Introduction
: pourquoi lire la République de Platon aujourd'hui ?
Aujourd'hui,
en bons démocrates que nous sommes, nous pensons tous que
tout le monde (enfin presque) peut accéder à la
politique. Il suffit, pour cela, d'avoir 18 ans, et d'être
sain d'esprit. Bon, avoir fait sciences po, maîtriser certaines
"techniques", cela aide... Mais si on croit aussi (et
il y a de fortes chances que cela soit le cas!) à l'égalité
des chances, alors on croit aussi que c'est accessible à
tout un chacun, puisque comme le dit si bien Descartes "le
bon sens est la chose du monde la mieux partagée".
Nous sommes donc spontanément choqués par la thèse
précédemment citée de Platon («
Aux uns, il convient par nature de goûter la philosophie
et de commander dans la cité, aux autres de ne pas y toucher
et de se soumettre à celui qui commande » -République,
IV).
Et
si nous étions victimes d'un préjugé ? Ainsi,
croire que la politique est accessible à tous, n'est-ce
pas avoir une fausse conception de ce qu'est la politique ? N'est-ce
pas confondre société et Etat ? La politique est-elle,
doit-elle être, la gestion des affaires communes ?
C'est
justement de ce préjugé que veut nous défaire
Platon dans la République, à travers sa
théorie des natures faites pour commander (on pourrait
dire, mais nous verrons plus tard pourquoi, sa théorie
des "naturels philosophes" et/ ou des "philosophes-rois").
Ainsi, si Platon défend la thèse, dans la République,
selon laquelle les "meilleurs" doivent gouverner, c'est
parce qu'il conçoit la politique comme une sorte de rédemption,
d'éducation. Celui qui gouverne doit éduquer le
peuple, ignorant, au bien, et cela, parce que seul, il a la connaissance
du bien. La tâche première du politique n'a donc
rien à voir avec la gestion (administrative et économique)
des affaires communes. Il s'occupera avant tout de rendre les
hommes meilleurs, il cherchera à convertir la cité
humaine aux valeurs
transcendantes. La politique a donc une fonction
idéale.
L’idée
que certains, par nature, sont voués au commandement, paraît
alors compréhensible : gouvernent ceux qui sont capables
d’accéder aux valeurs. Pour ceux-là, le pouvoir
est conçu comme un devoir, une tâche, un service,
et non pas comme la satisfaction d’intérêts
quelconques (on "sent" ici l'enjeu de cette problématique
: le risque est bien que le politique et donc la politique ne
soit que la satisfaction d'intérêts, qu'ils soient
communs ou particuliers, après tout, la différence
n'est-elle pas infime ?).
Conséquences
: la conception platonicienne de la politique implique un rejet
de la démocratie et de tout son attirail : le vote, le
référendum...
A
quoi cela peut-il bien nous servir, par conséquent, de
relire Platon aujourd'hui ? A cesser de tout attendre de l'Etat
(pour reprendre un sujet de bac donné en ce mois de juin
2004), sans pour autant soutenir la thèse libéraliste
extrême selon laquelle l'Etat ne serait qu'un pis-aller
! Rendez-vous en conclusion ...
Plan
de la République :
Livres
I à V : constitution de la cité idéale
Livres
I et II : nature et origine de la justice
Livre I : qu'est-ce que la justice ?
Livre II : les hommes font-ils le bien volontairement
? (l'anneau de Gygès)
Livres III à V : le lieu de la politique : le
communisme de Platon
Livre
III :
- la
surveillance des artistes
-
le noble mensonge : le mythe de la terre et l'âge d'or;
-
l'éducation des jeunes gardiens de la cité
Livre
IV : l'abolition de la propriété privée
pour les gardiens
VI et VII : principes idéaux de la cité
Livre
VI : le philosophe-roi
Livre
VII : l'éducation du "naturel" philosophe
- l'allégorie
de la caverne
- le
programme d'études
VIII
à X : typologie des régimes politiques, et éléments
qui détruisent la cité
Livre
VIII : comment la cité idéale se corrompt
Livre
IX : le tyran
Livre
X :
- l'art
corrupteur
- le
mythe d'Er (379 sq.)
I-
POUVOIR ET JUSTICE (République, Livre I) : le politique ne
doit pas gouverner selon son intérêt mais selon la
justice
Dialogue
entre Socrate et Thrasymaque :
Pour
Thrasymaque, le pouvoir s’exerce en vue de l’intérêt
de celui qui le détient. Cette thèse s’oppose
totalement à ce que veut montrer Platon. Pour réfuter
Thrasymaque, Socrate va analyser la notion d’intérêt.
Dans
la conception de T., si le juste est arbitraire (puisqu’est
juste ce que celui qui détient le pouvoir décide être
juste), l’intérêt, lui, n’est pas arbitraire.
Le pouvoir peut donc se tromper sur ce qu’est son intérêt
et décréter juste ce qui lui nuit.
Face
à cette objection, T. va soutenir que le chef ne peut pas
se tromper. Il convient donc que le pouvoir est un art. Or, Socrate
veut montrer que ce que prescrit un art est dans l’intérêt,
non de celui qui l’exerce, mais de celui auquel il s’applique.
Exemple
: l’art du médecin.
Donc,
s’il y a un art politique, il ne peut s’exercer que
dans l’intérêt des gouvernés. T. répond
que le berger élève des moutons dans son propre intérêt.
Selon
le cynisme politique de T. :
1)
on commande toujours à son profit
2) on obéit toujours à son détriment
3) la naïveté suprême est de croire à la
justice en matière politique
4) ceux qui blâment l’injustice le font par crainte
de la subir, mais ils n’hésiteraient pas à la
commettre
Réponse
de Socrate :
1)
l’art du berger a pour essence le bien des moutons ; c’est
par accident que s’y ajoute l’art d’en tirer profit
; l’art du berger n’est pas transformé par le
fait qu’il en tire profit ou pas. De même, l’art
politique est par essence service pour les gouvernés, et
par accident profit pour les gouvernants
2)
peut-on dire que l’expérience montre que partout l’injustice
l’emporte sur la justice ? Platon montre que même une
bande de voleurs, lorsqu’elle partage un butin, applique une
certaine règle de justice. L’injustice n’est
jamais que partielle : tout groupe est obligé d’appliquer
une règle de justice. L’injustice absolue réduirait
n’importe quel groupe à l’impuissance. S. en
conclut contre T. qu’à l’inverse, la justice
absolue serait la puissance absolue, i.e., souderait parfaitement
toute une communauté.
Il
faut donc dire qu’on a toujours intérêt à
la justice, et que le pouvoir ne peut s’exercer sans justice.
Celui qui exerce le pouvoir ne le fait pas en vue de son intérêt,
car il ne peut l’exercer de façon stable que s’il
respecte la justice, et même s’il l’instaure.
II-
ONTOLOGIE ET POLITIQUE (livres VI et VII)
Dans
les livres VI et VII de la République, Platon expose la théorie
du bien grâce à laquelle on pourra établir l’organisation
politique de la cité. Toute politique a pour lieu le fond
de la caverne. L’important est que le gouvernant
soit un de ceux qui sont sortis de la caverne pour accéder
aux Essences, et que l’autorité qu’il a acquise
grâce à cela ne lui soit pas contestée. La politique,
pour Platon, doit être liée à l’ontologie,
i.e., à l’étude de ce qui est (les Essences).
Introduction
: l'allégorie de la caverne, ou : pourquoi (à cause
de quoi, et en vue de quoi) philosopher ?
1)
l'allégorie : une peinture de la condition humaine mais
aussi un plaidoyer pour la philosophie
2)
le philosophe-roi
A-
Bien et pouvoir
Ce
qui est commun au politique et à l’ontologique, c’est
l’idée d’une hiérarchie. L’Essence
est un principe (archè). Ce principe met en mouvement une
série d’éléments auxquels il reste extérieur,
et le pouvoir se transmet selon le degré de proximité
par rapport au principe.
De
même que dans l’image de la ligne, le bien est le principe
transcendant dont découle un ordre de subordination des connaissances
humaines.
Dans
la cité, auront le pouvoir ceux qui ont accédé
au bien, et la quantité de pouvoir ira en diminuant selon
la place que l’on occupe dans une hiérarchie qui est
à la fois ontologique et politique.
B-
Modèle politique hiérarchique versus modèle
politique despotique
Il
ne faut surtout pas comprendre la théorie platonicienne comme
l’apologie d’une forme de despotisme (cf. Popper, La
société ouverte et ses ennemis, I). En effet,
l’idée essentielle, c’est que les principes de
la politique ne sont pas distincts de ceux de la philosophie en
général, i.e., de la science. Le gouvernant n’est
pas un despote, c’est celui qui sait, qui connaît le
principe. Il faut distinguer le modèle politique hiérarchique
et le modèle despotique.
| Modèle
hiérarchique |
Modèle
despotique |
| Le
pouvoir est second par rapport au principe qui est sa source
(le Bien pour Platon, Dieu pour Bossuet). Toute la société
est hiérarchisée par rapport à l’accueil
possible du principe.
Le modèle hiérarchique est objectiviste, puisque
le principe ne relève pas d’une volonté
humaine. |
Le
pouvoir est le monopole du chef. Il n’y a pas d’intermédiaire.
La volonté du chef est le principe.
Le
modèle despotique est subjectiviste, puisque le principe
est la volonté d’un homme. |
Il
y a indéniablement, dans le modèle hiérarchique,
un aspect religieux, dans la mesure où il y a une valeur
qui dépasse totalement l’homme et dont on doit s’inspirer
pour organiser la société. Tant que l’organisation
politique de la société reste attachée à
son principe ou se soumet à son rayonnement, l’ordre
règne. Si on se détache de ce principe, tous les éléments
de la société entrent en conflit, du fait de l’absence
de hiérarchie, et on assiste à une sorte de dépérissement
total du politique. En ce sens, il peut y avoir de la politique
sans qu’il y ait du politique : la politique est simplement
le conflit entre les hommes pour prendre le pouvoir, et s’y
maintenir. Le politique est l’organisation de la cité
lorsqu’elle est régie par le principe du Bien.
III-L’HARMONIE
POLITIQUE
A-
Les deux cités (République, III)
Dans
le livre III, Platon parle de deux cités.
1)
La première cité : la satisfaction des besoins
La
première est saine, organisée seulement en vue de
satisfaire les besoins naturels ; c’est une société
sans Etat et sans pouvoir politique.
Elle
se constitue parce que les hommes ne se suffisent pas à eux-mêmes
s’ils sont tous seuls. Ils ont besoin de vivre dans une cité
pour satisfaire leurs besoins. Les besoins humains, pour Platon,
sont immédiatement des besoins sociaux.
Dans
cette première cité règne une sorte d’anarchie
conviviale. Il n’y a pas de pouvoir coercitif, mais une entraide
mutuelle. C’est une sorte d’âge d’or dans
lequel règne l’échange.
Platon
présente ce modèle comme viable. Ce qui rend viable
cette cité est sans doute la modicité des besoins.
Cette cité va ainsi sombrer dès que l’on passera
des besoins nécessaires aux besoins superflus.
2)
La seconde cité : le lieu du politique
Elle
a son origine dans l’excès, i.e., dans les besoins
superflus. Les métiers vont se multiplier et se spécialiser.
La population s’accroît. Les territoires s’étendent.
Dès que l’on dépasse les bornes du strict nécessaire,
on entre dans le désir, qui est par nature illimité.
On aboutit inévitablement à la guerre. Et comme les
métiers se spécialisent, il y aura des spécialistes
de la guerre, que Platon appelle les gardiens. La société
aboutira finalement à une stratification de trois classes
: les gouvernants/ les gardiens/ les artisans et laboureurs.
B-
Le "communisme" de Platon
La
seconde cité doit être organisée d’une
façon telle que la satisfaction des besoins superflus n’entraîne
pas sa destruction. La seule solution est de bien distinguer le
rôle particulier de chaque classe.
Les
deux classes dirigeantes vivront dans un régime communiste
: les dirigeants ne doivent pas avoir d’intérêt
particulier à satisfaire. La source de l’intérêt
particulier est la propriété. L’idéal
est donc que tous les individus puissent dire à la fois :
« ceci est à moi ». Ce communisme ne vaut absolument
pas pour les artisans et les laboureurs. Il est d’abord celui
des biens, des occupations (par classe). Il vise l’homogénéité
sociale. Grâce à cette homogénéité,
la cité sera harmonieuse.
Le
modèle de l’harmonie est le modèle musical,
et même plus précisément la lyre (à 4
cordes). Pour qu’il y ait harmonie musicale, il faut des notes
multiples qui s’accordent. La cité sera donc faite
de parties hétérogènes harmonisées.
Le bonheur de l’Etat n’est donc pas une somme de bonheurs
individuels. Chaque individu ne reçoit que la part de bonheur
qui lui revient, eu égard à l’harmonie de la
cité toute entière. Platon valorise donc la totalité
contre l’individu, car c’est toujours par le désir
de satisfaire des individus au détriment de la totalité
que la société se détruit.
La
cité est comme une âme : dans l’âme, il
y a 3 éléments : la raison, le courage et le désir.
Ame |
Cité |
Vertus |
| raison
|
Gouvernants |
sagesse,
prudence |
| courage |
Gardiens
|
courage,
droiture |
| désir
|
artisans,
laboureurs |
tempérance |
Les
gouvernants possèdent la science politique, i.e., ils ont
accédé à l’absolu. Ils commandent avec
le consentement de tous, et en vue de l’harmonie générale.
Puisqu’il faut le consentement de tous, la vertu politique
essentielle sera la justice.
La
justice n’est autre que le principe de spécialisation
des tâches. A chacun sa fonction (489 b). Ce qui maintient
la société dans un état de bonne santé,
c’est le respect de la hiérarchie et l’accord
sur la nécessité de cette hiérarchie. Les gouvernants
sont soumis à un principe qui les dépasse : le Bien.
Sans ce principe, l’organisation politique platonicienne est
une monarchie absolue appuyée sur une caste militaire et
reposant sur une idéologie de la nature qui assigne à
chacun sa tâche.
Le
Bien est une mesure de ce qui vaut et de ce qui ne vaut pas, mesure
qui n’est pas relative aux hommes, et de ce fait n’est
pas ponctuelle et éphémère. Si une telle mesure
extra-humaine n’existe pas, ou que personne ne peut y accéder,
alors, toutes les décisions des gouvernants sont relatives,
tout est contingent et tout est contestable. Aucune société
politique ne peut alors se maintenir. Le politique trouve donc son
principe dans une métapolitique qui est la philosophie.
Toute
la difficulté semble être de définir ce qu’est
la mesure. Cette difficulté a deux solutions :
(1)
une philosophie apophatique (négative) selon laquelle le
Bien ne peut pas se dire. Ceux qui y accèdent le font par
une conversion, une transformation de leur être
(2)
à défaut de pouvoir dire ce qu’est le Bien,
on peut le faire comprendre par analogie. Une analogie est une égalité
de rapport où trois termes sont connus et permettent de délimiter
le quatrième. Platon va ainsi dire que le soleil est au visible
ce que le Bien est à l’intelligible. La connaissance
est semblable à la vision : pour qu’il y ait vision,
il faut un œil, un objet visible, et de la lumière.
La lumière rend l’objet visible et l’œil
voyant. L’intellect, c’est l’œil de l’âme.
L’intellect cherche à voir des objets intelligibles,
i.e., des Essences. C’est le Bien qui rend l’intelligence
intelligente et l’objet intelligible. De même que le
soleil engendre les saisons et qu’il est la cause du devenir
des êtres vivants (sans être lui-même sujet au
devenir), le Bien est cause de l’Essence et il l’éclaire.
Il ne s’agit évidemment là que d’une analogie.
L’analogie, comme le mythe, est simplement destinée
à faire comprendre à ceux qui ne sont pas capables
d’accéder au Bien ce qu’est le Bien.
On
voit donc que toute l’organisation politique idéale
est suspendue à l’existence de naturels philosophes.
Il suffirait que disparaissent les philosophes ou la croyance dans
la nécessité de la philosophie pour que la cité
soit en danger et qu’apparaissent les sophistes. Pour les
sophistes (GO, Hippias, Thrasymaque, PT, etc.), le « pouvoir
sur » ne suppose pas d’avoir accédé au
Bien. Il consiste simplement dans une habileté politique.
Pour Platon, cette habileté politique est indispensable au
gouvernant (il y a une « noble sophistique » grâce
à laquelle le gouvernant peut convaincre et évite
ainsi le recours à la force). Mais il est nécessaire
que le maniement de cette sophistique soit réglé par
un principe supérieur.
C-
La décadence des régimes politiques (livres VIII
sq.)
Ce
qui va produire la décadence des régimes politiques
est de deux ordres :
(1)
Platon évoque des phénomènes cosmologiques
qui provoquent la fin des naissances de philosophes
(2)
la raison essentielle semble être toutefois le fait que les
hommes sont fascinés par des biens illusoires
Dans
les deux cas, ce qui provoque le dégénérescence
des cités est la disparition des gouvernants. D’une
façon générale, « tout ce qui naît
est sujet à la corruption » (Phèdre). Donc,
si les cités sont apparues, elles disparaîtront. La
cause essentielle de la décadence des cités est simplement
que la vie humaine et ce qui est humain en général,
ne se déroule pas dans le domaine de l’éternel.
Si
une cité se corrompt, c’est parce qu’elle cesse
d’être un tout harmonisé. La décadence
prend donc toujours la forme d’une contestation de la hiérarchie.
Comme la cité est une image de l’âme humaine,
à chaque type de cité va correspondre un type d’homme.
Régimes
politiques |
Ame
humaine (principe dominant de ) |
| Aristocratie |
bonté
(intelligence) |
| Timocratie |
orgueil
(honneur) |
| Oligarchie
|
avarice |
| Démocratie |
liberté
sans loi |
| Tyrannie |
désir
sauvage |
Quand
l’Intelligence ne domine plus, toute mesure est perdue, aussi
bien dans l’homme que dans la cité. La décadence
politique va conduire la cité de l’aristocratie à
la tyrannie. Tout changement de régime vient du groupe au
pouvoir quand il se divise : les gardiens vont contester le pouvoir
des gouvernants, sans doute parce que ceux-ci seront moins capables
de les convaincre.
Les
gardiens vont donc trahir leur mission, prendre le pouvoir et les
biens. On instaure alors une timocratie. Ce qui triomphe, ce sont
les vertus guerrières (Sparte).
Les
vertus guerrières vont elles-mêmes disparaître
au profit du goût de l’argent. La timocratie sera alors
remplacée par l’oligarchie, gouvernement des avares.
Ce gouvernement va provoquer la division de la société
en deux groupes : un groupe peu nombreux, celui des riches, un groupe
majoritaire, celui des pauvres, qui vont jalouser les riches. Vont
apparaître alors ce que Platon nomme les frelons. Ces frelons
sont des membres de la classe dirigeante qui vont être ruinés.
Ils vont aiguillonner les pauvres en leur proposant de faire une
révolution. La démocratie sera d’abord définie
comme le gouvernement des pauvres. La passion démocratique
par excellence, c’est la liberté comprise comme le
rejet de toute hiérarchie, c’est donc un égalitarisme
forcené. C’est l’inversion totale de la cité
idéale, puisque les fonctions ne sont plus déterminées
par des capacités, mais par la ruse ou le hasard. La démocratie,
c’est l’égalité des inégaux, le
nivellement des capacités et des fonctions. Pour se maintenir
au pouvoir, il faudra recourir à la démagogie, i.e.,
plaire. Or, pour plaire, tous les comportements sont acceptables.
L’homme démocratique inverse toutes les valeurs par
sophistique.
| Insolence |
éducation
libérée |
| Anarchie |
liberté |
| Licence |
magnificence |
| Effronterie |
courage |
| Pudeur |
imbecillité |
| Tempérance |
lâcheté |
| Modération |
rusticité |
| Mesure
|
démesure |
L’homme
démocratique refuse de se refuser quoi que ce soit. C’est
l’homme du divertissement. Il pourra même lui arriver
de faire de la philosophie, de vouloir l’ordre, mais cela
ne dure pas, parce que ce qu’il désire par-dessus tout,
c’est le mouvement continuel.
L’étape
ultime de la décadence politique est la tyrannie. Le futur
tyran est un démagogue qui se propose de protéger
le peuple. Il se crée une clientèle en proposant l’abolition
des dettes, le partage des terres, l’exil ou la mise à
mort des riches. Il se construit une garde personnelle, et opère
un coup d’Etat. Il séduit et rassure tant que son pouvoir
est mal assuré, puis impose ses décisions par la violence
quand son pouvoir est confirmé. Il élimine l’élite
intellectuelle, et tous ceux qui ne sont pas des suppôts de
son pouvoir. Quand le peuple se révolte, il faut instaurer
une terreur généralisée.
A
ce point, tout est possible. On peut même espérer une
conversion du tyran à une philosophie, et la réinstauration
de la citéidéale. A Syracuse, en devenant le conseiller
de Denys l’Ancien, Platon a misé sur ce scénario
(il a perdu). Ce scénario hante la philosophie politique
(exemple de Voltaire avec Frédéric de Prusse, de Diderot
avec Catherine de russie, de Machiavel avec Borgia).
CONCLUSION
A-
Est-il indispensable qu'il y ait des lois ?
Une
des caractéristiques essentielles de la pensée politique
de Platon, c’est la dévalorisation de l’idée
même de législation. Nous sommes habitués
à penser que ce qui fait l’Etat, c’est la constitution,
le corpus des lois et le respect de ces lois. Or, Platon rejette
le vote des lois, l’indépendance de la justice, l’obligation
pour les gouvernants de respecter les lois, le référendum.
Tout
cela est absurde, car cela constitue les indices de la décadence
politique.
Platon
demande si, en matière de médecine et de navigation,
on demanderait l’avis de tout le monde (PT objecte qu’il
faut distinguer les arts réservés à un petit
nombre et celui de la politique, qui concerne tous les citoyens).
La justice reposant sur un principe transcendant, le modèle
politique est une caricature de la vraie politique.
Le
philosophe roi ne doit pas être limité dans ses décisions
par des lois, car la loi règle les choses en général.
Or, la réalité sur laquelle s’exerce la pratique
politique est faite de situations individuelles qui sont infiniment
diversifiées et variables. De même que le médecin
ne soigne pas l’homme en général mais tel
ou tel homme. Donc, un gouvernement sans lois est supérieur
à un gouvernement avec des lois. Ce qui assure sa valeur
à un régime politique, ce ne sont pas de bonnes
lois, parce que les lois en elles-mêmes sont des «
lettres mortes », mais des hommes capables de donner une
signification dans tel ou tel cas précis à la loi.
Par « gouvernement sans loi », il faut entendre un
gouvernement dans lequel le gouvernant est lui-même législateur.
Toutefois,
si le gouvernant de la cité idéale n’a pas
à rendre compte de ce qu’il fait (parce qu’il
possède un savoir supérieur) il n’en est pas
pour autant un tyran, car le tyran ne fait pas ce qu'il veut,
dans la mesure où il est dominé par le désir
et qu’il vit dans l’ignorance.
Cependant,
le dernier dialogue de P. s’appelle « les lois ».
Pour P, à défaut de l’unique régime
parfaitement bon, on va pouvoir proposer un régime qui
imite par sa constitution le régime idéal. Dans
Les lois, il va donc changer la façon de classer les régimespolitiques
: il va distinguer les régimes qui possèdent de
bonnes lois et ceux qui possèdent de mauvaises lois, ou
pas de lois :
gouvernants |
bonnes
lois |
mauvaises
lois ou pas de lois |
| un
seul |
monarchie
constitutionnelle |
tyrannie |
| quelques
uns |
aristocratie
|
oligarchie |
| majorité
|
démocratie
modérée |
démocratie
libertaire |
B-
A quoi peut bien nous servir, aujourd’hui, de lire La
République et Les lois de Platon (ou Aristote,
ou Machiavel, ou Rousseau) ?
1)
Les philosophie politiques de l’Antiquité sont dépaysantes,
dans la mesure où elles nous permettent de mettre en question
ce qui, pour un occidental de la fin du XXe, semble aller de soi.
Par exemple, que le meilleur régime politique soit la démocratie.
Avec la philosophie politique de Platon, ce sont donc NOS préjugés
qui sont remis en question. Cela ne signifie pas que Platon a raison,
mais cela nous permet de prendre conscience de nos présupposés.
2)
La cité idéale construite par Platon constitue une
sorte de mesure à laquelle nous pouvons confronter notre
régime politique afin de déterminer quels sont nos
points faibles, dans la mesure où c’est par ces points
faibles qu’il risque d’être remis en cause.
|