Au premier abord, il semble que Galilée
ait expérimenté pour découvrir ces lois.
Ainsi, dans le Discours concernant deux sciences nouvelles
(1638), plus précisément la troisième journée
qui concerne la chute libre, Galilée décrit ses
recherches sur le « mouvement naturellement accéléré
» de façon empiriste.
Ainsi, à la question suivante d’un
de ses protagonistes imaginaires, Simplicio (qui représente
la science médiévale) : « Pouvez-vous
nous dire si vos expériences donnent des résultats
conformes à vos conclusions théoriques ? »,
le représentant de Galilée, Salviati, répond
: « (Galilée) n’a nullement négligé
de faire des expériences ; soucieux moi-même de m’assurer
que l’accélération de des graves en chute
libre s’opère bien selon la proposition que nous
avons décrite, j’en ai plus d’une fois cherché
la preuve expérimentale, en sa compagnie, de la façon
suivante » . Il dit ensuite qu’il a fait une
centaine d’expériences avec des boules et des plans
inclinés. Voici ces expérimentations :
« Dans une règle, ou plus
exactement dans un chevron de bois, long d’environ
douze coudées, large d’une demi-coudée
et épais de trois doigts, nous creusions un petit
canal d’une largeur à peine supérieure
à un doigt, et parfaitement rectiligne ; après
avoir garni d’une feuille de parchemin bien lustrée
pour le rendre aussi glissant que possible, nous y laissions
rouler une boule de bronze très dure, parfaitement
arrondie et polie. Plaçant alors la l’appareil
dans une position inclinée, en élevant l’une
de ses extrémités, d’une coudée
ou deux au-dessus de l’horizon, nous laissions, comme
je l’ai dit, rouler la boule en notant (…) le
temps nécessaire à une descente complète
; l’expérience était commencée
plusieurs fois afin de déterminer exactement la durée
du temps, mais sans que nous découvrissions jamais
de différence supérieure au dixième
d’un battement de pouls. La mise en place de cette
première mesure étant accomplie, nous faisions
descendre la boule sur le quart du canal seulement : le
temps mesuré était toujours rigoureusement
égal à la moitié du temps présent.
Nous faisions ensuite varier l’expérience en
comparant le temps requis pour parcourir sa moitié
ou les deux-tiers, ou les trois-quarts, ou toute autre fraction
; dans ces expériences répétées
une bonne centaine de fois, nous avons toujours trouvé
que les espaces parcourus étaient entre eux comme
les carrés des temps, et cela, quelle que soit l’inclinaison
du plan,i.e., du canal dans lequel on laissait descendre
la boule».
Galilée, Discours concernant
deux sciences nouvelles, 1638, Troisième journée.
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NB : il faut encore préciser que pour mesurer
le temps, Galilée utilisait un seau d’eau. L’eau
s’écoulait par un orifice percé dans le fond,
et était ensuite pesée à l’aide d’une
balance très sensible. En comparant les quantités
d’eau recueillies, il était possible de déterminer
les différences de proportion entre les temps.
Objectif de cette expérience : confirmer
que les espaces parcourus sont proportionnels aux carrés
des temps.
On reconnaît ici la méthode expérimentale
ou l’inductivisme : Galilée procède en effet
de manière méthodique, en faisant varier les distances
parcourues et les inclinaisons du plan ; par là, il recueillait
des données multiples, qui étaient accumulées.
Mais Galilée a-t-il découvert ses
principaux schémas théoriques grâce à
l’observation ou à l’expérience ? Par
exemple, a-t-il eu l’idée de l’isochronisme
(balancement) du pendule en contemplant le balancement d’un
lustre ?
II- IL A FORGE SA
THEORIE AVANT DE RECOURIR A L’EXPERIMENTATION
1) Difficultés de cette
conception :
a) Pas d’expérience sans idée
préconçue
D’abord, on peut rétorquer que si
Galilée a fait cette expérience, c’est bien
pour répondre à une question préalable, pour
vérifier une idée, une hypothèse, i.e., une
manière de décrire le comportement des corps. On
peut donc plutôt supposer que Galilée avait déjà
sa théorie en tête.
b) La mathématisation de la physique
et des phénomènes.
De plus, il faut savoir que à l’époque
de Galilée, la « physique » n’était
pas mathématique ; au contraire, on pensait que le réel
était inconnaissable par les mathématiques, parce
que le réel est qualitatif et les mathématiques
se rapportent à la quantité. Il lui a donc fallu
inventer des schémas très différents de ceux
qui étaient en vigueur à son époque ; inventer
des nouveaux concepts, un nouvel outillage mathématique,
et, au bout du compte, un nouveau cadre général,
une nouvelle conception de la nature (cf. fait que la conséquence
ultime sera la croyance selon laquelle le réel est en soi
mathématique) .
Comment pourrait-on affirmer que c’est la réalité
qui lui a donné cette idée de mathématiser
les phénomènes ?
2) La loi de la chute des
corps a été découverte par des raisonnements
a priori et des expériences imaginaires
C’est la thèse de Koyré,
dans Etudes galiléennes (1935-1939) .
a) Galilée, l’héritier
de Platon ?
Il va jusqu’à soutenir que Galilée
est un héritier de Platon. Cela, pour deux raisons majeures
: Galilée croit que la théorie exprime l’essence
du réel, i.e., que le réel est mathématique
; et les idées théoriques ne proviennent pas de
l’expérience, mais de notre raison : la science,
comme chez Platon, consiste à penser, à spéculer.
Cela, parce que, chez Platon, l’homme a en lui les vrais
principes dela nature ; il suffit donc de rechercher en soi-même,
pas besoin de recourir à l’expérience.
b) La bonne physique se fait a priori
Galilée aurait procédé comme
suit : il s’est livré à un travail d’abstraction
et de conceptualisation, il a analysé le réel en
inventant audacieusement certains schémas et en critiquant
toute une série de pseudo-évidences accumulées
au cours des siècles
c) La raison sans expérience est
pure sépculation.
Toutefois, comme a pu le montrer M.Clavelin,
dans La philosophie naturelle de Galilée (1968),
il est impossible de prouver que les physiciens ont la possibilité
de trouver les principes, les théories et les lois, à
la lumière d’une raison absolue et transcendante
; ça reste de l’ordre de la foi seulement. Certes,
la raison joue un grand rôle et peut-être le premier
rôle, mais l’expérience est nécessaire.
CONCLUSION : IL FAUT
DISTINGUER DEUX ROLES DE L’EXPERIMENTATION, SI ON VEUT REPONDRE
A LA QUESTION.
1) rôle heuristique
(de découverte)
Suggère de façon plus ou moins
directe une idée théorique nouvelle. (Expérience
« pour voir »). Ici, il faudrait répondre que
c’est grâce à des explorations expérimentales
que Galilée a découvert la loi de la chute des corps
2) rôle de confirmation
Soigneusement conçue et préparée
pour une fin précise, sert à confirmer une loi ou
une théorie déjà formulée. Ainsi Galilée,
possédant la loi de la chute libre, voulait savoir, par
l’expérience du plan incliné, si la nature
s’y conformait effectivement. Ici, aucune idée nouvelle
n’était recherchée : Galilée se livrait
seulement à un test.
On peut quand même penser que si les expérimentations
n’ont pas forgé entièrement la théorie,
elles l’ont quand même aidé à former
sa théorie