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INTRODUCTION
La thèse soutenue sera le caractère social du
langage. Il nous montre que nous ne sommes pas seuls au monde
(rappel : groupement IV : "le monde de l'intersubjectivité").
Mais qu'est-ce que le langage?
C'est une notion vaste, qui a priori englobe tout ce qui communique
ou exprime quelque chose. On parle de langage articulé, des
gestes (les sourds et muets), de langage des fleurs, de l'art, etc.
Question : est-ce que tous ces emplois du mot langage sont
bien légitimes? N'y aurait-il pas un usage qui serait plus
propre à la nature du langage?
Pour le moment, distinction générale :
1) le langage : faculté de s'exprimer et de communiquer
(sans laquelle on ne peut parler)
2) un langage/la langue : système de signes
différenciés permettant l'expression et la communication
d'informations/de messages
3) la parole : mise en uvre individuelle du langage
dans une langue déterminée, afin de dire quelque chose
(en général à quelqu'un); ne suppose pas essentiellement
la voix : en effet, un sourd-muet ne peut certes pas émettre
de sons mais il dit bien quelque chose à quelqu'un par l'intermédiaire
de gestes (signes)
Si la langue et la parole supposent bien la faculté du langage
pour s'exercer, est-ce que la réciproque est vraie? Ie :
est-ce que tous les langages sont parlés, et par conséquent,
est-ce qu'ils supposent tous le langage comme faculté? Faire
un geste, faire de la musique, c'est certes exprimer ou communiquer
quelque chose à quelqu'un par des signes, mais est-ce que
c'est bien un langage au sens étroit et strict du terme?
Est-ce parler véritablement?
N'y aurait-il pas dès lors des langages premiers et des
langages secondaires?
Nous répondrons à ces questions portant sur la nature
du langage, à travers une réflexion visant surtout
à montrer que le langage est quelque chose qui marque le
caractère social de l'homme -par là, on réfutera
toujours le point de vue "solipsiste" de Descartes (l'autre
nous est donné immédiatement, par l'intermédiaire
de la société et du langage).
I- Le langage,
naturel ou conventionnel?
A- QUE DESIGNENT
LES MOTS?
Partons de ce qui compose le langage au sens strict du terme, celui
qui suppose la parole. (Le langage renvoie bien primordialement
au terme de "parler"!).
Les mots : ce sont d'abord des bruits ou des inscriptions
sur du papier.
Exemples nombreux :
-noms de personnes ou de choses
-qualités
-activités
-relations
-événements
-nombres
-lieu, temps, etc.
Mais ici nous porterons notre attention sur les noms communs (du
genre : "chaise", "femme", etc.)
Questions directrices : Quel est le rapport qu'entretiennent les
mots et les choses? Désignent-ils les choses? Et si oui,
quelle est la modalité de cette désignation?
1) Platon, Le Cratyle : le mot
comme imitation de la chose.
Thème du dialogue : question de la justesse des noms communs.
Les mots sont-ils conformes aux choses qu'ils désignent,
et comment le sont-ils?
Comment les mots correspondent-ils aux choses qu'ils désignent?
Deux thèses vont s'opposer : a) caractère naturel
de ce rapport; b) caractère conventionnel
Présupposé implicite : les mots désignent
les choses (et parler est un acte qui concerne les choses).
Mais mieux encore : s'il n'est autre que l'imitation vocale de
l'objet imité, son image graphique ou vocale, alors, il imite
l'essence des choses. Etant "juste", ie, approprié
à la nature de l'objet qu'il désigne, il nous dévoile
ce qu'elles sont, nous les font connaître. Les mots sont faits
pour nous instruire sur la réalité.
Les onomatopées sont ainsi l'exemple-type du mot (mot dont
la prononciation rappelle le son produit par l'être ou la
chose qu'il dénote : cf. glouglou; teuf teuf; bang)
Exemples :
-Le r est propre à rendre les sortes de mouvements (426c),
le l, les glissements, etc.
-Le mot "nuage" refléterait, par sa forme, et
sa sonorité, le contour vague ou la consistance cotonneuse
de la chose correspondante.
- Nom d'Hermogène : vient de Hermès (384a) :
D'où grande valeur de l'étymologie (etumos
: vrai) : la pratiquer ce sera toujours trouver la conformité
des mots aux choses auxquelles ils correspondent. Revenir à
origine des mots, à leurs racines, ce serait comprendre leur
essence.
b) Hermogène : il existe une conformité
entre les mots et les choses, mais elle n'est pas naturelle.
Les noms ou les mots sont des conventions, fondées dans
la volonté des sujets individuels. Nous sommes individuellement
libres de faire signifier aux mots que nous employons les idées
que nous voulons.
Convention : convenire (venir ensemble) : accord officiel
passé entre les hommes (je décrète que le mot
"chaise"...); institution; pas naturel
Fondement commun de ces deux conceptions : les mots sont
conformes aux choses, et les désignent de manière
pertinente, judicieuse. C'est seulement sur la nature de cette conformité
qu'ils ne s'entendent pas.
2) Saussure (CLG, 1964) : les mots
ne désignent pas les choses (et le langage n'est pas conformité
à l'être : il est signe).
Note : définition de la linguistique :
Science du langage, qui s'attache seulement à décrire
les langues. Etudie le langage dans ses manifestations sensibles,
empiriques : les langues humaines
Ne se pose aucune question du genre : "pourquoi parlons-nous?"
car c'est une question métaphysique, non scientifique..
Evite les problèmes liés à la généralité
du langage (cf.; notre introduction).
Problème posé par thèse "nomenclaturiste"
ou "naturaliste" : elle confond langage et être,
mots et choses (cf. Socrate : mais alors, le langage est superflu,
car il redouble inutilement le réel; on pourrait s'en passer)
cf.magie.
Ne peut donc rendre compte de l'existence du langage : s'il ne
servait qu'à désigner les choses par imitation, alors,
on ne voit pas pourquoi on userait de mots : on pourrait très
bien se contenter du geste
Cette thèse dénature le langage, ne voit pas ce qui
le caractérise en propre : sa fonction symbolique.
Cette critique de la thèse naturaliste, qui est démonstration
du caractère symbolique du langage, se fait en deux temps.
Pourquoi les mots ne sont pas imitation de l'être? Et
pourquoi ne désignent-ils pas les choses?
a-1) -D'abord, il faut donner une définition générale
du signe.
Signe en général : existence sensible (couleur,
dessin, son) renvoyant à une signification définie.
Quelque chose de sensible qui renvoie à quelque chose d'autre
que cette présence sensible. Réalité sensible
qui est signe d'une autre réalité.
Caractéristique principale : le signifiant doit s'effacer
devant ce qu'il a charge d'exprimer, afin de nous en délivrer
la signification. Le signifiant est donc non perçu pour lui-même.
Il peut exprimer cette chose, il en est le signe et/ou le symbole,
signifie qu'il ne désigne pas la chose en la désignant
ou en lui ressemblant. Le signe est relation à autre chose
que lui-même, et entre en relation avec cette autre chose
par une certaine distance.
a-2) ensuite, il faut dire en quoi le signe linguistique est
"double" :
Cf. Définition : "le signe linguistique unit
non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique"
(signifié-signifiant).
Image acoustique : empreinte psychique d'un son : mot, non
pas prononcé ou phonétisé, mais tel qu'il existe
dans notre tête quand nous pensons en silence ("sons
muets"). C'est ce qui sert à signifier, à renvoyer
à autre chose : on l'appelle un "signifiant".
Concept : pas image mais idée générale
: par exemple, le concept de triangle n'est pas la représentation
particulière que je me fais d'un triangle. Alors que le triangle
particulier a toujours une forme, une couleur, une taille, etc.,
le concept de triangle est l'idée qui regroupe les points
communs de tous les triangles, ce qui fait que ce terme peut s'appliquer
à tous les triangles. Bref : ce n'est autre qu'une définition.
Ces idées générales ou concepts, qui sont
ce que désignent les images acoustiques, supposent donc qu'on
ait regroupé plusieurs choses sous un même mot, sous
une même appellation, à partir de leurs points communs
("chaise" : tout ce qui sert à s'asseoir ; pas
"cette" chaise là)
On l'appelle le "signifié".
Bref : qu'est-ce qu'un signe linguistique?
C'est la mise en rapport de la modalité purement psychologique
des choses (le concept) et de la modalité purement psychologique
des sons (l'image acoustique). Ces deux éléments sont
unis, et s'appellent l'un l'autre : il est à la fois son
et idée, signifié et signifiant
Par conséquent : La chose elle-même est exclue (du
moins, nous ne nous y rapportons qu'indirectement).
En effet, ce qui est signifié : ce n'est pas une chose mais
un concept, par lequel le locuteur se représente la chose.
C'est la façon dont on pense le monde et non le monde. Le
langage ne renvoie donc pas directement à la réalité.
D'où deuxième partie de l'argumentation de Saussure
:
-le rapport entre le signe linguistique et ce qu'il désigne
(concept et image acoustique) n'est pas naturel, et n'est
même pas explicable (cf. "immotivé").
Ou : le signifiant n'a avec le signifié aucune attache naturelle
dans la réalité.
Exemple : le mot "chaise" désigne l'objet que
nous appelons ainsi, mais n'a rien à voir avec cet objet.
L'idée de "chaise" n'est pas liée de façon
interne avec le signifiant ch-ai-se".
Preuve de cette thèse : l'existence de langues différentes
("chaise";"chair").
En effet, s'il y avait un lien naturel entre les sons et ce qu'ils
désignent, il n'y aurait qu'une seule langue. Nous utiliserions
tous les mêmes signifiants pour signifier les mêmes
idées.
c) la langue n'est plus à proprement
parler constituée de mots mais de "monèmes"
et de "phonèmes" (Martinet).
C'est ce qu'on appelle le caractère articulé des
signes linguistiques. Ce caractère articulé du langage
humain est une nouvelle réfutation du cratylisme, pour qui
le langage est une nomenclature, ie, consiste à mettre sur
les choses des étiquettes, et des étiquettes qui de
surcroît leur sont conformes.
B- Si le langage
est avant tout signe, le signe suffit-il à dire qu'il y a
langage au sens (1)?
Problème : tout ne va-t-il pas pouvoir être langage?
Le signe n'est-il pas trop général, trop englobant?
1) Distinction entre plusieurs genres
de signes (symbole linguistique, indice ou symptôme, signal,
et symbole conventionnel).
le rapport entre le symbole linguistique et ce qu'il désigne
(le référent) n'est ni naturel, ni explicable : il
n'y a aucune raison pour que le mot chaise désigne l'objet
que nous appelons généralement ainsi;
Il est donc indépendant de la réalité :
immotivé
le signe naturel est présence d'autre chose :
exemples : la fièvre est un symtpôme (le signe) de
la maladie
la fumée un indice du feu
On va de ce qui est manifeste à ce qui est caché,
du signifié au signifiant, par l'intermédiaire du
principe de causalité
le rapport est naturel
Mais : la "lecture" est difficile, relève d'un
véritable art d'interpréter
Représentation conventionnelle d'une situation, utilisée
pour produire une réaction précise par rapport à
la situation particulière avec laquelle elle est en relation
immédiate;
Exemples :
-le code de la route (code de signaux) (le feu rouge; le dos d'âne
: la bosse représente une chaussée déformée)
-la sonnerie à la fin d'un cours
Le rapport est certes conventionnel, suppose un apprentissage,
mais, il est explicable (conception qu'on a de la réalité)
Signe qui indique une chose par analogie ou métaphore :
le lion, dans notre culture, symbolise la force; la balance, la
justice.
Le rapport est non naturel : il suppose en effet une certaine culture;
mais il est alors aussi motivé, ou explicable, donc non arbitraire
: la relation entre l'apparence et la réalité peut
être expliquée et justifiée par une certaine
conception de la réalité
Tout signe n'a donc pas les caractères du signe linguistique.
2) Le langage n'est pas exemplifié
dans tout système de signes exprimant des idées
Ainsi peut-on maintenant répondre à la question de
savoir si l'art, le langage des fleurs, le langage des gestes (expression
des émotions par exemple) est un langage au sens strict du
terme.
Pour y répondre, appliquons les critères de ce qui
définit le langage au sens strict : il faut
1) un signifié et un signifiant
2) que le signifié et le signifiant aient un rapport de
renvoi (le sensible s'efface devant le concept ou l'idée
à exprimer)
3) que ce rapport soit de plus immotivé
4) qu'il y ait articulation de ces signes
1) et 2) L'art : se manifeste par son aspect sensible. Mais s'y
réduit-il? Ce matériau sensible s'auto-suffit-il à
lui-même? Ou bien est-il, comme la voix ou la graphie, du
signe, qui renvoie à autre chose?
On peut répondre que oui : le matériau sensible dont
se sert l'artiste serait ainsi le signifiant, qui serait destiné
à renvoyer à quelque chose d'extérieur à
lui, un signifié. (l'artiste s'exprime, veut communiquer
avec quelqu'un, veut parler).
3) et 4) immotivé : pas tout à fait car souvent symbole
qui a un certain rapport avec la réalité désignée
(plus proche de conception cratyliste du langage); pour le 4) présence
souvent de commentaires accompagnant l'uvre
Si donc le matériau sensible est bien là pour communiquer
une idée, renvoie bien à autre chose, on ne peut pourtant
pas dire que ce matériau sensible soit destiné à
se faire oublier. Il est au contraire essentiel au sens de l'uvre
: on dira ainsi que, contrairement à ce qui se passe dans
une langue, le signifié est immanent au signifié,
il n'y a pas de distance.
De plus, on ne doit pas faire l'amalgame entre les procédés
techniques utilisés, les symboles culturels, et le code de
la langue, sa syntaxe, etc. Cela pouvait valoir pour l'art classique,
mais plus maintenant.
Le message est opaque, la signification, surdéterminée
: si bien que l'on peut presque parler d'un échec à
la communication.
Le caractère articulé de la langue est absent : cf.
procédés de fusion ( rappeler que le signe doit se
faire oublier, qu'il est lié à son idée de
façon non naturelle, etc.)
Si on analyse les émotions, la danse, etc., il semble bien
y avoir un rapport entre la manifestation sensible et quelque chose
qui est dit, et ce rapport peut être autant naturel qu'arbitraire.
Par contre pas articulé. Donc : 1) parfois 3) mais pas 2)
ni 4)
3) La parole comme condition nécessaire
et suffisante du langage : Descartes, lettre à Newcastle..
Mais ces caractères par lesquels nous avons défini
le langage sont-ils vraiment nécessaires et suffisants pour
dire qu'il y a langage?
Exemples :
-le perroquet dit bonjour quand sa maîtresse entre dans la
pièce : ici, il y a usage d'un signe qui signifie quelque
chose (ie, signifiant-signifié); rapport immotivé;
etc.
-l'ordinateur.
Or, parlent-ils vraiment? N'y aurait-il pas une autre condition,
nécessaire ou suffisante pour dire qu'il y a langage, qu'on
parle, ie, présence du langage comme faculté?
" Enfin, il n'y a aucune de nos actions
extérieures, qui puissent assurer ceux qui les examinent,
que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de
soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a
des pensées, exceptées les paroles, ou autres signes,
faits à propos de ce qui se présente, sans se rapporter
à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce
que les muets se servent de signes en même façon que
nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour
exclure le parler des perroquets sans exclure celui des fous, qui
ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent,
bien qu'il ne suive pas la raison ; et j'ajoute que ces paroles
ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour
exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables,
mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice
aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour
à sa maîtresse, lorsqu'elle la voit arriver, ce ne
peut être qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne
le mouvement de quelqu'une de ses passions ; à savoir, ce
sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si
l'on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise,
lorsqu'elle l'a dit ; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire
aux chiens, chevaux et aux singes ne sont que des mouvements de
leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte
qu'ils les peuvent faire sans pensée. Or, il est, ce me semble,
fort remarquable que la parole étant ainsi définie,
ne convient qu'à l'homme seul. Car bien que Montaigne et
Charron aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à
homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais
trouvé aucune bête si parfaite qu'elle ait usé
de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux
quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions,
et il n'y a point d'homme si imparfait qu'il n'en use ; en sorte
que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers,
par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble
un très fort argument, pour prouver que ce qui fait que les
bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont pas
de pensées, et non point que les organes leur manquent. Et
on ne peut pas dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous
ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres
animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi
bien leurs pensées, s'ils en avaient." Descartes.
Plan :
1) "Enfin" à "faire sans pensée"
: les conditions de la parole
a) "Enfin" à " passions" : problématique
et énoncé des conditions de la parole
b) "Je dis" à "sans pensée" :
explicitation
2) "Or" à "en avaient" : conclusion
: seuls les hommes parlent (ie, pensent)
3 arguments qui répondent à des objections (voir
détail)
Questions :
Partie 1) :
1) Quel est le point de départ de Descartes, sa problématique?
Réponse : comment puis-je être
certain de savoir que les autres ne sont pas des corps ou des machines,
mais qu'ils pensent? Comment attribuer avec certitude la pensée
à un autre être que moi? (pensée : conscience,
esprit, ou bien idée, représentation, ie, chose pensante
ou attributs de cette chose pensante?)
2) Qu'est-ce qui nous permet d'attribuer la pensée
à autrui, de savoir qu'il pense?
3) Comment dès lors D. définit-il la parole?
Réponses :
2) la parole
3) expression et communication de ses pensées à autrui
(pas de sa conscience!)
4) La parole suppose-t-elle la voix? Pourquoi?
Réponse : non car elle peut être
remplacée par des signes : cf. sourds-muets
5) Suffit-il de voir quelqu'un parler pour être assuré
qu'il parle véritablement? Pouvons-nous vraiment savoir quand
il y a parole?
Réponse : problème : si nous ne pouvons
reconnaître quand il y a parole, alors, on ne peut pas non
plus savoir que l'autre pense! Pour le moment, nous savons que parler
suppose soit usage de la voix, soit de signes, afin d'exprimer des
pensées. Descartes va ajouter deux autres critères
: 1) être à propos de (ie : en rapport avec le contexte
d'un discours) et 2) ne pas être l'effet des passions.
6) Pourquoi cette précision?
Réponse : car il craint qu'on attribue
la pensée à des êtres qui n'en ont pas, mais
qui pourtant nous paraissent bien parler. Ainsi, des êtres
s'expriment, mais sans à propos : ils ne parlent pas. De
nouveau, problème : des animaux dressés paraissent
bien s'exprimer à propos : ainsi, le perroquet disant bonjour.
Mais est-ce vraiment de l'à-propos? N'est-ce pas plutôt
le résultat d'un dressage, et par là, l'effet d'une
passion (cf. espérance ou crainte)?.
Question partie 2). Pourquoi les animaux ne parlent-ils
pas?
Réponse : il répond à Montaigne
: thèse :
a) ils échangent des signes mais n'expriment pas des
idées, mais leurs passions : communiquer n'implique pas
qu'on parle
b) ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas les moyens physiques de
le faire : ainsi, les sourds et muets ne parleraient pas
c) ce n'est pas non plus parce que nous ne les comprenons pas :
sinon, il y aurait absence totale de communication entre les espèces!
Or : mon chien me montre qu'il est content si je lui donne un gâteau
: je le comprends et nous communiquons. Il y a échanges entre
nous.
(1) les animaux nous expriment leurs passions
(2) s'ils peuvent nous exprimer leurs passions, alors pourquoi
ne nous exprimeraient-ils pas leurs pensées s'ils en avaient?
Résumé : les paroles sont pour Descartes
la manifestation de pensées et donc de l'esprit. Car seul
un esprit peut avoir des pensées. La parole est donc un moyen
sûr de savoir si les autres pensent et sont doués d'esprit.
Mais plus encore, il a montré dans ce texte que seul l'homme
est doué de pensée, et par conséquent que seul
il pense. Donc : qu'il y a une différence de nature entre
les hommes et les animaux.
Conclusion : si le langage a pour caractéristique
principale d'être symbolique, de signifier, cette caractéristique
n'est pourtant pas suffisante pour dire qu'il y a langage au sens
propre du terme. En effet, il faut encore que ce symbolisme soit
lié à l'exercice de la parole.
C'est-à-dire, nous dit Descartes, à l'expression
et la communication d'une pensée. Mais encore : qu'il y ait
volonté expresse et consciente de d'utiliser ces signes en
vue d'exprimer quelque chose (cf. fait que ce n'est pas une réaction
automatique, spontanée, non voulue, face à une situation).
Ainsi, une chose, un animal, un ordinateur, ne parlent pas : ils
expriment ou montrent quelque chose, ils communiquent entre
eux ou avec nous, mais ils ne s'expriment pas. Car ils ne
font pas usage de la parole dans un but expressif, ils n'utilisent
pas intentionnellement les signes ou la voix.
Il faut donc distinguer l'expression et la communication qui relève
de la parole, et celle de ce qui n'en relève pas.
Le langage suppose donc un nouveau critère : le caractère
délibéré, volontaire, qui s'oppose à
la passivité, à la réaction, au non intentionnel.
Autres exemples : émotions : expriment quelque chose
: indique quelque chose mais c'est involontaire; et c'est mon sentiment,
pas ma pensée qui est ici exprimé
Lapsus : exprime un désir inconscient : ce n'est
pas volontaire, délibéré!
Dernier problème : l'artiste s'exprime! Et Je peux
aussi parfois exprimer délibérément
par mon expression une idée (le silence : renvoie
à mon mécontentement).
On va alors répondre que le dernier critère sera
: la transparence du langage, la maîtrise, l'univocité.
Tout cela n'est pas vraiment expression ou communication d'une idée
car le sens est opaque. Il faut de toute façon parler pour
le comprendre, le mettre en discours... On peut dire que le signe
ne parle pas de lui-même.
II- LE
CARACTERE SOCIAL DU LANGAGE.
1) Penser et parler.
Cf. Descartes : nous parlons parce que nous pensons. La pensée
est donc condition de possibilité, cause, origine, du langage.
Premier présupposé : la pensée précède
le langage. Avant de dire, on pense (ce qu'on dit on l'a d'abord
pensé). La parole est alors la verbalisation, l'expression
extérieure, de la pensée.
Deuxième présupposé : on peut penser
sans langage, sans mots ou signes; sous entendu : il y aurait une
pensée non discursive = langage accidentel; le langage appauvrit
la pensée (les mots : barrage car quand j'ai une idée,
je cherche souvent les mots pour le dire, les mots sont communs,
les mêmes pour tout le monde, alors que ce que je pense, c'est
personnel, etc.) Cf. vie courante : "je n'arrive pas
à dire ce que je pense"
Les rapports pensée et langage sont antagonistes :
-topique : la pensée est derrière le langage, au-delà
de lui
-chronique : elle le précède
-éthique : il ne doit pas la trahir mais lui rester fidèle
-une métaphysique : il est inerte, elle est vivante
Conséquences :
-l'acte de concevoir est indépendant des langues
la pensée antérieure à la parole en est donc
indépendante; comme la parole est la réalisation du
langage dans une langue donnée, alors, elle est aussi indépendante
d'une langue particulière; donc une même idée
se concevra de la même manière partout, même
si elle ne se dit pas de la même manière; écrire
dans une langue ou une autre ne change rien à la pensée
-la langue est par essence destinée à la communication
: instrument social
exprimer verbalement n'est pas une fin en soi mais sert seulement
à communiquer (Fonction du langage : fournir aux produits
de l'activité intellectuelle un support matériel/sensible
qui intervient dans leur communication, mais pas dans leur mise
au point).
cf. Port-Royal : "parler est expliquer ses pensées
par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein";
sans présence d'autrui, nous n'aurions donc nullement besoin
du langage : nous pourrions considérer (les idées)
en elles-mêmes, sans les revêtir d'aucune parole.
-enfin, contredit thèse cartésienne
en effet si on peut penser sans mots alors n'y a-t-il pas aussi
des mots sans pensée puisque pas de rapport essentiel entre
eux?
Note : on trouve la thèse selon laquelle le langage est
un obstacle à la pensée chez Bergson (philosophe
français du XXe). Pour lui, en effet, le langage, système
d'idées générales et abstraites, est commun,
et social.
-Commun : cf. généralité et abstraction
: les mots s'appliquent à une infinité de choses ("chien"
ne désigne pas mon chien, Médor, mais tous les chiens)
en fonction de leurs caractéristiques communes ( tous les
chiens aboient, etc.). Il y aura toujours plus de choses que de
mots. Les mots sont trop larges pour une réalité qui
n'est que particulière, ils ne désignent que ce qui
est commun et ignorent les différences individuelles.
-Social : le langage est d'origine sociale : c'est la société
qui a découpé le réel selon ses besoins.
Présupposé : le monde n'est pas prédécoupé
par avance, de sorte que nous n'aurions plus qu'à aller à
la pêche aux espèces et aux genres. En fait, les classifications
sont toujours plus ou moins subjectives : nous classons les choses
selon différents critères
Exemples : animaux : selon lieu de résidence? Selon
nombre de pattes? Etc.).
Ou encore : le fruit : classification culinaire : type de
produit végétal plus ou moins sucré, servi
en dessert, qui s'oppose au légume; classification botanique
: partie de la plante (qui n'est ni racine, ni tige, ni feuille),
ne s'oppose pas au légume (peut être l'une ou l'autre).
On a réuni entre elles des caractéristiques qui nous
paraissent pertinentes à définir par exemple le fruit
en général, mais d'autres caractéristiques
auraient très bien pu s'y ajouter.
Pour certaines tribus d'Indiens, les mauvaises herbes étant
inutiles, elles ne sont pas classées dans les plantes et
sont même ignorées (elles n'ont pas de mot pour les
désigner, si bien que pour eux, c'est comme si elles n'existaient
pas).
Dans le spectre solaire, un Français va distinguer du violet,
du bleu, du vert, du jaune, de l'orangé, et du rouge. Mais
ces distinctions ne se trouvent pas dans le spectre lui-même,
où il n'y a qu'un continu du violet au rouge. Dès
lors, nous allons pouvoir proposer une analyse différente
du phénomène (certaines langues n'utilisent que deux
couleurs, correspondant à peu près à la moitié
du spectre; les gallois n'ont qu'un mot quand nous avons "vert"
et "bleu"...)
Bref : les mots ne correspondent pas à la réalité.
Mais seulement à la façon dont nous avons découpé
les choses. (On peut dire, si on veut, à la place de "besoins",
selon l'état de nos connaissances, de nos techniques, etc.).
Ne correspondant pas à la réalité, il faut,
quand on veut la connaître, contourner le langage.
Ainsi, selon lui, nous ne pouvons parvenir à traduire entièrement,
par les mots, ce que nous ressentons. Même les mots comme
"aimer", comme "haïr", sont trop communs,
employés par tout le monde, alors que moi, je suis quelqu'un
de particulier. Ma vie intérieure est trop riche pour que
des mots communs et sociaux puissent jamais me permettre d'exprimer
ce que je ressens.
On retrouve bien ici tous les présupposés de la thèse
selon laquelle on peut penser sans langage : le langage sert seulement
à communiquer (donc, à la vie sociale); il a moins
de valeur que la pensée (moins riche); la pensée vraie
doit donc à tout prix s'affranchir du langage qui la trahit
Problème : essayez de vous représentez quelque
chose sans mots, de penser à quelque chose sans mots. Une
pensée "pure" existe-t-elle vraiment? Si on peut
sentir, éprouver quelque chose sans mots, que peut bien être
une pensée sans mots? Il est tout simplement important, urgent,
de définir la pensée.
b) Une pensée qui ne passerait pas
par le mot, est-elle une pensée véritable?
Q'avons-nous vu chez Descartes? Dans lettre à N, que la
pensée ce n'est pas l'ensemble de la vie affective (affects,
émotions ou passions), essentiellement parce que ce n'est
pas volontaire. Mais ne dit-il pas dans MM, 6, §2, que avoir
de véritables idées, c'est recourir à des concepts?
(L'idée n'est ni perception ni image mais la définition).
Enjeu : C'est important de savoir ce qu'est exactement la
pensée, car si on la confond avec la vie affective, alors
les animaux parlent parce qu'ils pensent; et si on la confond avec
la perception ou l'imagination, ie, avec tous les phénomènes
dont le dénominateur commun est la conscience, alors, tout
est pensée (et donc rien ne l'est).
Texte Hegel, Philosophie de l'Esprit
| Hegel,
Philosophie
de l'esprit,
§ 463, Remarque, trad. A.Vera, Ed. Germer Baillère,
1897, p. 914 :
Nous n'avons conscience de nos pensées, nous n'avons
des pensées déterminées et réelles
que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous
les différencions de notre intériorité,
et que par suite nous les marquons de la forme externe,
mais d'une forme qui contient aussi le caractère
de l'activité interne la plus haute. C'est le son
articulé, le mot, qui seul nous offre une existence
où l'externe et l'interne sont si intimement unis.
Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c'est
une tentative insensée. Mesmer en fit l'essai, et
de son propre aveu, il faillit en perdre la raison. Et il
est également absurde de considérer comme
un désavantage et comme un défaut de la pensée
cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On
croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus
haut c'est l'ineffable
Mais c'est là une opinion
superficielle sans fondement; car en réalité
l'ineffable c'est la pensée obscure, la pensée
à l'état de fermentation, et qui ne devient
claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne
à la pensée son existence la plus haute et
la plus vraie. Sans doute on peut se perdre dans un flux
de mots sans saisir la chose. Mais la faute en est à
la pensée imparfaite, indéterminée
et vide, elle n'en est pas au mot. Si la vraie pensée
est la chose même, le mot l'est aussi lorsqu'il est
employé par la vraie pensée. Par conséquent,
l'intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi
de la nature des choses. |
Questions directrices : y a-t-il une pensée pure? Et s'il
y en a une, alors est-elle toute la pensée? Ie, n'est-elle
que la pensée balbutiante, ou au contraire dans ce qu'elle
a de plus haut?
Thèse : c'est dans les mots que nous pensons. On ne pense
pas dans les images, les sensations, ou les affects.
1er argument : la verbalisation de nos pensées
permet d'en prendre conscience.
Démonstration : deux distinctions superposées :
a) intériorité/extériorité
b) (subjectivité)/objectivité
Intériorité=subjectivité
=pensée sans mots
Extériorité=objectivité
=mots (s'imposent à nous comme tous les objets, donc, étrangers
)
Mais pas de distinction totale : l'activité subjective,
intime, de notre esprit, n'advient à elle-même, ne
produit des idées et des idées claires, qu'en prenant
la forme externe et objective des mots.
En dehors des mots, ma pensée n'est qu'un chaos sans contours,
sans formes, et en lequel rien ne se distingue du reste, ne se détache
d'une manière stable.
De plus, en dehors de la verbalisation, je ne peux pas savoir à
quoi je pense si toutefois je pense : comment pourrais-je apercevoir
mes pensées si elles ne sont pas dites? La pensée
hors ou avant le langage n'est pas une pensée consciente
d'elle-même mais confuse. Elle n'est pas encore "fixée",
elle m'échappe donc, elle ne se différencie pas d'autres
idées, etc. Bref, ce n'est pas clair.
Deuxième argument : cette objectivation
nécessaire de mes pensées ne les trahit-elle pas?
Puis-je dire alors, comme le dit Bergson, que mes pensées
ne sont plus elles-mêmes car elles sont forcées d'emprunter
une forme objective et externe? (celle des mots)
Réponse : puisque je n'ai pas encore vraiment une pensée
avant de la dire, elle ne peut au contraire qu'être révélée
à elle-même et même à moi-même par
cette verbalisation. Verbaliser, ce n'est pas trahir mes pensées,
mais en faire des pensées.
Donc : l'ineffable, ce qui ne peut se dire et donc ce qui n'est
pas verbalisé, ne vaut pas plus que l'idée verbalisée.
De toute façon, une idée non verbalisée est
un non sens. Si elle est une idée elle est dite; si elle
n'est pas dite elle n'est pas une idée. Au mieux, elle ne
l'est pas encore : c'est une pensée qui se cherche. C'est
le plus bas degré de la pensée.
La pensée a donc besoin du langage, elle n'existe pas sans
elle, et elle existe grâce à elle sous la forme la
plus haute.
Le problème n'en est finalement pas un. Nous n'avons pas
le sens sans le son. Ce qui veut dire que penser c'est parler puisque
le sens de quelque chose est le signifié qui n'existe pas
sans signifiant. Je ne peux ainsi penser à une chaise sans
avoir à l'esprit le mot chaise. Il faut donc parler pour
penser et penser c'est parler.
Il y a donc des rapports complexes entre pensée et langage;
tellement complexes, d'ailleurs, qu'on peut dire qu'ils se façonnent
l'un l'autre.
Conséquence : Le langage n'est ainsi plus seulement
un outil de communication, inessentiel à la pensée.
Il est avant tout l'expression d'une pensée, et si l'homme
parle, c'est parce qu'il pense (non pas seulement pour communiquer
avec autrui). -Sauvetage de thèse cartésienne
2) Reste à
chercher si exprimer une idée dans une langue ou une autre
change profondément ou non le sens de ce qu'on pense.
Revenons à ce que nous disait Bergson. C'est la société,
disait-il, qui a prédécoupé le réel,
à travers le langage, selon ses besoins.
Allons plus loin : il existe des sociétés différentes,
ayant une culture différente, ie, des connaissances, des
techniques, des besoins, différents (et bien sûr, leur
langue également est différente).
Ainsi, on peut en déduire que les sociétés,
selon leur culture, ont opéré des découpages
différents du réel. Ie : ne le pensent pas de la même
manière.
Autrement dit : leurs langues ont de fortes chances de ne pas correspondre
:
-aux choses telles qu'elles sont (acquis)
-mais pas non plus aux mêmes idées
En effet, ces concepts sont eux-mêmes emprunts de la valeur
que nous allons attribuer aux choses, et à la manière
de les appréhender. Dans les mots, se trouve toute une vision
du monde, une certaine façon de le penser, celle de la société
dans laquelle on vit. Le langage transporte avec lui les valeurs
d'une civilisation.
Ainsi, langue arabe = a plus de 6000 mots pour désigner
le chameau = cela montre qu'il a plus d'importance culturelle que
chez nous.
- le chinook, in Levi Strauss, La pensée sauvage
: pour eux, c'est "la méchanceté de l'homme qui
a tué la pauvreté de l'enfant". C'est qu'ils
découpent le réel d'une façon différente
de nous : ainsi, ils multiplient les espèces, alors que nous,
nous séparons individus, genres, espèces.
-les indiens ne nomment, parmi les plantes et les animaux, que
les espèces utiles et nuisibles (ainsi, les mauvaises herbes
n'ayant aucune utilité, elles n'ont pas de nom.
Le langage, loin de reproduire des catégories existant en
elles-mêmes dans le donné sensible, lui impose donc
sa propre analyse, il est porteur d'une représentation du
monde.
Conséquence : si les langues sont à ce point
empruntes de valeurs culturelles, d'une façon propre de voir
le monde, alors, on ne peut exprimer les mêmes idées
dans n'importe quelle langue. Si j'ai une pensée dans telle
langue, et que je veux la traduire dans une autre langue, il ne
suffit pas de prendre un dictionnaire et de regarder quel mot correspond
à la signification de ce que je pense. De même, pour
comprendre un interlocuteur d'une autre langue que la mienne.
3) Le problème de la traduction.
Problème : peut-on comprendre une autre langue, puisque
pour cela il faut aussi penser le monde d'une façon différente
de la mienne?
Cf. ethnocentrisme de Levi Strauss : on ne peut jamais sortir
de sa culture. De même, en ce qui concerne le langage : ne
traduit-on pas toujours dans sa propre langue? Or, cette langue
n'est-elle pas emprunte de toute une culture, dont je n'ai pas forcément
conscience? Ainsi, la traduction ne nous fait nullement sortir de
notre langue et comprendre véritablement ceux qui parlent
une autre langue que la nôtre.
Exemple de Quine (épistémologue du XXe) :
imaginons que je sois ethnographe; je fais un voyage et je vis au
sein d'une société primitive, dont j'essaie de traduire
le langage. Je constate que chaque fois qu'un lapin passe, tous
les membres de la tribu disent "Gavagai". Je vais donc
décider de traduire ce terme par "lapin". Le problème
est que je ne peux en fait pas savoir si "Gavagai" ne
renvoie pas à la patte du lapin, ou à un lapin en
train de courir, etc.
Exemple de Levi-Strauss, au début de La pensée
sauvage : dans le chinook (langue du nord ouest de l'Amérique
du nord), la proposition "le méchant homme a tué
le pauvre enfant" se rend pas "la méchanceté
de l'homme a tué la pauvreté de l'enfant". On
ne peut pas dire que cette phrase chinook correspond à la
phrase française " le méchant homme tue le pauvre
enfant" : on rate alors en effet l'expérience vécue,
le rapport au monde, des chinook.
Comment échapper à cette incommunicabilité
entre cultures?
-partons de l'observation d'un linguiste (Whorf) : après
étude du système verbal du hopi (parlé dans
l'Arizona), il a montré qu'il ne comporte pas de forme se
rapportant directement à l'expression du temps, mais
qu'il est structuré selon des modalités qui relèvent
de l'aspect; ces modalités contraignent par exemple
les Hopis à prêter attention aux processus vibratoires
et ondulatoires.
La thèse culturaliste, dès lors, s'auto-contredit
: car ce sont des savants dont les langues maternelles étaient
indo-européenne qui ont élaboré la physique
quantique : par conséquent, une langue n'impose pas une vision
du monde dont il est impossible de s'affranchir (en l'occurence,
ces savants ont créé une langue spécialisée
permettant d'exprimer les phénomènes considérés)
- autre expérience : les Danis (Nouvelle-Guinée)
ne disposent que de deux termes pour les couleurs, dont l'un
s'applique aux teintes claires et chaudes, et les autres aux teintes
sombres et froides. Une femme, Rosch, se demanda quels effets pouvait
avoir sur leur comportement relatif aux couleurs un vocabulaire
aussi limité. Tests (avec les Danis, puis avec des Américains)
: l'un de nomination, l'autre de reconnaissance. 40 échantillons
de teintes ou de clarté différentes :
a) les nommer (très difficile)
b) on en montre un; on va dans l'ombre, et on doit le retrouver
(ici, les Danis reconnaissent à peu près les couleurs
de la même façon que les Américains)
Résultat de ce test : les différences dans le vocabulaire
n'ont pas d'influence sur les mécanismes de stockage en mémoire
ou de rappel -qui dépendent moins de la structure du lexique
que de celle du système nerveux.
Par conséquent, la relativité culturelle a des effets
beaucoup plus limités qu'on ne s'y attendait. Certes, la
langue que nous partageons avec les membres de notre société
met à notre disposition commune une première mise
en forme de l'expérience et permet ainsi la communication.
Mais cette mise en forme n'est pas une prison infranchissable.
Conclusion
Si les langues sont culturellement différentes, si donc
le langage se particularise de différentes façons,
il reste que tous les hommes usent du langage, et que nous sommes
capables de sortir de notre système culturel, de notre langue.
De ce fait, on peut en déduire qu'il y a une possibilité
de traduire une langue en une autre, même si elle reste globale
et partielle voire partiale. Le fait qu'on soit né dans telle
société et qu'on ait hérité de telle
culture a fait qu'on a eu recours à telle langue, mais c'est
contingent, et je peux m'en défaire.
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