INTRODUCTION
Problématique
: la mort peut-elle être un objet philosophique ?
Philosophie
: art de vivre, art du bonheur, sagesse ; mais aussi activité
de clarification, de conceptualisation. La mort est-elle quelque chose
avec quoi on arrive à vivre, et à faire son bonheur
? Pour cela, encore faut-il que l’on puisse parvenir à
se faire une idée précise de ce qu’est la mort
!
1)
Avant d'aborder ce point, faisons un petit détour "socio-historique"
:
Approche
socio-historique : la mort, un nouveau tabou ?
cf.
P. Ariès, Essais sur l’histoire
de la mort en Occident (1975) : la mort est devenue un tabou
mais elle ne l’a pas toujours été :
•
Causes principales : la transformation de la famille
(liens affectifs et non plus famille-patrimoine) et médicalisation
de la mort
• Historique
Second
moyen âge jusqu’au 18e : « la mort apprivoisée
» (ou « familière »)
|
1)
le statut du mort : maître de sa vie et de sa mort
•
Mort subite, accidents = rares et pas souhaitables (pas de possibilité
de se repentir, prive homme de sa mort) ; on SAIT qu’on
va mourir (heureusement, il savait qu’il allait mourir
!)
• On meurt essentiellement au lit
• Ce qui nous laisse le temps de préparer l’après-mort,
et de dire adieu aux proches (cf. testaments, qui n’étaient
pas seulement un acte légal mais aussi un ensemble de
réflexion spirituelle)
• Pas de larmes excessives
• Le médecin avait le rôle d’avertir
les mourants
2)
le travail de deuil : un adieu aux morts « public »
•
Mort : cérémonie publique (le mourant la préside
; on honore les morts, qui suscitent de l’intérêt,
de la pitié)
• Le lit du mort est entouré d’une assistance
parfois nombreuse et qui comprend même des enfants
3)
coexistence entre morts et vivants
•
Cf. premières abbayes sur le lieu de sépulture
des martyrs (en dehors des villes); puis on enterre corps dans
cathédrales (dans cité)
• Cimetières = lieux d’asile, comprennent
des habitations et des commerces, des artistes ambulants
• Mort pas importante : l’Eglise fait un peu n’importe
quoi des corps des morts… |
Causes
•
importance de la croyance en Dieu
• conception collective de la destinée
• acceptation de l’ordre de la nature
• mort = loi de l’espèce
|
Aujourd’hui
: la mort, sujet pornographique (évacuée du
domaine public)
|
| Première
phase : 15-18e : la mort perd sa familiarité
1)
la mort, une rupture violente
2) le travail de deuil : un déchirement qui exprime un
déchirement
• Un nouveau culte des morts : on s’accroche aux
restes du défunt, on le visite
•
Individualisation de la mort
|
Causes
:
• Impératif d’être heureux (il ne faut
pas afficher sa tristesse qui doit être cachée)
• Importance de la famille (sentiment familial)
• Diminution croyances religieuses
• Progrès médecine (mort remplacée
par maladie ; on meurt à l’hôpital, etc)
= médicalisation de la vie et de la mort ; remplacement
famille par médecin d’hôpital
|
Seconde
phase : 20e
1)
dépossession du mourant (pas de statut, pas de dignité…
parce que plus de valeur sociale)
•
Le mourant est privé de ses droits, il est comme mis
sous tutelle
• « heureusement, il ne s’est pas vu mourir
! »
• Il n’y a souvent personne à côté
quand il meurt
• Chose clinique et humiliée
• On console les survivants, la famille (intérêt
et pitié : pour les survivants)
2)
refus du deuil
•
Il devient ensuite honteux d’en parler (évacuation
de la mort hors de la vie quotidienne) ; de l’ordre de
l’interdit, du tabou, de l’obscène ; condoléance
limitée, deuil estompé
• Cf. incinération (urnes en général
pas visitées, cendres parfois dispersées)
•
Cf. invention d’un nouveau rite funéraire aux Etats
Unis (funeral home : endroit neutre, entre l’hôpital
anonyme et la maison trop personnelle ; le mortician est un
hôtelier spécialisé dans la réception
des morts ) ; si on continue chez eux à les honorer,
c’est tout de même en refusant leur statut de mort
; compromis entre l’adieu des vivants aux morts et l’interdit
qui pèse sur la mort
3)
le « scandale » de l’euthanasie : le scandale
de la mort ?
|
•
Une solution pour réintégrer la mort dans notre quotidien
: créer un droit des mourants ? Cf. euthanasie : n’est-ce
pas un moyen pour les mourants de redevenir maîtres d’eux-mêmes
jusqu’au dernier moment ?
o acte de provoquer la mort d’ autrui dans le dessein de lui
épargner des souffrances dues à une maladie incurable
o il ne faut pas que la vie l’emporte sur la liberté
(je ne peux être libre si j’agis en ayant pour but exclusif
de me conserver en vie) ; la fin de vie est une situation d’indignité
parce qu’il y règne l’impuissance
•
Cela permet d’aborder ce qu’est la mort pour les philosophes,
grâce à ancien sens du mot (mort douce et paisible ;
préparation de l’âme à mourir : a à
voir avec une sagesse personnelle devant notre propre mort = cf. philosophie
morale antique)
2) Faisons maintenant le point, et lions cela à notre problématique
:
Tout
se passe comme si on réussissait à être heureux,
à condition de ne pas trop penser à la mort, à
condition de ne pas en parler (cf. impératif du bonheur, de
l’épanouissement personnel, qui coïncide avec l’interdit
de la mort).
Pourtant,
nous avons également reconnu que :
• Ne pas affronter la mort n’est pas la bonne solution
; ce n’est pas très éthique
•
Il faut donc, pour essayer de briser le tabou de la mort, créer
un droit des mourants, et ce droit impliquerait la légitimité
d’une certaine forme d’euthanasie
Cela
ne veut-il pas dire que nous n’avons pas le droit d’évacuer
la mort de notre quotidien ? N’est-ce pas à condition
de préparer l’âme à mourir, comme le faisaient
les philosophes de l’Antiquité, que l’on peut véritablement
être heureux (jusqu’au dernier moment) ?
Mais
pour cela, encore faut-il justement savoir ce qu’est la mort.
La mort est-elle susceptible de pensée claire ? Est-elle conceptualisable
? Et n’est-ce qu’à cette condition que la philosophie
peut nous délivrer de l’angoisse de la mort ?
Point
conceptuel : la distinction exister et vivre
Exister
c’est le propre du sujet conscient en proie à la
connaissance de sa condition humaine, liberté, mort,
etc. = finitude. L’être humain se sent, se sait
vivre.
On
peut très bien vivre sans exister (sans jamais se poser
la question du sens de la vie, sans s’interroger sur la
mort, etc.). La vie c’est quelque chose de naturel, qui
est, point. Cf. de nouveau l’exemple de quelqu’un
dans le coma : il vit, il végète, il n’existe
pas.
|