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INTRODUCTION.
On
peut considérer le doute comme inséparable, et même
constitutif, de toute véritable entreprise philosophique.
De Socrate à Descartes, en passant par les sceptiques, en
effet, on retrouve ce doute.
Chez
Socrate, le doute est synonyme de critique et de remise en cause
de tout ce qui présente comme savoir (définitif).
Chez
les sceptiques, le doute est une attitude de suspens : on dit que,
étant donné la nature (précaire) de l'homme,
on ne peut rien affirmer avec certitude, mais qu'on doit au contraire
douter de tout.
Chez
Descartes, on retrouve le même doute radical que chez les
sceptiques, mais, avec un mélange du doute socratique : le
doute radical sert à ne pas être dupe des opinions
ou des faux savoirs; c'est une méthode qui sert à
nous purger de nos illusions, et à atteindre la vérité,
sans se précipiter.
Mais
si le doute nous est présenté comme attitude philosophique
par excellence, est-il quelque chose de si positif? La question
même de savoir si on peut douter de tout semble entraîner
un doute quant à la valeur même du doute. La question
semble en effet présupposer qu'il est peut-être exagéré
de douter de tout : peut-être une vie humaine n'est-elle pas
possible si on se met réellement, dans la vie quotidienne,
à douter de tout, car ce serait rester en suspens (cf. étymologie
du mot) et donc à la limite se laisser mourir.
En
tout cas, se demander si "on peut" douter de tout, c'est sous-entendre
que douter de tout est quelque chose qui ne va pas de soi, qui pose
problème : que, si ce n'est pas impossible, ce sera au moins
difficile.
Il
faut donc se demander s'il y a des limites au doute, et cela, au
sens à la fois théorique, moral, et politique.
Ce
qui reviendra à se demander jusqu'où va la liberté
de penser (d'abord au sens théorique, ie, au sens où
elle n'entraîne aucune conséquence pratique sur la
vie des gens), et aussi, au sens pratique, ie, au sens où
cette fois notre doute a des conséquences sur notre conduite
et peut-être la société toute entière.
Bref
le doute : attitude positive, ou négative? Est-il seulement
une attitude théorique, n'ayant de conséquences que
pour la cohérence de la pensée avec elle-même,
ou bien est-ce une attitude qui a des conséquences pratiques?
(selon réponse, on répond à première
question différemment)
Bref
: le problème posé par le sujet est double. D'abord,
il pose le problème de savoir s'il existe des connaissances
indubitables. Ensuite, il pose le problème de la liberté,
à la fois intellectuelle et politique, de l'homme.
I-LA
POSSIBILITE A LA FOIS MORALE ET RATIONNELLE DE DOUTER DE TOUT.
A-SOCRATE
ET LES VERTUS DU DOUTE (DEFINI COMME ATTITUDE CRITIQUE).
Pourquoi
ne pourrait-on pas douter de tout? En effet, comme nous l'a montré
Socrate, le doute est cette attitude critique vis-à-vis de
tout ce qui passe pour certain, ou de ce qui se donne comme un savoir.
Ne pas se remettre en question est l'attitude dogmatique que combat
la philosophie. Le doute a plus de vertu que l'assurance des dogmatiques.
(développer, à l'aide d'un texte)
Pour
Socrate, douter de tout, ne rien prendre comme allant de soi, pour
acquis, est un devoir pour l'homme.
Il
va donc de soi que l'homme peut douter de tout, à la fois
au sens de la capacité (l'homme ne serait pas ainsi fait
qu'il lui serait impossible de remplir ce qui par définition
fait qu'il deviendrait vraiment un homme) mais aussi au sens de
droit à (si c'est un devoir moral, alors, ce n'est pas immoral
et donc aucun droit ne saurait aller contre).
Le
doute, c'est ce qui permet le progrès de l'humanité,
à la fois au sens moral mais aussi au sens historique, scientifique,
etc. Car douter ce n'est rien d'autre que faire preuve d'esprit
critique.
B-
LA POSSIBILITE RATIONNELLE DU DOUTE RADICAL IMPLIQUE QU'AUCUNE CONNAISSANCE
HUMAINE N'EST FONDEE (CERTAINE).
Mais
si douter c'est faire preuve d'esprit critique, et se caractérise
comme une attitude anti-dogmatique, peut-on pour autant douter de
tout, à l'infini? N'y a-t-il rien d'assuré en ce monde,
n'y a-t-il pas pourtant des connaissances dont il paraît être
humainement ou rationnellement impossible de douter? Bref : n'y
a-t-il aucune connaissance indubitable?
Peut-on
douter des connaissances qui passent pour être les plus assurées?
1)
Les connaissances immédiates/perceptives
Pour
le savoir, partons de la connaissance la plus immédiate (la
perception), donc, la moins complexe, et qui bénéficie
au premier abord d'une telle évidence, qu'il paraît
absurde de la remettre en cause. Par exemple : je suis assis à
ma table, en train d'écrire ces lignes sur mon ordinateur,
etc. Peut-on douter de cette connaissance perceptive? Ie, existe-t-il
de (bonnes) raisons pour dire que peut-être il n'est pas vrai
que je suis en ce moment assis à ma table, en train d'écrire
ces lignes? Que peut-être il n'y a même pas de table,
ie, de monde extérieur? Ici, peut-on aller jusqu'à
dire qu'il faut faire preuve d'esprit critique et ne pas se précipiter,
ie, ne pas considérer mon inclination immédiate (qui
me pousse à croire que cette perception est certaine) comme
certaine, comme indubitable? Ie : le doute ne rencontre-t-il pas
ici ses limites, et ne deviendrait-il pas négatif, pour ne
pas dire incongru? (C'est bien ce que veut dire Woody Allen à
travers cette formule ironique : "si le monde extérieur n'existe
pas, alors, j'ai payé ma moquette beaucoup trop chère").
On
peut pourtant répondre qu'ici, le doute est de rigueur :
non seulement, il est possible, mais on peut encore parler d'un
devoir à le faire. En effet, si je réfléchis
bien sur cette connaissance immédiate, je me rends compte
que je ne peux, dans le domaine des sensations, être certain
d'être dans le vrai. Par exemple, peut-être y a-t-il
un savant fou qui est en train de simuler mes organes récepteurs
et m'envoie la perception : "en ce moment je suis (je sens que
)
à ma table en train d'écrire des mots sur mon ordinateur".
Or, comment puis-je le savoir? Comment puis-je vérifier que
ce n'est pas le cas? Je ne peux en effet par définition sortir
de moi-même, de mes organes récepteurs, qui sont la
seule chose dont je dispose pour avoir affaire au monde extérieur,
afin de vérifier si ma perception correspond au monde extérieur,
et s'il y a même un monde extérieur -comme l'a bien
montré Berkeley, je ne peux avoir accès à quelque
chose non perçu; or, si tout ce que je peux connaître,
n'est connaissable qu'à travers mes facultés de connaître,
je peux toujours douter du fait que mes perceptions correspondent
bien au monde tel qu'il est vraiment, et même, qu'un monde
extérieur existe.
Dans
ce domaine de la connaissance immédiate, le doute est donc
rationnel, possible, puisque nous ne pouvons jamais être certain
d'être dans le vrai. Puisque je ne peux donner de bonnes raisons
pour établir que nous avons une réelle connaissance,
alors, non seulement, je peux en douter, mais aussi, je dois en
douter (puisqu'elle peut être fausse).
2)
Mais peut-on pour autant douter de toutes les autres connaissances
humaines, telles que celles qui me sont transmises par des livres,
donc, par la société à laquelle j'appartiens?
Ne passent-elles pas pour les plus assurées?
Ces
connaissances sont diverses : on a l'histoire, la religion, la science,
etc. On nous les enseigne comme étant certaines, ou, du moins,
on ne nous apprend pas à en douter. Comme le dit Wittgenstein,
dans De la certitude, §310 à 312, si l'élève
se mettait à interrompre sans cesse le maître en exprimant
des doutes, par exemple quant à l'histoire (genre : comment
savez-vous que Louis XIV a réellement existé?), alors,
il se mettrait en position de non-apprentissage. "Un tel doute,
dit Wittgenstein, est comme creux". Ie : il n'a aucun sens.
Pourtant,
ne peut-on penser que cet élève n'a pas si tort que
cela? N'est-il pas possible de douter même de ce genre de
connaissances? L'histoire ne repose-t-elle pas après tout,
tout autant que l'enseignement de la Bible, sur le témoignage
des autres? N'est-elle pas dès lors de l'ordre de la croyance?
Peut-être après tout nous a-t-on menti! Cf. journalistes
qui peuvent nous faire croire n'importe quoi.
En
fait, comme l'a bien montré Hume, dans l'Enquête
sur l'entendement humain (Section IV, 1), toute connaissance
en tant que telle, ie, toute connaissance à caractère
informatif, qui porte sur le monde, est révocable, est incertaine.
En effet, contrairement aux vérités mathématiques,
la plupart des connaissances humaines portent sur le monde, sur
des "choses de fait" ("matters of fact"). On ne peut douter des
vérités mathématiques, car elles portent seulement
sur des "relations d'idées" (relations of ideas). Par exemple
: même s'il n'existait aucun triangle dans la nature, le théorème
de Pythagore serait toujours vrai. Il s'agit de vérités
éternelles, qui ne changent jamais et qui ne sont donc pas
révisables. On ne peut sans contradiction envisager leur
remise en cause, puisque l'on ne peut prouver sans contradiction
leur fausseté possible. Par contre, toutes les autres connaissances
portent sur le monde, et peuvent toujours changer; on peut toujours,
dit Hume, démontrer le contraire. Il est donc possible, rationnellement,
de douter de la majeure partie de nos connaissances, parce qu'on
ne peut jamais en être certain.
Ce
qu'elles nous affirment peut toujours se révéler être
faux demain, etc
Ceci
vaut bien évidemment même des connaissances "scientifiques",
qui passent, dans le sens commun, pour être les mieux établies,
et indubitables. Or, portant par définition sur le monde,
celles-ci ne peuvent mériter l'appellation de "vérités
éternelles".
Les
vérités scientifiques sont des vériéts
empiriques, portant sur des "choses de fait", donc, elles peuvent
ne pas être vraies, elles peuvent même devenir fausses
(cf; fait que la théorie de Galilée a été
remplacée par celle de Newton, celle de Newton par celle
d'Einstein, et que la théorie d'Einstein est loin d'être
définitivement établie) : par conséquent, nous
sommes bien en présence d'un domaine logiquement incertain.
Nous pouvons donc en douter, il n'y a là rien de logiquement
impossible, d'incohérent. Comme nous l'a bien montré
Popper dans Conjectures et réfutations, c'est que
tout ce que nous pouvons assurer, c'est qu'une théorie scientifique
n'est pas encore fausse
Nous
pouvons même aller plus loin et dire qu'il est de notre devoir
de douter des "vérités" scientifiques. En effet, toujours
selon Popper, la science doit procéder par conjectures et
réfutations successives, si elle veut pouvoir progresser.
Et plus elle va mettre à l'épreuve de l'expérience
ses théories, plus elle va pouvoir être sûre
de cette théorie. En effet, plus on aura fait d'expériences
susceptibles de la réfuter, plus elle sera confirmée
par les faits. Si nous avons dit ci-dessus qu'il était logiquement
possible de douter des théories scientifiques, nous affirmons
maintenant qu'il faut les soumettre au doute, à l'esprit
critique. Une science qui ne le ferait pas serait une pseudo-science,
ou un dogme, mais certainement pas une vraie science. Ainsi peut-on
reprocher à la psychanalyse de tout faire pour que son hypothèse
de l'inconscient soit infalsifiable, hors d'atteinte, ie, indubitable.
CONCLUSION
I :
Rien
n'est sûr, ou définitivement tenu pour acquis : croire
le contraire, donc, ne pas douter, c'est aller droit vers les dogmes
et vers une attitude que Nietzsche a stigmatisée comme étant
celle du "troupeau". On croira tout ce qu'on nous dit, sans en examiner
le bien-fondé, sans même le comprendre
(cf. les
médias; les sectes; les pseudo-sciences; croire que
la terre tourne sans comprendre la théorie héliocentrique).
Douter de tout, c'est interroger le bien fondé de tout, et
par là, refaire nous-mêmes le cheminement de tout ce
qui se présente comme savoir. Comme le dit Kant, dans Qu'est-ce
que que les lumières?, c'est là penser par soi-même,
et devenir un homme libre.
TRANSITION
:
Mais,
si rien n'est certain, n'est-il pas exagéré d'en conclure
que dès lors, on peut douter de tout, au sens où cette
fois on rejetterait tout ce qui est douteux comme si c'était
faux? Douter de tout en ce sens, ne serait-ce pas le propre du fou?
Plus encore, ne serait-ce même pas prétentieux de croire
qu'il est possible de douter de tout?
II-
DESCARTES ET LES LIMITES DU DOUTE.
Descartes
ne nous a-t-il pas enseigné les limites de ce doute radical?
N'y a-t-il pas des limites au doute?
A-Le
doute hyperbolique cartésien.
Comme
Socrate, Descartes adopte, au début de ses Méditations
métaphysiques , la méthode du doute. Ce que recherche
Descartes, c'est la vérité. Or, il se dit que pour
cela, il vaut mieux abandonner toutes les croyances qu'il a eues
jusqu'alors; en effet, celles-ci ne sont autres que ce que Spinoza
appellera les "connaissances par ouï-dire" (Ethique,
Livre II).
Pourtant,
on peut dire que ce que Descartes nous montre, tantôt implicitement
(ie : sans le vouloi), tantôt explicitement (avec le cogito),
c'est que le doute radical a bien des limites. Nous sommes incapables
de douter de tout.
En
effet :
1)Ne
faut-il pas, pour parvenir à douter de tout, même
de ce qui est le plus évident (comme les mathématiques
et l'existence d'un monde extérieur) recourir à
des artifices sans cesse plus monstrueux que les autres?
Cf.
le malin génie : il est obligé d'en arriver là
afin de pouvoir douter même du probable; mais c'est évidemment
artificiel (je vais "feindre", nous dit Descartes, qu'il existe
quelque chose de tel, car je vois bien que même si j'ai trouvé
de bonnes raisons pour douter, ie, que c'est logique, cela ne me
fait pas réellement douter de mes croyances spontanées).
On
pourrait donc dire que le fait même que le doute cartésien
soit hyperbolique, nous montre qu'on ne peut douter de tout
2)
De plus, Descartes, quand il emploie le doute méthodique,
échoue lui-même, sans le savoir vraiment, à
douter de tout.
Cf.
fait que Descartes ne doute pas vraiment de sa raison (cf. argument
de la folie); de certaines notions issues de la tradition soi-disant
criticable; du langage hérité de la société
dans laquelle il est né; ne doute pas des mots; de la tradition
philosophique; du doute lui-même; de son projet ; de soi-même
finalement
Il
revient à Wittgenstein, dans De la certitude, de bien
montrer pourquoi il est impossible de douter de toutes nos connaissances.
Reprenons les § 310 à 312 dont nous avons parlé
dans notre première partie. Si pour Wittgenstein le doute
de l'élève à qui on apprend quelque chose d'historique,
concernant la foi même en l'histoire, est "comme creux",
c'est parce que "il y a tant de choses qui vont de pair avec
cette croyance!". Ce que veut dire Wittgenstein, c'est que notre
connaissance a un caractère holistique (ie : elle est systématique,
quelque chose de complexe); toutes nos connaissances s'imbriquent
les unes dans les autres, et on ne peut les envisager à part.
Si bien que quand on doute d'une de ces connaissances, on peut très
bien ne pas douter de quelque chose d'autre qu'elles impliquent
pourtant nécessairement, et cela, inconsciemment. Il y a
donc toujours des présupposés cachés, inconscients,
derrière tout énoncé dont on va vouloir douter.
Comme il le dit dans les § 143 et 152, dans notre savoir, beaucoup
de choses sont apprises implicitement (§143 : "on me raconte
par exemple que quelqu'un a fait il y a longtemps l'escalade de
cette montagne. Vais-je toujours enquêter sur le degré
de confiance à accorder à celui qui me le raconte,
ou pour savoir si cette montagne a existé il y a longtemps?
Un enfant apprend qu'il y a des gens dignes ou non dignes de foi
longtemps après avoir appris les faits qui lui sont racontés.
Mais que cette montagne existe depuis longtemps déjà,
il ne l'apprend pas du tou; ie, cette question ne se pose pas du
tout. L'enfant, pour ainsi dire, avale cette conséquence
avec ce qu'il apprend"; §152 : "les propositions qui
pour moi sont solidement fixées, je ne les apprend pas explicitement").
Ainsi, on ne peut douter de certaines choses sans mettre par là
en doute tout notre système d'évidence, toute notre
conception du monde (ainsi : que la terre tourne, que le monde extérieur
existe, que les mots ont un sens, que 2 + 2 = 4, etc)
Cela
peut valoir aussi des sciences, qui ont bien un tel caractère
holiste. Quand on veut mettre en doute une hypothèse, sait-on,
peut-on savoir que le résultat de notre mise en doute, s'il
nous a révélé une erreur, porte vraiment sur
ce sur quoi on voulait faire porter notre doute? En effet, la science
est un ensemble d'hypothèses enchevêtrées les
unes dans les autres. Par exemple : pour douter d'une hypothèse,
ne vais-je pas me servir d'une autre hypothèse qui appartient
à la dite théorie (on parle alors d'hypothèse
"auxilliaire"), à savoir, de certains instruments qui ne
sont rien d'autre que l'application de la théorie, ou qui
dépendent de son bien-fondé? Or, si je me mets à
douter des instruments eux-mêmes, ne vais-je pas m'empêcher
de pouvoir soumettre cette hypothèse à l'examen?
3)
et finalement, on sait que Descartes en arrive à quelque
chose de certain : le cogito. Le doute s'arrête bien quelque
part
Conclusion
A.
On
n'a pas les capacités de douter de tout, car c'est quelque
chose qui irait à l'infini. Pour douter, il faut que je pense,
et pour que je pense, il faut bien que je m'exprime par des mots;
or, ces mots sont hérités de ma société,
etc.
B-
La morale par provision (Discours
de la méthode, III) : rapports
doute-vie quotidienne.
Descartes
lui-même nous conseille de ne pas adopter la pratique du doute
dans la vie quotidienne : en théorie, le doute est conseillé
car il ne faut pas se précipiter, il ne faut pas confondre
sa croyance avec un vrai savoir, etc. Mais en pratique, ie, quand
il s'agit de vivre, d'agir, il ne faut pas douter.
- il
faut se décider : on ne saurait demeurer dans l'hésitation
- on
n'a pas le temps : la vie est urgente
Il
faut donc dans la vie courante s'abstenir de douter. Du moins, si
on peut toujours douter, il ne faut pas remettre l'action à
demain. Je dois manger, etc. Descartes va même jusqu'à
prôner le conformisme en matière d'opinions politiques,
morales, ou religieuses : là-dessus, on adoptera celles de
notre pays.
(note
: les sceptiques, contrairement à ce qu'on a pu dire d'eux,
faisaient exactement la même chose que Descartes)
CONCLUSION
I .
Pour
Descartes, autant dans le domaine de la théorie que dans
le domaine de la pratique, nous ne pouvons douter de tout. Le doute
est impossible à maintenir jusqu'au bout dans la théorie,
même quand on a le temps et qu'il s'agit seulement de rechercher
la vérité. Mais dans le domaine de la pratique, c'est
encore plus impossible, car nous devons agir, et la vie est urgente.
Le doute radical nous ferait ici tomber dans les affres de la folie.
Ou
: même si, comme on l'a vue en I, pratiquement toutes mes
connaissances sont incertaines, ne sont pas indubitables, il est
impossible d'en douter au sens de les "révoquer en doute",
ie, de faire comme si elles étaient fausses. Sinon, c'est
notre vie même qui devient impossible.
III- LES LIMITES MORALES ET POLITIQUES
DU DOUTE.
Nous
venons de voir que autant dans le domaine théorique que pratique,
nous ne pouvons douter de tout : c'est impossible, l'homme n'en
a pas la capacité. On en arrive donc maintenant à
se demander si le doute ne serait pas dangeureux quand il porte
sur les valeurs traditionnellement admises par sa société.
Peut-on remettre en cause le bien-fondé des lois, des murs,
ou des dogmes religieux, sans remettre en danger l'existence de
cette société? La question ne porte plus vraiment,
ici, sur la capacité qu'aurait l'homme à douter de
tout; nous sommes ici à un niveau moral et même politique
: il s'agit de savoir si l'homme a le droit de douter de tout.
A-
LE DOUTE ET LE CRIME DE LESE-MAJESTE.
Cf.
Socrate qui a été mis à mort car il était
trop dangeureux pour l'ordre social. Ici, on répond à
la question de savoir si on peut douter de tout, par le risque de
mort (comme précédemment); seulement, cette mort n'a
plus une origine biologique, ou naturelle, mais sociale/politique.
Cf.
le crime de lèse-majesté; signification : il y aurait
des choses sacrées, qu'aucun homme, en tant qu'individu,
ne saurait remettre en question. Ces choses sont principalement
les dogmes religieux, les lois de l'Etat. Les critiquer, c'est en
effet entraîner un gros risque : que les hommes n'y croient
plus; car alors, le lien social est détruit. Il est interdit
à l'homme d'en douter car ce serait les remettre en cause,
soupçonner leur bien-fondé, etc. (Ici, donc, réponse
au sujet : on n'a pas le doit de douter de tout : certains domaines
nous échappent, on n'a pas le droit d'y toucher)
B-KANT
: LE DOUTE COMME NECESSAIRE AU PROGRES DE L'HUMANITE.
1)
Dans un petit essai intitulé Qu'est-ce
que les lumières? (1784),
Kant répond pour ainsi dire définitivement à
cette grave objection.
Répondre
à cette objection, c'est bien entendu, comme on le voit dans
cet essai, répondre aux prêtres et hommes politiques
de l'époque obscurantiste, ie, à ceux qui ont le pouvoir
et veulent maintenir le peuple dans l'ignorance afin de garder ce
pouvoir. Selon eux, on vient de le voir, laisser l'homme penser
par soi-même et cela, sur la place publique, (dans des livres,
dans des jouranux), et à propos des choses publiques (eux
diraient sacrées), entraînerait la ruine de l'ordre
politique extérieur, et de la moralité intérieure.
Ainsi,
à l'époque de Kant, ceux qui voulaient publier des
livres dont le contenu n'était pas en accord avec la manière
dont la religion était officiellement comprise et imposée,
courraient le risque de la censure. Cf. Descartes qui s'est réfugié,
comme d'ailleurs bon nombre d'intellectuels de cette époque,
à La Haye, pour échapper à cette censure quasi-systématique.
(Cf. aussi Diderot et L'Encyclopédie).
Or,
que leur répond Kant? Il oppose à l'obscurantisme
l'idée-clef de "lumières", qui connote l'idée
de critique, de liberté absolue du jugement, par lequel nous
nous délivrons de nos préjugés, superstitions,
préjugés.
Par
là, Kant veut dire que la liberté d'opinion et d'expression
est ce qui permet à un peuple de progresser vers le bien.
Ie : il doit y avoir une libre critique de l'Eglise comme de la
législation. Kant va même jusqu'à dire que de
toutes les libertés que les hommes ont à conquérir
et que le gouvernement doit leur laisser prendre, la première
est la liberté de l'usage public de sa raison. Contre les
obsucrantistes, il dit donc que la religion et le droit concernent
tout homme en tant qu'homme, et que rien ne saurait lui interdire,
par conséquent, d'en douter, et de communiquer ce doute à
tout autre homme.
2)
Mais cette liberté est-elle si totale? N'y a-t-il pas de
nouveau des limites dans ce droit absolu de douter même
des choses "publiques"?
C'est
bien ce que semble après tout soutenir Kant. En effet, de
quelle liberté nous parle Kant? Cette liberté concerne,
comme nous l'avons dit, l"usage public de sa raison". Pour bien
comprendre la signification de cette formule, voyons ce qu'est,
pour Kant, l'usage privé de la raison, celui qui est néfaste
et en conséquence interdit, illégal.
L'usage
privé de la raison, c'est par exemple l'usage que ferait
un fonctionnaire de cette liberté radicale de tout soumettre
à l'examen (critique) de sa raison. Il ne saurait s'étendre,
nous dit Kant, au-delà de l'exécution, et par exemple,
aller jusqu'à discuter de l'ordre ou de la tâche à
accomplir. Ici, nous sommes bien en présence des limites
(morales et/ou politiques) du doute : en effet, si on le limite,
c'est justement pour que la société continue à
fonctionner, même si on doute du bien-fondé des lois
ou ordres à appliquer. Le doute, ici, a des conséquences
pratiques très graves, qui peuvent troubler, l'ordre public.
Qu'est-ce
alors que l'usage public de la raison? Kant veut dire par là
que cet homme qui, en tant que fonctionnaire de l'Etat ne peut douter
de l'ordre qu'on lui donne et faire comme s'il était faux,
donc nul et non avenu, tant qu'il en doute. Par contre, il peut,
et même il en a le devoir, mettre en cause la stratégie
du général, mais cette fois, en adoptant le point
de vue d'un citoyen, ou d'un homme raisonnable (bref : de tout "homme
en tant qu'homme"). Car par là, il se met dans la position
d'un homme véritablement capable de juger et de savoir.
On
ne doutera donc pas des affaires publiques en tant qu'homme privé,
mais en tant qu'homme public : ainsi, notre fonctionnaire ne le
fera pas quand le général lui donnera un ordre, mais
il le fera dans un article de journal.
Ainsi,
pour Kant, si la constitution de l'Etat reste inviolable, il n'en
conclut pas vraiment au crime de lèse-majesté quand
on la remet en question : au contraire, son caractère sacré
n'exclut pas que nous ayions le droit et même le devoir (cf.
affaire Papon) de la critiquer quand quelque chose ne va pas ou
se révèle être injuste. Que les hommes aient
le droit de raisonner sur tout et d'exprimer publiquement leurs
pensées, non seulement ne ruine pas l'Etat et l'Eglise, mais
c'est le seul moyen d'assurer un ordre politique qui repose sur
la liberté fondamentale de l'homme, et ne soit pa à
la merci de la moindre épreuve de force.
CONCLUSION
D'un
point de vue théorique, ou plus précisément
épistémologique, il nous est apparu impossible de
douter de tout. L'homme n'en a pas les capacités, car il
lui faut toujours partir de quelque part, et/ ou, s'arrêter
quelque part. Il y a toujours des choses qui, dans l'entreprise
du doute, restent indubitables, ou du moins, qu'on continue de prendre
comme allant de soi.
De
même, du point de vue de la vie quotidienne, nous en sommes
arrivés à la conclusion selon laquelle on ne peut
douter de tout, sous peine de mort ou de folie. Ici, l'incapacité
est plus totale encore que ci-dessus, car les risques étaient
seulement alors logiques.
Mais,
en nous interrogeant sur la légitimité du doute dans
le domaine politique, nous avons réussi à retrouver
la connotation positive du doute, de la critique, telle qu'on la
trouvait chez les philosophes depuis Socrate. En effet, nous avons
conclu, avec Kant, que le doute sur les choses dites sacrées
n'est pas illégal mais au contraire une sorte de devoir.
Seul il peut permettre à l'humanité un progrès
véritable, et à la liberté d'être effective.
Bref
: notre conclusion est que le doute signifie bien la liberté
de l'homme, peut-être pas intellectuelle, certes, mais au
moins politique et morale. Son exercice constant peut permettre
l'émancipation de l'homme et empêcher qu'il soit sous
le joug d'un Etat totalitaire.
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