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Introduction
La
Bible nous raconte, à propos de lorigine des langues, un mythe
: cest le mythe bien connu de la tour de Babel. Dieu, pour
punir les hommes qui narrêtent pas de se disputer entre eux,
décida de diviser la langue qui, à lorigine, est la même pour
tous, en de multiples langues. A partir de lorigine idéale,
celle dune langue universelle, qui est aussi, on le voit,
lidéal dune humanité une et unie, on en est venu
à une pluralité, semble-t-il irréductible, des langues. Chaque nation
a dorénavant sa propre langue.
Mais
la langue universelle na-t-elle jamais eu dexistence
ailleurs que dans le récit biblique? Et peut-elle jamais être réalisée?
I-
Langue et culture
A-
Langue et langage (Saussure)
Dabord,
on doit bien distinguer, afin de ne pas opérer de confusion néfaste
au traitement de notre sujet, la "langue" et le "langage".
En effet, comme nous le dit bien Saussure, le langage nest
que la faculté propre à tout homme en tant quhomme,
de pouvoir parler, et de faire usage de la langue.
La
langue, quant à elle, est définie comme "un ensemble
de conventions nécessaires adoptées par le corps social pour permettre
lusage de la faculté du langage chez les individus".
Dans cette définition, deux éléments sont importants : en effet,
nous pouvons remarquer que, contrairement au langage, ce qui fait
la différence spécifique de la langue, cest quelle est
conventionnelle, et aussi, sociale. La langue est un système dexpression
et de communication, propre à un groupe humain déterminé.
Par
là, on devine déjà que ce qui caractérise la langue sera quelque
chose de culturel. Ce sont les membres dune communauté donnée
qui attribuent à un signifiant (image vocale ou acoustique) un signifié
(image mentale ou concept). Ainsi, si un anglais, pour référer à
ma "soeur", utilise le signifiant "sister",
en français, ce sera "soeur".
Ce
qui définit donc la langue, cest, au-delà de sa conventionnalité,
et donc, de son caractère arbitraire, ainsi que son caractère culturel
et social, sa particularité. Alors que le langage est une capacité
propre à tout homme en tant quhomme, et à toute société, aussi
primitive soit-elle (tout le monde parle), la langue, si évidemment
elle est aussi, en ce sens, présente partout, est plutôt à penser
comme une différenciation, ou une particularisation, de la faculté
universelle quest le langage.
B-
Le caractère conventionnel et culturel de la langue est un obstacle
à lexistence langue universelle (la critique du cratylisme
et de lidéal dune langue naturelle, première expression
de la langue universelle)
Il
semble donc que la définition même du terme de "langue",
nous invite à affirmer que la langue universelle savère être
:
1)
non seulement inexistante en fait, mais encore,
2)
littéralement impossible à réaliser.
En
effet,
1)
Il est évident que la langue universelle na aucune existence
de fait. Il semble que de tous temps les hommes ont existé en communautés
séparées, et quils nont pas utilisé les mêmes termes
pour désigner les mêmes choses.
2)
Mais surtout, le caractère culturel de la langue est ce qui semble
faire obstacle à la réalisation dun tel projet.
En
effet, si la langue est liée à une culture particulière, il semble
bien quil soit impossible quil puisse exister une même
langue pour tous, au sens où elle serait alors commune à tout homme.
Peut-on ou pourra-t-on jamais, parler un jour la même langue? -Il
semble plutôt quil y ait des frontières à jamais infranchissables
dans ce domaine.
Ainsi,
la thèse de Saussure signifie que la langue nest nullement
une relation simple entre signifiant et signifié. Ou même, quelle
nest nullement assimilable à la relation naturelle entre le
mot et la chose, contrairement à ce que soutenait Cratyle,
dans le dialogue du même nom de PLATON. Ainsi, en 383a, Cratyle
affirme-t-il que le nom nest rien dautre que la propriété
naturelle de la chose. Ainsi, selon Cratyle, qui soutient une théorie
naturaliste du langage, "il existe une dénomination naturelle
pour chacun des êtres", "un nom nest pas
lappellation que certains donnent à lobjet après accord,
en le désignant par une parcelle de leur langage, mais, il existe
naturellement, et pour les Grecs et pour les Barbares, une juste
façon de dénommer qui est la même pour tous".
Si
cette thèse est vraie, alors, la langue universelle est tout à fait
réalisable. Cest ce que nous montre bien la dernière phrase
de ce texte. Cest bien lidéal dune langue universelle,
la même pour tous les hommes, au-delà des particularités culturelles,
qui est ici reproduit. Cratyle ne dit pas, certes, que cette langue
universelle, qui est ici synonyme de langue naturelle, existe effectivement.
Dailleurs, il apparaît que des choses, ou des êtres, sont
mal nommés : on leur a donné des noms qui nétaient pas conformes
à leur nature, et ils sont faux. Ainsi Cratyle dit-il à Hermogène,
tenant de la théorie conventionnaliste du langage, en 384a, que
" Hermogène " nest pas son vrai nom :
en effet, le nom signifie "de la race dHermès",
dieu du gain ; or, Hermogène a des ennuis dargent.
Ce
que veut dire Cratyle, cest que la langue universelle est
tout à fait possible : il suffit de modeler les noms sur
les propriétés réelles et naturelles des choses. Alors, en effet,
nous aurions un moyen dentente facile : il suffirait de désigner
chaque chose par le mot qui lui appartient en propre. En ce sens,
on ne voit pas ce qui pourrait bien faire obstacle à la réalisation
dune langue universelle :
a)
elle ne serait plus liée aux décisions propres particulières à chaque
société ou culture, et ne serait donc pas emprunte de tout le sous-bassement
propre à chaque culture;
b)
et surtout, il serait possible que tout homme en tant quhomme
la pratique en toute objectivité : nous dirions alors les mêmes
choses avec les mêmes mots.
C-
Difficulté du cratylisme : la langue nest pas naturelle
(Saussure)
Mais
on voit que si, chez Cratyle, la langue universelle est réalisable,
en tant que langue naturelle, et retour à ce quil peut y avoir
avant toute intervention des conventions humaines, cest à
la condition que la langue se réduise à la relation simple mot/chose.
En ce sens, effectivement, il est tout à fait possible quil
puisse y avoir une langue universelle, puisque parler la même langue
se réduit à employer les mêmes mots, pour désigner les mêmes objets.
Or,
revenons à la définition saussurienne de la langue : il y avait
lidée dune correspondance (instituée par lhomme
en société) entre un signifié et un signifiant. Nous allons voir
que tout nest pas aussi simple que ce que croyait Cratyle!
En
effet, dans son Cours de linguistique générale, Saussure
dit bien que le signifiant est lempreinte psychique dun
son, et le signifié, est lidée à laquelle renvoie cette image.
Ie, le signifié, ce à quoi réfère le signifiant, nest pas
la "chose", mais le "concept". (De même, le
signifiant nest pas le mot). Le signe linguistique est donc,
non le rapport dun nom et dune chose, mais le rapport
interne entre deux éléments psychiques.
Si
bien que le rêve cratyliste dune langue naturelle semble senvoler,
puisque :
a)
la langue nest pas une nomenclature
b)
et surtout, elle implique un découpage linguistique et/ou conceptuel
de la réalité.
Ainsi
devient-il irréalisable davoir une langue naturelle (puisque
le rapport entre signifié et signifiant est complètement immotivé
et arbitraire) ; et complètement utopiste de croire pouvoir avoir
une même langue pour tous. La langue ne consiste pas seulement à
parler : ie, ce qui suffit à dire que nous parlons français ou anglais,
nest nullement lemploi de mots comme "soeur"
ou "sister", mais cest que nous découpons, et classons,
la réalité tout autrement les uns des autres. Et aussi, que les
mots sont irrémédiablement, de par leur origine sociale, chargés
dun sens qui nest parfois pas assimilable par dautres.
Par
exemple :
1)
dire le mot "vache" en France et en Inde : nous avons
beau parler hindou, quand nous utilisons le mot hindou qui correspond
à notre mot pour désigner ce que nous croyons être la même chose,
nous ne parlons pas de la même chose ou plutôt, du même concept.
Pour un hindou, cest en effet quelque chose de sacré, etc.
Or, cela, la "chose" ne nous le dit pas. Il ne se passe
donc pas la même chose en nous que chez lhindou, quand nous
prononçons le même mot -même si la chose est la même.
2)
Cf. aussi lexemple de Levi Strauss, au début de la
Pensée sauvage : chez les chinook, on dit "la méchanceté
de lhomme tue la pauvreté de lenfant". On ne peut
pas dire que cette phrase chinook correspond à la phrase française
"le méchant homme tue le pauvre enfant".
En
effet la phrase chinook est liée à la façon quont les indigènes
de voir le monde. Le découpage linguistique du réel, différent du
nôtre, est irréductible, car il est lié au sous-bassement culturel
propre à cette tribu (qui, en loccurence, multiplie les espèces,
alors que nous, nous séparons individus, genres, espèces). On ne
peut donc pas par définition traduire authentiquement une langue
différente de la nôtre, puisquon ne peut sortir de notre schème
conceptuel.
Et,
si on ne peut sortir de notre schème culturel, de notre culture,
aors, on voit mal comment la langue universelle pourrait bien être
réalisable. Il semble que lobstacle majeur à la langue universelle
soit donc, tout simplement, la différence et particularité des cultures.
La langue est profondément culturelle et sociale, et, comme nous
le disions au début, particulière par définition. On ne peut sortir
de cette particularité.
Sil
nexiste pas de langue universelle, cest donc parce quil
nexiste pas une nature humaine unique ; mais cette dernière
est toujours particularisée.
II-
La langue universelle ne serait-elle pas plutôt à entendre comme
lensemble des propriétés communes à toute langue? (Chomsky)
Mais
peut-être après tout avons-nous vu ci-dessus pris lexpression
de langue universelle au pied de la lettre, ou, en un sens trop
fort.
En
effet, peut-être avons-nous été trop naïfs devant cette expression
de "langue universelle". Nous avons dit quelle signifiait
une même langue pour tous les hommes -et la question était alors
de savoir si les hommes sont capables davoir une même langue.
A cela, nous avons répondu par la négative, et nous avons dit que
toute langue est particulière par définition (au sens de particulière
à chaque peuple). En effet, si nous voulons alors dire que la langue
universelle soit réalisable, il faudrait que nous soyions tous dune
même culture, ce qui est, de facto, irréalisable -quand bien même
nous le voudrions...
Mais
pourquoi ne pas prendre lexpression de "langue universelle"
comme signifiant ce qui est commun à toute langue? En ce sens, la
question devient celle de savoir sil existe des points communs
entre les langues existantes, ie, une structure identique. Elle
serait alors, en ce sens, la structure de lesprit humain.
Ce projet de découvrir la langue universelle, cette structure linguistique
doù seraient dérivées toutes les langues particulières, correspond-il
à une réalité, ou est-il une illusion?
A - Le projet chomskyen dune grammaire universelle
Il
appartient à Chomsky davoir entrepris un tel projet
: il estime, dans son oeuvre Le langage et la pensée,
avoir découvert ce quil appelle des "universaux linguistiques",
ie, des structures communes à toutes les langues et inhérentes à
lesprit humain. Du moins, si nous disons quil les a
"découverts", il serait plus approprié de dire que selon
lui, cette hypothèse est nécessaire pour comprendre lapprentissage
du langage chez lenfant.
Prenons
un des exemples de Chomsky lui-même : selon lui, le principe selon
lequel les règles dune grammaire particulière dépendent de
la structure des phrases, est un principe qui fait partie de ce
quil appelle la "grammaire universelle innée", ie,
lensemble des principes vrais dans toutes les langues naturelles.
Comment
en arrive-t-il à cette affirmation? En disant quon en a besoin
pour expliquer le fait que les enfants sont capables dapprendre
une langue qui a une grammaire complexe en un laps de temps relativement
court, et en se basant sur des données limitées. On ne peut en rendre
compte par lhypothèse des essais et erreurs, donc, il ne reste
plus, selon Chomsky, que son hypothèse : tout se passe comme si
nous étions prédisposés à apprendre une grammaire qui comporte ce
genre de règles, et comme si cette connaissance était par conséquent
déjà inscrite dans la structure de la faculté du langage.
Chomsky
soutient donc la thèse selon laquelle il existe une grammaire universelle
innée, qui serait le domaine de compétences spécifique à notre espèce,
ou encore, notre capacité cognitive propre.
On
voit donc ici que la langue universelle est, pour Chomsky, lhypothèse
la plus explicative de lapprentissage de la langue. Elle en
rend compte : cest donc quelle doit exister. Il existe
bien des points communs à toute langue, et même, une structure universelle
de la langue (non, précisons-le, du langage), et donc, de lesprit
humain lui-même. Ceci est tout à fait contraire à la thèse que nous
avons tout à lheure défendue, puisque, en effet, nous avons
dit que ce qui faisait irrémédiablement obstacle à la réalité de
la langue universelle, cétait que lhomme est avant tout
un être culturel, et quil ne pouvait par conséquent, jamais
avoir la même structure conceptuelle (= penser les choses de la
même façon). Ici, nous avons, avec Chomsky, la possibilité de la
réalisation dune langue universelle. En effet, nous avons
lidée de base structurelle ou grammaticale, qui serait une
et la même pour tous.
B-
Difficultés de ce projet
La
thèse chomskyenne est donc bien séduisante. Mais, de nouveau, quest-ce
qui nous garantit de son bien-fondé? Quest-ce qui nous assure
que la langue universelle au sens chomskyen, nest pas un mythe,
ie, une illusion?
En
effet,
a)
dabord, la thèse chomskyenne nest quune hypothèse
explicative, et a priori en quelque sorte : quest-ce qui nous
permet par conséquent, de pouvoir être assurés de sa vérité, ie,
de lexistence effective de sa grammaire universelle innée,
ou dun noyau commun à toutes les langues (qui nous laisse
ainsi lespoir de réaliser une véritable langue universelle)?
Si
il est vrai quon constate de nombreux points communs entre
les langues, en effet, comme par exemple : des phrases, des verbes,
etc., quest-ce qui nous assure que ce nest pas dû à
dautres causes possibles?
b)
Pourquoi pas le hasard? Par exemple, le fait quil y a eu des
échanges culturels ; ou encore,
c)
pourquoi les langues ne dériveraient-elles pas historiquement dune
langue commune unique? (évidemment, ici, on postule alors que lexistence
originaire dune langue universelle na pas été quun
mythe).
Ou
d) pourquoi pas en rendre compte par une sélection naturelle?
De
plus, ne pourrait-on pas objecter à Chomsky que rien ne nous assure
quil ne tombe pas, dans ses recherches, sous le coup de lillusion
propre à tout observateur situé par définition dans une culture
déterminée?
En
effet, si notre thèse selon laquelle nous ne pouvons jamais sortir
de notre propre schème conceptuel est vraie, alors, rien ne peut
jamais nous permettre de vérifier le bien-fondé dune telle
thèse. Peut-être projette-t-il encore sur les autres langues, des
caractéristiques propres à la sienne, ce qui lempêche de comprendre
les différences des autres langues. Peut-être même participe-t-il
dune entreprise radicalement occidentale, ou rationaliste,
qui veut tout réduire à lidentique.
Enfin,
son hypothèse étant a priori, nous navons de toute façon aucun
moyen de la vérifier.
Conclusion
Le
projet de réaliser une langue universelle nous a paru impossible
en raison du fait que la langue est un découpage conceptuel de la
réalité, ce qui fait que toute entente réelle est à jamais impossible.
Mais il nous semble possible, toutefois, quil existe une langue
universelle au sens dune structure universelle de toutes les
langues. Certes, nous venons de le voir, ce nest quune
possibilité parmi dautres seulement, et qui pourra donc toujours
avoir ses détracteurs. Mais, nous pouvons dès lors au moins émettre
la possibilité que la langue universelle nest pas un
mythe. Si Chomsky a raison, en effet, alors, elle nest pas
un mythe, et lobstacle culturel nen est plus vraiment
un. Toutefois, le seul véritable projet de langue universelle qui
semble pouvoir aboutir, ou du moins être parfaitement concevable,
est celui qui existe au sein des langues artificielles, puisque
chaque signe employé est univoque et nest que formel, et,
de plus, elle existe de fait
Bibliographie
et conseils de lecture
supplémentaires
Chomsky,
Le langage et la pensée ; Réflexions sur le langage,
Champs Flammarion
Leibniz,
Lharmonie des langues, Points Seuil Essais ; Nouveaux
essais sur lentendement humain, Garnier Flammarion, livre
III, ii, 1 : il discute de largument de Locke, selon lequel,
si les significations des mots étaient déterminées par une nécessité
naturelle, alors, il ne devrait y avoir quune langue parmi
les hommes. Pour Leibniz, il entre à la fois, dans lorigine
des langues, "de la nature et du hasard". De même, les
langues peuvent se former par le commerce entre différents peuples.Ce
qui le mène à lhypothèse dune origine commune de toutes
les nations, et à celle dune langue adamique (pp.218-219 GF).
Dans cette langue primitive, paraîtrait, si nous pouvions y avoir
accès, les "raisons des connexions soit physiques, soit dune
institution arbitraire, sage et digne du premier auteur". Il
prend ainsi de nombreux exemples dappellation qui selon lui
attestent "quil y a quelque chose de naturel dans lorigine
des mots, qui marque un rapport entre les choses et les sons et
mouvements des organes de la voix" ; mais, "par plusieurs
accidents et changements, la plupart des mots sont extrêmement altérés
et éloignés de leur prononciation et de leur signification originale".
Les langues en général sont "les plus anciens monuments des
peuples, avant lécriture et les arts" et par conséquent,
elles en marquent le mieux lorigine des "cognations et
des migrations". Ib., v, 8 : référence à une "grammaire
universelle" : "celui qui écrirait une grammaire universelle
ferait bien de passer de lessence des langues à leur existence
et de comparer les grammaires de plusieurs langues". Cf. aussi
sur ce point ix, 12. Leibniz évoque ici, également, un moyen de
corriger cette "tour de Babel", en inventant une "langue
savante" (qui est en un certain sens, une "langue universelle"
-mais artificielle). Il la nomme caractéristique universelle.
Et
bien sûr, mon cours sur le langage.
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