|
Introduction : le droit,
entre la norme naturelle et la norme positive
A-
Le droit, fait normatif et social
Le
droit en général est un ensemble des règles,
de normes, qui régissent les rapports entre les hommes. Le
droit est donc un fait avant tout normatif et social.
1)
Qu'est-ce qu'une norme?
a)
Etymologie
Gnomon
= à l'origine, outil matériel servant à tracer
des lignes droites ou des angles droits (une équerre).
Cette équerre sert de modèle pour faire un tracé
rectiligne.
b)
Sens dérivé : on applique le terme aux conduites humaines
C'est
un outil mental (de pensée), une règle pour bien
penser ou bien agir. Pour bien penser : cf. les
lois de la logique ou de la grammaire. Pour bien agir (ce
qui nous intéresse ici) : une règle de conduite
est un outil ou instrument de direction des conduites humaines.
Elle trace une ligne de conduite à suivre, nous indique la
latitude ou la marge de manuvre à l'intérieur
de laquelle notre conduite doit se tenir, ce que nous pouvons faire,
ne pouvons pas faire, devons faire. Les suivre c'est donc se conduire
d'une manière "droite" (cf. "rectitude").
Une
norme signifie toujours :
-un
"il faut" ou un "il ne faut pas",
-un
" on peut "/ " on ne peut pas ",
-un
" on doit "/ " on ne doit pas ".
c)
Normes et société
Certains
sociologues ont remarqué que partout où il y a société
humaine, il y a de telles normes.
Si
normes et société sont liées, c'est que les
premières sont ce qui permettent la cohésion, le bon
fonctionnement, de la seconde. C'est impliqué dans l'idée
même de société, de vie en commun : il faut
que l'on puisse s'entendre et rien de mieux pour cela que nous ne
nous fassions pas n'importe quoi.
On
trouve des normes à de nombreux niveaux de la vie sociale
: il y a des normes morales, des normes coutumières, des
normes juridiques.
2)
En quoi le système de normes juridiques diffère-t-il
spécifiquement des autres systèmes normatifs en vigueur
dans la société, et plus particulièrement des
normes morales?
a)
D'abord par son objet.
Alors
que la morale a à voir avec le bonheur ou avec la vertu et
l'individu, le droit, lui, a pour objet spécifique l'accord
des libertés individuelles entre elles, pour une fin
qui elle aussi est spécifique, la sécurité,
la paix sociale.
| Cf.
Kant, Doctrine du droit :
Le
principe du droit est le suivant : "agis extérieurement
de telle sorte que le libre usage de ton arbitre puisse
coexister avec la liberté de tout un chacun suivant
une loi universelle". |
Les
règles du droit limitent nos libertés, elles nous
disent ce qu'il nous est permis de faire ou de ne pas faire, pour
que nous ne lésions pas la liberté d'autrui par la
nôtre. C'est donc parce que les libertés individuelles
des hommes peuvent entrer en conflit, peuvent outrepasser leurs
limites, donc, peuvent s'exercer ensemble sans produire une harmonie,
que le droit existe.
b)
Ensuite, par son moyen d'assurer liberté et sécurité :
la contrainte, la punition
En
effet si le but du droit est la vie pacifique, ce qui importe c'est
que tout le monde respecte les règles de droit, et agisse
conformément à ce qu'elles exigent.
Par
contre, en morale, aucune contrainte ne peut être légitime,
sans contradiction : ce qui importe est ici la pureté de
l'intention, la conformité intérieure à la
règle morale, et non seulement extérieure. On ne forcera
donc personne à agir conformément à la règle
morale.
c)
Le droit a donc à voir avant tout avec l'extériorité
des actions.
Exemple :
(1)
"tu ne tueras pas" est une règle morale
(2)
"tu ne tueras pas ton prochain, si tu ne veux pas aller en
prison" est une règle juridique
Dans
premier cas, on ne doit pas tuer parce que c'est une valeur en soi;
dans le second, ce qui importe ce n'est pas la valeur en soi mais
c'est qu'on ne le fasse pas, parce que si on peut le faire aucune
société n'est viable, et toute liberté universelle
est rendue impossible.
d)
Les normes juridiques sont des lois : commandement, ordre, impératif,
édicté à quelqu'un.
Ne
s'énonce pas nécessairement sous forme de "il
faut" mais c'est quand même un impératif.
Exemple
: l'énoncé stipulant que tout homme qui travaille
sous telles conditions a le droit d'avoir des congés payés,
est une loi, car elle ordonne à une des parties en jeu, à
l'employeur, de respecter cette loi. Et de même elle ordonne
à l'employé de respecter les conditions prescrites
pour avoir droit à ces congés payés. Une loi
accorde donc une faculté d'agir qui est accompagnée
d'une interdiction adressée aux autres d'empêcher cette
action; et vice-versa.
e)
Une norme juridique se situe donc à mi-chemin entre le droit
proprement dit, entendu comme une capacité de faire (le
droit permet de, habilite à) et le devoir, l'obligation (interdit
ou ordonne).
En
fait, il y a une correspondance entre un droit et un devoir : ainsi,
si je veux exiger, conformément au droit du travail, un salaire
pour mon travail effectué, encore faut-il que j'ai respecté
cette législation.
f)
le droit a une finalité spécifique : la justice.
Il
porte en majeure partie sur des biens, et sur leur répartition.
Ce qu'il vise, c'est donner à chacun selon sa part, ie, un
juste partage des biens et des charges dans la société.
(cf. Jus = droit, vertu exigeant le respect, la défense,
du droit; volonté constante d'attribuer à chacun le
droit qui lui est dû). Permet de dire que la contrainte sociale
a plus d'avantages que d'inconvénients car elle permet et
a pour but de limiter l'arbitraire, d'aider à l'égalité
de traitement et de rendre possible un tribunal impartial.
g)
Le fait qu'il s'accompagne de sanctions et qu'il édicte des
lois, implique que le droit soit lié à l'Etat,
et à des institutions
Une
personne lésée dans ses intérêts, ne
doit pas se faire justice soi-même, et punir à son
gré celui qui a commis une faute.
Conclusion
A
Ainsi,
il semblerait que le droit soit essentiellement institutionnel,
et lié à des institutions chargées de ladministrer.
Il est en quelque sorte plus " explicite " et
plus " direct " que la morale. Pourtant, nous
avons vu aussi quil est très proche de la morale, et
quil nest finalement pas si facile de distinguer une
norme morale dune norme juridique (comme par exemple " tu
ne dois pas tuer "). Ny aurait-il pas en fait deux
sortes de droit ? Le droit est-il encore légitime sans
morale ?
B-
Aristote, Rhétorique, I, 13: on peut entendre le terme
de " droit " en deux sens différents
| Aristote,
Rhétorique, I, 13.
(
) la définition du juste et de l'injuste se rapporte
à deux sortes de lois (
). Je veux parler de
la loi particulière et de la loi commune. La loi
particulière est celle que chaque collection d'hommes
détermine par rapport à ses membres, et ces
sortes de lois se déterminent en : loi non écrite
et loi écrite. La loi commune est celle qui existe
conformément à la nature. En effet il y a
un juste et un injuste, communs de par la nature, et que
tout le monde reconnaît par une espèce de divination,
lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention
mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle
déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont
l'inhumation a été interdite, alléguant
que cette inhumation est juste, comme étant conforme
à la nature. "Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui
ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité,
et personne ne sait d'où il vient". Pareillement
Empédocle, dans les vers suivants, s'explique sur
ce point qu'il ne faut pas tuer l'être animé;
car ce meurtre ne peut être juste pour certains et
injuste pour d'autres : "mais cette loi générale
s'étend par tout le vaste éther et aussi par
la terre immense." |
1)
Le droit, c'est d'abord le droit positif : ensemble des lois écrites
ou des coutumes passées en force de loi, qui existent dans
une société donnée
a)
Que veut dire " positif " dans lexpression
" droit positif " ?
Le
droit positif dépend d'une volonté humaine,
et c'est parce qu'il est posé par elle qu'il est appelé
"positif". Cest un droit artificiel, car issu dune
convention humaine et sociale.
Cela
implique quil est différent selon les sociétés
et selon les époques.
b)
Etre ou devoir-être ?
Etant
un phénomène juridique, son ambition est dêtre
normatif, normer, diriger l'action. Pourtant, il est de l'ordre
du fait puisqu'il est historiquement posé. Il est donc en
même temps de l'ordre de l'être et du devoir-être.
C'est
à ce titre qu'on le critique : rien ne permet d'être
certain que le devoir-être n'est pas en fin de compte que
de l'être, du fait, ou l'expression de rapports de force.
2)
C'est pour ça qu'on lui oppose une autre sorte de droit,
le droit naturel :
a)
Antigone : la loi naturelle contre la loi civile (de l'Etat) (le
sentiment de justice).
a1)
le droit naturel
Aristote,
dans notre texte, nous dit que, en plus ou à côté
du droit positif, qui est le sens le plus courant de ce terme, et
que nous avons dailleurs implicitement utilisé dans
le chapitre consacré à laspect normatif du droit,
il y a un autre droit ; cest le droit " naturel ".
Pour
nous expliquer ce quest ce droit, il réfère
à Antigone. On le sait, Antigone est le personnage central
dune pièce de Sophocle. Dans cette pièce, on
voit Antigone saffronter au chef de lEtat, qui refuse
denterrer son frère, en invoquant le fait quil
était un traître à sa patrie. Antigone, elle,
insiste pour invoquer et opposer aux " lois de lEtat "
(droit positif) les " lois naturelles et éternelles "
(droit naturel)
qui ne sont autres que celles de la conscience
(morale).
a2)
Pourquoi ce droit est-il appelé " naturel " ?
En quoi soppose-t-il exactement au droit positif ?
Dabord,
il est appelé " naturel " parce quil
nest pas conventionnel. Il est indépendant des conventions
humaines, i.e., il ne dépend pas d'une décision libre,
de notre volonté ("non écrites"). Lois édictées
par personne en particulier si ce n'est par Dieu ou par la conscience.
Ensuite,
il diffère du droit positif : contrairement aux lois
humaines ou positives, elles sont universelles et éternelles
("d'aucun temps ni d'aucun pays" : partout les mêmes,
ne changent pas selon les temps et les lieux; inmodifiables).
Les
lois " naturelles " quinvoque Antigone
s'appliquent donc à l'homme, au genre humain, non seulement
au citoyen de tel Etat en particulier.
Elles
ne supposent pas d'être inscrites dans un code objectif ou
d'être respectées par la société dominante.
a3)
Comment les connaissons-nous?
Par
un sentiment naturel à l'homme (cf. dans le texte le terme
de "divination"). Nous y avons donc tous accès,
car c'est une connaissance évidente par elle-même,
tout comme 2+2=4; ou une chose n'est pas en même temps elle-même
et son contraire.
Idée
de conscience morale innée à l'homme.
Exemple
: ne pas tuer; ne pas voler, etc.
a4)
Comment est-il sanctionné?
Par
le remords. Le sentiment de culpabilité. La punition divine
(dans une vie future). De toute façon, on suppose qu'il n'est
besoin d'aucune contrainte pour le réaliser
Par
lois naturelles et droit naturel, on entend donc des lois éternelles
et non écrites, qui sont supérieures et plus
conformes au "droit", à la "justice",
que le droit positif, qui est, lui, arbitraire, contingent, variable.
Ce qui est important, c'est que ce droit naturel a plus de valeur
que le droit positif. Il est la norme (modèle, idéal)
par laquelle on juge les lois positives : on pense qu'une loi qui
ne le respecterait pas, qui serait en contradiction avec lui, serait
arbitraire et injuste.
Cf.
lois cité et lois de piété familiale; droit
de guerre et droit de tuer un homme
Ainsi
évite-t-on la confusion ou le curieux mélange d'être
et de devoir-être : ici, le devoir-être-être posé
par la volonté humaine, est un véritable devoir-être/droit
car prend pour modèle un devoir-être véritable.
NB
: Ne pas confondre loi positive, loi naturelle et loi de la nature
En
effet, les deux premières ont ceci de commun qu'elles ne
sont pas inéluctables : elles ordonnent de faire quelque
chose, mais il n'est pas nécessaire d'y obéir.
Alors
que la loi naturelle au sens de loi de la nature, a ceci
de spécifique que nous ne pouvons faire autrement que de
la suivre (on ne dira d'ailleurs pas obéir car ce n'est pas
un impératif).
Exemple
:
Un
homme que l'on déséquilibre va tomber (sauf s'il réussit
à se rattraper). On n'aura aucune raison de dire que c'est
injuste. A la fois parce qu'on ne peut rien y faire, et parce que
la nature n'a pas voulu attenter à cette personne, et n'ordonne
rien.
b)
Il ne faut donc pas prendre le terme de "nature" dans
son sens littéral.
Veut-on
dire par "droit naturel" qu'il y aurait un droit dans
la nature, et que c'est elle qui nous dicte nos droits? Décomposons
alors la notion de droit naturel :
"Droit"
c'est étymologiquement la rectitude de l'action, du comportement,
La
loi naturelle = celle des êtres vivants, une loi biologique,
celle qui consiste à survivre et à faire tout ce qui
est nécessaire pour cela.
La
rectitude serait donc ici le déploiement normal de la force
ou de la puissance naturelle, en tant qu'on pourrait l'opposer à
la déviance, à la monstruosité; inscrite dans
le déterminisme de la loi biologique, un tel droit ne lui
ajoute rien. On ne voit pas comment on pourrait y voir le modèle,
le paradigme de toute règle.
b1)
Spinoza, TTP, 16
| Cf.
Spinoza , Traité Théologique et
Politique, Chapitre 16
"Par
droit ou loi d'institution naturelle, je désigne
les règles de la nature de chaque type réel,
suivant lesquelles nous concevons chacun d'entre eux comme
naturellement déterminé à exister et
à agir d'une certaine manière. Par exemple,
les poissons sont déterminés, de par leur
nature, à nager et les plus gros à manger
les petits; en conséquence, les poissons sont maîtres
de l'eau et les plus gros mangent les petits, d'après
un droit naturel souverain". |
La
recherche d'un droit naturel en ce sens ne peut avoir d'autre conséquence
que d'identifier le droit et la puissance d'agir, la force, en tant
qu'elle est finalisée par le "désir de persévérer
en son être". "Le droit naturel d'un individu
s'étend jusqu'aux bornes de sa puissance". Ainsi
par nature, l'individu dispose de ce droit identique à sa
puissance : ainsi l'idiot, le fou, le sage, l'homme et l'animal,
ont tous les mêmes droits et sont égaux (si ce n'est
que le sage est plus puissant car capable de calculs à long
terme).
b2)
Critique de cette conception du droit naturel : Rousseau, Contrat
social, I, 3
Or,
Rousseau, dans le Contrat Social, I, 3, récuse
comme absurde l'expression de "droit du plus fort"
en montrant que la violence de la force brute ne peut faire norme
dans la société, sauf à nier l'efficacité
propre de celle-ci.
La
notion de droit s'oppose plutôt à la nature car elle
limite cette force naturelle des individus. Elle vient y mettre
un ordre. Il n'y a en ce sens aucun droit dans la nature : le droit
naturel qu'ont les grands poissons de manger les petits n'est pas
un droit mais une force.
Pire
confusion encore que le celle que fait le droit positif entre être
et devoir être : car ici on dit que la nature comme puissance
naturelle est norme ie, nous prescrit des manières d'agir.
Rousseau refuse radicalement toute identification entre droit et
fait : c'est une contradiction dans les termes, le fait ne fait
jamais droit
b3)
C'est pourtant bien en ce sens, même si c'est d'une manière
pour ainsi dire raffinée, que les anciens ont recouru
à cette notion de droit naturel.
Ce
droit en effet se réfère à une nature des choses,
ou du monde, entendu comme ordre, harmonie (des rapports entre les
choses). Le droit doit maintenir cet ordre, et il est "juste"
quand il le fait (cf. Antigone). La nature/cosmos est ici la norme
suprême. Cela permet, comme on le voit chez Platon ou
Aristote, de justifier la hiérarchie sociale en disant
qu'elle recopie la hiérarchie naturelle.
Cf.
Platon, République : la hiérarchie naturelle
du pouvoir : le philosophe est à la tête de la Cité
parce qu'il a la capacité naturelle de connaître le
vrai; les gardiens, sont naturellement courageux, etc.
Et
Aristote, Les politiques, Livre I : chacun a une fonction
propre par nature, tout comme les êtres naturels : le maître
a naturellement pour fonction propre de commander et de prévoir;
l'esclave d'obéir et de travailler...
Ici,
il faut se méfier car on a vite fait de déclarer naturel
ce qui ne correspond qu'aux valeurs en vigueur dans notre société
= c'est une idéologie.
c)
Le droit naturel moderne : le droit rationnel.
Le
droit naturel des modernes est un droit qui se réfère,
non à la nature en général, que ce soit en
son sens physique, comme ensemble des phénomènes régis
par des lois, ou comme cosmos (cf. révolution galiléenne
qui a détruit cette conception du monde), mais à la
nature humaine.
Cf.
Grotius, Du droit de la guerre et de la paix : les lois
naturelles sont les lois "de notre nature", qui dérivent
de la constitution humaine, et des rapports des hommes entre eux
indépendamment de toute convention ou législation.
On les connaît par déduction ie, par raison : ce sont
"certains principes de la droite raison, qui nous font connaître
qu'une action est moralement honnête ou déshonnête,
selon la convenance ou la convenance nécessaire qu'elle a
avec une nature raisonnable et sociable".
Mais
de nouveau, le terme de "naturel" pose problème
: y aurait-il un droit qui dériverait de la constitution
naturelle de l'homme, entendue comme constitution biologique?
Au
premier abord, oui : cf. droit de tout faire pour se conserver en
vie, droit de se nourrir, etc. : droits issus de notre constitution
biologiques, non issus d'une convention humaine.
Mais
en fait, pour que cette notion ait un sens, il faut plutôt
entendre, dans l'expression "droit de l'homme", "homme"
ou "nature humaine" comme renvoyant à une valeur.
Quand on parle de droit de l'homme en tant qu'homme, on veut s'opposer
à un droit qu'on aurait en tant que roi ou que mendiant par
exemple. On estime que la nature humaine est une valeur absolue,
qu'elle a une dignité inviolable, et que donc cette nature
humaine définit des droits.
On
appelle ces droits des droits subjectifs : qualité
morale, attachée à une personne à un individu,
en vertu de quoi on peut légitimement avoir ou faire certaines
choses, user ou ne pas user de quelque chose. Tout individu en tant
qu'il est homme, a le droit que nul n'entrave la libre manifestation
de son activité propre (entendre de son humanité).
(A le droit défendre sa vie, à certaines choses sans
quoi une vie digne de l'humanité, une vie d'homme et non
d'animal est impossible : cf. le droit à la culture, à
la santé, au repos, au travail). La nature humaine définit
des droits et des devoirs, qui sont attachés uniquement à
ses qualités inaliénables.
Naturel
devient donc synonyme de rationnel : c'est l'ensemble des
exigences que trouve notre raison seule quand elle réfléchit
sur la nature humaine. C'est une exigence idéale de toute
droit, le modèle que doit avoir sous les yeux tout législateur.
Par
suite, on voit que cette notion sert de référence
critique On conçoit l'idée d'un état de
nature et de droit naturel pour comprendre la valeur de droit, la
légitimité, que peuvent posséder des lois,
des institutions positives et ayant une origine temporelle. (cf.
Rousseau : "un état qui n'existe plus, qui
n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera
jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir les notions
les plus justes pour bien juger de notre état présent").
Quand
on parle aujourd'hui de naturalité du droit, on entend donc
surtout parler d'un droit qui serait indépendant des décrets
et conventions humaines. Ceci, afin de juger du droit positif. Le
droit positif est légal mais cette légalité
n'est légitime que si elle se fonde sur ce droit naturel,
qui constitue donc une norme idéale du droit.
Problème
: si le droit positif court le risque de ne pas être un droit
véritable, ie, un droit légitime, il paraît
nécessaire de le référer au droit naturel.
Le droit positif serait légitime, si et seulement si il est
fondé dans ce droit naturel, s'il est en conformité
avec lui. Or : le droit naturel peut-il être la source du
droit positif? Pouvons-nous le connaître, et existe-t-il quelque
chose de tel? Le limiter ou le référer à un
tel droit naturel, n'est-ce pas référer le droit à
la morale et donc à quelque chose d'étranger, d'extérieur
à son domaine propre? Bref : le droit positif se suffit-il
à lui-même?
On
dit en général que le droit positif est "légal"
et que le droit naturel est "légitime" (juste en
soi). Toute la question est de savoir si les deux domaines se recoupent.
Le droit positif, s'il est légal, est-il pour autant légitime?
Est-il toujours légitime d'obéir aux lois? Ou bien
le légal n'est pas suffisant et ne devient obligatoire que
s'il est garanti par une instance supérieure? Bref : qu'y
a-t-il au fondement du droit positif? Et y a-t-il des limites à
la puissance législative (limites au sens de bornes à
ne pas franchir)? Et quelles sont ces limites?
I-
PEUT-ON FONDER LE DROIT POSITIF SUR LE DROIT NATUREL?
Il
faut pour cela qu'on puisse connaître ce droit, et que la
notion de droit naturel soit, soit douée de contenu effectif
(qu'elle renvoie à quelque chose d'effectivement existant),
soit douée de signification. Or, nous allons voir trois objections
qui toutes vont s'entendre sur le fait que le droit positif n'a
pas à être déduit de ou référé
à une norme transcendante. Il n'a pas, soit qu'il ne le peut
pas, soit qu'on ne doit pas, à être critiqué
de l'extérieur.
1)
l'argument conventionnaliste : Pascal, Les pensées
| Pascal,
Pensées (1669), n°294 Hachette.
Sur
quoi la fondera-t-il, l'économie du monde qu'il veut
gouverner? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier?
Quelle confusion! Sera-ce sur la justice? Il l'ignore.
Certainement
s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette
maxime, la plus générale de toutes celles
qui sont parmi les hommes, que chacun suive les murs
de son pays; l'éclat de la véritable équité
aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs
n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette
justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses
et des Allemands. On la verrait plantée par tous
les Etats du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on
ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité
en changeant de climat. Trois degrés d'élévation
du pôle renversent toute la jurisprudence, un méridien
décide de la vérité; en peu d'années
de possession, les lois fondamentales changent; le droit
a ses époques, l'entrée de Saturne au Lion
nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice
qu'une rivière borne! Vérité au-deça
des Pyrénées, erreur au-delà.
Ils
confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais
qu'elle réside dans les lois naturelles, connues
en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opiniâtrement,
si la témérité du hasard qui a semé
les lois humaines en avait rencontré au moins une
qui fût universelle; mais la plaisanterie est telle
que le caprice des hommes s'est si bien diversifié,
qu'il n'y en a point.
Le
larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères,
tout a eu sa place entre les actions vertueuses. (
)
De
cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la
justice est l'autorité du législateur, l'autre
la commodité du souverain, l'autre la coutume présente;
et c'est le plus sûr : rien suivant la seule raison,
n'est juste de soi; tout branle avec le temps. La coutume
fait toute l'équité, par cette seule raison
qu'elle est reçue; c'est le fondement mystique de
son autorité. Qui la ramène à son principe,
l'anéantit. |
Largument
de Pascal, que lon dit " conventionnaliste ",
part de la pluralité des conceptions du droit et de la justice,
et en déduit l'inexistence du droit naturel.
Le
droit naturel est universel et susceptible d'être connu de
façon immédiate, sans effort, par tout le monde. Donc,
il devrait être reconnu partout où il y a du droit,
ie, le droit positif devrait être partout le même, s'il
avait sa source dans un droit naturel. Or, ce n'est pas le cas :
le droit positif est changeant, à la fois selon les sociétés,
et selon les époques au sein d'une même société.
Donc, le droit naturel n'existe pas et tout droit est purement
conventionnel. Ce qui fait qu'il y a un droit, et que le droit
ait tel ou tel contenu, vient seulement de la libre décision
des hommes.
Décision
qui est arbitraire : "convention" ici est synonyme
de :
-non
fondé, de fondé dans rien. Seule finalité ou
utilité : faire régner la paix (utilité sociale).
-de
contre-nature. La coutume et la convention sont ce qui cache
la nature, ce qui va contre elle. La nature seule est universelle,
toujours pareille à elle-même. L'homme, lui, change
tout constamment, au gré de ses caprices
Ce
qui sous-tend donc cet argument, c'est une critique du droit : le
droit n'étant que positif, il est nécessairement contre
la nature, qui est la norme idéale. Il est légal mais
pas légitime.
Point
faible de cette argumentation : le naturel, le légitime,
n'est que la nature au sens d'ensemble de phénomènes
régis par des lois. Or, nous l'avons dit dans notre introduction,
la nature ne peut être une norme, un droit au sens de ce qui
doit être. De ce qui est on ne peut dériver ce qui
doit être.
Mais
le résultat est toutefois le même, que l'on se réfère
ou non à la nature comme norme : constat sceptique : les
lois sont partout changeantes et semblent n'obliger que tels citoyens.
N'obligent pas tout le genre humain. Ici, vous pouvez être
incriminé dans un pays étranger pour une action qui
aurait été considérée comme "juste"
dans votre pays, ou recevoir une peine beaucoup plus lourde pour
une même action que dans votre pays. Ou selon les époques.
2)
version améliorée de cette thèse de la positivité
de tout droit et de l'impossibilité de le fonder dans un
droit naturel : le droit n'est pas arbitraire mais adapté
à chaque type de peuple (Montesquieu, De l'esprit des
lois)
| Montesquieu,
De l'esprit des lois, Livre II, chapitre 1
(Les
lois) doivent être tellement propres au peuple pour
lesquelles elles sont faites, que c'est un très grand
hasard si celles d'une nation doivent convenir à
une autre. Il faut qu'elles se rapportent à la nature
et au principe du gouvernement qui est établi, ou
qu'on veut établir, soit qu'elles le forment, comme
font les lois politiques; soit qu'elles le maintiennent,
comme font les lois civiles. Elles doivent être relatives
au physique du pays; au climat glacé, brûlant
ou tempéré; à la qualité du
terrain, à sa situation, à sa grandeur; au
genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs;
elles doivent se rapporter au degré de liberté
que la constitution peut souffrir; à la religion
des habitants, à leurs inclinations, à leurs
richesses, à leur nombre, à leur commerce,
à leurs murs, à leurs manières.
Enfin elles ont des rapports entre elles; elles en ont avec
leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre
des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est
dans toutes ces vues qu'il faut les considérer. C'est
ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai
tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce qu'on appelle
L'ESPRIT DES LOIS. (
) cet esprit consiste dans les
divers rapports que les lois peuvent avoir avec diverses
choses (
) |
Thèse
: les lois sont relatives à la religion des habitants, à
leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre,
à leur commerce, à leurs murs, à leurs
manières. Mais cette diversité a une explication,
elle n'est synonyme ni de hasard, ni d'arbitraire ou de caprice.
Le
droit n'est donc pas, malgré la diversité des lois,
arbitraire ou contingent :
-
d'abord parce qu'il n'est pas l'effet du hasard;
-ensuite
parce qu'il n'est pas le produit de la volonté arbitraire
de la volonté individuelle du souverain (qui ne peut intervenir
qu'en se soumettant à l'esprit d'un peuple, sans quoi le
droit ne sera pas efficace).
Il
n'est même pas le fruit de délibérations d'une
assemblée élective ou d'un contrat : il n'est pas
lié à une décision, mais il est positif dès
l'origine ; c'est dû au fait que chacun de ces régimes
renvoie à des murs, à des climats et des populations
différentes
a)
Pour lui, le droit en vigueur dans une nation correspond d'abord
à la nature et au principe du gouvernement.
A
la nature : ce qui le fait être tel (sorte de régime)
: une République (démocratie ou aristocratie), une
monarchie, un despotisme; nombre de ceux qui détiennent le
pouvoir (qui?) ainsi que mode d'exercice du pouvoir (comment? =sans
lois ou avec des lois =critère plus axiologique que numérique).
Etat mécanique du gouvernement, ou, sa structure au repos
Au
principe : la passion (en cohérence avec la nature
de l'Etat) qui le fait agir, les anime. Etat dynamique du gouvernement.
C'est le "ressort". Attitude des citoyens par rapport
à la société; les murs et les manières
habituelles des habitants. Cela signifie que les lois s'enracinent
dans l'éducation. C'est l'élément le plus important
: la durée d'un gouvernement et sa force dépend de
la passion qui anime le corps politique.
| La
République comme démocratie suppose la
vertu politique, ou patriotique (amour des lois, des institutions),
qui à son tour suppose un état social d'égalité,
qui lui-même rejaillit sur la vertu patriotique, et
la conforte donc; |
L'aristocratie
vertu
= la modération; |
La
monarchie
=
l'honneur; suppose une noblesse (hiérarchie sociale,
inégalité, privilèges); grâce à
cette inégalité, il y a un équilibre
entre les diverses puissances sociales de la société.
Importance des corps intermédiaires. |
Despotisme
=
crainte car pas de lois |
Ainsi,
si une législation n'est pas la même dans une République
et dans une Monarchie, ce n'est pas dû au hasard, mais c'est
nécessaire. Les lois doivent accorder les deux, sinon, elles
ne sont plus efficaces et seront des lois vides, stériles,
une pure forme indéterminée, sans contenu.
Exemples
: V, 9 : dans un régime monarchique, la nature du
gouvernement nécessite qu'il y ait des nobles, et qu'il y
ait donc des privilèges. Des lois égalitaires seraient
un désastre et causeraient la ruine de l'Etat. En V, 5
: des lois favorisant l'égalité ne sont bonnes "en
soi", pour toute nature de gouvernement; ie, l'égalité
n'est jamais une valeur en soi respectable, mais si l'égalité
est favorisée dans certains gouvernements, c'est parce que
c'est inévitable, on ne peut faire autrement. Elles ne sont
nécessaires qu'au sein d'une démocratie, car celle-ci
ne peut fonctionner que si tous sont égaux. Ainsi faudra-t-il
qu'il y ait des lois pour toutes sortes de contrat, visant à
empêcher toute inégalité (on ne pourra pas donner
son bien à qui on veut).
Ce
qui serait ici arbitraire et dangeureux, ce serait de vouloir imposer
à une nature de gouvernement des lois qui nécessitent
un principe absent dans le peuple. Par exemple, si on veut imposer
à tous les régimes des lois reposant sur l'égalité,
en invoquant le fait que c'est une valeur en soi respectable, alors,
on ne peut que mener ce peuple à sa ruine. Cf. si on veut
des lois égalitaires dans une monarchie.
Le
droit n'a donc pas besoin, ici, qu'on s'interroge sur sa légitimité
: il est justifié à partir du moment où la
nature et le principe d'un gouvernement sont en accord. On a presque
l'idée d'un droit naturel mais pas au sens d'une instance
légitimante et idéale. Le droit est naturel car il
est naturellement adapté à la nature de chaque peuple.
Il est donc justifié et légitime parce qu'il fonctionne.
(ici, on ne blâme pas le droit romain au nom d'une idée
de droit naturel, mais on dit qu'il a cessé d'être
parce qu'il a cessé d'être adapté à la
nation). Disons que trouver son enracinement historique c'est le
justifier.
b)
lignes 6 à 12 : les lois doivent encore être relatives
aux déterminations naturelles (sol, climat), et aux éléments
historiques et culturels (murs, langue, coutume, économie,
démographie, religion etc.) de chaque peuple. Causes physiques
et sociales.
Exemples
Causes
physiques : XIV, 10 : "la loi de Mahomet,
qui défend de boire du vin est une loi du climat d'Arabie",
et "une pareille loi ne serait pas bonne dans les pays froids".
Les différents climats correspondent à des besoins
différents, et à une constitution différente,
ainsi qu'à différentes manières de vivre, et
au bout du compte, à diverses sortes de lois.
Causes
sociales : XIX, 16 : murs : conduite intérieure;
manières : comportements extérieurs = coutumes, ie,
principes non écrits des comportements sociaux (cf. Rousseau,
Contrat Social, II, 12 pour qui les lois positives ont toutes
leur source ultime dans les murs). Mais chez M., il s'agit
d'une causalité circulaire (interaction) entre lois et murs.
Les lois doivent former ou informer les murs, et ces murs
sont à leur tour la meilleure garantie de l'application des
lois.
Pour
lui, ces causes ou ces lois causales qui agissent sur les lois civiles
ou lois commandements, ne peuvent avoir d'influence toutes seules.
Elles forment un tout : c'est l'esprit des lois, ou encore, l'esprit
général d'une nation (XIX, 4). Défini
comme la résultante, la synthèse, des facteurs divers
de la vie d'un peuple (des influences physiques et sociales qui
ont façonné, au cours de l'histoire, une collectivité).
C'est une totalité singulière, ie, ce qui met à
part un peuple de tous les autres. Il y a synthèse au sens
où tel élément domine les autres, et leur impose
un certain style. Cet élément constitue à la
fois l'identité et la différence d'un peuple.
NB
: quel genre de déterminisme soutient Montesquieu?
Strict,
ou souple? Plutôt souple : on parle en termes, non de détermination,
mais d'influence. Sa thèse est que globalement, il y a une
subordination des institutions à leurs causes. Ce n'est pas
une liaison rigoureuse mais une corrélation générale.
D'ailleurs, dans De lesprit des lois, I, 1,
Montesquieu dit bien que le monde intelligent n'est pas aussi bien
gouverné que le monde physique. En effet, avec l'intelligence,
et la liberté de l'homme, émerge une certaine marge
d'indétermination (cf. fait que l'homme peut décider
de ne pas obéir aux lois). Cf. fait que le climat influe,
mais ne nécessite pas, car il n'est pas seul en cause. Ainsi,
les gens qui vivent dans des climats torrides ou très froids
ne sont pas au sens strict condamnés à avoir tel type
de régime et donc tel type de lois.
Conclusion
Le
droit n'est certes pas arbitraire, mais il n'est pas pour autant
naturel au sens d'universel ou de droit naturel anthropologique
(droit de l'homme). En effet, qui dit droit naturel, dit aussi droit
qui a son origine dans la pure réflexion de l'homme. Or,
ici, on va reprocher à cette idée de n'être
justement qu'une idée, d'être une pure abstraction.
Un droit universel ne peut exister. Ce serait dangeureux de vouloir
puiser les règles du droit dans un tel droit. Le droit est
enraciné dans l'histoire de chaque nation, et non dans une
raison universelle (s'il y a une raison, c'est une raison cosmique).
Le risque est donc d'appliquer abstraitement à une communauté
des lois qui ne lui conviendraient pas. Comment de l'anhistorique
pourrait-il légitimer une production aussi historique que
le droit, inséparable d'une époque historique donnée,
de besoins et d'intérêts précis? Une constitution
faite pour des hommes est une aberration, une contradiction dans
les termes, car il n'existe pas des hommes en général.
Une constitution faite pour toutes les nations n'est faite pour
aucune. Ce qu'on peut à la limite dire, c'est que les droits
de l'homme/de l'individu, sont eux-mêmes historiques : viennent
du fait que l'âge libéral a vu naître l'émergence
d'une sphère privée à côté d'une
sphère publique. Et l'individu s'est mis à réclamer
les droits qui concernent cette sphère là
Conséquence
: le relativisme
Droits
et devoirs n'ont aucune valeur universelle, car ce qui est valable
pour les uns ne l'est pas pour les autres. On ne peut plus discuter
rationnellement de la valeur des lois si la loi n'est pas l'expression
d'un acte politique conscient et/ou d'un projet moral, si ce qui
légitime le droit c'est son ancrage dans l'esprit d'un peuple.
Ultimement, cela permet de justifier l'esclavage, puisque dans certains
climats, il est pleinement compréhensible, et ainsi justifié
(XI, 7).
1)
et 2) ont donc ceci de commun que ce sont des thèses pour
lesquelles tous les systèmes juridiques (positifs) se valent,
car il n'y a aucune valeur transcendante au droit positif (soit
qu'elle n'est pas connaissable, soit qu'elle soit même une
notion abstraite ou dangereuse)
3)
Le positivisme juridique : le droit positif se fonde lui-même
-et c'est une garantie d'objectivité et d'efficacité
du droit. Il ne doit pas être
référé au droit naturel.
a)
texte de Kant sur l'impossibilité d'un tribunal de l'équité
ou conscience morale.
| Kant,
Doctrine
du droit, Appendice à l'introduction, Du droit
équivoque, I- L'équité.
celui qui exige quelque chose en se référant
à ce principe s'appuie sur son droit, avec simplement
cette précision que lui manquent les conditions dont
a besoin le juge pour pouvoir déterminer dans quelle
mesure ou de quelle manière on pourrait donner satisfaction
à sa prétention. Celui qui, dans une société
commerciale établie sur la base de l'égalité
des profits, en a pourtant fait plus que ses partenaires,
mais a connu cependant davantage de pertes lors d'épisodes
malheureux, peut selon l'équité exiger de
la société plus qu'une répartition
à parts égales avec les autres membres. Simplement,
d'après le droit proprement dit (strict), dans la
mesure où, si l'on se représente un juge intervenant
dans son cas, celui-ci ne dispose pas de données
précises pour définir la part qui lui revient
en fonction du contrat, il verrait sa demande déboutée.
(..) il ne lui est possible au fond que de réclamer
l'équité (une divinité muette qui ne
peut être entendue devant aucun tribunal) : la raison
en est que rien n'était défini à cet
égard dans le contrat, et qu'un juge ne peut se prononcer
selon des conditions indéterminées. Il en
résulte aussi qu'un tribunal de l'équité
(dans un conflit avec d'autres personnes au sujet de leurs
droits) contient en lui une contradiction. (
) La devise
de l'équité est donc assurément : "le
droit le plus strict est la plus grande injustice",
mais on ne peut remédier à ce mal par la voie
du droit, bien que ce qui est ici en jeu soit une exigence
du droit, parce que celle-ci relève uniquement du
tribunal de la conscience, alors que toute question
de droit doit être portée devant le tribunal
civil. (
) l'équivoque provient de la confusion
des principes objectifs avec les principes subjectifs de
l'exercice du droit (devant la raison et devant un tribunal),
étant donné que ce que quelqu'un a de bonnes
raisons de reconnaître pour son propre compte comme
juste, ne peut trouver de confirmation devant un tribunal,
et que ce qu'il ne peut que juger lui-même comme étant
en soi injuste est susceptible d'obtenir l'indulgence devant
le même tribunal : cela parce que (
) le concept
de droit n'est pas pris dans la même signification.
|
Equité
= latin "equitas" = esprit de justice; chez Aristote
(Ethique à Nicomaque, V, 14) = vertu visant à
assouplir la rigueur abstraite de la loi en l'adaptant aux cas particuliers;
sentiment d'humanité, clémence, élan charitable
(synthèse justice et amour du prochain). Esprit contre lettre
de la loi. On peut dire que c'est ce sentiment qu'invoque Antigone.
Kant
entend donc ici la conscience morale comme conscience individuelle,
comme indulgence, comme sentiment purement subjectif. Cf. fait que
léquité s'oppose à loi comme rigueur
et comme écrite, ie, comme objective.
Ce
qui change par rapport à Antigone, cest que l'équité,
sentiment individuel de justice, est ici soupçonnée
de n'être pas universelle mais au contraire changeante selon
les individus.
Si
on prend l'expression de droit naturel comme voulant dire
sentiment d'équité, conscience morale, sentiment inné
de justice, alors, impossible de référer le droit
positif à celui-ci. La question de savoir si on peut fonder
le droit positif sur le droit naturel signifie ici "peut-on
le fonder sur la conscience individuelle de chacun"?
Réponse
: non, car c'est une confusion de domaines qui : empêche le
droit de remplir son but (gérer les conflits portant sur
la répartition des biens dans la société);
il n'aurait alors même plus de raison d'être.
En
effet :
a)
la gestion des conflits serait laissée à l'arbitraire
de chacun; donc : plus aucun moyen sûr de régler nos
différends
Le
sentiment d'injustice est trop subjectif, et chacun a vite fait
de se voir victime d'une injustice. Or, il n'y a aucun critère
nous permettant d'établir une distinction nette entre une
véritable conscience morale (conscience éclairée)
et les illusions d'une conscience erronée
b)
C'est pourquoi on ne peut admettre la légitimité de
l'objection de conscience sans provoquer d'interminables
conflits entre l'individu et l'Etat dont il fait partie.
L'objection
de conscience peut bien souvent n'être que motif pour s'exempter
de l'obéissance à l'autorité souveraine. Or,
s'il suffisait d'invoquer le témoignage de sa conscience
pour se soustraire à l'obligation civile, l'autorité
souveraine se trouverait constamment mise en échec au gré
de la fantaisie de chacun. Cf. objecteurs de conscience
c)
plus de raison d'être du droit : pourquoi instituer des lois
valables pour tous, si on estime pouvoir régler nous-mêmes
les conflits?
Pourquoi
même existe-t-il un droit puisque l'on estime alors le contraire
de ce qui nous a mené à instituer le droit : à
savoir que nous avons en nous de quoi régler les différends,
que nous en sommes naturellement capables. Or, pourquoi avons-nous
édicté des lois, si ce n'est parce que la conscience
morale n'a pas de sanction, et que sans lois positives, les justes
seraient justes dans un monde de méchants? Si les hommes
avaient toujours une conscience morale éclairée, et
s'ils savaient vivre selon les lois naturelles, ils n'auraient pas
eu besoin de société civile et de lois communes (cf.Hobbes).
Or, les lois naturelles, sans sanction terrestre ou physique, ne
sont pas obéies de tous, et ne le sont pas toujours par ceux
qui les reconnaissent.
b)
le postivisme juridique, thèse selon laquelle le juste s'identifie
au légal, part de ce genre de remarque pour affirmer que
le juste s'identifie au légal (Hobbes)
Ce
ne peut être qu'à la loi civile, et non à la
conscience individuelle, qu'il appartient de prescrire les règles
du juste et de l'injuste : acquis avec le texte de Kant.
Conséquence
|
cf.Hobbes,
De Cive, XII, 1
"les
règles du juste et de l'injuste, de l'honnête
et du déshonnête, (sont) des lois civiles,
et par conséquent, on doit tenir pour bien ce que
le législateur ordonne et pour mal ce qu'il défend".
|
VI,
16 : le larcin, le meurtre, l'adultère = sont certes défendus
par la loi de nature; mais c'est à la loi civile qu'il appartient
de déterminer ce qu'il faut, dans la société,
nommer ainsi.
Ainsi
un larcin, ce n'est pas ôter à quelqu'un une
chose qu'il possède, mais qui lui appartient. Il y a larcin
seulement là où il y a Etat et des lois, du droit,
car à l'état de nature, toutes choses appartiennent
à tous ou plutôt n'appartiennent à personne.
C'est le législateur, les lois, qui déterminent ce
qui est mien, et ce qui est tien. Conséquence : les lois
de Lacédémone, qui permettent aux jeunes de voler,
à condition qu'ils ne se fassent pas prendre, n'a rien d'injuste
ou n'édicte pas de faire quelque chose de mal. Il faut dire
que cette loi énonce, détermine, que ce qu'on a pris
subtilement n'est plus tien mais mien. Comme ce que le jeune a dérobé
subtilement est sien, ce n'est pas un vol.
De
même tout homicide n'est pas meurtre, mais seulement
quand on tue celui que la loi civile défend de faire mourir.
Ainsi le meurtre de légitime défense (cf.état
de nature) et de guerre est légitime. Juste parce que ne
viole pas une loi : est en conformité avec la loi.
Ie
: en dehors des lois édictées, du droit positif, il
n'y a ni juste ni injuste, ni bien et mal. Derrière la forme
positive du droit, ne se cache aucune justice supérieure
capable de le juger. Le juste s'identifie entièrement au
légal.
Ici,
la loi est juste parce qu'elle vient de l'autorité souveraine
Commentaire
de la formule : par vérité on peut ici entendre
justice, moralité. Ce n'est pas parce qu'une chose est reconnue
juste qu'elle est ordonnée, mais ce qui est juste l'est parce
qu'ordonné (car pas d'autre moyen d'assurer la paix), parce
que ça vient de celui qui a l'autorité de faire les
lois.
Par
définition, une loi est juste : c'est elle qui fait le juste
(le juste n'est pas transcendant au domaine de la légalité).
Cf.
différence (faite par Hobbes) entre la loi et le conseil :
on obéit au conseil en prenant en compte la valeur de ce
qui est conseillé, alors qu'on obéit aux lois parce
qu'ainsi le veut la volonté de celui qui commande. C'est
la seule raison suffisante de l'obéissance.
Si
on lit la déclaration de 1789, article 5 : "Tout
ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché
et nul ne peut être contraint à faire ce qu' elle n'ordonne
pas" à travers le principe positiviste d'identification
du juste au légal, alors, si une loi n'a pas prévu
un nouveau genre de délit lié à l'émergence
de nouvelles techniques, ce n'est pas injuste de le faire (exemple
: vols sur internet; clonage).
De
même : si une loi ordonne ou permet de faire quelque chose
qui nous paraît injuste, ou mal, nous avons tort de la juger
injuste : car c'est la loi qui détermine ce qui est juste
et bien. Si elle l'ordonne, si elle le permet, alors, c'est juste.
A
celui qui s'obstine à répondre à Hobbes que
vraiment, ça choque sa conscience morale d'obéir à
certaines lois (aller à la guerre, ne pas inhumer Polynice),
voici ce que répond Hobbes :
| Hobbes,
De Cive, § 2
"si
j'ai l'ordre de faire une chose qui est une faute pour celui
qui l' ordonne, je ne commets point de faute en l'exécutant,
pourvu que celui qui m'en donne l'ordre soit mon supérieur
légitime. Ainsi, si je prends les armes sur l'ordre
de l'Etat, tout en pensant qu'il s'agit d'une guerre entreprise
injustement, je n'agis pas injustement, mais l'injustice
consisterait plutôt à refuser de prendre les
armes, en m'attribuant la connaissance du juste et de l'injuste,
alors que cette connaissance regarde uniquement l'Etat"
|
Chacun
peut donc se mettre d'accord avec sa conscience, en se disant qu'un
exécutant ne porte pas la responsabilité d'un acte
qui lui a été commandé par son supérieur
légitime. Les citoyens n'ont donc pas à consulter
leur conscience pour savoir s'ils doivent se conformer aux ordres
de l'autorité souveraine.
Présupposé
d'une telle conception : il n'y a pas de solution intermédiaire
:
-soit
on abolit tout droit de la conscience individuelle face à
l'Etat,
-soit
on affaiblit complètement l'Etat au point qu'il ne peut exister
bien longtemps, ou mourir à peine formé.
La
doctrine du droit naturel ne peut aboutir qu'à la destruction
de l'Etat, car, en proclamant la supériorité de la
loi naturelle sur les lois civiles, on fait non seulement un devoir
au souverain de se tenir dans les bornes de la justice, on accorde
aussi aux citoyens le droit de refuser d'obéir aux ordres
qui n'ont pas l'approbation de leur conscience.
Ici,
Hobbes choisit la première solution car la paix est le plus
grand bien (cf.fin texte Pascal).
Conséquence
: pendant la guerre 39-45, si la loi civile commande de tuer les
juifs, il faut y obéir : en effet, cette loi est édictée
par le législateur qui détermine juste et injuste,
etc., donc, ce n'est pas un meurtre. Si ça viole votre conscience,
on dirait les exigences de la conscience morale élémentaire,
c'est votre problème. Vous devez y obéir. De toute
façon, vous n'êtes pas coupable.
Or,
profond démenti = le tribunal de Nuremberg. On a jugé
les criminels de guerre, ceux qui ont déporté les
juifs etc. Cas célèbre d'Eichman : pendant
son procès, il a déclaré qu'il n'a rien fait
de mal, mais qu'il a au contraire toujours parfaitement obéi
aux ordres. Il était un bon fonctionnaire. Il a agi légalement,
pourquoi serait-il puni? Au nom de quoi? On le voit, il est ici
nécessaire d'établir des lois transcendantes aux lois
édictées par l'Etat! Sinon, comment juger les lois,
comment savoir si une loi est une loi véritable, si nous
n'avons pas d'instance critique, extérieure au droit, pour
juger du droit existant, établi?
|