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Lespace galiléen A-
Description 1)
La révolution galiléenneLa
révolution scientifique du XVIIe siècle, inaugurée
par Galilée, se veut en rupture complète avec la conception
du monde aristotélicienne . Galilée invente une nouvelle
manière de décrire les phénomènes naturels :
cest ce quon a appelé la physique mathématique.
Avant lui, il ny avait pas vraiment de distinction entre la
description des phénomènes naturels tels quils
se passent réellement, et la façon dont ils sont vécus
dans la vie quotidienne. La physique nétait rien dautre
que la systématisation des données du sens commun. Ainsi
ne pouvait-on penser ni même croire que la terre tournait, étant
donné que si elle tournait, on devrait nécessairement
en ressentir les effets . La science ne recourrait pas aux mathématiques,
parce quelles étaient rigoureusement inaptes à
comprendre la réalité, qui est essentiellement qualitative
.Je voudrais montrer brièvement comment, depuis Galilée,
nous avons pensé lespace, en totale opposition avec la
conception de lespace que lon trouvait chez Aristote.
2)
Lespace aristotélicienLespace
aristotélicien est essentiellement qualitatif et concret. Il
est en effet associé au cosmos fini et parfait, en conséquence
de quoi il est un espace hiérarchisé, qui comporte des
directions a priori (droite, gauche, bas, haut), ainsi que deux grands
domaines de lêtre ayant une valeur différente.
Quand on traite un problème particulier de physique, il est
toujours nécessaire de tenir compte de lordre du monde,
de considérer la région de lêtre (la place
"naturelle ") à laquelle un corps donné
appartient par sa nature même ; dautre part, il est
impossible dessayer de soumettre ces différents domaines
aux mêmes lois (notamment aux mêmes lois du mouvement).
Ainsi Aristote soutient-il, dans son Traité Du ciel,
que les corps terrestres se meuvent en ligne droite, les corps célestes
en cercles ; et que les corps lourds descendent tandis que les
corps légers montent. Ces mouvements sont pour eux naturels.
En revanche, il nest pas "naturel " pour un corps
lourd de monter, pour un corps léger, de descendre : ce
nest que par "violence " que nous pouvons leur
faire effectuer ces mouvements. 3)
Lespace galiléo-newtonien Galilée,
qui abandonne la connaissance du monde fondée sur lexpérience,
la perception des sens, et limagination, pour la remplacer par
la pensée pure, abandonne la conception dun monde fini
et fermé pour le remplacer par celle dun univers infini
et ouvert ; ceci implique labandon de la notion de lieux
naturels et de celle de mouvements naturels opposés aux mouvements
violents. Lespace nest plus qualitatif. Lespace
réel est, dans la physique moderne, mathématique, cest-à-dire
quil nest pas immédiatement perceptible, il se
cache au-delà des apparences . Il est identifié à
celui de la géométrie (euclidienne) dont il emprunte
toutes les propriétés . Ces propriétés
de lespace géométrique sont les suivantes :
il est continu, infini, tridimensionnel, homogène (cest-à-dire
que tous ses points sont identiques entre eux), isotrope (cest-à-dire
que toutes les droites qui passent par un même point sont identiques
entre elles).Cest donc un espace "neutre ", un
cadre réel, absolu, qui existe indépendamment des objets
qui sy trouvent ou des événements qui sy
passent ; on aura reconnu lespace absolu de Newton, qui
nous dit, dans Les principes mathématiques de la philosophie
naturelle, que "l'espace absolu par nature sans relation
à rien dextérieur demeure toujours le même ".
Il nest nullement lié aux propriétés des
corps, etc.La question que je me poserai ensuite sera celle de savoir
si lespace est réellement géométrique,
est réellement ce cadre neutre et absolu auquel nous ne pouvons
avoir accès que par lintellect. B-
Ce nest quun espace parmi dautres, historiquement
situé Je
répondrai quhistoriquement, cet espace est apparu comme
étant un espace parmi dautres. 1)
La découverte des géométries non-euclidiennesCe
qui à mon sens a mené à la thèse selon
laquelle lespace nest pas galiléen ou euclidien,
cest la découverte des géométries non-euclidiennes.
Voici lhistorique rapide de cette découverte. Depuis
toujours, laxiome euclidien des parallèles, qui était
la base même du système axiomatique dEuclide, causait
de graves soucis aux mathématiciens. Cet axiome stipule que
pour tout plan sur lequel il y a une droite L et un point P situé
hors de cette droite, il existe dans ce même plan une droite
L et une seule qui passe par P et soit parallèle à
L. Ce qui signifie que deux droites ne peuvent avoir plus dun
point commun. Sil posait problème, ce nétait
pas en tant que vrai ou faux (il passait pour "évident ")
mais en tant quaxiome. Les mathématiciens cherchaient
à lui donner le statut de théorème, et donc,
à le dériver des autres axiomes. Ils pensaient dailleurs
avoir réussi à déduire ce postulat des autres
axiomes.Or, grâce à linvention de la logique des
relations, au siècle dernier, on a pu découvrir que
cette déduction nétait pas une véritable
déduction, puisquil y entrait, subrepticement, un élément
intuitif. De plus, cette prémisse intuitive latente nétait
autre que laxiome des parallèles lui-même.Cela
a abouti, toujours au siècle dernier, à remettre en
question la thèse selon laquelle la géométrie
serait, par définition, ou analytiquement, euclidienne. En
effet, ce quon a découvert, cest que laxiome
des parallèles est indépendant des autres axiomes dEuclide.
Il est impossible de lobtenir à partir deux. Or,
si laxiome des parallèles est indépendant des
autres axiomes dEuclide, alors on peut mettre à sa place,
sans contredire ces derniers, une proposition incompatible avec lui.
On sest donc mis à le remplacer par dautres propositions,
et à construire des systèmes daxiomes tout nouveaux,
appelés géométries non-euclidiennes (qui eux,
ne faisaient nullement appel à lintuition). Citons pour
faire bref les deux principales propositions de remplacement :
dabord, 1) on peut poser que dans un plan déterminé,
étant donné un point situé en dehors dune
droite, il ne passe par ce point aucune parallèle à
cette droite (Euclide dit quil en passe une et une seule) :
cest la solution de Riemann ; ou bien 2) on peut poser
quil passe plus dune parallèle (on démontre
que, sil en passe plus dune, il en passera un nombre infini) :
cest la solution de Lobachevsky .Par conséquent, le choix
euclidien ne débouche que sur lun des systèmes
géométriques possibles. Autrement dit, comme je lai
annoncé ci-dessus, du concept de "géométrie",
on ne pouvait logiquement déduire le concept d"euclidien ".
On pourra nous objecter que si ces savants ont pu montrer quil
y avait des géométries non-euclidiennes, cétait
en sappuyant sur le caractère strictement axiomatique
de la géométrie. Ce nétait donc quun
pur jeu de lesprit. Pour reprendre une distinction moderne,
ils parlaient de la géométrie "pure ",
"mathématique ", non de la géométrie
"appliquée ". 2)
Géométrie pure et géométrie appliquéeA
cela, jobjecterai que la géométrie, euclidienne
ou non, a un lien avec la réalité, avec lespace
réel . Cest cette position réaliste que soutient
Einstein dans une conférence intitulée Géométrie
et expérience . Pour lui, il convient de rejeter la
distinction entre "géométrie pure " et
"géométrie appliquée ". En effet,
à lorigine, pourquoi avons-nous voulu faire de la géométrie?
Pour décrire le comportement des phénomènes
physiques : elle était un art darpentage, de mesure
des phénomènes ; cest bien ce à quoi
elle sert chez Newton. Ainsi, chez ce dernier, notre espace ou les
objets dans lespace réel, obéissent réellement
aux lois de la géométrie euclidienne. Par exemple,
la lumière se propage en ligne droite. 3)
Kant. La géométrie euclidienne est synthétique
a prioriCest
bien cette position que lon retrouve chez Kant. Bien sûr,
Kant ne se prononce pas, contrairement à Newton, sur la réalité
de lespace. On sait en effet que sa philosophie transcendantale
refuse la possibilité pour lhomme de se prononcer sur
les choses "en soi ", cest-à-dire, sur
la façon dont sont les choses indépendamment de tout
point de vue et notamment de tout point de vue humain. Tout ce quon
peut déterminer avec certitude, cest la façon
dont les choses sont pour nous (Kant les appelle des "phénomènes ").
Ainsi, quand Kant nous parle despace et de temps, il sagit
des lois de notre sensibilité. Or, que nous dit Kant à
propos de ces lois de notre sensibilité, en ce qui concerne
lespace ? Quelles sont euclidiennes. La géométrie
euclidienne est synthétique a priori. Nous ne pouvons nous
rapporter aux choses dans lespace que de cette manière.
4)
Géométries non-euclidiennes et théorie de la
relativité : la géométrie euclidienne ne
peut pas être synthétique a prioriOr,
avec la découverte des géométries non-euclidiennes,
nous pouvons affirmer que nous pouvons tout à fait nous représenter
une autre géométrie que la géométrie euclidienne.
Elle nest donc pas synthétique a priori, et rien ne nous
dit que nous ne pouvons pas nous rapporter aux choses dans lespace
dune autre manière. Si lespace était vraiment
euclidien, alors, on ne pourrait pas se représenter un espace
non-euclidien, puisquil est censé être ce qui gouverne
les lois de notre sensibilité. Plus encore, si nous quittons
le point de vue transcendantal pour regagner le point de vue réaliste
adopté par Einstein, rien ne prouve que lespace soit,
en lui-même, indépendamment du point de vue de lhomme
sur les choses, euclidien. Cest dailleurs à une
autre géométrie, à une géométrie
non-euclidienne, que la théorie de la relativité dEinstein recourt.
Dans cette théorie, la lumière ne se propage plus en
ligne droite : lespace est non-euclidien, les corps obéissent
aux lois de la géométrie non-euclidienne.
5)
Poincaré. Perception de lespace et sélection naturelle
Reste à savoir pourquoi
ou comment nous avons choisi la géométrie euclidienne
pour décrire lespace environnant. Pourquoi lespace
nous paraît-il naturellement euclidien ? Poincaré,
dans La valeur de la science , soutient sur ce point
une thèse que lon peut rapprocher de l'hypothèse
de la sélection naturelle.Dabord, je tiens à
rappeler quil soutient que les axiomes géométriques
ne sont ni des jugements synthétiques a priori, ni des faits
expérimentaux, mais des conventions . Mais je tiens aussi
à préciser que Poincaré parle dune "sorte "
de convention ; le conventionnalisme de Poincaré nest
pas, on va le voir, synonyme darbitraire. Si la géométrie
est une convention, et sil y a plusieurs géométries
/conventions possibles, il ne dit pas que nous avons vraiment le
choix, cest-à-dire, que nous pouvons choisir à
notre guise la géométrie quon veut. Ce quil
veut dire, cest que dans notre esprit, préexistent
un certain nombre de types de géométries, quil
appelle des "groupes ". Comme on la vu à
travers lexposé rapide des géométries
non-euclidiennes, cela veut dire que rien ne nous déterminait
à avoir une géométrie euclidienne, et à
nous rapporter à lespace environnant par son intermédiaire.Ensuite,
il se demande comment se fait le choix parmi les diverses conventions
/géométries possibles. Il répond que notre
choix, parmi ces conventions possibles, est certes guidé
par des faits expérimentaux, mais quil reste libre
et a pour seul souci déviter la contradiction. Lexpérience
nous guide donc dans notre choix, mais sans rien nous imposer ;
elle ne fait que suggérer. Elle nous montre quel choix sadapte
le mieux aux propriétés de notre corps. Ainsi dit-il
que "l'expérience nous a appris quil est plus
commode dattribuer trois dimensions à lespace "
, et " que (la géométrie euclidienne)
saccorde assez bien avec les propriétés des
solides naturels, ces corps dont se rapprochent nos membres et notre
il et avec lesquels nous faisons nos instruments de mesure ".
Cest donc parce que la géométrie euclidienne
est la plus avantageuse pour notre espèce, que nous lavons
adoptée parmi les multiples géométries possibles
non parce quelle est la plus vraie. On peut donc bien
parler de sélection naturelle : nous avons selon Poincaré
adopté la géométrie la plus avantageuse à
notre espèce. Mais nous aurions très bien pu adopter
une autre géométrie . Rien ne dit quà
lavenir, nous aurons toujours limpression de vivre dans
un espace euclidien
Ainsi faut-il dire que lespace est
quelque chose qui au cours de lhistoire des sciences, et même
peut-être des hommes, a évolué. Il semble donc
que lespace soit quelque chose, non de donné, mais
de culturel. Dès lors, ne peut-on pas soutenir à bon
droit quil ny a pas despace en soi et que cest
à nous de construire lespace ?
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