| Introduction
Thème
: la liberté
Problème
traité : les rapports de la liberté et de
la nature, ou, de la causalité libre par rapport à
la liberté naturelle. Pour admettre que nous sommes libres,
faut-il admettre deux sortes de causalité, ie, une causalité
“naturelle” et une causalité non naturelle, hors
du déterminisme causal? Et si oui, est-on alors mené
à une contradiction? -Bref, la liberté contredit-elle
le déterminisme causal, et est-elle une pure chimère,
comme pourrait nous le faire croire dès le début le
texte que l’idée de liberté appartient à
la sphère des idées de la raison pure?
Thèse
de l’auteur : l’idée de liberté,
définie métaphysiquement comme étant une causalité
non empirique, ou non conditionnée, non soumise au déterminisme
causal, peut recevoir un sens et même étendre nos connaissances
: elle est à la fois possible et a une réalité
objective.
Contexte
et résumé : Kant reprend ce problème
de la possibilité de la liberté, ou de sa compatibilité
avec la nature de la réalité, dans ses propres termes,
en revenant sans cesse sur les thèses exposées dans
la Critique de la Raison pure. Il y avait cherché à
quelles conditions nos connaissances sont objectives, et avait été
amené par là à dénoncer l'’mpossibilité
de toute connaissance métaphysique. Celle-ci dépasse
en effet, ou contredit, et ce, par définition les conditions
de toute expérience possible. Mais Kant voyait bien que son
système menaçait la notion de liberté. Ainsi,
dans la Critique de la Raison pratique, œuvre d’où
est issu notre texte, il s’agit pour Kant de montrer que la
liberté existe, qu’elle a une réalité.
Kant revient donc ici sur la difficulté qu’il estime
avoir résolue dans la troisième antinomie de la CRPure
: à savoir, que la liberté paraît bien rompre
l’enchaînement de l’expérience.
Plan
et dynamique du texte:
1)
lignes 1 à 4 : position et raison d’être du problème
: la liberté étant une Idée de la raison, comment
se fait-il qu’elle nous permette d’acquérir une
connaissance, étant entendu que toute connaissance sur le
terrain du suprasensible est impossible ?
2) lignes 4 à 31 : les rapports entre liberté et conditions
de la connaissance : est-on inéluctablement mené à
une contradiction avec nos conditions de connaissance ? –Kant
réfléchit sur ce problème en rappelant les
conditions auxquelles sont soumises toutes nos intuitions, et applique
la distinction entre deux sortes de catégories, concepts
constituant les objets d’expérience possible : il y
a ceux se rapportant à leur constitution, et ceux ayant trait
à leur existence, ou, aux relations entre les phénomènes.
a) problème : lignes 9 à 16 : au niveau des catégories
constitutives, la liberté ne paraît pas pouvoir être
l’objet d’une intuition possible, et avoir une quelconque
réalité, pouvoir satisfaire aux conditions de toute
connaissance. Est-ce à dire qu’elle n’a aucun
sens ? Est-ce là la seule manière possible d’exister
pour ce que nous connaissons ?
b) lignes 16 à 22 : est-ce à dire que la liberté
n’a aucun sens possible ? Est-elle incompatible avec la deuxième
sorte de catégorie, seule restante, et seule susceptible,
dès lors, de lui donner un sens ? L’antinomie ne vient-elle
pas au contraire de ce qu’on est resté sur ce terrain
? C’est ce que montre Kant, en rappelant qu’au niveau
des catégories dynamiques, on trouve de quoi remplir les
attentes de la synthèse de l’inconditionné et
du conditionné qu’exige l’Idée de liberté
afin d’être possible.
c) Lignes 22 à 28 : solution de l’antinomie : elle
n’en est pas vraiment une, car l’être se prend
en deux sens. Liberté et déterminisme naturel ne s’excluent
pas, ou encore, causalité inconditionnée et causalité
conditionnée ne s’excluent pas l’une l’autre,
et il est donc possible de penser sans contradiction la liberté
; ie la liberté est possible, et cela est prouvé par
nos catégories. On peut penser une action comme à
la fois déterminée dans l’expérience,
et non soumise aux conditions de cette expérience ; mais,
alors, à un autre niveau. Nous ne rompons pas, par là,
la synthèse (pas de « saut » à l’intérieur
même de notre expérience). Kant rétablit donc,
pour des besoins pratiques, l’existence de l’intelligible,
un mode d’être intelligible, qu’il avait banni
de son système de la raison pure.
d) Lignes 28 à fin : conclusion de l’auteur, qui est
une réponse à la question au début du texte.
Première
partie : position
du problème posé par l’idée de liberté
: elle appartient au domaine des Idées rationnelles/ spéculatives,
et par conséquent, elle ne devrait nous donner aucun accès
à une expérience possible, et, par suite, à
aucune extension de nos connaissances (lignes 1 à 4)
A- Dès le début du texte, Kant se place sur
le terrain de la métaphysique.
1)
Il présuppose en effet que la liberté est quelque
chose de métaphysique :
En
effet, il dit bien que le concept de liberté est une des
Idées de la raison pure spéculative, Idées
qui, comme l’a montré la CRPure, sont l’apanage
de la raison spéculative –raison faisant un usage métaphysique
des concepts de l’entendement.
Si
ce n’est que dans la suite du texte que le contenu, ou le
sens, de cette idée sera déterminé, nous devons
dès maintenant y référer pour bien saisir toute
l’importance de la question que se pose ici Kant («
d’où vient que (ce concept) possède exclusivement
une si grande fécondité ? »). L’Idée
spéculative ou rationnelle de la liberté stipule que
la liberté est une certaine sorte de causalité, mais
qu’elle est « inconditionnée », et, comme
il le dit dans la fin du texte, intellectuelle -ceci, certes, après
sa démonstration, mais, toutefois, nous pouvons dire que
Kant suppose tout de suite que cette idée de liberté,
si elle correspond à quelque chose, nous place dans le terrain
ou dans le champ du suprasensible, ie, au-delà de l’expérience
possible, comme il l’a assez montré tout au long de
sa Critique de la raison pure, où il critiquait les prétentions
de toute métaphysique dogmatique à dire quoi que ce
soit de sensé ou de réel.
2)
la liberté est métaphysique : sa signification du
côté spéculatif -la liberté ne peut étendre
nos connaissances théoriques, puisqu’elle appartient,
ou est quelque chose, de suprasensible.
Le
problème posé par cette idée de liberté,
ie, à la fois celui de savoir si cette idée est possible,
et si elle est réelle, apparaît donc bien du fait de
cette appartenance : en effet, le statut des idées métaphysiques,
ou “rationnelles”, semble bien nous indiquer que nous
sommes ici sur un terrain où, normalement, nous ne pouvons
rendre ces idées effectives, ou avoir affaire, à travers
elles, à quelque chose de réel, puisque :
(1)
leur terrain est celui du “suprasensible”, et que
(2) comme nous le dit Kant, ces idées de la raison ne font
que “désigner une place vide pour des êtres d’entendement
purement possibles”, mais “n’en peuvent déterminer
le concept par rien”.
(1)
les idées de la raison pure spéculative ne nous donnent
accès à aucune expérience possible, car le
suprasensible, qui est leur domaine de prédilection, est
par définition ce qui n’est lié à aucune
condition sensible.
Sous-entendu
: si la liberté est par définition ce qui n’est
pas lié aux conditions sensibles de la connaissance, si elle
est quelque chose d’absolu, d’inconditionné,
alors, elle est inaccessible à toute connaissance, puisque
rien dans l’expérience ne peut y correspondre –principe
selon lequel toute connaissance ne peut être possible seulement
avec des concepts, mais selon lequel il faut remplir nos concepts
par une intuition (cf. « n’en peuvent déterminer
le concept par rien »). En effet, dans le domaine théorique,
on ne peut donner de contenu à un concept que par l’expérience
possible. Le concept de lui seul ne renvoie à aucune expérience,et
ne peut être producteur de réalité.
(2) les êtres d’entendement sont pour Kant, les purs
concepts de ce qu’est un objet en général. Il
critique dans CRPure, les métaphysiciens, et notamment Leibniz,
pour avoir cru, par ces concepts, élargi leur domaine des
connaissances. Par exemple, Leibniz, a cru, en se seravnt du pur
concept d’entendement qui est celui de la substance (permanence
dans le temps selon Kant), pouvoir en déduire, sans passer
par l’expérience, que tous les êtres existants
sont des substances. La thèse, ou l’idée de
Kant, est ici que la raison spéculative, qui a un usage théorique,
ne peut déterminer à elle seule ses concepts, elle
ne peut par elle-même leur donner un contenu (cf. “n’en
peuvent déterminer le concept par rien”) ; en effet,
dans le domaine théorique, de la connaissance, on ne peut
donner de contenu à un concept que par l’expérience
possible. Le concept de lui seul ne renvoie à aucune expérience,
et ne peut être producteur de réalité.
B-
mais il y a un moyen (pratique) de lui donner une signification
légitime : elle a un statut particulier -étant liberté,
elle a à voir avec le domaine pratique, en plus du domaine
suprasensible
Si
donc on ne peut, selon Kant, avoir accès à des connaissances
par l’intermédiaire de l’entendement seul, il
reste que ces idées, si elles n’ont, dans CRpure, reçu
aucune signification théorique, aucun usage légitime,
elles pourront avoir un usage “pratique”.
Pratique,
pour Kant, réfère, comme chez Aristote par exemple,
au domaine de l’action, mais, plus spécifiquement,
à l’action qui n’est déterminée
par aucune inclination sensible, mais qui n’est due qu’à
la causalité de la raison, qui a le pouvoir de se déterminer
indépendamment des conditions sensibles. On voit donc que
pratique englobe dans sa signification à la fois la volonté,
la raison, et la liberté.
Mais
avant de pouvoir déterminer la signification pratique de
la liberté, et étendre par là nos connaissances,
il nous faut nous assurer, ce que kant veut ici faire, de la possibilité
de la liberté, au niveau de la constitution de l’expérience
par notre entendement et ses catégories.
Nous
pouvons noter ici que le fait de dire que la liberté nous
apporte, même si ce n’est qu’au niveau pratique,
une connaissance, nous indique quel est l’enjeu du texte et
de la question posée au début : en effet, cet enjeu
n’est-il pas de sauver la morale ? Pour que nos actes nous
soient imputables, pour que nous soyions dits « libres »,
ne faut-il pas que nos actes ne soient pas le simple résultat
des causes antécédentes ? Tel est la signification
spéculative de la liberté… Ne faut-il pas que
nous fassions exception au déterminisme causal/ naturel,
pour que la liberté possible ?
Tel
semble être le problème qui se joue ici, et, avant
de parler de la réalité de la liberté pratique,
Kant se concentre sur la liberté au sens spéculatif,
et se demande si le mode d’être qu’elle exige
d’accorder est compatible ou non avec la nature de la réalité.
(Même si on sait que Kant s’oppose à toute affirmation
sur la « nature réelle » des choses, on est bien
obligé ici de s’exprimer ainsi, puisque c’est
bien une telle affirmation, même si c’est seulement
sur un mode problématique, qui ne se proncone pas réellement
sur la nature de la liberté, que cherche ce texte).
Kant
paraît ici contrevenir à son principe, selon lequel
ce n’est pas en restant sur le terrain de nos concepts, que
l’on parviendra à les déterminer, ie, à
obtenir des connaissances. En effet, il détermine la signification
(au moins possible, ou non contradictoire, susceptible d’être
en accord avec les conditions de l’expérience possible)
de l’idée de liberté, en restant au niveau du
discours, et de nos concepts qui nous permettent de rendre l’expérience
objective. Jamais Kant ne recourt à un exemple concret, ou
ne réfère à l’expérience.
Deuxième
par : Il
faut prouver que l’Idée de liberté n’est
pas une notion dépourvue de sens, et rendre compte du fait
que la liberté s’avère contribuer à élargir
nos connaissances (lignes 4 à 31)
Faute de pouvoir recourir, pour établir sa réalité,
à l’expérience (en vertu de la première
partie de notre texte), il faut chercher si on peut la penser à
l’aide de nos catégories, ou si au contraire son existence
doit nous mener inéluctablement, comme par exemple l’avait
cru Spinoza, dans son Ethique, à rompre l’ordre
ou l’enchaînement des phénomènes.
A-
lignes 4 à 9 : Kant applique les conditions de toute connaissance
effective à l’idée de liberté : elles
stipulent qu’il faut un concept, et une intuition
C’est
la conséquence logique de la première partie, puisqu’il
s’agit de savoir ce qui peut bien rendre compte du fait que
cette Idée, pourtant « transcendante », peut
être si féconde. Il se situe donc pour y répondre
au niveau des exigences de l’entendement, qui est pour lui
la faculté de connaissance, ainsi que la législatrive
de l’expérience (puisque ses concepts, qui sont différents
des Idées de la raison, que Kant appelle les « catégories
», sont les formes générales de cette expérience).
Ainsi,
pour savoir « d’où vient que (le concept de liberté)
possède exclusivement (parmi les Idées de la raison)
une si grande fécondité », il faut d’abord
:
1)
que l’on trouve quelle est la catégorie qui nous sert
à penser la liberté
Pourquoi
? Parce que, dit Kant, « je ne puis rien penser sans catégorie
». Même pas, dit-il, une Idée rationnelle comme
l’est la liberté.
C’est
que, en effet, les catégories sont des concepts de choses
en général, qui sont constitutifs de tout entendement,
et qui sont la forme de notre expérience, les cadres, si
l’on peut dire, dans lesquels toute réalité
sensible doit venir s’insérer pour que nous puissions
dire que nous connaissons quelque chose. Par exemple, la catégorie
de causalité nous dit d’avance que dans toute expérience,
un effet doit suivre nécessairement de sa cause. Je ne peux
rien comprendre, selon Kant, sans les utiliser : ainsi, même
pour penser quelque chose, opération de l’entendement
qui se distingue de la connaissance, il me faut utiliser ces catégories
; et je le peux légitimement, même si je ne remplis
pas ces catégories, ou concepts d’objets possibles,
par des intuitions sensibles.
Cette
catégorie par laquelle nous sommes obligés de penser
la liberté, est, nous dit Kant, celle de la causalité.
Il ne nous dit pas, pour le moment, pourquoi, mais cela deviendra
explicite dans la suite du texte.
2)
Mais on doit aussi, si on veut passer à la réalité
objective, pouvoir donner au concept de causalité une intuition
sensible
C’est
là le seul moyen pour que ce concept nous donne une connaissance.
Or, c’est bien ce que demande Kant : comment se fait-il que
cette Idée donne lieu à une connaissance ? Il faut
bien que, en plus d’être pensable, elle soit ultimement
référée à quelque chose de sensible
, puisque les catégories sont des « lois » ou
formes générales de l’expérience…
3)
de là découle le problème de la liberté,
ou l’incompréhension qu’on a, au premier abord,
devant le fait que cette Idée nous donne des connaissances.
L’Idée de liberté exige en effet pour la synthèse
du concept de causalité, l’inconditionné : comment
alors pourra-t-on lui donner une intuition, qui correspond à
la deuxième exigence de toute connaissance effective ?
Inconditionné
s’oppose ici à intuition sensible : c’est que
l’inconditionné est ce qui, chez kant, n’est
soumis à aucune condition sensible, c’est un absolu.
Avec cette opposition, nous pouvons bien comprendre pourquoi on
ne peut donner aucune intuition au concept rationnel de liberté,
mais on voit bien que kant insiste ici sur la notion de synthèse,
qui est l’élément-clef nous permettant de comprendre
co :mment Kant résoudra son problème. Mais cette notion
ne devient claire que dans la suite du texte.
Toute
Idée rationnelle exige, quand elle fait des « synthèses
», un inconditionné. Pour le moment, le sort de l’Idée
de liberté semble donc être voué au même
que celui des autres Idées, puisque, comme le montre Kant,
la synthèse est le propre de l’entendement et donc
la condition nécessaire de toute connaissance ; or, comment
pourrait-on trouver, sur le terrain de l’expérience,
qui est le domaine propre de l’entendement, de l’inconditionné
?
Le
problème qui se pose alors est que, justement, on ne peut,
dit Kant, « soumettre aucue intuition correspondante au concept
rationnel de liberté ». On semble donc être en
présence d’une contradiction, car, du fait que le concept
de la liberté est transcendant, autre mot ayant une connotation,
chez Kant, péjorative, puisqu’il signifie ce qui dépasse
les conditions sensibles, il exige, pour la synthèse du concept
de la catégorie de la causalité, l’inconditionné.
C’est en cela que le concept de liberté pose problème
pour l’entendement, qui, quand il fait la synthèse
de la notion de causalité, en l’appliquant aux relations
entre les choses de la nature, que Kant appelle phénomènes,
dit nécessairement recourir à des conditions sensibles.
B-
Cette contradiction n’en est pas réellement une ; solution
du problème (lignes 9 à 28)
1) « Or les catégories se partagent
en deux classes » (lignes 9 à 16)
Cette
thèse est une esquisse de solution, qui permet de trouver
un usage possible à l’Idée de liberté.
En effet, le « or » marque bien que l’on serait
ici fondé à dire qu’il est impossible que l’Idée
de liberté étende nos connaissances, s’il n’y
avait qu’une sorte de catégories, et, par là,
aussi, qu’une sorte de synthèse possible. Posons rapidement
quelles sont ces classes, avant d’expliquer lus en détail
ce que cela signifie :
a)
première sorte de catégories : Kant les appelle «
mathématiques ». La synthèse qui leur correspond
est celle de l’unité dans la représentation
des objets : elles servent à se représenter un divers
en un tout unifié (ce sont, cf. première analogie
de l’expérience dans CRPure, la quantité et
la qualité)
b)
les autres catégories sont appelées « dynamiques
» : leur synthèse n’a à voir qu’avec
la représentation de l’existence des objets (causalité
et nécessité)
2)
si l’on cherche à penser l’Idée de liberté
par les catégories mathématiques, on est inéluctablement
mené, comme Kant l’avait montré dans la troisième
antinomie de la raison pure, à une contradiction.
Les
exigences de ces catégories, au niveau de leur synthèse,
empêche en effet de donner un sens à la liberté.
On voit ici, il faut le préciser, pourquoi c’est la
catégorie de causalité, qui est dynamique, qui sert
à penser la liberté.
Ces
catégories mathématiques, en effet, ont à voir
avec la grandeur des phénomènes, que cette grandeur
soit extensive (rapport dans l’espace de parties à
parties) ou intensive (tout objet doit avoir un certain degré,
ou une certaine qualité).
On
va voir ici à quel point c’est la notion de synthèse
qui est dans l’argumentation de Kant, décisive. En
effet, quelle est la nature de la synthèse exigée
ici ? Elle doit être, nous dit Kant, « homogne ».
Cette qualification de la synthèse mathématique, qui
rend possible la représentation de tout objet, est ce qui
explique qu’à ce niveau, il n’y a aucun moyen
de concilier les exigences de la synthèse d’une Idée
rationnelle, avec celles de la synthèse exigée par
les catégories. En effet, « homogène »
signifie que tout ce qui est unifié doit être de même
nature. En conséquence, nous dit Kant, ce qui est donné
dans l’intuition sensible comme conditionné dans l’espace
et le temps (ce que, plus haut, nous appelions les « conditions
sensibles de la connaissance ») ne peut être synthétisé
qu’avec ce qui à son tour est conditionné. On
ne peut avoir affaire qu’à du conditionné. Parler
à ce niveau d’inconditionné est une contradiction
dans les termes, et on n’obtient donc par nos idées
aucune connaissance.
3)
Les exigences de la synthèse des catégories dynamiques
sont par contre compatibles avec les exigences de la synthèse
des Idées rationnelles (lignes 16 à 22)
a)
lignes 16 à 19 : en tant que les catégories de causalité
et d nécessité ne concernent que le lien entre différentes
choses, dont l’une est la condition, et l’autre, le
conditionné, leur synthèse ne doit ici nullement être
nécessairement homogène. Ici, en effet, la synthèse
correspond seulement au lien entre deux existences distinctes. Par
exemple, il s’agit de la façon dont nous lions entre
eux deux événements, A et B, qui entretiennent entre
eux une relation d’antécédent à conséquent,
ou, de causalité. Il ne s’agit pas de la constitution
des choses, mais de leur existence.
b)
lignes 19 à 28 : nous avons donc ici une place pour l’intelligible,
sans rompre pour autant les conditions de l’expérience
sensible. Nous pouvons donc comprendre comment la liberté
est possible.
La
liberté est possible, puisqu’au niveau des catégories
dynamiques, nous rencontrons toutes les conditions pour que soit
effectuée, ou du moins possible, une synthèse transcendante
(= qui lie l’inconditionné au donné). Cela n’est
plus une contradiction, et ne ne donne pas lieu à rompre
à l’enchaînement des phénomènes.
Cf.
« ce qui est partout conditionné dans le monde sensible
» : les relations de cause à effet et l’existence
contingente ; on peut ici recourir pour leur synthèse à
un inconditionné, i.e., à quelque chose d’hétérogène…
«
Quoiqu’indéterminée » : signifie que cela
ne donne pas lieu à une extension réelle de nos connaissances,
que nous ne pouvons par là rien déterminer de réel.
C’est seulement problématique (nous savons seulement
que la chose n’est pas impossible).
4)
Solution de l’antinomie : elle n’en est pas vraiment
une, car l’être ne se prend pas en un seul sens (lignes
22 à 28)
Kant
revient ici sur l’antinomie exposée dans la Dialectique
de la raison pure. Ce qu’il vient de nous exposer est une
explication de la raison pour laquelle, quand on trouve l’inconditionné
pour le conditionné, (que ce soit en recourant à une
causalité inconditionnée, ou à un Etre nécessaire),
on n’a pas, contrairement aux apparences, de contradiction.
Pour
cela, il donne un exemple tiré de la causalité (puisque
la catégorie de causalité est bien ce par quoi nous
devons penser la liberté). Par cet exemple, il s’agit
donc de montrer que la liberté, comme causalité inconditionnée,
est tout à fait compatible avec le déterminisme naturel.
a)
l’exemple confirme et explicite plus concrètement ce
qui a été dit dans la partie 3) ci-dessus : pas de
contradiction d’une synthèse entre la causalité
inconditionnée, qui n’est pas sensible, avec le conditionné,
qui par définition est sensible (« série des
causes et des effets ») –mais ceci, seulement au niveau
du « pensable », cf. ci-dessus le terme « indéterminé
»…
b)
l’action peut et doit être considérée
à deux points de vue, deux niveaux (d’être) différents.
Kant rétablit ici l’intelligible qui avait été
banni par la critique de la raison spéculative. Nous existons
à la fois comme êtres sensibles, ou comme phénomènes,
et comme êtres intelligibles, i.e., comme noumènes.
Si notre action, ou notre existence, peut être considérée,
au niveau du sensible, comme mécaniquement déterminée,
elle peut toutefois être considérée, à
un niveau supérieur, comme libre, comme non conditionnée
de façon sensible. La liberté a à voir avec
le fondement de ces actions, qui, lui, peut se situer à un
niveau inconditionné.
a)
et b) montrent donc que la liberté est possible, ou pensable
sans contradiction, malgré le fait, et même, grâce
au fait, que nous devions la penser par l’intermédiaire
d’une de nos catégories, (en l’occurrence, celle
de causalité), i.e., que quelque chose de non déterminé
par les conditions de cause à effet, qui n’appartient
pas par définition à une telle série, peut
pourtant faire advenir quelque chose dans cette série même.
Conclusion
(lignes 28 à fin)
Cette
conclusion est une réponse directe à la question posée
au début du texte (« comment se fait-il que la liberté
donne lieu, et elle seule, à une telle extension de nos connaissances
? »).
Il
faut noter que tout ce que nous venons de voir est la reprise de
ce que Kant a déjà dit dans la CRPure. Il fallait
d’abord montrer, au niveau de la pensée, la possibilité,
la non-contradiction, de l’existence, l’effectivité
d’une telle notion (liberté ou causalité inconditionnée
de façon sensible, « intellectuelle »). Avant
de pouvoir donner à un tel concept une réalité,
de « prouver dans un cas réel en quelque sorte par
un fait, que certaines actions supposent une telle causalité
», il fallait revenir, pour Kant, sur cet acquis. C’était
donc la première condition pour que ce concept donne lieu
à une extension possible de nos connaissances : Kant prenait
la notion de liberté seulement comme Idée métaphysique,
comme causalité suprasensible.
Il
s’agit maintenant, dans la CRPratique, de prouver cette Idée,
i.e., de trouver un fait qui lui correspond : on passe alors au
niveau de la réalité, on cherche à aller au-delà
de la connaissance non encore déterminée dont il s’agissait
jusqu’à maintenant.
Ici,
on le voit, Kant envisage la liberté comme quelque chose
de pratique : la détermination de la liberté comme
« causalité intellectuelle » nous paraît
ainsi dire quelque chose de plus que la «causalité
inconditionnée de façon sensible » ; on a affaire
ici à la détermination de la liberté comme
causalité de l’intellect, de la raison, qui sera dite
ici pratique. Elle est aussi, on le voit, ce qui est présupposé
par certaines actions –qui seront, précisons-le, les
actions morales.
C’est
donc une preuve morale de la liberté qui étendra nos
connaissances. Ce « fait » dont nous parle ici Kant,
ce « cas réel », ne pourra être quelque
chose d’empirique (cf. distinction « réel »
et « objectivement nécessaire d’un point de vue
pratique »). C’est quelque chose de pratique (cf. «
commandées », « point de vue pratique »),
qui a rapport avec la morale. Nous voyons ici le centre de la CRPratique
: il s’agit, dans cette œuvre, de prouver la liberté
par la loi morale, qui sera appelée par Kant « factum
rationis », et de montrer que cette loi morale à son
tour, présuppose la liberté.
On
voit donc bien finalement, avec cette conclusion,que l’enjeu
était, pour Kant, de sauver l’action morale, notre
responsabilité, i.e., le fait que certaines actions nous
soient imputables.
C’est
au niveau pratique, ou plutôt, d’un point de vue pratique,
que la notion de liberté donne lieu à une extension
de nos connaissances. On a donc ici l’idée majeure
de Kant, selon laquelle les Idées de la raison, peuvent,
en tant qu’un usage pratique en est possible, donner lieu
à des connaissances.
Conclusion
du commentaire
L’intérêt
du texte est de renouveller de façon originale l’antinomie
causalité naturelle et causalité libre. Toutefois,
elle n’est résolue qu’à coups d’artifices
. En effet, il faut qe nous admettions la scission kantienne phénomènes/
noumènes, donc, que notre existence est « double »,
pour accepter sa solution. Ainsi, Kant, comme les philosophes qui
se sont avant lui affrontés à ce redoutable problème,
est obligé lui aussi de dire que l’homme est un être
à part au sein de la nature, grâce à sa raison,
pour rendre possible la liberté.
De
plus, Kant est alors obligé, afin de montrer par un fait
que la liberté est réelle, de dire que la liberté
est seulement quelque chose ayant à voir avec la liberté
morale. Ce qui restreint sa signification …
|