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LE LANGAGE

INTRODUCTION

I- Le langage, naturel ou conventionnel?

II- LE CARACTERE SOCIAL DU LANGAGE.

Conclusion

Annexe I - le problème du langage animal

Annexe II: la sophistique ou les pouvoirs du langage (du langage comme adéquat à l'être au langage comme un être, ie, une chose parmi les choses).

Annexe III : Du symbole au signe, ou l'origine naturelle du langage

Annexe IV -Rousseau et le cercle du conventionnel

 

INTRODUCTION

La thèse soutenue sera le caractère social du langage. Il nous montre que nous ne sommes pas seuls au monde (rappel : groupement IV : "le monde de l'intersubjectivité").

Mais qu'est-ce que le langage?

C'est une notion vaste, qui a priori englobe tout ce qui communique ou exprime quelque chose. On parle de langage articulé, des gestes (les sourds et muets), de langage des fleurs, de l'art, etc.

Question : est-ce que tous ces emplois du mot langage sont bien légitimes? N'y aurait-il pas un usage qui serait plus propre à la nature du langage?

Pour le moment, distinction générale :

1) le langage : faculté de s'exprimer et de communiquer (sans laquelle on ne peut parler)

2) un langage/la langue : système de signes différenciés permettant l'expression et la communication d'informations/de messages

3) la parole : mise en œuvre individuelle du langage dans une langue déterminée, afin de dire quelque chose (en général à quelqu'un); ne suppose pas essentiellement la voix : en effet, un sourd-muet ne peut certes pas émettre de sons mais il dit bien quelque chose à quelqu'un par l'intermédiaire de gestes (signes)

Si la langue et la parole supposent bien la faculté du langage pour s'exercer, est-ce que la réciproque est vraie? Ie : est-ce que tous les langages sont parlés, et par conséquent, est-ce qu'ils supposent tous le langage comme faculté? Faire un geste, faire de la musique, c'est certes exprimer ou communiquer quelque chose à quelqu'un par des signes, mais est-ce que c'est bien un langage au sens étroit et strict du terme? Est-ce parler véritablement?

N'y aurait-il pas dès lors des langages premiers et des langages secondaires?

Nous répondrons à ces questions portant sur la nature du langage, à travers une réflexion visant surtout à montrer que le langage est quelque chose qui marque le caractère social de l'homme -par là, on réfutera toujours le point de vue "solipsiste" de Descartes (l'autre nous est donné immédiatement, par l'intermédiaire de la société et du langage).

 

I- Le langage, naturel ou conventionnel?

 

A- QUE DESIGNENT LES MOTS?

Partons de ce qui compose le langage au sens strict du terme, celui qui suppose la parole. (Le langage renvoie bien primordialement au terme de "parler"!).

Les mots : ce sont d'abord des bruits ou des inscriptions sur du papier.

 

Exemples nombreux :

-noms de personnes ou de choses

-qualités

-activités

-relations

-événements

-nombres

-lieu, temps, etc.

Mais ici nous porterons notre attention sur les noms communs (du genre : "chaise", "femme", etc.)

Questions directrices : Quel est le rapport qu'entretiennent les mots et les choses? Désignent-ils les choses? Et si oui, quelle est la modalité de cette désignation?

 

1) Platon, Le Cratyle : le mot comme imitation de la chose.

Thème du dialogue : question de la justesse des noms communs.

 

Les mots sont-ils conformes aux choses qu'ils désignent, et comment le sont-ils?

Comment les mots correspondent-ils aux choses qu'ils désignent?

 

Deux thèses vont s'opposer : a) caractère naturel de ce rapport; b) caractère conventionnel

Présupposé implicite : les mots désignent les choses (et parler est un acte qui concerne les choses).

Mais mieux encore : s'il n'est autre que l'imitation vocale de l'objet imité, son image graphique ou vocale, alors, il imite l'essence des choses. Etant "juste", ie, approprié à la nature de l'objet qu'il désigne, il nous dévoile ce qu'elles sont, nous les font connaître. Les mots sont faits pour nous instruire sur la réalité.

Les onomatopées sont ainsi l'exemple-type du mot (mot dont la prononciation rappelle le son produit par l'être ou la chose qu'il dénote : cf. glouglou; teuf teuf; bang)

Exemples :

-Le r est propre à rendre les sortes de mouvements (426c), le l, les glissements, etc.

-Le mot "nuage" refléterait, par sa forme, et sa sonorité, le contour vague ou la consistance cotonneuse de la chose correspondante.

- Nom d'Hermogène : vient de Hermès (384a) :

D'où grande valeur de l'étymologie (etumos : vrai) : la pratiquer ce sera toujours trouver la conformité des mots aux choses auxquelles ils correspondent. Revenir à origine des mots, à leurs racines, ce serait comprendre leur essence.

Les noms ou les mots sont des conventions, fondées dans la volonté des sujets individuels. Nous sommes individuellement libres de faire signifier aux mots que nous employons les idées que nous voulons.

Convention : convenire (venir ensemble) : accord officiel passé entre les hommes (je décrète que le mot "chaise"...); institution; pas naturel

Fondement commun de ces deux conceptions : les mots sont conformes aux choses, et les désignent de manière pertinente, judicieuse. C'est seulement sur la nature de cette conformité qu'ils ne s'entendent pas.

 

2) Saussure (CLG, 1964) : les mots ne désignent pas les choses (et le langage n'est pas conformité à l'être : il est signe).

Note : définition de la linguistique :

Science du langage, qui s'attache seulement à décrire les langues. Etudie le langage dans ses manifestations sensibles, empiriques : les langues humaines

Ne se pose aucune question du genre : "pourquoi parlons-nous?" car c'est une question métaphysique, non scientifique..

Evite les problèmes liés à la généralité du langage (cf.; notre introduction).

Problème posé par thèse "nomenclaturiste" ou "naturaliste" : elle confond langage et être, mots et choses (cf. Socrate : mais alors, le langage est superflu, car il redouble inutilement le réel; on pourrait s'en passer) cf.magie.

Ne peut donc rendre compte de l'existence du langage : s'il ne servait qu'à désigner les choses par imitation, alors, on ne voit pas pourquoi on userait de mots : on pourrait très bien se contenter du geste

Cette thèse dénature le langage, ne voit pas ce qui le caractérise en propre : sa fonction symbolique.

Cette critique de la thèse naturaliste, qui est démonstration du caractère symbolique du langage, se fait en deux temps.

Pourquoi les mots ne sont pas imitation de l'être? Et pourquoi ne désignent-ils pas les choses?

a-1) -D'abord, il faut donner une définition générale du signe.

Signe en général : existence sensible (couleur, dessin, son) renvoyant à une signification définie. Quelque chose de sensible qui renvoie à quelque chose d'autre que cette présence sensible. Réalité sensible qui est signe d'une autre réalité.

Caractéristique principale : le signifiant doit s'effacer devant ce qu'il a charge d'exprimer, afin de nous en délivrer la signification. Le signifiant est donc non perçu pour lui-même.

Il peut exprimer cette chose, il en est le signe et/ou le symbole, signifie qu'il ne désigne pas la chose en la désignant ou en lui ressemblant. Le signe est relation à autre chose que lui-même, et entre en relation avec cette autre chose par une certaine distance.

a-2) ensuite, il faut dire en quoi le signe linguistique est "double" :

Cf. Définition : "le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique" (signifié-signifiant).

Image acoustique : empreinte psychique d'un son : mot, non pas prononcé ou phonétisé, mais tel qu'il existe dans notre tête quand nous pensons en silence ("sons muets"). C'est ce qui sert à signifier, à renvoyer à autre chose : on l'appelle un "signifiant".

Concept : pas image mais idée générale : par exemple, le concept de triangle n'est pas la représentation particulière que je me fais d'un triangle. Alors que le triangle particulier a toujours une forme, une couleur, une taille, etc., le concept de triangle est l'idée qui regroupe les points communs de tous les triangles, ce qui fait que ce terme peut s'appliquer à tous les triangles. Bref : ce n'est autre qu'une définition.

 

Ces idées générales ou concepts, qui sont ce que désignent les images acoustiques, supposent donc qu'on ait regroupé plusieurs choses sous un même mot, sous une même appellation, à partir de leurs points communs ("chaise" : tout ce qui sert à s'asseoir ; pas "cette" chaise là)

 

On l'appelle le "signifié".

Bref : qu'est-ce qu'un signe linguistique?

C'est la mise en rapport de la modalité purement psychologique des choses (le concept) et de la modalité purement psychologique des sons (l'image acoustique). Ces deux éléments sont unis, et s'appellent l'un l'autre : il est à la fois son et idée, signifié et signifiant

Par conséquent : La chose elle-même est exclue (du moins, nous ne nous y rapportons qu'indirectement).

En effet, ce qui est signifié : ce n'est pas une chose mais un concept, par lequel le locuteur se représente la chose. C'est la façon dont on pense le monde et non le monde. Le langage ne renvoie donc pas directement à la réalité.

 

D'où deuxième partie de l'argumentation de Saussure :

-le rapport entre le signe linguistique et ce qu'il désigne (concept et image acoustique) n'est pas naturel, et n'est même pas explicable (cf. "immotivé"). Ou : le signifiant n'a avec le signifié aucune attache naturelle dans la réalité.

Exemple : le mot "chaise" désigne l'objet que nous appelons ainsi, mais n'a rien à voir avec cet objet. L'idée de "chaise" n'est pas liée de façon interne avec le signifiant ch-ai-se".

Preuve de cette thèse : l'existence de langues différentes ("chaise";"chair").

En effet, s'il y avait un lien naturel entre les sons et ce qu'ils désignent, il n'y aurait qu'une seule langue. Nous utiliserions tous les mêmes signifiants pour signifier les mêmes idées.

 

C'est ce qu'on appelle le caractère articulé des signes linguistiques. Ce caractère articulé du langage humain est une nouvelle réfutation du cratylisme, pour qui le langage est une nomenclature, ie, consiste à mettre sur les choses des étiquettes, et des étiquettes qui de surcroît leur sont conformes.

 

 

 

B- Si le langage est avant tout signe, le signe suffit-il à dire qu'il y a langage au sens (1)?

Problème : tout ne va-t-il pas pouvoir être langage? Le signe n'est-il pas trop général, trop englobant?

 

1) Distinction entre plusieurs genres de signes (symbole linguistique, indice ou symptôme, signal, et symbole conventionnel).

le rapport entre le symbole linguistique et ce qu'il désigne (le référent) n'est ni naturel, ni explicable : il n'y a aucune raison pour que le mot chaise désigne l'objet que nous appelons généralement ainsi;

Il est donc indépendant de la réalité : immotivé

le signe naturel est présence d'autre chose :

exemples : la fièvre est un symtpôme (le signe) de la maladie

la fumée un indice du feu

On va de ce qui est manifeste à ce qui est caché, du signifié au signifiant, par l'intermédiaire du principe de causalité

le rapport est naturel

Mais : la "lecture" est difficile, relève d'un véritable art d'interpréter

Représentation conventionnelle d'une situation, utilisée pour produire une réaction précise par rapport à la situation particulière avec laquelle elle est en relation immédiate;

Exemples :

-le code de la route (code de signaux) (le feu rouge; le dos d'âne : la bosse représente une chaussée déformée)

-la sonnerie à la fin d'un cours

Le rapport est certes conventionnel, suppose un apprentissage, mais, il est explicable (conception qu'on a de la réalité)

 

Signe qui indique une chose par analogie ou métaphore : le lion, dans notre culture, symbolise la force; la balance, la justice.

Le rapport est non naturel : il suppose en effet une certaine culture; mais il est alors aussi motivé, ou explicable, donc non arbitraire : la relation entre l'apparence et la réalité peut être expliquée et justifiée par une certaine conception de la réalité

 

Tout signe n'a donc pas les caractères du signe linguistique.

 

2) Le langage n'est pas exemplifié dans tout système de signes exprimant des idées

Ainsi peut-on maintenant répondre à la question de savoir si l'art, le langage des fleurs, le langage des gestes (expression des émotions par exemple) est un langage au sens strict du terme.

Pour y répondre, appliquons les critères de ce qui définit le langage au sens strict : il faut

1) un signifié et un signifiant

2) que le signifié et le signifiant aient un rapport de renvoi (le sensible s'efface devant le concept ou l'idée à exprimer)

3) que ce rapport soit de plus immotivé

4) qu'il y ait articulation de ces signes

1) et 2) L'art : se manifeste par son aspect sensible. Mais s'y réduit-il? Ce matériau sensible s'auto-suffit-il à lui-même? Ou bien est-il, comme la voix ou la graphie, du signe, qui renvoie à autre chose?

On peut répondre que oui : le matériau sensible dont se sert l'artiste serait ainsi le signifiant, qui serait destiné à renvoyer à quelque chose d'extérieur à lui, un signifié. (l'artiste s'exprime, veut communiquer avec quelqu'un, veut parler).

3) et 4) immotivé : pas tout à fait car souvent symbole qui a un certain rapport avec la réalité désignée (plus proche de conception cratyliste du langage); pour le 4) présence souvent de commentaires accompagnant l'œuvre

Si donc le matériau sensible est bien là pour communiquer une idée, renvoie bien à autre chose, on ne peut pourtant pas dire que ce matériau sensible soit destiné à se faire oublier. Il est au contraire essentiel au sens de l'œuvre : on dira ainsi que, contrairement à ce qui se passe dans une langue, le signifié est immanent au signifié, il n'y a pas de distance.

De plus, on ne doit pas faire l'amalgame entre les procédés techniques utilisés, les symboles culturels, et le code de la langue, sa syntaxe, etc. Cela pouvait valoir pour l'art classique, mais plus maintenant.

Le message est opaque, la signification, surdéterminée : si bien que l'on peut presque parler d'un échec à la communication.

Le caractère articulé de la langue est absent : cf. procédés de fusion ( rappeler que le signe doit se faire oublier, qu'il est lié à son idée de façon non naturelle, etc.)

Si on analyse les émotions, la danse, etc., il semble bien y avoir un rapport entre la manifestation sensible et quelque chose qui est dit, et ce rapport peut être autant naturel qu'arbitraire. Par contre pas articulé. Donc : 1) parfois 3) mais pas 2) ni 4)

 

3) La parole comme condition nécessaire et suffisante du langage : Descartes, lettre à Newcastle..

Mais ces caractères par lesquels nous avons défini le langage sont-ils vraiment nécessaires et suffisants pour dire qu'il y a langage?

Exemples :

-le perroquet dit bonjour quand sa maîtresse entre dans la pièce : ici, il y a usage d'un signe qui signifie quelque chose (ie, signifiant-signifié); rapport immotivé; etc.

-l'ordinateur.

 

Or, parlent-ils vraiment? N'y aurait-il pas une autre condition, nécessaire ou suffisante pour dire qu'il y a langage, qu'on parle, ie, présence du langage comme faculté?

" Enfin, il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puissent assurer ceux qui les examinent, que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, exceptées les paroles, ou autres signes, faits à propos de ce qui se présente, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent, bien qu'il ne suive pas la raison ; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu'elle la voit arriver, ce ne peut être qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu'une de ses passions ; à savoir, ce sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu'elle l'a dit ; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire aux chiens, chevaux et aux singes ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans pensée. Or, il est, ce me semble, fort remarquable que la parole étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul. Car bien que Montaigne et Charron aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite qu'elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions, et il n'y a point d'homme si imparfait qu'il n'en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument, pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont pas de pensées, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut pas dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient." Descartes

Plan :

1) "Enfin" à "faire sans pensée" : les conditions de la parole

a) "Enfin" à " passions" : problématique et énoncé des conditions de la parole

b) "Je dis" à "sans pensée" : explicitation

2) "Or" à "en avaient" : conclusion : seuls les hommes parlent (ie, pensent)

3 arguments qui répondent à des objections (voir détail)

 

Questions :

Partie 1) :

1) Quel est le point de départ de Descartes, sa problématique?

Réponse : comment puis-je être certain de savoir que les autres ne sont pas des corps ou des machines, mais qu'ils pensent? Comment attribuer avec certitude la pensée à un autre être que moi? (pensée : conscience, esprit, ou bien idée, représentation, ie, chose pensante ou attributs de cette chose pensante?)

Réponses :

2) la parole

 

3) expression et communication de ses pensées à autrui (pas de sa conscience!)

 

4) La parole suppose-t-elle la voix? Pourquoi?

Réponse : non car elle peut être remplacée par des signes : cf. sourds-muets

5) Suffit-il de voir quelqu'un parler pour être assuré qu'il parle véritablement? Pouvons-nous vraiment savoir quand il y a parole?

Réponse : problème : si nous ne pouvons reconnaître quand il y a parole, alors, on ne peut pas non plus savoir que l'autre pense! Pour le moment, nous savons que parler suppose soit usage de la voix, soit de signes, afin d'exprimer des pensées. Descartes va ajouter deux autres critères : 1) être à propos de (ie : en rapport avec le contexte d'un discours) et 2) ne pas être l'effet des passions.

6) Pourquoi cette précision?

Réponse : car il craint qu'on attribue la pensée à des êtres qui n'en ont pas, mais qui pourtant nous paraissent bien parler. Ainsi, des êtres s'expriment, mais sans à propos : ils ne parlent pas. De nouveau, problème : des animaux dressés paraissent bien s'exprimer à propos : ainsi, le perroquet disant bonjour. Mais est-ce vraiment de l'à-propos? N'est-ce pas plutôt le résultat d'un dressage, et par là, l'effet d'une passion (cf. espérance ou crainte)?.

 

Question partie 2). Pourquoi les animaux ne parlent-ils pas?

b) ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas les moyens physiques de le faire : ainsi, les sourds et muets ne parleraient pas

c) ce n'est pas non plus parce que nous ne les comprenons pas : sinon, il y aurait absence totale de communication entre les espèces! Or : mon chien me montre qu'il est content si je lui donne un gâteau : je le comprends et nous communiquons. Il y a échanges entre nous.

(1) les animaux nous expriment leurs passions

(2) s'ils peuvent nous exprimer leurs passions, alors pourquoi ne nous exprimeraient-ils pas leurs pensées s'ils en avaient?

 

Résumé : les paroles sont pour Descartes la manifestation de pensées et donc de l'esprit. Car seul un esprit peut avoir des pensées. La parole est donc un moyen sûr de savoir si les autres pensent et sont doués d'esprit. Mais plus encore, il a montré dans ce texte que seul l'homme est doué de pensée, et par conséquent que seul il pense. Donc : qu'il y a une différence de nature entre les hommes et les animaux.

Conclusion : si le langage a pour caractéristique principale d'être symbolique, de signifier, cette caractéristique n'est pourtant pas suffisante pour dire qu'il y a langage au sens propre du terme. En effet, il faut encore que ce symbolisme soit lié à l'exercice de la parole.

C'est-à-dire, nous dit Descartes, à l'expression et la communication d'une pensée. Mais encore : qu'il y ait volonté expresse et consciente de d'utiliser ces signes en vue d'exprimer quelque chose (cf. fait que ce n'est pas une réaction automatique, spontanée, non voulue, face à une situation).

Ainsi, une chose, un animal, un ordinateur, ne parlent pas : ils expriment ou montrent quelque chose, ils communiquent entre eux ou avec nous, mais ils ne s'expriment pas. Car ils ne font pas usage de la parole dans un but expressif, ils n'utilisent pas intentionnellement les signes ou la voix.

Il faut donc distinguer l'expression et la communication qui relève de la parole, et celle de ce qui n'en relève pas.

Le langage suppose donc un nouveau critère : le caractère délibéré, volontaire, qui s'oppose à la passivité, à la réaction, au non intentionnel.

Autres exemples : émotions : expriment quelque chose : indique quelque chose mais c'est involontaire; et c'est mon sentiment, pas ma pensée qui est ici exprimé

Lapsus : exprime un désir inconscient : ce n'est pas volontaire, délibéré!

Dernier problème : l'artiste s'exprime! Et Je peux aussi parfois exprimer délibérément par mon expression une idée (le silence : renvoie à mon mécontentement).

On va alors répondre que le dernier critère sera : la transparence du langage, la maîtrise, l'univocité. Tout cela n'est pas vraiment expression ou communication d'une idée car le sens est opaque. Il faut de toute façon parler pour le comprendre, le mettre en discours... On peut dire que le signe ne parle pas de lui-même.

 

II- LE CARACTERE SOCIAL DU LANGAGE.

 

1) Penser et parler.

Cf. Descartes : nous parlons parce que nous pensons. La pensée est donc condition de possibilité, cause, origine, du langage.

Premier présupposé : la pensée précède le langage. Avant de dire, on pense (ce qu'on dit on l'a d'abord pensé). La parole est alors la verbalisation, l'expression extérieure, de la pensée.

Deuxième présupposé : on peut penser sans langage, sans mots ou signes; sous entendu : il y aurait une pensée non discursive = langage accidentel; le langage appauvrit la pensée (les mots : barrage car quand j'ai une idée, je cherche souvent les mots pour le dire, les mots sont communs, les mêmes pour tout le monde, alors que ce que je pense, c'est personnel, etc.) Cf. vie courante : "je n'arrive pas à dire ce que je pense"

Les rapports pensée et langage sont antagonistes :

-topique : la pensée est derrière le langage, au-delà de lui

-chronique : elle le précède

-éthique : il ne doit pas la trahir mais lui rester fidèle

-une métaphysique : il est inerte, elle est vivante

 

Conséquences :

-l'acte de concevoir est indépendant des langues

la pensée antérieure à la parole en est donc indépendante; comme la parole est la réalisation du langage dans une langue donnée, alors, elle est aussi indépendante d'une langue particulière; donc une même idée se concevra de la même manière partout, même si elle ne se dit pas de la même manière; écrire dans une langue ou une autre ne change rien à la pensée

-la langue est par essence destinée à la communication : instrument social

exprimer verbalement n'est pas une fin en soi mais sert seulement à communiquer (Fonction du langage : fournir aux produits de l'activité intellectuelle un support matériel/sensible qui intervient dans leur communication, mais pas dans leur mise au point).

cf. Port-Royal : "parler est expliquer ses pensées par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein"; sans présence d'autrui, nous n'aurions donc nullement besoin du langage : nous pourrions considérer (les idées) en elles-mêmes, sans les revêtir d'aucune parole.

-enfin, contredit thèse cartésienne

en effet si on peut penser sans mots alors n'y a-t-il pas aussi des mots sans pensée puisque pas de rapport essentiel entre eux?

 

 

Note : on trouve la thèse selon laquelle le langage est un obstacle à la pensée chez Bergson (philosophe français du XXe). Pour lui, en effet, le langage, système d'idées générales et abstraites, est commun, et social.

-Commun : cf. généralité et abstraction : les mots s'appliquent à une infinité de choses ("chien" ne désigne pas mon chien, Médor, mais tous les chiens) en fonction de leurs caractéristiques communes ( tous les chiens aboient, etc.). Il y aura toujours plus de choses que de mots. Les mots sont trop larges pour une réalité qui n'est que particulière, ils ne désignent que ce qui est commun et ignorent les différences individuelles.

-Social : le langage est d'origine sociale : c'est la société qui a découpé le réel selon ses besoins.

Présupposé : le monde n'est pas prédécoupé par avance, de sorte que nous n'aurions plus qu'à aller à la pêche aux espèces et aux genres. En fait, les classifications sont toujours plus ou moins subjectives : nous classons les choses selon différents critères

Exemples : animaux : selon lieu de résidence? Selon nombre de pattes? Etc.).

Ou encore : le fruit : classification culinaire : type de produit végétal plus ou moins sucré, servi en dessert, qui s'oppose au légume; classification botanique : partie de la plante (qui n'est ni racine, ni tige, ni feuille), ne s'oppose pas au légume (peut être l'une ou l'autre). On a réuni entre elles des caractéristiques qui nous paraissent pertinentes à définir par exemple le fruit en général, mais d'autres caractéristiques auraient très bien pu s'y ajouter.

Pour certaines tribus d'Indiens, les mauvaises herbes étant inutiles, elles ne sont pas classées dans les plantes et sont même ignorées (elles n'ont pas de mot pour les désigner, si bien que pour eux, c'est comme si elles n'existaient pas).

Dans le spectre solaire, un Français va distinguer du violet, du bleu, du vert, du jaune, de l'orangé, et du rouge. Mais ces distinctions ne se trouvent pas dans le spectre lui-même, où il n'y a qu'un continu du violet au rouge. Dès lors, nous allons pouvoir proposer une analyse différente du phénomène (certaines langues n'utilisent que deux couleurs, correspondant à peu près à la moitié du spectre; les gallois n'ont qu'un mot quand nous avons "vert" et "bleu"...)

Bref : les mots ne correspondent pas à la réalité. Mais seulement à la façon dont nous avons découpé les choses. (On peut dire, si on veut, à la place de "besoins", selon l'état de nos connaissances, de nos techniques, etc.).

Ne correspondant pas à la réalité, il faut, quand on veut la connaître, contourner le langage.

Ainsi, selon lui, nous ne pouvons parvenir à traduire entièrement, par les mots, ce que nous ressentons. Même les mots comme "aimer", comme "haïr", sont trop communs, employés par tout le monde, alors que moi, je suis quelqu'un de particulier. Ma vie intérieure est trop riche pour que des mots communs et sociaux puissent jamais me permettre d'exprimer ce que je ressens.

On retrouve bien ici tous les présupposés de la thèse selon laquelle on peut penser sans langage : le langage sert seulement à communiquer (donc, à la vie sociale); il a moins de valeur que la pensée (moins riche); la pensée vraie doit donc à tout prix s'affranchir du langage qui la trahit

 

Problème : essayez de vous représentez quelque chose sans mots, de penser à quelque chose sans mots. Une pensée "pure" existe-t-elle vraiment? Si on peut sentir, éprouver quelque chose sans mots, que peut bien être une pensée sans mots? Il est tout simplement important, urgent, de définir la pensée.

 

Q'avons-nous vu chez Descartes? Dans lettre à N, que la pensée ce n'est pas l'ensemble de la vie affective (affects, émotions ou passions), essentiellement parce que ce n'est pas volontaire. Mais ne dit-il pas dans MM, 6, §2, que avoir de véritables idées, c'est recourir à des concepts? (L'idée n'est ni perception ni image mais la définition).

Enjeu : C'est important de savoir ce qu'est exactement la pensée, car si on la confond avec la vie affective, alors les animaux parlent parce qu'ils pensent; et si on la confond avec la perception ou l'imagination, ie, avec tous les phénomènes dont le dénominateur commun est la conscience, alors, tout est pensée (et donc rien ne l'est).

Texte Hegel, Philosophie de l'Esprit

Hegel, Philosophie de l'esprit, § 463, Remarque, trad. A.Vera, Ed. Germer Baillère, 1897, p. 914 :

Nous n'avons conscience de nos pensées, nous n'avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons de la forme externe, mais d'une forme qui contient aussi le caractère de l'activité interne la plus haute. C'est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l'externe et l'interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c'est une tentative insensée. Mesmer en fit l'essai, et de son propre aveu, il faillit en perdre la raison. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut c'est l'ineffable… Mais c'est là une opinion superficielle sans fondement; car en réalité l'ineffable c'est la pensée obscure, la pensée à l'état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. Sans doute on peut se perdre dans un flux de mots sans saisir la chose. Mais la faute en est à la pensée imparfaite, indéterminée et vide, elle n'en est pas au mot. Si la vraie pensée est la chose même, le mot l'est aussi lorsqu'il est employé par la vraie pensée. Par conséquent, l'intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses.

 

 

 

Questions directrices : y a-t-il une pensée pure? Et s'il y en a une, alors est-elle toute la pensée? Ie, n'est-elle que la pensée balbutiante, ou au contraire dans ce qu'elle a de plus haut?

Thèse : c'est dans les mots que nous pensons. On ne pense pas dans les images, les sensations, ou les affects.

1er argument : la verbalisation de nos pensées permet d'en prendre conscience.

Démonstration : deux distinctions superposées :

a) intériorité/extériorité

b) (subjectivité)/objectivité

Intériorité=subjectivité

=pensée sans mots

Extériorité=objectivité

=mots (s'imposent à nous comme tous les objets, donc, étrangers )

Mais pas de distinction totale : l'activité subjective, intime, de notre esprit, n'advient à elle-même, ne produit des idées et des idées claires, qu'en prenant la forme externe et objective des mots.

En dehors des mots, ma pensée n'est qu'un chaos sans contours, sans formes, et en lequel rien ne se distingue du reste, ne se détache d'une manière stable.

De plus, en dehors de la verbalisation, je ne peux pas savoir à quoi je pense si toutefois je pense : comment pourrais-je apercevoir mes pensées si elles ne sont pas dites? La pensée hors ou avant le langage n'est pas une pensée consciente d'elle-même mais confuse. Elle n'est pas encore "fixée", elle m'échappe donc, elle ne se différencie pas d'autres idées, etc. Bref, ce n'est pas clair.

 

Deuxième argument : cette objectivation nécessaire de mes pensées ne les trahit-elle pas?

Puis-je dire alors, comme le dit Bergson, que mes pensées ne sont plus elles-mêmes car elles sont forcées d'emprunter une forme objective et externe? (celle des mots)

Réponse : puisque je n'ai pas encore vraiment une pensée avant de la dire, elle ne peut au contraire qu'être révélée à elle-même et même à moi-même par cette verbalisation. Verbaliser, ce n'est pas trahir mes pensées, mais en faire des pensées.

Donc : l'ineffable, ce qui ne peut se dire et donc ce qui n'est pas verbalisé, ne vaut pas plus que l'idée verbalisée.

De toute façon, une idée non verbalisée est un non sens. Si elle est une idée elle est dite; si elle n'est pas dite elle n'est pas une idée. Au mieux, elle ne l'est pas encore : c'est une pensée qui se cherche. C'est le plus bas degré de la pensée.

La pensée a donc besoin du langage, elle n'existe pas sans elle, et elle existe grâce à elle sous la forme la plus haute.

Le problème n'en est finalement pas un. Nous n'avons pas le sens sans le son. Ce qui veut dire que penser c'est parler puisque le sens de quelque chose est le signifié qui n'existe pas sans signifiant. Je ne peux ainsi penser à une chaise sans avoir à l'esprit le mot chaise. Il faut donc parler pour penser et penser c'est parler.

Il y a donc des rapports complexes entre pensée et langage; tellement complexes, d'ailleurs, qu'on peut dire qu'ils se façonnent l'un l'autre.

Conséquence : Le langage n'est ainsi plus seulement un outil de communication, inessentiel à la pensée. Il est avant tout l'expression d'une pensée, et si l'homme parle, c'est parce qu'il pense (non pas seulement pour communiquer avec autrui). -Sauvetage de thèse cartésienne

 

 

2) Reste à chercher si exprimer une idée dans une langue ou une autre change profondément ou non le sens de ce qu'on pense.

Revenons à ce que nous disait Bergson. C'est la société, disait-il, qui a prédécoupé le réel, à travers le langage, selon ses besoins.

Allons plus loin : il existe des sociétés différentes, ayant une culture différente, ie, des connaissances, des techniques, des besoins, différents (et bien sûr, leur langue également est différente).

Ainsi, on peut en déduire que les sociétés, selon leur culture, ont opéré des découpages différents du réel. Ie : ne le pensent pas de la même manière.

Autrement dit : leurs langues ont de fortes chances de ne pas correspondre :

-aux choses telles qu'elles sont (acquis)

-mais pas non plus aux mêmes idées

En effet, ces concepts sont eux-mêmes emprunts de la valeur que nous allons attribuer aux choses, et à la manière de les appréhender. Dans les mots, se trouve toute une vision du monde, une certaine façon de le penser, celle de la société dans laquelle on vit. Le langage transporte avec lui les valeurs d'une civilisation.

Ainsi, langue arabe = a plus de 6000 mots pour désigner le chameau = cela montre qu'il a plus d'importance culturelle que chez nous.

- le chinook, in Levi Strauss, La pensée sauvage : pour eux, c'est "la méchanceté de l'homme qui a tué la pauvreté de l'enfant". C'est qu'ils découpent le réel d'une façon différente de nous : ainsi, ils multiplient les espèces, alors que nous, nous séparons individus, genres, espèces.

-les indiens ne nomment, parmi les plantes et les animaux, que les espèces utiles et nuisibles (ainsi, les mauvaises herbes n'ayant aucune utilité, elles n'ont pas de nom.

Le langage, loin de reproduire des catégories existant en elles-mêmes dans le donné sensible, lui impose donc sa propre analyse, il est porteur d'une représentation du monde.

Conséquence : si les langues sont à ce point empruntes de valeurs culturelles, d'une façon propre de voir le monde, alors, on ne peut exprimer les mêmes idées dans n'importe quelle langue. Si j'ai une pensée dans telle langue, et que je veux la traduire dans une autre langue, il ne suffit pas de prendre un dictionnaire et de regarder quel mot correspond à la signification de ce que je pense. De même, pour comprendre un interlocuteur d'une autre langue que la mienne.

 

3) Le problème de la traduction.

Problème : peut-on comprendre une autre langue, puisque pour cela il faut aussi penser le monde d'une façon différente de la mienne?

Cf. ethnocentrisme de Levi Strauss : on ne peut jamais sortir de sa culture. De même, en ce qui concerne le langage : ne traduit-on pas toujours dans sa propre langue? Or, cette langue n'est-elle pas emprunte de toute une culture, dont je n'ai pas forcément conscience? Ainsi, la traduction ne nous fait nullement sortir de notre langue et comprendre véritablement ceux qui parlent une autre langue que la nôtre.

Exemple de Quine (épistémologue du XXe) : imaginons que je sois ethnographe; je fais un voyage et je vis au sein d'une société primitive, dont j'essaie de traduire le langage. Je constate que chaque fois qu'un lapin passe, tous les membres de la tribu disent "Gavagai". Je vais donc décider de traduire ce terme par "lapin". Le problème est que je ne peux en fait pas savoir si "Gavagai" ne renvoie pas à la patte du lapin, ou à un lapin en train de courir, etc.

Exemple de Levi-Strauss, au début de La pensée sauvage : dans le chinook (langue du nord ouest de l'Amérique du nord), la proposition "le méchant homme a tué le pauvre enfant" se rend pas "la méchanceté de l'homme a tué la pauvreté de l'enfant". On ne peut pas dire que cette phrase chinook correspond à la phrase française " le méchant homme tue le pauvre enfant" : on rate alors en effet l'expérience vécue, le rapport au monde, des chinook.

Comment échapper à cette incommunicabilité entre cultures?

 

-partons de l'observation d'un linguiste (Whorf) : après étude du système verbal du hopi (parlé dans l'Arizona), il a montré qu'il ne comporte pas de forme se rapportant directement à l'expression du temps, mais qu'il est structuré selon des modalités qui relèvent de l'aspect; ces modalités contraignent par exemple les Hopis à prêter attention aux processus vibratoires et ondulatoires.

 

La thèse culturaliste, dès lors, s'auto-contredit : car ce sont des savants dont les langues maternelles étaient indo-européenne qui ont élaboré la physique quantique : par conséquent, une langue n'impose pas une vision du monde dont il est impossible de s'affranchir (en l'occurence, ces savants ont créé une langue spécialisée permettant d'exprimer les phénomènes considérés)

- autre expérience : les Danis (Nouvelle-Guinée) ne disposent que de deux termes pour les couleurs, dont l'un s'applique aux teintes claires et chaudes, et les autres aux teintes sombres et froides. Une femme, Rosch, se demanda quels effets pouvait avoir sur leur comportement relatif aux couleurs un vocabulaire aussi limité. Tests (avec les Danis, puis avec des Américains) : l'un de nomination, l'autre de reconnaissance. 40 échantillons de teintes ou de clarté différentes :

a) les nommer (très difficile)

 

b) on en montre un; on va dans l'ombre, et on doit le retrouver (ici, les Danis reconnaissent à peu près les couleurs de la même façon que les Américains)

Résultat de ce test : les différences dans le vocabulaire n'ont pas d'influence sur les mécanismes de stockage en mémoire ou de rappel -qui dépendent moins de la structure du lexique que de celle du système nerveux.

Par conséquent, la relativité culturelle a des effets beaucoup plus limités qu'on ne s'y attendait. Certes, la langue que nous partageons avec les membres de notre société met à notre disposition commune une première mise en forme de l'expérience et permet ainsi la communication. Mais cette mise en forme n'est pas une prison infranchissable.

 

Conclusion

Si les langues sont culturellement différentes, si donc le langage se particularise de différentes façons, il reste que tous les hommes usent du langage, et que nous sommes capables de sortir de notre système culturel, de notre langue. De ce fait, on peut en déduire qu'il y a une possibilité de traduire une langue en une autre, même si elle reste globale et partielle voire partiale. Le fait qu'on soit né dans telle société et qu'on ait hérité de telle culture a fait qu'on a eu recours à telle langue, mais c'est contingent, et je peux m'en défaire.

 

Annexe I - le problème du langage animal

Problème : nous avons soutenu que le langage est un fait social et culturel; en conséquence, il devrait être spécifiquement humain. Or, c'est un fait évident que les animaux communiquent entre eux. Peut-être après tout parlent-ils, mais peut-être n'est-ce qu'en élargissant la notion de langage. Il nous faut donc chercher en quel sens on peut dire que les animaux ont un langage. Est-ce un langage dans le sens de ce mot qui convient à l'homme?

 

A- Le langage des abeilles (K.V.Frisch) (1948).

 

1) expérience effectuée

(1) Quand une abeille isolée découvre un butin, on la marque avant de la laisser retourner à la ruche

(2) Peu après, on constat qu'un groupe d'abeilles, parmi lesquelles ne se trouve pas la première, se rend au même endroit. Il a donc fallu que la messagère ait informé ses compagnes

(3) En effet, rentrée à la ruche, elle s'est livrée à une danse que les autres ont suivie avec excitation. Cette danse peut prendre deux formes :

a) soit un simple cercle, si le butin se trouve à moins de 100 m de la ruche

b) soit un huit si le butin est à rechercher entre 100 m et 6 km (ici, l'inclinaison de l'axe par rapport au soleil indique la direction du butin, et la rapidité de la danse précise la distance)

 

2) Conclusion de cette expérience : les abeilles disposent d'un système de communication. En effet, on retrouve les caractéristiques principales d'un langage.

(communication : exige l'appartenance à une même espèce et l'usage d'un même code)

1- un symbolisme : la forme et la fréquence de la danse renvoient à une réalité constante et d'une autre nature (le butin)

2- un système : dans le cas de la danse en 8, 3 éléments sont combinés

3- l'exercice d'une relation : le message ainsi organisé est destiné à des individus qui possèdent ce qui est nécessaire pour le comprendre

 

B- Descartes contre Montaigne : les animaux ne parlent pas.

 

1) Montaigne, Les Essais, II, xii : les animaux ont un langage.

Montaigne part du constat de cette communication animale pour dire que les animaux parlent tout comme l'homme. Il donne donc à la communication animale pleine valeur de langage : "qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se réjouir, de s'entr'appeler au secours, se convier à l'amour, comme ils font par l'usage de leur voix?"

Précision : si Montaigne peut soutenir la thèse d'un langage animal, c'est parce qu'il a d'abord nié la spécificité du langage verbal par rapport à la communication par gestes. Pour lui, le corps signifie tout entier. Il estime même que l'immédiateté et la publicité avantagent la communication par gestes sur la communication langagière.

Bref : si les animaux parlent tout comme l'homme, c'est parce que le langage est naturel. Etant naturel, il ne peut pas être la différence spécifique entre l'homme et l'animal.

 

2) Descartes, Lettre à Newcastle; Discours, 5 : le langage est le propre de l'homme.

Part du même constat que Montaigne et que V.Frisch : les animaux communiquent entre eux, et parfois de manière vraiment très complexe.

Contrairement à Montaigne, il va se poser la question de savoir si cela est bien le signe que les animaux parlent, en isolant d'abord les caractéristiques du langage humain au sein des systèmes de communication.

Montre que ces caractéristiques se ramènent à l'expression des pensées : la parole véritable renvoie à une pensée dont elle est l'extériorisation.

Par là, il refuse de limiter les fonctions linguistiques au seul usage de la voix : cf. fait que les sourds-muets de naissance ne peuvent s'exprimer par la voix mais inventent "quelques signes par lesquels ils se font entendre" et "expriment leurs pensées"

Puis il va se demander quelles capacités il faut donner à l'animal pour rendre compte de ses performances. Supposent-elles qu'on lui accorde la faculté de penser, ou bien les passions sont-elles suffisantes pour en rendre compte?

Les passions sont suffisantes car les animaux ne font qu'exprimer des affects (cris) ou poursuivre des fins biologiques. On ne trouve chez l'animal que quelque chose de l'ordre de la réaction immédiate à une sollicitation extérieure. Le langage n'est pas un comportement, un programme.

Conclusion : le langage est le propre de l'homme non parce que seul l'homme peut proférer des paroles, mais parce que seul il pense et peut exprimer ou communiquer ses pensées aux autres et surtout parce qu'il a un aspect créateur.

Ce qui singularise l'homme, c'est d'avoir un langage qui lui permet de s'ajuster à n'importe quelle situation. L'homme a la capacité de composer les signes linguistiques selon des arrangements divers, qui lui permettent de faire face à n'importe quelle situation de discours (ce que l'on fait grâce à la dimension syntaxique : sans programmation préalable, une réponse sera toujours possible).

Cf. Martinet, morphèmes et phonèmes. Le langage humain est, contrairement au cri de l'animal, articulé et cela de deux manières :

Première articulation du langage : ce sont les unités (morphèmes) que nous obtenons quand nous formons une analyse des énoncés. Exemple : "Attention! sauvons-nous!" :

1-"attention";

2-"sauv-";

3-"-ons";

4- "nous".

Ce qui est remarquable, c'est que ces unités sont susceptibles d'être utilisées en d'autres situations : ainsi je peux dire

1- "je fais ce travail avec attention"

2- "il a sauvé la situation"

3- "chantons"

4- "ce n'est pas pour nous"

 

Le langage a donc une puissance illimitée : ainsi, "quelques milliers d'unités (...) nous permettent de communiquer plus de choses que ne pourraient le faire des millions de cris articulés différents".

Deuxième articulation : les phonèmes.

Les unités premières sont à leur tour analysables en un nombre limité d'éléments minimum (des sons), dépourvus en eux-mêmes de signification, mais dont un seul suffit pour distinguer chaque unité significative de toutes les autres.

 

Exemple : "sauvons" : 1-s

    2-o

    3-v

    4-o

1, 3, 4 : "savon"

1, 2, 3 : "sauvage", etc.

Ce sont des phonèmes : on ne peut les analyser que dans la chaîne sonore du discours (le langage humain est donc essentiellement vocal). Ils confèrent au langage une économie : en effet, tout énoncé d'une langue peut être décrit comme la combinaison d'une dizaine d'unités (une trentaine en français).

 

C- Benveniste, Problèmes de linguistique générale : le comportement des abeilles n'est pas un langage à proprement parler, mais un code de signaux

Reprend plus ou moins l'analyse cartésienne, mais de façon moins spéculative.

1- le symbolisme des abeilles est "un décalque de la situation objective" : une situation particulière ne peut donner lieu qu'à un message et à un seul, à la différence du symbolisme linguistique qui offre un grand nombre d'expressions pour une même situation.

Le contenu de ces messages est rigide, fixe : il n'est relatif qu'à la nourriture et à sa situation par rapport à la ruche et ne peut les indiquer que d'une seule façon. Ainsi, on n'imagine pas une abeille qui donnerait l'information qu'elle n'a rien trouvé d'intéressant à trois km de distance; ni une abeille qui refuserait de faire savoir où se trouve le gisement qu'elle a découvert. Elle rentre, elle danse, les autres s'envolent.

Il n'y a même pas ici esquisse d'un dialogue, d'un échange entre individus autonomes. Il se passe en fait la même chose que quand nos nerfs moteurs émettent un message nous disant de marcher pour nous procurer un aliment éloigné.

2- dans ce système, les possibilités de combinaison sont limitées par le fait que les éléments signifiants (le cercle et le 8) ne peuvent être décomposés en unités autonomes dépourvues de contenu ("éléments d'articulation") : chaque élément minimum étant doté d'un sens fixe, il ne peut se combiner librement avec d'autres

3- la communication ainsi réalisée n'est pas véritable relation, mais une simple information, ie, le message n'est ni réversible, ni modifiable (pas de possibilité de réponse ni de commentaire dans le même code), ni susceptible d'être repris à son compte par un autre émetteur

Ainsi, il ne possède pas toutes les caractéristiques de notre langage :

-fixité du contenu

-invariabilité du message

-rapport à une seule situation

-nature indécomposable de l'énoncé (monèmes et phonèmes)

-transmission unilatérale

Bref : ce "langage" est fixe et limité et n'est donc pas un langage (cf. fait qu'il se ramène à la déf de trois thèmes toujours joints : nature du butin, distance, direction).

 

D- Le problème des chimpanzés

 

Les Premack ont toutefois mis en évidence que les chimpanzés ont un langage qui se rapproche plus du langage humain.

Cf. Sarah : communique avec lui à l'aide de petites pièces de plastique aimanté (forme+couleur) et un tableau magnétique. Elles représentent fruits (pomme, banane), qualités (rouge, vert), actions (donner, manger), des individus (Sarah, une monitrice); des relations logiques (identité, différence); empiriques (est la couleur de); métalinguistiques (est le nom de); des connecteurs (si alors, non).

Sarah, après de multiples essais et erreurs, a réussi à :

- former des phrases telles que : "Mary donner pomme Sarah"

-répondre "non" quand on lui présente la combinaison des jetons correspondant à "?pomme identique banane"

-répondre "oui" quand on met jeton correspondant à rouge en face de la combinaison qui correspond à "? couleur de pomme".

-acquérir des notions classificatoires (elle peut dire "jaune non couleur de pomme")

-employer les connecteurs ("si Sarah prend banane alors Mary donner chocolat sarah")

-développer une faculté de représentation : devant une pomme réelle, elle choisit les jetons qui correspondent à ses propriétés : rend, rouge, doté d'une queue, et écarte jetons qui signifient carré, vert, et dépourvu de queue. Devant jeton qui désigne pomme, qui est un triangle de plastique bleu, elle elle réussit à caractériser ce triangle de plastique bleu comme rouge, rond et doté d'une queue. Sarah a donc réussi à dissocier les propriétés du signe et celles de la chose, puisqu'elle se représente les propriétés du fruit alors qu'elle a sous les yeux un jeton qui en présente d'autres.

Les chimpanzés, loin de n'émettre que des signes dans telle situation, peuvent construire des phrases et semblent comprendre ce qu'est un langage...

Objections :

-l'apprentissage dont il est question repose sur les passions (joue sur les relations avec le moniteur, et la satisfaction de l'appétit)

-on met toujours le jeton à côté de l'aliment correspondant, comme pour souligner son rôle d'intermédiaire entre appétit et aliment que le jeton doit acquérir : dès lors, comment être sûr que Sarah traite bien les jetons comme les signes d'un langage? -cf. fait que les symboles ne sont pas d'authentiques signes, dans la mesure où ils s'épuisent dans la fonction de substituts représentatifs des objets (que faire alors des notions morales, des concepts désignant des choses qui n'existent pas?)

-de plus, il faut préciser que les chimpanzés sont un ordre à part au sein des animaux

 

 

 

Annexe II: la sophistique ou les pouvoirs du langage (du langage comme adéquat à l'être au langage comme un être, ie, une chose parmi les choses).

Cratyle : adhérence totale mot et chose : point commun d'Hermogène et Cratyle. Le nom est la chose même s'exprimant, son substitut.

Conséquence : le discours, le langage, est lui-même un être, une chose parmi les choses. C'est la thèse qu'ont soutenue les sophistes.

 

1) Rappel historique.

Mouvement de professeurs itinérants qui a pris naissance à Athènes au Ve siècle av JC.

Contexte : grande importance de la parole dans une démocratie "directe".

Offraient aux jeunes gens qui voulaient devenir homme politique ou seulement avoir de l'influence à l'assemblée, non un savoir proprement dit, mais une technique de persuasion. Grâce à eux, on pouvait tout dire : à la fois soutenir une thèse et soutenir son contraire. C'est la rhétorique ou la dialectique : art qui enseigne à rendre également vraisemblable le pour et le contre sur le même problème.

 

2) Ils ont démontré à la fois dans leur pratique et dans leur théorie (écrits) la toute-puissance du langage (qui est évidemment puissance de persuasion).

Les sophistes ont rompu le rapport du langage à l'être et par là, à la vérité. Parler, ce n'est pas "parler de" mais "parler à". Ce qui importe n'est pas l'objet du discours (il n'y en a pas!) mais son action sur l'interlocuteur, qui peut bien entendu être un auditoire. Il est exclusivement l'instrument de rapports interhumains. Il se rencontrera essentiellement dans la persuasion, la menace, la suggestion, etc., et non dans la communication de l'être.

Cf. Phèdre, 267a; Gorgias, 456c; PT; éloge d'Hélène, etc.

Montaigne, Essais, 1595, I, xxvi :

deux architectes soumettent leur projet aux athéniens, qui doivent choisir entre eux : "le premier se présenta avec un beau discours prémédité sur le sujet de cette besogne et tirait le jugement du peuple à sa faveur. Mais l'autre, en trois mots : seigneurs athéniens, ce que celui-ci a dit, je le ferai".

 

On voit bien ici que le langage n'est pas le moyen de décrire le temple ou le théâtre qu'on se propose d'édifier, mais de capter la faveur des athéniens.

 

 

Annexe III : Du symbole au signe, ou l'origine naturelle du langage

Ce qu'on peut penser (plus précisément imaginer), c'est qu'à l'origine, le langage était à imitatif de la réalité; puis il s'en serait de plus en plus éloigné, par commodité (nécessité de faciliter l'articulation).

A l'origine : cris plus ou moins ritualisés, langage de gestes, mimiques, ou même combinaison des trois.

Le langage conventionnel n'est pas issu d'une création ex nihilo, mais correspond plutôt à la reprise réfléchie du "langage naturel", ie, des expressions émotives, des cris :

- au niveau de l'ontogenèse, on peut observer le passage du langage naturel au langage symbolique : les premiers cris, déterminés par le mécanisme physiologique, sont purement expressifs. Mais l'enfant en découvrant l'effet de ses cris sur son entourage apprend petit à petit à répéter le cri intentionnellement. Il criait parce qu'il avait faim. Il crie pour appeler, avec pour but de signifier quelque chose à l'entourage. Ce qui était au départ purement expressif devient significatif.

-au niveau de la phylogenèse : hypothèse : ce serait la lente maturation de la pensée technique qui aurait mené l'homme à inventer un langage (déjà opératoire) en l'ordonnant à l'expression d'abstractions de nature conceptuelle.

 

 

Annexe IV -Rousseau et le cercle du conventionnel.

Le langage ne peut être dû à une réelle convention, à un réel contrat passé par les hommes, car, comme le dit Rousseau, il est impliqué lui-même en toute convention. Il faut un langage pour établir un contrat, donc, ce ne peut être un contrat qui crée le langage.

 

Acquis de 1) : nous ne pouvons penser sans mots. Pas d'idée sans mots, pas de sens hors du langage, et symétriquement, pas de mots sans pensée.

Nous avons dit dans IA) que :

- ce à quoi renvoient les signifiants, c'est à des idées,

-et que ces idées, le signifié, sont des concepts, des idées générales.

-puis que le rapport entre eux est arbitraire, conventionnel.

Ce n'est donc pas la réalité elle-même qui nous impose nos idées.

Or : si nous ne pouvons penser sans mots, et si réciproquement nous ne pouvons parler sans penser, si pensée et langage s'enchevêtrent, alors comment avons-nous pu nous-mêmes choisir le sens des mots?

Il faudrait pour cela déjà savoir parler, donc, le langage se présuppose lui-même.

Cf. Rousseau : pour penser, il faut avoir des idées générales.

Part du fait que pour pouvoir regrouper les choses sous des mêmes mots, il faut qu'elles se ressemblent, donc, qu'elles aient des points communs (les différences sont évacuées). Or : pour pouvoir faire cela, il faut savoir quelle est l'essence des choses (sinon, je ne saurais pas quelles différences il faut évacuer).

Donc : cela suppose que l'on connaît avant de parler; qu'on parle avant même d'instituer les mots puisque connaître suppose qu'on ait des idées générales; et finalement que le langage est indépendant de la réalité et la recopie

 


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