-
doit-on vouloir effacer des souvenirs, sous le prétexte
qu'ils sont pénibles ?
-
n'est-ce pas être lâche ?
-
et trouvera-t-on réellement le bonheur en effaçant
tout événement douloureux de notre mémoire
?
-
effacer ses souvenirs n'est-ce pas devenir un autre ? (question
de savoir ce que c'est qu'être soi-même... et par
conséquent, qu'est-ce que rester soi-même ?)
En
effet, on voit bien dans le film que les tentatives d’effacement
de ce souvenir se heurte à plusieurs difficultés
3) Pour que
cette histoire d’amour s’efface, il faudrait aussi
supprimer les voisins d’immeuble, les amis, etc.
Cela
signifie qu'on a besoin, pour rester ou être soi-même,
des souvenirs des autres, de la matérialisation des souvenirs,
etc.
On
a besoin des autres pour rester nous-mêmes, pour
être celui qu’on est
–pour
le meilleur, cf. les cas d'amnésie,
-
mais aussi, pour le pire, cf. crimes commis dans des états
seconds qu’on aurait complètement oublié
(folie, alcool, etc.).
On
peut parler d'un devoir de mémoire,
non pas envers la collectivité mais envers nous-même
: nous nous souvenons avec et pour les autres. Garder la mémoire
c'est se préoccuper des autres.
Et,
de toute façon, on peut dire que ce que montre le film
c'est qu'il est impossible d'éradiquer entièrement
certains pans de notre vie : cela, parce que la mémoire
et l'identité personnelle n'est pas si "personnelle"
que ça (cf. fait que la communauté des hommes
garde l'empreinte de ce qui s'est passé)
4)
Les souvenirs qu’on veut effacer se mêlent à
d’autres souvenirs
Le
fait de s'attaquer à quelques souvenirs a des effets
secondaires graves : nous risquons de perdre notre personne,
notre identité personnelle, avec les souvenirs douloureux
que nous aimerions parfois effacer…
On
peut parler, dans le film, d'un véritable vol/ viol d'identité
Cf.
Leibniz : Discours de Métaphysique,
§ 35 : un homme qui perdrait la mémoire
de son passé serait un autre homme !
Cela
est "visible" dans le film car on a un travail inverse
de celui qui consiste à construire son identité
: au lieu de lier les instants de notre vie les uns aux autres,
on décompose, et le monde devient une suite "non
liée"...
Bref
: la mémoire peut faire souffrir, certes, mais elle est
ce qui fait de nous des êtres humains, et aussi, l'individu
que nous SOMMES.
II-
Réflexion sur le film à travers un texte de
Locke sur la notion d'identité personnelle : je ne
suis ce que je suis que par ma mémoire
Locke,
Essais sur l’entendement humain, II, chap. 27,
§ 9, 1690
(…)
il nous faut considérer ce que représente
la personne ; c’est, je pense, un être pensant
et intelligent, doué de raison et de réflexion,
et qui peut se considérer soi-même comme
soi-même, une même chose pensante en différents
temps et lieux. Ce qui provient uniquement de cette
conscience qui est inséparable de la pensée,
et lui est essentielle à ce qu’il me semble
: car il est impossible à quelqu’un de
percevoir sans percevoir aussi qu’il perçoit.
Quand nous voyons, entendons, sentons par l’odorat
ou le toucher, éprouvons, méditons, ou
voulons quelque chose, nous savons que nous le faisons.
Il en va toujours ainsi de nos sensations et de nos
perceptions présentes : ce par quoi chacun est
pour lui-même ce qu’il appelle soi (…)
L’identité de telle personne s’étend
aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement
toute action ou pensée passée. |
La
conscience est donc le fondement de ce qu’on appelle l’identité
personnelle. Identité personnelle = conscience que l’être
humain a d’être, d’un bout à l’autre
de sa vie, la même personne, d’être «
le même que soi », d’être un « soi-même
» (un seul et même être).
Terme
technique pour désigner cela en philosophie : ipséité.
Cela qualifie une identité subjective, non objective. Objective
: cf. patrimoine génétique, identité sociale,
identité corporelle, etc. Subjective : rapport que j’entretiens,
de l’intérieur, avec moi-même.
L’identité
à soi suppose la conscience qui permet d’unifier
tous mes actes, tout ce qui m’arrive. Cf. Fin du texte :
on voit ici que la conscience ne se restreint pas au présent
: elle s’étend jusqu’où va notre mémoire.
C’est la mémoire qui nous permet d’unifier
les instants épars de notre vie.
•
Problème :
Si
l’identité personnelle s’étend jusqu’où
va notre mémoire, si elle est réductible à
la conscience de soi qui est ici présentée comme
individuelle (ce sont « mes » souvenirs, le rapport
que j’entretiens avec ceux-ci de l’intérieur,
etc.), alors suis-je encore moi-même quand fait défaut
la conscience de soi ou quand je suis amnésique (temporellement
ou définitivement) ?
Le
problème est lourd de conséquences car, avouons-le,
beaucoup d'événements du passé sont passés
aux oubliettes (cf. mon enfance); si je me rappelle de choses
qui se sont passées à cette époque, n'est-ce
pas à travers les récits et donc les souvenirs des
proches ? Ne m'a-t-on pas raconté ce que j'étais
et donc en quelque sorte n serais-je pas le fruit de ma propre
construction, et de celle des autres ??
III-
Le poids du passé, ou, "vive l'oubli!" : Nietzsche,
Seconde considération inactuelle (1874)
1)
A quoi bon s'intéresser au passé ?
On
s'intéresse au passé à travers une faculté :
la mémoire. Le passé ne revit qu'à travers
elle, dans un souvenir. Que ce soit mes souvenirs personnels ou
ceux de tout un peuple. Dans un cas, j'écrirai un journal
ou une biographie, je me recueillerai intérieurement, je
ferai des recherches généalogiques, etc. Dans le
second, on écrira des chroniques, des livres d'histoire
à proprement parler, ou encore, on commémorera de
grands événements.
Mais
à quoi bon ? Le passé, c'est ce qui me rend
esclave.
En
effet, le passé n'est plus ; c'est donc ce que par
définition on ne peut le changer.
Il
est donc bien, comme nous le disions ci-dessus, ce qui rend malheureux,
car jamais plus, par exemple, je ne serai l'enfant que j'ai été,
etc. C'est ce qui fait obstacle à ma liberté :
ce que j'ai fait, je ne peux pas ne pas l'avoir fait, même
si je voudrais ne pas l'avoir fait. Le passé est encombrant,
il m'empêche d'être ce que je voudrais être.
Si dans le passé j'ai tué, alors, plus personne
ne voudra admettre que je suis devenu vertueux.
Il
me renvoie à la mortalité de la condition humaine :
nous nous dirigeons vers une mort certaine, voilà ce à
quoi me renvoie la conscience du passé, qui est la conscience
du temps qui passe, et qui coule de manière irréversible.
Le
passé est ce qui pèse sur moi ou sur un peuple :
que de choses nous voudrions ne pas avoir faites et tenir cachées ;
que de choses j'ai subies passivement dans mon enfance et qui
pèsent sur mon destin Cf. Freud et la psychanalyse :
le passé est ce dont on doit se débarrasser pour
être heureux, pour se guérir de nos névroses.
La
mémoire ne serait-elle pas alors ce qui rend l'homme malheureux ?
Ne faudrait-il pas louer l'oubli et chercher à détruire
la mémoire, i.e., cesser de s'intéresser
sans cesse au passé ?
C'est
un fait : nous avons une certaine faculté, que nous
nommons la mémoire. Mais à quoi nous sert-elle ?
Et sert-elle à quelque chose ?
Situons-nous
ici dans le contexte nietzschéen, avec lequel vous êtes
maintenant, je l'espère, familiarisé : pour
qu'une faculté (et n'importe quelle chose en général)
soit douée de valeur, il faut qu'elle soit utile à
la vie, qu'elle ait une fonction vitale.
Voyons
donc, à l'aide de l'extrait suivant, si la mémoire
a une fonction vitale.
| Nietzsche,
Seconde considération inactuelle, Chapitre
1 (deux premiers §)
Considère
le troupeau qui paît auprès de toi :
il ne sait ce que c'est qu'hier ni aujourd'hui, il bondit
çà et là, il bâfre, se repose,
rumine, refait des bonds et ce, du matin jusqu'au soir
et jour après jour, attaché serré
par son plaisir et son déplaisir au pieu de l'instant,
ce qui lui évite tristesse et lassitude. Cette
vision est difficile à soutenir pour l'homme, car,
s'il se targue de son humanité face à l'animal,
il louche quand même avec envie sur son bonheur,
car, ce qu'il veut à l'instar de l'animal -vivre
sans tristesse ni lassitude -, lui seul le veut, et, s'il
le veut, c'est en vain, puisqu'il ne le veut pas au sens
de l'animal. Voici qu'un beau jour l'homme lui demanda :
pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, au lieu de
rester à me regarder ? L'animal aurait bien
voulu répondre en disant : cela tient à
ce que j'oublie toujours à l'instant même
ce que je voulais dire -mais il oublia jusqu'à
cette réponse, et il se tut : si bien que
l'homme commença à se poser des questions.
Mais
il s'en pose tout autant sur sa propre incapacité
à apprendre l'oubli, sur sa continuelle dépendance
envers le passé : il a beau courir plus loin,
plus vite, la chaîne court avec. C'est un sortilège :
l'instant qui, en un éclair, est là et n'y
est plus, qui est un rien juste avant et juste après,
revient pourtant comme un spectre et dérange la
quiétude de l'instant suivant. Sans cesse se détache
un feuillet au rouleau du temps, il tombe et s'envole,
et lui retombe brusquement sur ses genoux d'homme. L'homme
dit alors " je me souviens " et envie
l'animal qui oublie aussitôt et voit chaque instant
vraiment mourir, sombrer dans le brouillard et la nuit
et disparaître à jamais. Donc l'animal vit
anhistoriquement : car il se résout dans le
présent comme un nombre sans reste irrationnel,
il ne sait se régler, ne dissimule rien et apparaît
à chaque moment pour ce qu'il est purement et simplement,
et ne peut faire autrement qu'être lui-même.
Par contre, l'homme s'adosse à la charge toujours
plus grande du passé : elle l'écrase
ou le fait verser, elle alourdit sa marche comme un ballot
invisible et sombre, qu'il peut faire semblant de nier
et ne nie que trop volontiers dans le commerce de ses
semblables : pour susciter leur envie. |
Dans
ce texte, si la mémoire est constitutive de l'homme et
le différencie de l'animal, c'est pour son malheur. En
effet, si on compare l'animal à l'homme du point de vue
de la mémoire, on constate que l'animal ne retient jamais
rien : il oublie aussitôt le passé. Il peut
ensuite opposer l'animal, heureux, au malheur de l'homme attaché
à son passé par la mémoire
La
mémoire est une faculté négative. L'homme
doit non pas imiter l'animal mais cultiver une faculté
en apparence négative : " capacité
à oublier ". C'est l'oubli, non la mémoire,
qui a une fonction vitale. Il n'est nullement un échec
de la faculté de mémoriser.
L'animal
témoigne par l'absurde de la valeur de l'oubli : étant
donné qu'il ne retient rien et ne vit que dans l'instant,
il n'a pas d'autre faculté que celle d'oublier à
mesure. Pourtant, il vit paisiblement et ne souffre ni de l'excitation
du désir ni de l'ennui. Son bonheur enseigne à relativiser
la mémoire, qui est notre sort à nous, hommes, que
le passé ou l'anticipation de l'avenir poursuivent sans
relâche et tourmentent.
Dans
la suite de ce premier chapitre, Nietzsche prend deux autres exemples
pour illustrer la thèse selon laquelle l'oubli sert la
vie et a donc une grande valeur : ceux de l'homme inculte
et celui de l'homme passionné.