| Qu'est-ce
que rester
soi-même ?
La
notion d'identité personnelle chez Locke,
Essais
sur l'entendement humain, II, xvii
page
créée le 24/10/2007
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Résumé: l'identité personnelle n'est rien sans
la mémoire... et par conséquent s'arrêt
là où manquent les souvenirs !
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liens associés
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1)
L'identité
a)
Le principe des indiscernables : deux choses ne peuvent être
identiques
b)
Suis-je le même en des temps différents ? -Le problème
de l'identité
c)
les 3 sortes d'identité
2)
L'identité personnelle
a)
identité de l'homme versus identité personnelle
b)
Qu'est-ce que la personne ?
c)
L'identité personnelle
d)
C'est la conscience qui fait l'identité personnelle
3)
La mémoire et l’identité personnelle
a)
Mémoire et conscience
b)
Difficulté : ma personne ne s’arrête-t-elle
pas dès lors dès que j’oublie ? Que faire
de tous les vides de notre existence ?
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Pour
bien comprendre ce qu’est l’identité personnelle,
il nous faut d’abord voir ce qu’est l’identité.
1)
L’identité (§ 1)
Précisons
d’abord que l’identité est définie
comme une relation qui est le fruit d’une comparaison.
On peut comparer une chose soit avec d’autres, soit avec
elle-même.
C’est
plutôt dans le second cas que l’on peut employer
de façon le terme d’identique.
a)
Le principe des indiscernables : deux choses ne peuvent être
identiques
En
effet, deux choses peuvent-elles être à proprement
parler identiques ? Ces deux choses sont numériquement
distinctes, i.e., en différents lieux de l’espace,
sans quoi, elles seraient une seule et même chose. On
peut parler à leur propos, soit d’une relation
de ressemblance (elles partagent les mêmes caractéristiques)
; ou bien la relation d’égalité (elles sont
égales quand on les mesure). C’est tout. Cf. Leibniz,
le principe des indiscernables : deux choses ne peuvent être
identiques, sinon elles ne formeraient qu’un seul et même
être.
b)
Suis-je le même en des temps différents ? –Le
problème de l’identité
Quand on parle de l’identité d’une chose,
il s’agit donc de savoir si cette chose est identique
à elle-même, i.e., si elle est la même qu’elle
même. Il s’agit du bon vieux principe d’identité
(très usité par les philosophes) : une chose ne
peut dans le même temps être à la fois elle-même
et une autre.
Cela
peut vous paraître bizarre et même « débile
», de dire ce genre de choses, mais en fait, il s’agit
de savoir si quelqu’un est le même, malgré
les changements qu’il subit. Et plus précisément,
quelle est la limite des changements qui font de vous quelqu’un
d’autre. Par exemple, regardez donc des photos de vous
enfant ; regardez-vous maintenant dans la glace : êtes-vous
identique ? Ou encore, vous allez chez le coiffeur ; vous ressortez
les cheveux courts : même question. Ou encore, vous grossissez
: même question. (Vous pouvez dès maintenant essayez
de dire ce qui fait que vous êtes identiques, ce qui fait
votre identité personnelle…)
Le
problème de l’identité d’une chose
revient donc toujours à se demander si une chose est
« la même » (en des temps différents).
La
définition ou le critère lockien de l’identité
d’une chose sera le suivant : une chose « qui a
eu un seul commencement est la même chose ». Pensez
à votre naissance, et à tout ce qui a eu lieu
depuis : vous avez bien l’impression d’une continuité,
d’être le même, ou d’être identique,
depuis votre naissance jusqu’à aujourd’hui.
On détermine donc l’identité d’une
chose par rapport à ce premier moment aussi longtemps
qu’elle existe.
Mais
Locke rencontre un problème dans la détermination
de son critère d’identité. Il est en fait
très complexe. Les choses ne sont pas identiques dans
le même sens, parce que toutes les choses ne sont pas
de même sorte : il y a de simples corps, des êtres
vivants, et des êtres humains. La relation d’identité
est équivoque, et il y a donc plusieurs critères
d’identité. Bien entendu, le problème du
critère de l’identité humaine sera très
complexe, car l’homme pourra être dit identique
dans tous les sens précédents…
c)
Les trois sortes d’identité
-
L’identité matérielle (§
2 et 3) : celle qui vaut des corps. Par exemple, un morceau
de matière. Dans ce cas, « si un seul atome
est ôté, ou si un nouveau est ajouté, ce
ne sera plus la même masse, ou le même corps
».
-
L’identité des êtres vivants
(§ 3 et 4) :
Locke,
Essais, II, XXVII, § 3
"Dans
l’état des créatures vivantes, l’identité
ne dépend pas de la masse de certains corpuscules,
mais de quelque chose d’autre. Dans leur cas en effet
la variation de parties même grandes de matière
ne change pas d’identité : un chêne qui
croît d’une petite pousse jusqu’à
un grand arbre, puis qu’on taille, est toujours le
même chêne.
Et un poulain qui devient un cheval, qui tantôt engraisse
et tantôt maigrit, n’en demeure pas moins le
même cheval, bien que dans les deux cas il puisse
y avoir une transformation manifeste dans les parties qui
les constituent ; en sorte qu’en vérité
aucun des deux n’est plus la même masse de matière,
bien que l’un soit vraiment le même chêne,
et l’autre vraiment le même cheval. Dont la
raison est que, dans le cas d’une masse de matière
et dans le cas d’un corps vivant, la notion d’identité
ne s’applique pas à la même chose." |
C’est qu’un chêne, et en général
tout être vivant, n’est pas une simple masse de
matière. La différence consiste précisément
en ceci :
Ib.,
§ 4
(…)
l’une ne consiste que dans l’agrégation
des corpuscules matériels quelle que soit la façon
dont ils sont réunis, tandis que dans l’autre
les corpuscules sont disposés de façon à
former les parties d’un chêne ; et l’organisation
de ces parties est propre à recevoir et à
distribuer la nourriture qui lui permet de se maintenir,
et de former le bois, l’écorce, les feuilles
d’un chêne, etc., ce qui constitue la vie végétale.
Si donc est une plante unique ce qui possède une
telle organisation de ses parties en un corps d’un
seul tenant, partageant une seule vie commune, elle continue
d’être la même plante aussi longtemps
qu’elle partage la même vie, bien que cette
vie se communique à de nouveaux corpuscules de matière
organiquement unis à la même plante vivante,
dans une même organisation qui se maintient semblable,
selon la forme caractéristique de cette espèce
végétale. |
- L’identité de l’homme (§
6) est-elle différente des deux précédentes,
et si oui, en quoi ? Voici comment Locke définit l’identité
de l’homme :
Ib.,
§ 6
"(…)
c’est tout simplement la participation ininterrompue
à la même vie entretenue par un flux permanent
de corpuscules matériels, entrant à tour de
rôle dans une unité vivante avec le même
corps organisé. " |
Mais
on répondra que c’est la définition même
de l’identité de l’être vivant.
Or, l’homme n’est pas seulement un être vivant.
Quand je veux savoir si Socrate est le même, est identique
à lui-même, je ne veux pas savoir si l’organisation
de ses parties est toujours la même, i.e., si c’est
le même être vivant. Je veux savoir si Socrate,
i.e., celui qui a défié sa cité en remettant
en cause la tradition, qui était laid, qui a été
mis à mort par sa cité, etc., est le même.
( ?) Son âme, son caractère, en fait, est-elle/il
la/le même ?
Pourquoi
alors cette définition ? C’est que Locke refuse
de définir l’homme seulement par son âme
(§ 6). Si on définit en effet l’homme sans
recourir au corps et à la figure, qu’est-ce qui
nous empêche de dire que Socrate et St Augustin, qui étaient
de caractère différent et ont vécu à
des époques éloignées, puissent avoir été
le même homme ? C’est aussi ce qui permettra à
Locke de dire ( ) qu’un perroquet qui serait doué
de la faculté de penser et de parler ne serait pas dit
un homme, parce qu’il lui manque une certaine organisation
de ses parties…
2)
L’identité personnelle (§ 9 , 10)
a)
Identité de l’homme versus identité personnelle
Nous
en sommes donc arrivés, avec l’exemple de Socrate,
à une troisième sorte d’identité,
celle qui nous importe : l’identité personnelle.
C’est aussi afin de distinguer l’identité
de l’homme et l’identité personnelle, que
Locke a défini l’identité de l’homme
comme il l’a fait… Cf. § 15, l’exemple
de l’âme d’un prince qui se trouve soudain
dans le corps d’un savetier : c’est la même
personne (le prince) mais évidemment pas le même
homme …
Ib.,
§ 7
(…)
c’est une chose d’être la même substance,
une autre d’être le même homme, et une
troisième d’être la même personne,
si « personne », « homme » et «
substance » sont trois noms qui représentent
trois idées différentes ; telle est en effet
l’idée qui appartient à ce nom, telle
doit être l’identité correspondante. |
b)
Qu’est-ce que la personne ?
Ib.,
§ 9
(…)
c’est, je pense, un être pensant et intelligent,
doué de raison et de réflexion, et qui peut se
considérer soi-même comme soi-même, une même
chose pensante en différents temps et lieux.
Mais
c’est surtout, il faut le savoir, un terme judiciaire.
Est une personne quelqu’un qu’on peut louer et blâmer
de ses actes, i.e., qui en est responsable. Pourquoi la notion
de personne est-elle liée à la notion de responsabilité
? Parce que pour que l’on soit responsable de ses actes,
il faut que notre existence ne soit pas scindée en de
multiples états discontinus : ainsi, si celui qui hier
a commis le crime n’est plus le même que celui qui
aujourd’hui est accusé du crime et va à
l’échafaud, il est injustement accusé, car
ce n’est pas lui qui a commis le crime mais en toute rigueur,
c’est un autre.
Cf.
V. Hugo, Le dernier jour d’un condamné,
Le livre de Poche.
Ib.,
§ 26 : La personne, terme judiciaire.
(…)
C’est un terme du langage judiciaire qui assigne la
propriété des actes et de leur valeur, et
comme tel n’appartient qu’à des agents
doués d’intelligence, susceptibles de reconnaître
une loi et d’éprouver du bonheur et du malheur.
C’est uniquement par la conscience que cette personnalité
s’étend soi-même au passé, par-delà
l’existence présente : par où elle devient
soucieuse et comptable de ses actes passés, elle
les avoue et les impute à soi-même, au même
titre et au même motif que les actes présents. |
c) L’identité
personnelle
L’identité
personnelle consiste donc dans « le fait pour un être
rationnel d’être le même ». Plus précisément
:
Ib.,
§ 19
(l’identité
personnelle consiste) : non dans l’identité de
substance, mais comme je l’ai dit, dans l’identité
de conscience, en sorte que si Socrate et l’actuel maire
de Quinborough en conviennent, ils sont la même personne,
tandis que si le même Socrate éveillé
et endormi ne partagent pas la même conscience, Socrate
éveillé et Socrate endormi ne partagent pas
la même conscience, Socrate éveillé et
Socrate endormi ne partagent pas la même conscience.
|
d)
C’est la conscience qui selon Locke, va faire l’identité
personnelle (§ 9 et 10)
Ib.,
§ 9
L’identité de telle personne s’étend
aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement
toute action ou pensée passée ; c’est
le même soi maintenant qu’alors, et le soi qui
a exécuté cette action est le même que
celui qui, à présent, réfléchit
sur elle. |
Ib.,
§ 24
(…)
quoiqu’une substance ait pensé ou fait, si je
ne peux me le rappeler et en faire ma pensée à
moi, mon action à moi, en me l’appropriant par
la conscience, cette chose ne m’appartiendra pas plus
que si elle avait été faite (par une autre) |
C’est donc la même conscience qui fait qu’un
homme est le même pour lui-même. On est le «
même soi personnel » si et quand on est capable
de répéter l’idée d’une action
passée avec la même conscience qu’on en a
eu la première fois, et la même conscience qu’on
a d’une action présente. « La même
conscience réunit ces actions éloignées
au sein de la même personne, quelles que soient les substances
qui ont contribué à leur production ».
3)
La mémoire et l’identité personnelle
a)
Mémoire et conscience
C’est
ici que la mémoire fait son entrée. La mémoire,
chez Locke, n’est en fait autre chose que la conscience
elle-même : en effet, elle est la conscience de nos actes
et pensées passé(e)s, et plus précisément,
la conscience que ce passé ne fait qu’un avec le
présent, que moi qui ai pensé telle chose ou agi
ainsi, est le même que celui qui aujourd’hui fait
autre chose ou pense autre chose.
Cf.
aussi Leibniz : Discours de Métaphysique,
§ 35 : un homme qui perdrait la mémoire
de son passé serait un autre homme !
b) Difficulté
: ma personne ne s’arrête-t-elle pas dès
lors dès que j’oublie ? Que faire de tous les
vides de notre existence ?
Le
problème est (§ 10) que « cette
conscience (est) constamment interrompue par l’oubli (…)
; (il n’y a donc) aucun moment de nos vies où nous
puissions contempler devant nous, d’un seul coup d’œil,
toute la suite de nos actions passées ».
Ib.,
§ 10
(…)
les meilleures mémoires elles-mêmes en perdent
une partie de vue tandis qu’elles en considèrent
une autre ; nous-mêmes pendant la plus grande partie
de notre vie ne réfléchissons pas sur notre
soi passé, mais nous dirigeons notre attention vers
nos pensées présentes, et lorsque nous dormons
profondément, nous n’avons plus aucune pensée,
du moins aucune dont nous ayions cette conscience qui caractérise
nos pensées de l’état de veille. C’est
pourquoi je dis que, dans tous ces cas, notre conscience étant
interrompue, et nous-mêmes ayant perdu de vue notre
soi passé, on peut se demander si nous sommes vraiment
la même chose pensante, (…) ou non. |
Le
problème consiste à savoir si, malgré la
perte de mémoire, je suis la même personne, à
partir du moment où on a dit que l’identité
personnelle ne s’étend que jusqu’où
s’étend aussi la mémoire.
Cf.
§ 20 : problèmes de la double personnalité
et de l’ivresse, de la folie
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