Y a-t-il une différence entre penser et avoir une opinion ?

Plan

Résumé: Voici un corrigé de dissertation dans lequel vous trouverez des conseils de méthode dans les marges du tableau. Je suis partie ici des erreurs des élèves, ainsi que de leurs difficultés (cf. introduction : "ce qu'il ne fallait pas faire" et "comment travailler le développement").
 

Corrigé

L’introduction

Exemples de ce qu’il ne faut pas faire (relevés dans vos copies) :

" Nous allons déterminer s’il y a une différence entre penser et avoir des opinions. Pour cela, étudions les deux termes séparément "

C’est non seulement trop formel, mais en plus, il ne faut jamais faire une partie pour définir un terme, une autre pour un autre terme, etc. Les définitions doivent vous servir pour répondre à la question posée, et chaque partie doit être un réponse possible à la question

" Tout d’abord, il faut penser pour avoir des opinions. Les deux actions sont donc liées. Dans ma dissertation, je vais tout d’abord montrer qu’il y a des points communs entre penser et avoir des opinions. Ensuite, je montrerai qu’il existe une différence entre ces deux expressions. "

C’est un peu mieux que le précédent exemple. En effet, l’élève montre qu’il y aura deux réponses possibles à la question, et commence par la réponse la plus évidente. Mais la thèse de départ n’est suivie d’aucun exemple, ce qui fait qu’on ne sait ce que ça peut vouloir dire, que pour penser il faut avoir des opinions. Mais surtout, l’ensemble est trop formel. Il faut davantage développer ce que vous affirmez : ainsi, il ne faut pas dire que vous allez d’abord montrer qu’il y a des points communs entre penser et avoir des opinions, mais demander : est-ce que penser et avoir une opinion, ce ne serait pas la même chose ? en effet, si j’ai un avis sur une question, c’est bien ma pensée que je manifeste par là… Il faut en fait essayer de reformuler le sujet à l’aide soit d’exemples, soit de définitions, même vagues, des termes importants. Enfin, attention : il ne faut pas dire " je " et donc encore moins " dans ma dissertation, je vais ".

Exemple de ce qu’il aurait fallu faire :

Point de départ : énoncé de l’opinion commune sur le sujet, à travers un exemple tiré de la vie courante

Vous avez ici, en gras, votre première partie

Prenons une situation de la vie courante. Nous voilà dans un bar, avec des amis, en train de discuter de l’actualité. Chacun d’entre nous va successivement donner son avis sur la question. Cela peut prendre la ou les forme(s) suivante(s) : " à mon avis… ", mais aussi " moi, je pense que… ", ou encore " mon opinion à moi, c’est que… ". Dans le langage courant, penser et avoir une opinion, c’est, semble-t-il, la même chose. Il s’agit d’une thèse que l’on soutient sur une question donnée, d’une affirmation…

On montre ensuite, en trouvant un contre-exemple, que cette opinion commune ne va pas de soi

Vous avez ici, en gras, votre seconde thèse, opposée à la thèse commune ; elle montre en quoi la question posée a un sens

Pourtant, on sait que la philosophie, qui est une activité réflexive, qui repose sur la pensée et qui prétend d’ailleurs nous apprendre à penser, dévalorise l’opinion. L’activité même de penser se définit ainsi comme une remise en question des opinions communes. Qu’est-ce en effet que l’opinion commune ? Cette expression désigne nos idées les plus évidentes, les plus répandues, sur une question. Ces idées, on y adhère sans trop savoir pourquoi ; on peut y adhérer parce que, tout simplement, la première personne à nous l’avoir communiquée, bénéficie pour nous d’une grande autorité, est digne de confiance. Dans cet exemple, on voit bien que l’origine de l’opinion n’est pas nécessairement une réflexion, donc, la pensée !

Reprise explicite du sujet ; plutôt qu’une annonce formelle de votre plan, vous résumez votre propos, sous forme de question

N’y a-t-il donc pas par conséquent une différence fondamentale entre penser et avoir une opinion ? L’opinion n’est-elle pas synonyme de préjugé, d’idée qu’on a en nous et qu’on profère sans l’avoir vérifiée, sans avoir vraiment réfléchi sur son bien-fondé ? Et la pensée, au contraire, n’est-elle pas l’activité réflexive par excellence ?

Le développement

Comment travailler cette partie : il faut essayer de réfléchir sur les définitions des termes les plus importants du sujet (ici : " opinion ", " penser "), et essayer de voir ce qui, dans ces définitions, peut vous permettre d’arguer en faveur de votre première thèse, et ce qui peut vous permettre d’arguer en faveur de la seconde thèse. Vous pouvez trouver les définitions en analysant la façon dont on utilise les termes dans la vie courante ; le problème c’est que tout ce que contient une définition n’est justement pas contenu dans le langage courant ! Vous pouvez faire appel à vos connaissances, etc.

Définitions de l’opinion :

- avis personnel au sujet de quelque chose, que l’on tient pour vrai (donc : énoncé qui prétend être vrai).

- on ne peut supporter de les voir remises en question : c’est vrai ou c’est faux, point (" si je te le dis ! " ; pas moyen d’en discuter

- souvent obtenue par ouï-dire : c’est quelqu’un qui me l’a dit (et ce quelqu’un est digne de confiance, parce que c’est un scientifique, ou bien parce que je l’aime, etc.), ils l’ont dit aux infos, etc. (ce qui est cru, et non su, non démontré). C’est donc un jugement que vous énoncez certes en parlant à la première personne, mais qui pourtant se trouve en vous à votre insu : c’est la société qui s’exprime à travers vous, etc. Cf. phénomènes inconscients. On dit que c’est vrai sans l’avoir éprouvé mais aussi sans justement savoir si c’est vrai. (attention ! ça peut très bien être effectivement vrai : ce n’est donc pas un contenu qui caractérise l’opinion, mais le rapport que vous entretenez avec certains jugements)

Vos connaissances philosophiques sur l’opinion :

mépris des philosophes pour l’opinion, cf. Platon, allégorie de la caverne : la philo s’oppose nettement aux opinions ; Platon oppose l’opinion à la vérité ; mais aussi sans doute à la pensée puisque la philosophie se définit comme une activité de réflexion, de remise en question de nos préjugés ; le préjugé = synonyme d’opinion.

Si Platon vous permet de voir en quoi on peut distinguer opinion et penser, essayez de vous rappeler le plus possible ce qu’il a dit exactement !

Définitions de la pensée :

  • réfléchir
  • définir
  • raisonner, démontrer, prouver, etc.

= La pensée est quelque chose de rigoureux ; pas quelque chose d’immédiat, de précipité ; quelque chose que vous allez pouvoir remettre en question (pouvoir au sens d’accepter). On peut s’accorder sur ce qu’on pense, en discuter, car on ne se préoccupe pas seulement du résultat, mais de la façon d’y arriver

  • la pensée appartient à un sujet conscient, or, un sujet, une subjectivité, c’est un être capable de dire " je ", capable de distinguer le monde extérieur de lui-même (les énoncés à la première personne sont donc des pensées en tant qu’ils appartiennent à une conscience et à un sujet capable de dire " moi ", " je "…) cf. " j’aime ", " j’ai mal ", " je trouve que " (note : ici, être une pensée n’est pas nécessairement quelque chose de réfléchi : ça peut être toute activité de l’esprit quelle qu’elle soit (couloir, entendre, imaginer, sentir)

Comme vous allez d’abord soutenir la thèse la plus commune, cherchez alors les définitions qui vont vous être les plus utiles dans cette partie. Ainsi, si vous voulez rapprocher l’opinion de la pensée, vous allez faire exprès de prendre : la meilleure définition de l’opinion, celle qui se rapproche le plus de la pensée, et la définition de la pensée la plus vague, qui permet d’englober le terme d’opinion.

Exemple de rédaction :

Première partie : Penser et avoir une opinion paraît être, de toute évidence, la même chose.

Enoncé de la thèse qu’il s’agit de démontrer dans votre première partie

En effet, quand j’ai une opinion sur un sujet, par exemple, " les ovnis n’existent pas ", c’est ma pensée, mon avis, sur ce sujet, que j’énonce. Que veut-on dire précisément par ces termes, " émettre un avis ", " avoir une opinion ", " penser que " ? On entend par là ce que je crois, ce que je juge, être vrai.

Démonstration, qui peut recourir, pour commencer, soit à un exemple, soit à une définition ; si vous commencez par l’exemple, vous devez l’analyser à travers des définitions des termes importants.

Mais pourquoi utilise-t-on les termes de " penser " et " avoir une opinion " comme si c’était exactement la même chose ? Revenons sur notre exemple. Avoir l’opinion selon laquelle les ovnis n’existent pas, cela revient à dire : " JE soutiens que les ovnis n’existent pas ". L’opinion est donc, au premier abord, un état de mon esprit. Or, penser ne fait-il pas partie des activités d’un esprit, et cela, par définition ? En effet, si on peut dire qu’un esprit a une pensée ou pense, on ne peut dire, semble-t-il, que la matière, ou que mon corps, pense : c’est une question de définition. La matière, ou le corps, a la propriété de se mouvoir, l’esprit, lui, a la propriété de penser. C’est une autre manière de dire que seul un être conscient peut avoir des opinions : quand je soutiens que les ovnis n’existent pas, j’en ai conscience. Mon corps n’a pas conscience de marcher et ne se prononce pas sur la difficulté que je rencontre aujourd’hui à marcher, pour une raison ou une autre : c’est moi, être conscient, doué d’un esprit, qui peux seul dire : " que c’est dur de marcher aujourd’hui ! ". Pour pouvoir avoir une opinion, ou plutôt, émettre une opinion, il faut donc être capable de savoir qu’il y a un monde extérieur, et être capable d’émettre des choses à son propos. Seul un sujet, une subjectivité, ie, un être capable de rapporter des choses à soi-même (ses pensées, par opposition à ce qui existe en dehors de soi : la couleur de cette chose), peut donc avoir des opinions. De même que seul un sujet peut penser.

Ici, vous prenez les définitions de base des termes importants :

  • opinion : jugement par lequel on admet quelque chose pour vrai ou faux
  • penser : toute activité de l’esprit

Par conséquent, il ne semble pas y avoir de différence entre penser, et avoir une opinion. Penser désigne en effet toute activité de l’esprit (vouloir, imaginer, entendre, sentir, etc.). On peut ranger au sein de ces activités de l’esprit, le fait d’opiner, puisque quand j’opine, je montre que je suis bien un esprit, un sujet.

Conclusion ; on répond explicitement à la question posée

Seconde partie : Mais avoir une opinion, est-ce vraiment quelque chose de conscient ?

Pour passer à une seconde thèse, il faut d’abord montrer que la thèse n°1 n’est pas soulever certaines difficultés ; ici, la difficulté réside dans le caractère beaucoup trop simpliste de la définition de la pensée… ainsi que celle de l’opinion

Reprenons l’exemple de départ : " à mon avis, les ovnis n’existent pas ". Quand je dis cela, je m’adresse bien évidemment à quelqu’un : émettre une opinion c’est bien partager son avis, ce qu’on pense sur un sujet, avec quelqu’un. Or, il arrive souvent, notamment si votre interlocuteur n’est pas de votre avis, qu’on vous rétorque : " mais comment le sais-tu ? peux-tu me le prouver ? ". La réponse la plus courante à ce genre de questions sera le recours à une autorité (la science ; les médias, etc.). Qu’est-ce à dire ? Cela signifie que si vous affirmez que quelque chose est vrai (ou faux), c’est très souvent par ouï-dire. Vous l’avez lu dans un article de Science et Vie, ou bien c’est votre oncle, professeur de science, qui vous l’a dit, ou bien encore c’est en accord avec une certaine conception du monde, de ce que c’est vérifier un fait, etc. (quand ce n’est pas : " mais tout le monde le sait, c’est une évidence ! "). Ainsi, quand j’ai une opinion, je n’ai pas refait le cheminement qui permettrait de s’assurer que c’est bien vrai. Je dis que c’est vrai, ou que c’est faux, point. Cela peut d’ailleurs être le cas. Mais pourquoi ça l’est, ce n’est pas moi tout seul, avec la seule activité de mon esprit, la seule réflexion, qui l’ait trouvé.

Vous savez qu’il existe une définition beaucoup plus précise de la pensée, qui s’oppose à un caractère majeur de l’opinion, non encore abordé. Il vous faut arriver à ces définitions afin de dénoncer l’évidence de la première thèse

On peut donc maintenant définir l’opinion, non plus seulement comme émission d’un jugement tenant quelque chose pour vrai ou pour faux ; mais aussi comme un jugement non réfléchi, non justifié.

Et qui dit non réfléchi, dit non conscient –certes, il peut bien y avoir de la conscience sans réflexion, comme par exemple quand on regarde autour de nous et qu’on a " immédiatement " conscience qu’il y a un monde, des choses, des gens, autour de nous, mais il s’agit d’un niveau vraiment très minimal de la conscience…- Ces jugements que sont les opinions sont apparemment bien trop souvent des idées qui sont en nous à notre insu, qu’on a reçues de notre éducation, de la société, des médias, de nos amis, etc. Elles sont donc proches des phénomènes inconscients, et on aurait alors peine à dire que avoir une opinion c’est penser…

Nouvelle définition de l’opinion

Troisième partie : Ainsi, avoir une opinion s’oppose à l’activité de réfléchir. Or, penser n’est-ce pas justement réfléchir ?

Ici, on va encore plus loin que la deuxième partie dans l’affirmation selon laquelle il y a une différence entre penser et avoir une opinion : la différence est fondamentale, et constitutive de la définition même des deux termes !

Qu’est-ce que réfléchir en effet? C’est se demander, justement, si nos opinions, nos jugements immédiats, nos jugements tout faits (qu’on n’a pas " faits " nous-mêmes !), sont fondés, s’ils vont vraiment de soi. C’est faire retour sur nos jugements les plus immédiats et les plus évidents en apparence. On aura reconnu ici la définition même de la philosophie, telle qu’on la trouve par exemple chez Socrate. Penser c’est prendre le temps de revenir sur ce qu’on croyait sans savoir pourquoi être vrai ou faux, aller de soi. Ainsi Socrate passait son temps à demander aux citoyens d’Athènes : " toi, qui te prétends artiste, sais-tu bien ce qu’est l’art ? sais-tu bien ce qu’est la beauté ? ". Et à ces citoyens qui lui citaient en guise de réponse des lieux communs, des idées reçues, des exemples, Socrate de répondre : oui, O.K., tu me donnes un exemple de chose belle, mais encore ? qu’est-ce qui fait que telle chose est belle et que telle chose l’est aussi ? quelle est l’essence/ la définition de la beauté ? Cette activité de remise en question, de réflexion, destinée à éclaircir nos opinions, à démontrer ou justifier ce qui ne l’est pas, c’est justement ce que les philosophes appellent penser. Penser est un acte rigoureux, qui suppose un effort de l’esprit pour parvenir à la vérité. Quand vous pensez que quelque chose est ou n’est pas tel, vous essayez toujours de répondre à la question : pourquoi ? pourrais-je trouver un contre-exemple ? ai-je vraiment raison, etc.

Ainsi, si l’opinion est souvent non démontrée, irréfléchie, il semble bien que l’opinion soit par essence le contraire de la pensée, et la pensée, le contraire de l’opinion. La pensée se pense comme remise en question de nos opinions, qui, tant qu’on ne les pense pas, ne sont que des préjugés.

Définition plus complète de ce que c’est que réfléchir (et penser)

La conclusion 

Il faut résumer le parcours par lequel vous êtes arrivés là où vous êtes arrivé.

Exemple de rédaction : Ainsi, dans un premier temps, il nous a paru aller de soi que avoir une opinion et penser, c’est la même chose, parce que tous deux relèvent de l’activité d’un esprit. Pourtant, nous avons vu qu’en fait l’opinion n’est pas une idée dont nous sommes l’entière origine, et qu’elle ne peut par conséquent être une pensée véritable qu’à condition qu’on se l’approprie, qu’on sache en donner les raisons. Penser c’est par définition remettre en question, soumettre à l’examen… quoi ? nos opinions, justement, qui, elles, sont des préjugés, des jugements sans jugements, paradoxalement…