèle même de la méthode scientifique :
elle consiste à avancer des hypothèses, que lon
prend soin de vérifier en faisant des expériences.
Ces expériences ne sont pas, évidemment, des
observations, car Galilée sait quil faut se
méfier de ce que nos sens nous " disent "
Cest laccompagnement des instruments qui rend lexpérience
distincte de lobservation, et plus objective, plus précise.
b)
La physique mathématique et lexplication quantitative
de la chute des corps
Alors
que pour les aristotéliciens, la science est purement descriptive,
intuitive, et sexprime en langage quotidien, avec Galilée,
la science devient explicative et sexprime dans un langage
mathématique. Ainsi, alors que chez Aristote, expliquer le
mouvement cétait en donner une raison globale (une
pierre tombe parce que sa nature lattire vers le centre
de lunivers) et qualitative, chez Galilée (et plus
tard Newton) ce sera en donner une explication différentielle
et quantitative, qui permet de prédire ce qui va se passer
à chaque instant. Lexplication aristotélicienne
nest plus considérée comme scientifique mais
comme métaphysique et même comme tautologique. I.e. :
elle nexplique, finalement, rien du tout. Cf. Molière
qui se moque des scolastiques en ridiculisant le médecin
qui expliquait lefficacité de lopium en lui attribuant
une vertu dormitive.
Lastronomie
a maintenant à charge de décrire la structure réelle
de lunivers, non plus de seulement sauver les phénomènes.
Elle est une science physique à part entière, instrumentale
elle aussi. Cela, parce que le ciel nest plus un monde différent
du nôtre.
4)
Newton
Newton
va achever cette révolution en expliquant ce que Galilée
navait pas expliqué : à savoir, comment
se fait-il que les planètes ne tombent pas sur la terre,
une fois enlevées les sphères ? Quest-ce
qui fait même se mouvoir les planètes ? Newton
y répond par sa théorie de la gravitation universelle.
Il forge une "mécanique céleste ".
Voici les deux mondes bien réunifiés (ils obéissent
aux mêmes lois). Enfin, on a une représentation cohérente
de lunivers, où on comprend de nouveau, après
la "crise " inaugurée par Copernic, comment
tombent les corps et comment se meuvent les planètes
5) Finalement : infinitisation de lunivers et destruction
du cosmos
Lunivers
est désormais considéré non plus comme fini,
mais comme infini. Cest là lun des grands aspects
de la révolution scientifique du 17ème
reconnus par Koyré dans Du monde clos à lunivers
infini : celle-ci marque, en plus de la géométrisation
de lespace, point que nous avons vu chez Galilée, la
destruction du cosmos aristotélicien/ antique.
I.e.,
du monde conçu comme un tout fini et bien ordonné,
dans lequel la structure spatiale incarnait une hiérarchie
de valeur et de perfection, monde dans lequel "au-dessus "
de la Terre lourde et opaque, centre de la région sublunaire
du changement et de la corruption, sélevaient les sphères
célestes des astres impondérables, incorruptibles
et lumineux, et la substitution à celui-ci dun Univers
indéfini, ne comportant plus aucune hiérarchie naturelle
et uni seulement par lidentité des lois qui le régissent
dans toutes ses parties ainsi que par celles des composants ultimes
placés, tous, au même niveau ontologique.
Conclusion :
La révolution copernicienne, une révolution sans précédent
La
révolution copernicienne trouve donc son accomplissement
dans la révolution scientifique, qui elle-même a sa
source dans la révolution copernicienne. Il faut retenir
de tout ceci que la révolution copernicienne nest pas
seulement une révolution astronomique. Elle nest donc
pas luvre de Copernic, ni même, finalement, luvre
dun homme.
La
révolution copernicienne, comme nous lavons vu, désigne
plutôt un événement à caractère
multiple et complexe, qui est non seulement luvre
de plusieurs scientifiques, mais aussi de domaines extra-scientifiques
:
a)
noyau : transformation de lastronomie mathématique
b)
implications/ conséquences imprévues et révolutionnaires :
-
changements dordre conceptuel en cosmologie (conceptions sur
la structure de lunivers = notamment, nouvelle conception
de lespace, infini et non plus fini),
-
en physique (transformation des fondements dune science particulière
= nouvelle physique et rôle sans précédent de
la science)
-
en philosophie, en religion (objet de controverses philosophiques
et religieuses décisives dans la transition de la société
médiévale à la société occidentale
moderne = nouvelle théorie de la connaissance et nouvelle
relation de lhomme à Dieu)
-
nouvelles valeurs, nouvelle vision du monde, changements dans la
vie quotidienne (pensée non scientifique)
Concluons
donc cet exposé de la révolution copernicienne en
disant avec Kuhn quelle "fut une révolution
didées, une transformation de la conception que se
faisait lhomme de lunivers et de sa propre relation
à cet univers. (
) cet épisode de la pensée
de la Renaissance fut un tournant dans lhistoire du développement
intellectuel de lOccident ", car, en effet,
elle a changé la science, notre manière de penser,
et même lunivers dans lequel nous vivons.
Il
est temps maintenant de profiter de lhistoire de cette révolution
unique en son genre, en répondant à la question de
savoir comment marche le progrès scientifique, question qui
suppose une autre question : celle de savoir ce quest
précisément une théorie scientifique.
Elargissement :
Nature du progrès et de la théorie scientifiques
1) Comment marche le progrès scientifique ? (Vue
densemble)
Nous
pouvons donc prendre la révolution copernicienne comme exemple
privilégié du processus par lequel les concepts scientifiques
se développent et remplacent ceux qui les ont précédés.
Ce
que remet en question létude de la révolution
copernicienne, cest le modèle habituel du progrès
scientifique : on croit communément, en effet, que le
progrès scientifique consiste en deux processus essentiels :
on réfuterait et abandonnerait une théorie antérieure,
grâce à de nouvelles découvertes expérimentales ;
mais aussi, on ajouterait, au fil des siècles, une théorie,
un nouveau fait, une loi, etc., à ce bel édifice cumulatif.
Dans ce processus, cest lexpérience qui aurait
le premier rôle. Elle nous convaincrait dabandonner
une ancienne théorie et nous montrerait où est la
vérité.
Or,
nous pouvons maintenant critiquer ces deux postulats.
Le
premier : parce que lon voit que les expériences
ne suffisent pas toujours à réfuter et à abandonner
les théories antérieures (cf. la lunette de Galilée,
mais aussi le problème de lirrégularité
des planètes).
Le
second : parce quil semble bien que le progrès
scientifique fonctionne, non par une série daccumulations,
mais plutôt par une série de ruptures (quels points
communs, en effet, entre la théorie aristotélicienne
et celle de Copernic ?).
Voici
donc comment fonctionne le progrès scientifique, si on tire
les leçons de lhistoire de la révolution copernicienne :
| Ancienne
théorie (représentation du monde cohérente :
réponse à la question : comment est fait
le monde ? et programme de recherche : quelles sont
les questions scientifiques et les outils pour les résoudre)
|
Etat
de crise
(difficultés
de la théorie en vigueur : elle nexplique
pas tout de façon satisfaisante ; anomalies de
plus en plus persistantes et gênantes) |
On
cherche à résoudre la crise
(on
propose de nouvelles théories) |
Nouvelle
théorie (nouvelle population du monde, nouveau
programme de recherche ) |
| Géocentrisme
(Aristote,
Ptolémée)
-physique
qualitative
-monde
clos
-espace
différencié selon des lieux |
-irrégularités
des planètes
-calendrier
imprécis
-complexité
et imprécisions grandissantes de la théorie
|
-Copernic
-Tycho
Brahé
-Kepler
-Galilée
|
Héliocentrisme
et gravitation universelle
(Galilée,
Newton)
-
nouvelle physique (nouvelle explication du mouvement ;
physique mathématique et instrumentale, appliquée)
-monde
infini
-espace
géométrique indifférencié |
| |
En
filigrane : changements de mentalité |
La
révolution est un épisode à développement
non cumulatif, dans lequel une vieille théorie est remplacée
par une nouvelle, incompatible avec la précédente.
Cest une reconstruction totale de la théorie, à
partir de nouveaux fondements.
On
voit quil est très difficile (et donc rare !)
de changer de théorie : il faut en effet, pour renverser
lancienne, changer complètement dunivers, de
manière de penser, etc.
2) Quest-ce quune théorie scientifique ?
Pour
bien comprendre ce processus, et sa radicalité, il nous faut
savoir ce quest précisément une théorie
scientifique. Kuhn nomme celle-ci un " paradigme ".
Cest
le cur de la théorie. Il comporte trois éléments :
| Le
paradigme scientifique |
| Ontologie
|
Programme
de recherche (méthodologie) |
| Ce
qui est considéré comme composant le monde
(quelles
sont les entités fondamentales qui constituent lunivers
est composé ? Quelles sont les interactions entre
elles et avec les sens ?) |
Ce
qui est considéré comme un problème scientifique,
et la façon de le traiter
(quelles
questions peuvent être légitimement posées
à propos de telles entités, et quelles techniques
instruments, procédés expérimentaux-
peuvent être employées à la recherche
de solutions ?) |
| Données
dobservation
(faits
et expérimentations) |
Toute
théorie scientifique suppose que la nature est constituée
dun certain genre dentités fondamentales, telles
que, par exemple, les atomes. Ces entités sont soumises à
des lois qui expliquent leur comportement, leurs pouvoirs, etc.
Ces entités et leurs lois permettent de comprendre les phénomènes
de la vie quotidienne : ils en sont lorigine.
Mais
on ne peut pas les observer. Tout ce quon peut observer, ce
sont leurs conséquences observables. On peut en effet mesurer
et prédire de façon précise leurs effets. Par
exemple, latome possède des propriétés
chimiques et physiques précises : a) chimiques :
il a un poids spécifique et la possibilité de se combiner
avec dautres atomes selon des lois elles aussi bien précises
(réactions chimiques), et pas avec nimportes quels
atomes nimporte comment ; b) il exerce des forces, et
il en reçoit (cf. diffusion des gaz, électrolyse).
Pourquoi
cet "arrière-plan " inobservable est-il nécessaire ?
Parce que seul il permet dunifier de manière cohérente
tout ce qui arrive dans notre monde, et de faire des prédictions.
Cest à cela que sert une théorie scientifique.
Cette
"ontologie " va déterminer une certaine méthodologie,
que lon peut aussi nommer un "programme de recherche ".
En effet, croire que la nature est constituée de telle manière,
implique que lon va se poser telles questions à son
sujet, que lon va faire telles expérimentations, telle
ou telle mesure (ou même pas de mesure du tout, cf. Aristote),
etc. La méthodologie, conséquence directe de lontologie,
indique donc la direction dans laquelle le scientifique va faire
ses expériences.
Par
exemple :
-
pour
Aristote, le monde est constitué de lieux naturels ;
le mouvement nest pas un état autonome ; un
corps ne peut se mouvoir sans contact, etc. (ontologie ) ;
par conséquent, la question quil convient de se
poser à propos du mouvement des corps, est " pourquoi
continuent-ils à se mouvoir ? " (méthodologie);
-
pour
Galilée, plus de lieux naturels ; mouvement :
état autonome ; loi de linertie (ontologie) ;
par conséquent, la question que lon va se poser
à propos du mouvement va être la suivante :
" pourquoi sarrêtent-ils ? "
(méthodologie)
Autrement
dit : le paradigme détermine quelles questions, quels
problèmes, et quels moyens de les résoudre, sont scientifiques.
Entrent donc dans le paradigme les instruments et expérimentations
(quelles mesures on doit faire, etc.). Ils sont théoriques
(plus précisément : ils sont la matérialisation
de la théorie).
Que
le paradigme détermine une ontologie et une méthodologie,
cest-à-dire, une direction dans laquelle interroger
le monde, revient à dire quil détermine la manière
même dont nous allons voir/ percevoir/ observer les phénomènes.
Ce paradigme dans lequel le scientifique travaille, influence sa
perception de la nature. Cest une sorte de filtre à
travers lequel est perçu le monde.
Par
exemple, lorsque Tycho Brahé, qui est géocentriste,
et Kepler, qui est héliocentriste, contemplent le coucher
de soleil, leurs rétines ont beau être " bombardées "
par les mêmes photons, ils ne voient pas la même chose.
Lun y voit la conséquence du mouvement du Soleil, lautre
la conséquence du mouvement de la Terre. Ou encore, quand
Aristote voit une pierre tomber, il y voit un corps tendant à
rejoindre son lieu naturel, le centre de la Terre ; Galilée,
lui, y voit un corps qui obéit à la loi de linertie.
Autrement
dit, on voit ce à quoi on croit, et on ne peut rien y faire.
Cest ce qui explique que les disciples dAristote refusèrent
souvent de regarder à travers la lunette, ou donnèrent
des phénomènes observés une interprétation
autre que celle de Galilée. Galilée, héliocentriste
convaincu, inventeur de la méthode expérimentale,
y voyait des confirmations de la théorie héliocentrique,
qui le préparait à voir ce quil voyait, et donc,
à voir les satellites de Jupiter, par exemple. Les aristotéliciens,
habitués à faire confiance à lobservation
immédiate (sans instruments), croyant depuis des siècles
au géocentrisme, ny verront que des déformations
de la réalité, ou bien même la confirmation
du géocentrisme
ou bien encore, finalement, ne verront
rien du tout (soit parce quils ny feront pas attention,
soit parce quils refuseront de regarder dans une direction
autre que celle à laquelle ils sont habitués).
On
ne voit donc pas le monde de façon neutre mais à travers
des concepts. Il ny a pas de "faits bruts ",
qui ne soient pas emprunts de théorie. Ce que voit un sujet
dépend à la fois de ce quil regarde et de ce
que son expérience antérieure, visuelle ou conceptuelle,
lui a appris à voir.
Ceci
vaut bien sûr de toute expérience, pas seulement de
lexpérience scientifique. Ainsi, prenons pour exemple
lénoncé dobservation qui peut nous paraître
le plus immédiat : " regardez, cest
terrible, le vent pousse le landau du bébé vers la
falaise ! ". Cet énoncé, qui paraît
être une pure observation, suppose des théories, et
des connaissances : on sait que le bébé sera
écrasé sil tombe de la falaise, et que cest
le vent qui pousse le landau. On peut imaginer que si un extra-terrestre
écoutait cet énoncé, il ne le comprendrait
pas
NB :
Conséquence : cela revient à détruire
le " mythe " du savant complètement
objectif, qui recopierait presque, quand il expérimente,
la réalité telle quelle est " en soi ".
Lexpérience scientifique, qui nous intéresse
ici plus particulièrement, nest pas objective au sens
où elle se garderait de projeter des savoirs a priori sur
lexpérience : dans le laboratoire, les opérations
et les mesures sont déterminées par le paradigme.
Le savant ne se soucie pas de toutes les manipulations possibles
mais il choisit celles qui ont une importance pour la comparaison
d'un paradigme avec lexpérience immédiate, que
ce paradigme vient à sont tour déterminer en partie.
| On
ne peut observer sans " préjugés ",
et le scientifique qui essaierait de le faire, naboutirait
à aucun résultat : Chalmers, Quest-ce
que la science, Le livre de Poche, pp.66-67 un
exemple dexpérimentation en laboratoire (Hertz).
" imaginons
Heinrich Hertz, en 1888, effectuant lexpérience
électrique qui lui permit d'être le premier
à produire et à détecter des ondes
radio. Sil avait été parfaitement
innocent en effectuant ces observations, il aurait été
obligé de noter non seulement les lectures sur différents
mètres, la présence ou labsence détincelles
à différents lieux critiques dans les circuits,
etc., mais aussi la couleur des mètres, les dimensions
du laboratoire, le temps quil faisait, la pointure
de ses chaussures, et un fatras de détails sans aucun
rapport avec le type de théorie qui lintéressait
et quil était en train de tester. (Dans ce
cas particulier, Hertz testait la théorie électro-magnétique
de Maxwell pour voir sil pouvait produire les ondes
radio quelle prédisait). "
|
Récapitulons
le point 1) : la théorie scientifique est une sorte
dimmense réseau, dans lequel se trouvent des croyances
concernant la composition ultime de lunivers, des connaissances
issues dautres champs que le savoir proprement scientifique,
des instruments eux-mêmes dépendants des théories
en vigueur, des données dobservation (confirmations
de cette théorie mais elles-mêmes interprétées
dans les données de la théorie), etc. On appelle cela
le " holisme " (la théorie scientifique
est un tout complexe dans lequel les parties sont interdépendantes
et nexistent pas à létat isolé).
3) Explication détaillée du progrès/ révolution
scientifique
Quel
va être, à partir de là, le travail " normal ",
quotidien, du scientifique ? Il est de nature conservatrice.
En effet, le paradigme est un acquis, qui ne peut, faute de pouvoir
faire aucune recherche, être remis en question.
Lactivité
de la science normale ne consiste ainsi :
-
ni
à mettre en lumière des phénomènes
dun genre nouveau (à tel point que ceux qui ne
cadrent pas avec le cadre conceptuel quest le paradigme,
passent souvent inaperçus)
-
ni
à inventer de nouvelles théories (à tel
point que les scientifiques sont souvent intolérants
envers celles quinventent les autres ; exemple :
la fameuse hypothèse de la mémoire de leau)
La
science normale consiste tout simplement à étendre
les faits que le paradigme indique comme particulièrement
révélateurs ; à trouver des nouvelles
applications du paradigme ; à augmenter la précision
dune application déjà faite ; à
clarifier le paradigme
Bref, lactivité scientifique
normale consiste à peaufiner le paradigme.
Conséquence
essentielle : le scientifique va donc tout faire pour conserver
sa théorie, et pour faire rentrer les faits dans le cadre
de sa théorie. Les faits doivent être en accord
avec la théorie, et cela, a priori, i.e., parce quon
y croit. Chemin qui ne va pas de lexpérience à
la théorie mais de la théorie à lexpérience.
I.e., de lesprit au monde. Cest comme si on forçait
la nature à être en accord avec la théorie.
Exemples :
les hypothèses ad hoc (hypothèses servant à
conserver côute que coûte la théorie et à
la protéger des assauts du dehors, i.e., de lexpérience)
que sont les épicycles de Ptolémée, ou encore
lhypothèse de lair ambiant dAristote. A
la limite ce nest pas la théorie qui est fausse,
mais le fait !
Cest
donc cette nature conservatrice du travail de la science normale,
qui explique la lenteur et la rareté du progrès scientifique.
Imaginons
que nous travaillions dans le cadre de la science normale aristotélicien
(précopernicien). Jusquà présent, tout
va bien. On arrive à peu près à résoudre
les quelques anomalies (faits contraires à nos attentes théoriques)
qui se présentent de temps en temps. Par exemple : les
saisons semblent se décaler ? Ajoutons un petit épicycle.
Une étoile apparaît dans le ciel puis disparaît
bientôt, alors que nous pensons que le ciel est immuable et
parfait ? On ny fait pas trop attention. Etc.
Et
puis, quand même, il y a tellement danomalies quelles
finissent par attirer notre attention croissante : on ne peut
plus faire comme si elles nexistaient pas. Cest alors
létat de crise : quand les tentatives répétées
pour quune anomalie se conforme au paradigme aboutissent à
un échec.
Un
bon exemple de cet état de crise est présent dans
la préface de Copernic : en effet, on y voit
à quel point on ne peut plus faire comme si de rien nétait
face aux anomalies du système ptoléméen. Au
départ, on a réagi face à ces anomalies en
réajustant sans cesse la théorie (en ajoutant des
cercles, et des cercles de cercles), en faisant tout pour quelle
concorde avec les observations. Cétait le problème
" normal " de la science " normale ".
Mais la théorie est devenue davantage complexe quexacte,
et le traitement des anomalies aboutit alors à un état
de crise. Cest la prise de conscience de cette crise que manifeste
ici Copernic.
La
crise est une raison déterminante et nécessaire
de ladoption dun nouveau paradigme. Cf. fait que lhypothèse
héliocentrique dAristarque, au III siècle avant
JC, a à peine été prise en considération.
De même aussi, lhypothèse de Copernic.
Pendant
cet état de crise, des théories rivales vont commencer
à sédifier. On va proposer des nouvelles interprétations
des faits, de nouvelles théories (cest ce qua
fait Galilée), ou bien essayer de nouveau darranger
lancienne théorie. Comment va-t-on décider de
ladoption de lune dentre elles ?
On
pourrait dire que ce qui décide les scientifiques à
passer à une nouvelle théorie, est la reconnaissance
du fait quune de celles-ci est assez solide pour prendre sa
place. Mais ceci nest pas assez explicatif : comment
reconnaît-on cela ?
Par
des arguments peut-être ? Par exemple, en disant que
:
-
la
nouvelle théorie rivale de lancienne permet de
rendre compte des faits avec plus de précision (cf. Brahé,
Kepler)
-
elle
permet également de faire de nouvelles découvertes
(cf. lunette de Galilée)
Mais
hélas tout nest pas si logique, si rationnel. Car on
va toujours pouvoir opposer à cela une autre interprétation
des faits. Celle qui est déterminée par lancien
paradigme, justement. Il y a des tâches sur le soleil ?
Cest que quelque chose passe devant le soleil, ou même
encore, cest que la lunette nous trompe, etc.
En
dautres termes : cest comme si les tenants des
théories rivales ne pouvaient pas discuter entre eux. Il
ny a tout simplement pas de terrain commun : ni les entités
théoriques (lontologie) ni la méthodologie.
Chacune va opposer à lautre des arguments issus de
son propre paradigme (cf. fait que pas de faits sans théorie).
Mais
comment alors, insistons sur ce point, passe-t-on à une nouvelle
théorie ? Quest-ce qui décide les scientifiques
à adopter une théorie complètement incompatible
avec celle davant ? Ce sont des raisons dordre
subjectif. Il faut ici invoquer, non la conviction, qui est rationnelle
car elle repose sur des arguments (après avoir suivi une
démonstration faite par mon prof de math, je suis convaincu
de la vérité du résultat, car jai compris
les étapes qui y mènent), mais plutôt la persuasion.
Exemples :
Si
Kepler a pu adhérer à la nouvelle théorie,
ce nest pas par conviction (de toute façon la théorie
de Copernic nétait pas si convaincante que ça,
cf. imprécisions, manque de cohérence) mais par persuasion ;
il y a cru parce que dabord il était néoplatonicien
et croyait donc que lunivers était de nature mathématique
(donc : les mathématiques peuvent nous dire comment
est le monde), que le Soleil était lorigine de toute
vie (donc : il est le centre de lunivers).
Si
Galilée a cru au système de Copernic, cest parce
quil était également très enthousiasmé
par les mathématiques, quil avait reçu à
luniversité lenseignement de la théorie
de limpetus, qui remettait plus ou moins en question la théorie
dAristote, etc.
On
le voit, les raisons de ladoption dune théorie
sont finalement plus subjectives quobjectives. Conséquence :
le passage dune théorie à lautre se fait
par persuasion, non par conviction. Il faudrait même dire,
par conversion !
Ce
nest donc vraiment jamais, insistons sur ce point, parce
que des anomalies ou des preuves contraires se présentent,
que lon va abandonner une théorie !
4) Conclusion : la théorie scientifique est-elle
vraie ?
Cette
question se pose pour de multiples raisons :
Il
semble ny avoir aucun moyen pour ce faire.
En
effet, toute hypothèse que lon élabore pour
essayer de rendre compte dun fait (polémique), est
liée à lensemble de la connaissance (dans lequel,
nous lavons vu, se trouvent les instruments scientifiques
eux-mêmes, qui sont la matérialisation de la théorie).
Donc, quand on teste une hypothèse, ce n'est pas seulement
cette hypothèse qu'on teste, mais aussi, tout un arrière-fond
scientifique/ culturel. On ne sait donc pas trop, finalement, ce
qui ne va pas si lhypothèse est réfutée.
Est-ce lhypothèse elle-même, ou bien linstrument,
ou bien une de ses hypothèses auxiliaires, etc. ?
Conséquence :
certains ont dit que le scientifique avait donc toute la latitude
pour faire les changements quil veut, quand le test ne marche
pas ; en loccurrence, que va-t-il faire ? Il va
abandonner le pan du réseau le moins important pour lensemble,
celui qui nécessite le moins de changements possibles. Mais
cest plus ou moins arbitraire : on ne sait pas si cest
bien ça qui était mis en défaut par lexpérience
réfutatrice.
| Quine,
Les deux dogmes de lempirisme.
" lensemble
de la science est comparable à un champ de forces,
dont les frontières seraient lexpérience.
Si un conflit avec lexpérience intervient à
la périphérie, des réajustements sopèrent
à lintérieur du champ. Il faut alors
redistribuer les valeurs de vérité à
chacun de nos énoncés. La réévaluation
de certains énoncés entraîne la réévaluation
de certains autres, à cause de leurs liaisons logiques
quant aux lois logiques elles-mêmes, elles ne
sont que des énoncés situés plus loin
de la périphérie du système. Lorsquon
a réévalué un énoncé,
on doit en réévaluer dautres, qui lui
sont peut-être logiquement liés, à moins
quils ne soient des énoncés de liaison
logique eux-mêmes. Mais le champ total est tellement
sous-déterminé par ses frontières,
cest-à-dire par lexpérience,
quon a toute liberté pour choisir les
énoncés quon veut réévaluer,
au cas où intervient une seule expérience
contraire. Aucune expérience particulière
n'est, en tant que telle, liée à un énoncé
particulier situé à l'intérieur de
ce champ, si ce nest à travers des considérations
déquilibre concernant la totalité
du champ ". |
Cf.
lacharnement des scientifiques pour que les faits rentrent
dans leurs théories (hypothèses ad hoc servant à
résoudre les anomalies pendant une crise)
Conséquence
ultime : certains philosophes des sciences ont ainsi été
amenés à comparer la science aux mythes et croyances
les moins justifiés. Feyerabend, dans Contre la méthode,
a ainsi défendu une " théorie anarchiste
de la connaissance ". Selon lui, en science, " tout
est bon ". Nimporte quelle hypothèse, même
la plus farfelue, peut être scientifique. Ce qui fera quelle
sera scientifique, cest quelle va être acceptée
à un moment donné par le groupe scientifique. Ce qui
fait la vérité scientifique, cest finalement
la majorité des voix. Une théorie ne serait pas scientifique
en raison de critères objectifs, mais parce quun groupe
la préfère. Il ny a pas de théorie scientifique
"en soi ", ou de théorie scientifiquement
meilleure quune autre "en soi ".
Exemple :
les explications qualitatives aristotéliciennes sont-elles
"en soi " pseudo-scientifiques ?
Rappel :
cette manière dexpliquer les phénomènes
revient à faire appel aux " essences "
des corps matériels. Ainsi, par exemple, si une pierre tombe,
cest parce que sa " nature " lattire
vers le centre de lunivers, parce quelle a une tendance
à tomber. Cest une explication qui est globale, non
quantitative, non prédictive.
Pourtant,
ce genre dexplication a longtemps été considéré
comme seul scientifique par toute une communauté de savants
(celle qui travaillait dans le paradigme aristotélicien).
Cette communauté considérait même comme absurde,
comme irrationnelle, lexplication mathématique des
phénomènes physiques, qui leur apparaissait alors
comme une véritable hérésie scientifique.
Quand
on est passé à un autre paradigme, celui du 17è,
les savants qui travaillaient à lintérieur du
paradigme se sont mis à considérer lexplication
qualitative comme complètement absurde et non scientifique,
et au contraire, lexplication quantitative, différentielle,
comme seule scientifique. Cela, parce que, on la vu, le monde
des savants nest plus du tout le même.
Or,
voilà que Newton, dans sa théorie de la gravitation
universelle, remet au goût du jour les explications aristotéliciennes.
Newton ne pouvait en donner lexplication dernière,
et sa théorie était donc vague. Les corps sattirent,
parce quils ont une force attractive par nature : la
gravité newtonienne semble avoir le même rang que la
tendance à tomber des aristotéliciens ! Conséquence :
on assiste alors à un véritable retour des normes
aristotéliciennes. On accepte comme scientifique le genre
dexplication en vigueur chez Aristote et jusqualors
tant décrié. Ainsi, vers 1740, les spécialistes
de lélectricité parlaient de la " vertu "
attractive du fluide électrique, sans sexposer au ridicule
comme le médecin de Molière un siècle plus
tôt. Et il convient même de noter que grâce à
cette acceptation de normes jusqualors abandonnées
comme pertinentes pour faire des découvertes utiles, on a
pu expliquer le phénomène " mystérieux "
de laction électrique à distance, considéré
alors comme leffet de ce que nous connaissons maintenant sous
le nom de charge par induction. Avant de revenir au mode soi-disant
occulte dexplication par des " tendances "
attractives, on ne pouvait expliquer ce phénomène,
ni même y faire attention.
Reprenons
pour finir lexemple déjà cité de la " mémoire
de leau " : cette hypothèse a été
rejetée par les savants comme étant non scientifique.
Mais cest quelle ne correspond pas au cadre de recherche
de la science normale. Peut-être que lors dun changement
futur de paradigme sera-t-elle exploitée et deviendra-t-elle
scientifique !
CONCLUSION GENERALE
Il
faut relativiser tous ces débats, bien contemporains, sur
le statut de la science. La science nest pas du tout comparable
à nimporte quel type de discours ; au contraire,
le fait quelle réussisse, sur le fondement de certaines
théories (et donc sur la base de certaines entités
théoriques), à faire de nouvelles découvertes,
et à faire des prédictions, doit incliner à
croire quelle est au moins approximativement vraie !
ANNEXE
I : Copernic et la relativité du mouvement
Texte
de Copernic,
Des révolutions des sphères célestes,
Livre I, chapitre 5 ("un mouvement circulaire convient-il
à la Terre ; et de son lieu ")
" Il
a déjà été démontré que
la terre a la forme dun globe ; jestime quil
faut examiner maintenant si un mouvement suit également de
sa forme, et quel est le lieu qui lui revient dans lUnivers ;
sans quoi on ne saurait trouver la raison certaine des apparences
(phénomènes) célestes. Certes il est admis
ordinairement parmi les auteurs que la terre est en repos au centre
du monde, de telle façon quils estiment insoutenable
et même ridicule de penser le contraire. Si cependant nous
examinons cette question avec plus dattention, elle nous apparaîtra
comme nullement résolue encore et partant, aucunement méprisable.
En effet, tout mouvement local apparent provient soit du mouvement
de la chose vue, soit de celui du spectateur, soit dun mouvement,
inégal bien entendu, des deux. Car lorsque les mobiles
je veux dire : le spectateur et lobjet vu- sont
animés dun mouvement égal, le mouvement nest
pas perçu. Or cest de la terre que ce circuit
céleste est vu et représenté pour notre vision.
Si donc quelque mouvement appartenait à la terre, celui-ci
apparaîtrait en toutes les choses qui lui sont extérieures,
comme si elles étaient entraînées avec la même
vitesse, mais en sens contraire ; et telle est en premier lieu
la révolution diurne. Celle-ci, en effet, semble entraîner
le monde entier, à lexception de la terre et des choses
qui sont près delle. Or si lon admettait que
le ciel ne possède rien de ce mouvement, mais que la terre
tourne de lOccident en Orient, et que lon examinât
sérieusement ce qui en résulterait par rapport au
lever et au coucher apparents du soleil, de la lune et des étoiles,
on trouverait quil en est ainsi. (
)Et certes, de cet
avis furent les pythagoriciens Héraclides et Ecphantus, ainsi
que le Syracusain Nicetus chez Cicéron, qui faisaient tourner
la terre au centre du monde. Ils pensaient, en effet, que les étoiles
se couchent par suite de linterposition de la terre, et se
lèvent lorsque celle-ci rétrocède. Or, si lon
admet ceci, il sensuit un autre problème non moindre
concernant le lieu de la terre, quoiquil soit, en effet, admis
et cru par presque tout le monde que la terre est le centre du monde.
Car si quelquun niait que la terre occupe le centre du monde,
nadmettant pas que la distance de la terre au centre du monde
soit assez grande pour être comparable avec la dimension de
la sphère des fixes, mais très grande et très
apparente par rapport aux orbes du soleil et des autres planètes ;
sil estimait en outre que leurs mouvements paraissent irréguliers
en tant et parce que ordonnés par rapport aux orbes du soleil
et des autres planètes ; sil estimait en outre
que leurs mouvements paraissaient irréguliers en tant et
parce que ordonnés par rapport à un autre centre que
le centre de la terre, il pourrait peut-être apporter une
explication nullement absurde de lirrégularité
des mouvements apparents. Comme, en effet, les astres errants
sont vus être plus proches et plus éloignés
de la terre, il sensuit nécessairement que la terre
nest pas le centre de leurs cercles. Et il nest
pas clair, si cest la terre qui sapproche et séloigne
deux, ou si ce sont eux qui sapprochent et séloignent
delle ".
Copernic
a ici lintuition de la relativité du mouvement. Un
mouvement partagé nétant pas senti, cela autorise
à émettre lhypothèse que la Terre nest
pas immobile. Si en plus cela permet de simplifier le problème
de lirrégularité des planètes, alors,
cette hypothèse est vraiment supérieure à lancienne.
Cest ce que va montrer Copernic : vue à partir
dune terre en mouvement, une planète dont le mouvement
est en fait régulier semblera avoir un mouvement irrégulier.
Dans le système de Copernic, les irrégularités
majeures du mouvement des planètes sont seulement apparentes.
Annexe
II : laffaire de la mémoire de leau
J.
Benveniste, un nouveau Copernic ?
Le
30 juin 1988 paraît dans la revue britannique Nature
un article au titre peu évocateur (" Dégranulation
des basophiles humains induite par de très hautes dilutions
dun anti-sérum-anti-IGE "), cosigné
par 13 chercheurs. Les travaux ont été conduits par
le docteur Jacques Benveniste, qui dirige lunité 200
de lInserm à Clamart, spécialisée dans
limmunopharmacologie de lallergie et de linflammation.
Trois laboratoires (
) ont participé aux expériences
et confirment leur extraordinaire conclusion : une cellule
sanguine (basophile) est activée par une simple solution
aqueuse contenant un corps dilué à linfini.
Autrement dit, leau peut transmettre une information biologique
spécifique et produire un effet moléculaire en labsence
de molécule. Quinze jours avant la publication dans Nature,
devant le congrès homéopathique de Strasbourg, J.
Benveniste a, pour la première fois, décrit ce phénomène :
" tout se passe, a-t-il dit, comme si leau
se souvenait davoir vu la molécule ".
La presse retient une image : la mémoire de leau.
(
) Si laffirmation du docteur Benveniste est juste,
ce sont deux siècles de physique et de biologie moléculaire
qui seffondrent. (
) Avant de troubler les esprits ou
de les séduire, la "mémoire de leau "
est dabord un coup dépée dans
la science officielle, celle qui domine, celle qui a raison.
Qui a " ses " raisons ; une chaîne
ininterrompue de cerveaux ayant, génération après
génération, apporté leur pierre à lédifice
moléculaire. Leau garderait la trace et le principe
actif- de ce qui nexiste plus ? Lorsque Nature
se résout à publier le texte de J. Benveniste (
),
le rédacteur en chef, alors John Maddox, laccompagne
dune réserve éditoriale sous le titre " Quand
croire à lincroyable ". A ses yeux, une telle
fissure dans le noyau des connaissances suppose de " se
demander avec plus de soin quà laccoutumée
si lobservation nest pas incorrecte ".
Avec
le recul des années, cette petite phrase résonne comme
un jugement anticipé, voire prémédité.
" Jai été condamné par Nature ",
dit aujourdhui J. Benveniste, désormais au ban de
la communauté scientifique. (
) Insensiblement,
le débat a glissé. Il est moins question de leffet,
prouvé ou non, des hautes dilutions, que de savoir si J.
Benveniste est fou, paranoïaque, mégalomane, caractériel.
Le discours en vogue consiste à dire quil a été
un grand scientifique, mais quil a " perdu les
pédales " faute de navoir pas reçu
le prix Nobel, ni reproduit ses expériences, ni élucidé
son propre système expérimental. Par ses récentes
recherches (qui portent sur la capacité de leau à
mémoriser un signal moléculaire électromagnétique
transmissible par Internet), il serait définitivement placé
hors de la science.
extraits
de : le Monde, 21/01/97
Bibliographie
Duhem,
Sauver les phénomènes- essai sur la notion de théorie
physique de Galilée à Platon, Vrin, 1908
Feyerabend,
Contre la méthode, Esquisse dune théorie
anarchiste de la connaissance, Points Seuil, 1979
Koyré,
Du monde clos à lunivers infini, Tel Gallimard
Kuhn,
La révolution copernicienne, Livre de Poche ;
La structure des révolutions scientifiques, Champs
Flammarion
Sokal
et Bricmont, Impostures intellectuelles, Le livre de Poche,
1997
J.P.
Verdet, Une histoire de lastronomie, Points Seuil Sciences,
1990La révolution copernicienne : du géocentrisme
à lhéliocentrisme
|