P.
est un auteur multiple, un esprit universel (mais non pour autant
unificateur).
Une
grande partie de l’œuvre était inédite,
inachevée. Les textes sont de degré de composition
différent, ainsi que les lieux (théologie, philosophie,
politique, sciences).
D’où
la question de savoir comment comparer un ouvrage public à
fonction polémique, politico-théologique (les
Provinciales, œuvre qui connut au 17e le plus
grand succès de librairie) avec des fragments en cours
de composition qui furent réunis après sa mort
(Pensées) ou encore les écrits mathématiques
(exemple : concours de roulette organisé par Pascal),
des textes physiques, des textes indirects (pas de la plume
de P. mais qui sont pascaliens : cf. Entretiens avec Mr
de Sacy, Discours sur la condition des grands,
transmis par Nicole dans son Traité de morale
en 1690, et les Ecrits sur la grâce).
Les
tensions sont caractéristiques de l’œuvre.
Cf. pratique des pseudonymes : « Louis de la montagne
élevée » -cf. expérience du Puy de
Dôme ; il voulait aussi publier les Pensées sous
le nom de Salomon de Culti. Ainsi, Pascal se cachait. C’était
un homme à facettes multiples.
Il
y a bien de la rationalité dans l’œuvre mais
ce n’est une rationalité ni simple, ni entière.
Pascal étant un esprit universel, il a connu différentes
méthodes se rapportant à diverses disciplines.
Il n’a pas cherché à les transposer, contrairement
à Spinoza avec la méthode géométrique.
C’est
une pensée duelle, de combat. L’unité n’est
pas récusée, mais renvoyée toujours par
delà la vie présente. Ce qui importe, c’est
l’établissement de la vérité, et
non son exposition. Elle ne s’établit pas aisément.
Les méthodes de P. prennent place dans un procédé
d’argumentation qui est recherche.
On
peut parler de dialectique chez P. en ceci qu’il y a des
débats, des oppositions, des dialogues (les textes sont
d’interlocution). Dans la philosophie contemporaine, le
terme de dialectique a pris un sens plus précis, elle
suppose l’opposition des contradictoires, des thèmes
antagonistes, trouve une solution qui se dégage de l’intérieur
de l’opposition, dans une position tierce, supérieure,
qui se dégage du choc des oppositions. C’est cela
que l’on ne trouve pas chez Pascal. S’il y a dialectique,
elle sera visible dans la mise en forme de certains procédés
de composition, d’argumentation.
Souematsou,
dans un article intitulé Méthodes chez Pascal,
distingue huit sortes d’arguments
1)
L’argument comparatif
Consiste
dans le simple rapprochement de deux réalités
différentes,pour les distinguer, les opposer, les hiérarchiser.
Cf.
comparaison des chrétiens des premiers temps avec ceux
d’aujourd’hui. Il s’agit d’indiquer
les différences entre les chrétiens primitifs
et actuels. Visée purgatrice, réformatrice. Il
s’agit de faire voir une décadence de la réalité.
C’est l’argument le moins directement engagé
qui soit.
2)
L’argument dualiste
Proche
du précédent. Les deux éléments
rapprochés se combattent. Il y a une opposition entre
les 2 éléments présentés. Cf. Fr.
44 : traite de la guerre entre les sens et la raison. C’est
un duel, un combat. « La plus plaisante cause de ces erreurs
est la guerre qui est entre les sens et la raison. Et aucun
des 2 n’est vainqueur » ; Fr. 45.Les deux éléments
sont renvoyés dos à dos car un 3e terme est indirectement
évoqué : c’est la grâce comme principe
de rectification (de cet affrontement entre les sens et la raison
: cela nous renvoie à l’argument du pour et du
contre).
Argument
très fréquent chez P. Il constitue l’argument
de fond de l’Entretien avec Sacy. Nous avons
deux principes de vérité, mais laissés
à auc-mêmes, ces deux principes ne peuvent nous
conduire qu’à l’erreur. Opposition figurée
par Epictète (philosophie dogmatique) et Montaigne (philosophie
sceptique). Pour Epictète, l’homme est par sa raison
capable de connaître le vrai et le bien. Selon Montaigne,
l’homme ne parviendra jamais qu’à la fausseté.
Si on prend ces thèses chacune unilatéralement,
elles sont fausses. Pour faire voir la vérité
de l’une comme de l’autre, il faut dépasser
cet affrontement (cf. 3e partie de l’Entretien). Les principes
de vérité entraînent donc à la fausseté
et à l’erreur. Le scepticisme naturel est lui-même
vaincu par la référence à la grâce.
Entre les ennemis communs, il n’y a, du point de vue de
la nature, ni juge, ni médiateur (pas de solution au
conflit). Il y a un médiateur selon P., mais du point
de vue de la grâce. Elle fera voir la part de vérité
en chaque point de vue, i.e., les sens, et la raison.
3)
Argument du milieu
La
vérité se situe entre les contraires. Cf. terme
de « médiateur » : relie les termes opposés.
Fr. 79 : disproportion de l’homme. P. compare : l’infini
(notion mathématique et métaphysique), l’homme,
le néant. Sa spécificité est de faire intervenir
3 termes. Il introduit une proportion de forme quasi mathématique
(cf. proportion géométrique : le néant
est à l’homme comme l’homme est à
l’infini : A/B sur C/B). Mais ce n’est pas rigoureusement
mathématique ; c’est encore rhétorique.
Car qu’est ce que pourrait bien signifier le milieu entre
l’infini et le zéro ? Quel sens cela aurait-il
en mathématiques ? Si la vérité se tient
au milieu entre deux éléments opposés ceux-ci
ne sont pas récusés mais participent à
la constitution du vrai. Positivité du lieu de référence,
qui est, ici, l’homme. Cf. De l’esprit géométrique
et Pensées Fr. 949 (milieu entre l’amour de la
vérité et le devoir de charité) ; et la
conclusion de l’esprit géométrique (l’homme
placé entre l’infini et le néant).
4)
L’argument de l’union des contraires
Cet
argument dérive de 2) et 3). 3 termes sont comparés,
et entre les 3, 2 s’opposent. La vérité
ne se situe pas entre les 2 mais dans l’union des deux
contraires qu’elle transcende (dont elle n’émane
pas).
Cf.
structure de l’Entretien : 3 parties :
-
exposé de la thèse d’Epictète
- exposé de la thèse de Montaigne (l’homme
incapable de vérité)
- thèse pascalienne selon laquelle il y a certaines conditions
selon lesquelles l’homme est capable de vérité
: cf. St Augustin.
Texte
formulé selon l’union des contraires. Il est donc
dialectique au sens méthodologique (confrontation de
dialogues) mais pas au sens métaphysique (pas de dérivation).
5)
L’argument de l’éternel
Là
où l’argument dualiste n’apportait pas de
solution, il en apporte une mais il y a un renversement d’ordre.
Ce qui ne peut trouver de solution dans le temps en trouvera
une au niveau de l’éternité.
Exemple
d’argument dualiste : conflit justice/ force. Fr. 81 et
103 sur l’opposition de conflit et la recherche de solution
entre la justice et la force. La solution à ce conflit
est boîteuse (= faire que ce qui est juste soit fort,
et vice-versa). Par défaut de pouvoir faire une synthèse
positive, on a inversé. Cf. 12e Provinciale. P. dit que
la violence est transitoire et est un moyen de l’éternel
alors que la vérité est une figure de l’éternité
(Fr. 520). Il faut un point fixe et immuable (Fr. 21).
6)
Argument combinatoire
Combinaison
de deux principes qui sont également nécessaires
en tant que critères de la vérité. Argument
des deux principes (fr 121). Il ne faut pas que l’homme
croit qu’il est égal aux hommes et aux anges mais
qu’il sache l’un et l’autre. Accent sur le
lien entre deux exigences conjointes. Deux axiomes à
admettre : connaissance de la grandeur et de la misère
ou bassesse. En liant ces deux principes, on aboutit à
4 cas de figure :
1)
++ (connaissance de la grandeur et de la misère)
2) +- (connaissance de la grandeur et ignorance de la misère)
3) -+ (ignorance de la grandeur et connaissance de la misère)
4) – (ignorance de la grandeur et ignorance de la misère)
La
formalisation fait ressortir que l’opposition fondamentale
ne réside pas de l’opposition entre les deux axiomes,
mais des cas de figure qui résultent de leur combinaison.
Cf. Fr. 593 : « zèle sans science, science sans
zèle, ni zèle ni science, science et zèle
». Cet argument peut se combiner avec d’autres :
Fr. 592 : deux principes : connaissance de la misère/
de Dieu : trois cas seulement sont énumérés.
Argument du milieu : sens rhétorique mais surtout doctrinal
ou dogmatique (JC qui est le milieu, est médiateur)
7)
Argument hiérarchique
Comparer
entre plusieurs réalités que l’on peut évaluer
les unes aux autres selon certains critères. Le plus
célèbre est ²le fragment 308 sur les trois
ordres (corps/ esprit/ charité). Chercher Dieu, trouver,
servir, sont des valeurs de distinction hiérarchique.
Cf. 4e lettre du duc de Roisnay sur le Dieu caché : Dieu
se cache mais en même temps se révèle pour
les uns dans la nature, pour les autres dans l’Ancien
Testament (juifs), pour les chrétiens dans le nouveau,
pour les catholiques dans le sacrement.
8)
Renversement continuel du pour au contre
Cf.
fr. 93. Expression de Pascal. « Nous avons donc montré
que l’homme est vain…toutes ses vanités étant
très bien fondées…le peuple n’est
pas si vain qu’on le dit…ses opinions sont toujours
très fausses… ». C’est par là
que la méthode pascalienne peut être dite dialectique.
Nous avons un renversement puis une notion de continuité
: c’est un renversement continuel (fr. 90)
Constitution
de l’argument :
a)
sens linguistique
Renversement
de forme grammaticale (fr. 519) : « la nature ne peut
s’arrêter aux extrêmes ». Pour l’illustrer,
donner force à cet argument, P. fait référence
au balancier (mouvement oscillatoire). L’homme est dans
une position médiane et cette position s’exprime
par son langage (en équilibre précaire, mais,
qui tend toujours à se rétablir).
Cf.
Fr. 520. L’expression est linguistique et à comprendre
à deux niveaux :
-
saisir chacun des exemples séparément (sujet singulier/
verbe pluriel)
- saisir les deux conjointement : renversement (on relie ce
fr au fr 90). Si on dit « je faisons », il faut
dire en même temps « zoa trekei ». D’où
:
-
premier niveau : il faut que le langage atteste la contrariété
pluriel/ singulier : le langage est un bon témoin de
la réalité (ici, celle de l’homme).
-
deuxième niveau : il faut que le langage atteste le renversement
de la contrariété (saisir ensemble la relation
singulier/ pluriel et pluriel/ singulier). Il faut deux exemples
pas répétitifs mais symétriques pour les
saisir ensemble.
b)
attitude du rapport à autrui
Attitude
dialoguale. « S’il se vante je l’abaisse,
s’il s’abaisse je le vante ». Objet : l’hommr.
Cela nous renvoie aux doctrines dogmatiques/ sceptiques. Encore,
oscillation autour d’un point médian implicite
qui sert de critère. Il ne s’agit plus ici seulement
du fonctionnement de l’esprit humain.
Cf.
fr. 519 : Pascal parlait des ressorts dans notre tête.
L’argument a une portée doctrinale. Méthode
: opposition des contraires ; exprimée par une position
doctrinale. Accord discours/ être et logique/ ontologie.
Thèse d’une corrélation, d’une cohérence,
entre le discours et l’être (ils sont brisés,
faits de contradictions). L’homme est un monstre incompréhensible.
On peut comprendre qu’il est un monstre incompréhensible,
mais cela ne le rend pas compréhensible… L’homme
est un milieu ou un entre-deux. On peut appliquer le modèle
du cône (ce point qui permet de comprendre toutes les
contradictions : c’est le sommet du cône, métaphoriquement).
Cf. fr. 93 et 90.
Fr.
93 : mouvement en trois temps :
-
1) L’homme est vain, ses opinions sont détruites
(vit selon l’imagination, la vanité, l’ennui)
+ 2) les opinions communes sont saines et pourtant elles sont
détruites ; nous avons détruit l’opinion
qui détruisait celle du peuple. Ces opinions vaines en
1) sont saines en 2). En ceci qu’elles ont une justification
(cf. raison des effets). Liasse V : titre primitif = opinions
du peuple saines
-+ 3) en fin de compte, le peuple est vain quoique ses opinions
soient vaines (renversement continuel). Il est vain parce qu’il
ne sait pas où est la véritable justification
de ses opinions.
Structure
: thèse/ négation de la thèse/ négation
de la négation de la thèse. La première
thèse est négative : destruction (donc, c’est
différent d’Hegel). On part du négatif pour
arriver au négatif et la conclusion reste aporétique.
Cf.
fr. 613 : hiérarchie de la connaissance de la réalité
(différentes sortes d’hommes : philosophes, etc.).