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Introduction
Pour réfléchir à cette question, on peut partir
de la célèbre tripartition aristotélicienne
des différents genres d'activités ou connaissances
humaines :
| Connaissance
(épistémé) |
| Des
choses qui ne sont pas de toute éternité. |
Des
choses qui sont de toute éternité. |
| Choses propres
au sujet:
les actions
connaissance " pratique "
(cf.: Kant: " Critique
de la raison pratique ")
(Praxis = savoir modifier son comportement)
ÿ Disposition à agir accompagnée de règles. |
Choses extérieures
au sujet:
les objets
connaissance " poïétique "
(poïésis = la production d'objets)
ÿ L'art au sens général (du boulanger au poète),
ce qui nous intéresse.
ÿ Disposition à produire accompagnée de règles.
C'est la fabrication : activité
ou connaissance qui mène à existence de choses
extérieures au sujet
Mode de connaissance inférieur
|
Connaissance théorique (thêoria: contemplation intellectuelle).
è Mathématiques
è pour Aristote: physique et théologie (dans laquelle
il range la philosophie) |
Le travail fait partie de la poiésis. Et l'art ? On
remarque que l'analyse d'Aristote ne dégage pas un domaine
spécifique qui serait celui de l'artiste. L'artiste n'est
pas fondamentalement distingué du technicien, ou de l'artisan.
Ainsi l'artiste est un homme qui fait son métier, comme le
boulanger. L'art est synonyme de technique (cf. expressions " arts
et métiers " ; l'art de la dissertation, etc.).
Le problème, c'est que, aujourd'hui, quand nous parlons
d'art, nous entendons plutôt les " beaux-arts ",
et quand nous parlons d'un artiste, nous entendons tout autre chose
qu'un homme de métier. Cf. fait que nous accordons une grande
valeur à l'art, pas à l'artisanat ; la baguette
du boulanger ou le lit du menuisier nous sont utiles, la tableau
de Picasso ou la musique de Mozart ne le sont pas(1).
La distinction aristotélicienne ne permet pas de dire ce
qui distingue l'art du travail ou de l'artisanat. Si l'art est du
domaine de la poiésis, reste donc à savoir en quoi
cette poiésis se distingue de celle qui caractérise
le travail.
I- L'œuvre d'art relève-t-elle
de la poiésis ?
Pour y répondre, nous allons réfléchir sur
les textes de Kant issus de la Critique de la faculté
de juger ; dans ces textes, Kant cherche en effet quelle
est la spécificité de l'art par rapport aux autres
domaines de la production humaine (ou de l'activité fabricatrice
de l'homme). Il va montrer que parmi les activités productrices
de l'homme, l'art se distingue, comme le travail, de la nature ;
mais il se distingue toutefois du travail de l'artisan. L'art n'est
pas un travail mais à la limite un mélange de travail
et de jeu.
L'artiste, comme celui qui travaille, transforme la nature en quelque
chose d'humain, il humanise la nature ; et il fabrique des
artifices (artefacts) :
| Texte 1 - Kant, Critique de la
faculté de juger, §43 , " De l'art
en général "
" On distinguera l'art de la nature, comme
le faire (facere) est distingué de l'agir ou de l'effectuer
en général (agere), et les productions ou
les résultats de l'art, considérés
en tant qu'œuvres (opus), seront distincts des produits
de la nature, considérés en tant qu'effets
(effectus). En toute rectitude, on ne devrait appeler art
que la production qui fait intervenir la liberté,
i.e., un libre arbitre dont les actions ont pour principe
la raison. Car, bien qu'on se plaise à qualifier
d'œuvre d'art le produit des abeilles (les gâteaux
de cire construits avec régularité), ce n'est
que par analogie avec l'art ; dès qu'on a compris
en effet que le travail des abeilles n'est fondé
sur aucune réflexion rationnelle qui leur serait
propre, on accorde aussitôt qu'il s'agit d'un produit
de leur nature (de l'instinct), et c'est seulement à
leur créateur qu'on l'attribue en tant qu'art. Lorsqu'en
faisant des fouilles dans un marécage, comme c'est
arrivé parfois, on trouve un morceau de bois taillé,
on dira qu'il s'agit, non d'un produit de la nature, mais
de l'art ; sa cause efficiente s'est accompagnée
de la pensée d'un but auquel l'objet doit sa forme.
D'autre part, on verra aussi de l'art dans tout ce qui est
constitué de telle manière qu'une représentation
a dû dans sa cause en précéder la réalité (même
chez les abeilles), sans pour autant que la cause ait pu
penser l'effet ; mais, lorsqu'on qualifie quelque chose
d'œuvre d'art absolument parlant pour la distinguer d'un
effet produit par la nature, on entend toujours par là
une œuvre humaine " |
Kant reprend ici la célèbre distinction déjà
effectuée par Aristote dans la Physique, livre II,
entre les choses naturelles et les choses artificielles, dans lesquelles
il faut ranger l'art. L'art fait donc partie de l'activité
fabricatrice ou productrice d'objets, de la poiésis, comme
le travail. Les choses fabriquées par l'artiste sont effectuées
intentionnellement, i.e., pensées avant d'être effectuées(2).
NB : Par conséquent, on ne peut pas dire que la nature
est une " grande artiste ", comme on l'entend
dire parfois, parce que (cf. cours Kant sur l'histoire) la nature
ne peut être dite agir en vue de fins.
Toutefois, l'art a sa fin en lui-même. En effet, d'abord,
il n'a pas de visée utilitaire, il ne vise pas la satisfaction
de nos besoins. De plus, ce n'est pas une activité imposée,
contraignante, et rémunérée (que l'on ferait
dès lors seulement pour obtenir un salaire).
| Texte 2 - Kant, Critique
de la Faculté de Juger, §43 :
" L'art se distingue aussi de l'artisanat ;
l'art est dit libéral, l'artisanat peut également
être appelé art mercantile. On considère
le premier comme s'il ne pouvait être orienté
par rapport à une fin (réussir à l'être)
qu'à condition d'être un jeu, i.e. une activité
agréable en soi ; le second comme un travail,
i.e. comme une activité en soi désagréable
(pénible), attirante par ses seuls effets (par exemple,
le salaire), qui donc peut être imposée de
manière contraignante. " |
Kant distingue ici deux espèces de savoir-faire :
- il y a le savoir-faire mercantile = activité en soi
désagréable, imposée, et rémunérée
= le travail ;
- et le savoir-faire libéral = activité en soi agréable,
libre = le jeu, les beaux-arts.
L'art relève donc plus du jeu que du travail. Il doit être
distingué du métier, de même que l'artiste doit
l'être de l'artisan. Dès lors, si l'art fait partie
de l'activité productrice, il est une activité de
production " libre ", mue par aucun intérêt.
Le travail, lui, est une activité de production contrainte
et mue par l'utilité (la survie même).
Toutefois, Kant précise ensuite que l'art s'accompagne de
certaines contraintes et donc de travail ; en effet, il faut
bien que l'artiste s'impose certaines règles pour effectuer
son œuvre ; il ne peut pas faire n'importe quoi. Exemple :
le poète utilise des règles lexicales, prosodiques,
etc.
Mais l'art n'est pas à proprement parler un travail ;
c'est un mélange de jeu et de travail. C'est comme si, à
travers l'art, on jouait à travailler. La liberté
du jeu fait comme si elle était la contrainte du travail,
et la contrainte du travail, inversement, agit comme si elle était
la liberté du jeu.
Ainsi, si l'art s'oppose au travail, c'est plus précisément
comme la contrainte accompagnée de liberté s'oppose
à la contrainte seule, ou encore, comme le jeu avec travail
s'oppose au travail sans jeu.
Ainsi faut-il revenir ici à la distinction œuvre/travail
opérée par H. Arendt dans La condition de l'homme
moderne. Ce qu'elle remet en cause par cette distinction, c'est
la conception du travail comme humanisation de la nature. Humaniser
la nature, cela revient à dire que l'homme, en produisant/
fabriquant certaines choses, laisse des traces durables de son activité
dans le monde, fabrique même un monde proprement humain à
côté du monde naturel. C'est ce qu'on appelle " œuvre ",
et ce serait le sens propre du terme de poiésis : on
fabrique quelque chose, en vue d'un résultat qui dure, en
vue de la création de choses nouvelles.
Or, le travail ne peut être dit une œuvre. En effet, si nous
travaillons, c'est seulement pour nous nourrir, pour subsister,
pour régénérer la vie. Le travail s'épuise
donc dans son activité, il ne laisse rien au delà
de lui. Seul l'art laisse des traces durables, fabrique un monde
proprement humain, à côté du monde naturel .
L'artiste s'exprime réellement dans ce qu'il fait, etc.
Ainsi faudrait-il dire finalement que seul l'art est véritablement
poiésis. De toute façon, même sans dire cela,
la poiésis qu'est l'art, a des caractères bien spécifiques.
II- La spécificité
de l'œuvre d'art : Kant, Critique de la faculté de juger :génie
et beauté artistiques
Il cherche ici, comme je l'ai dit ci-dessus, quelle la spécificité
des œuvres d'art : parmi les objets fabriqués par l'homme,
comment reconnaître une œuvre d'art, et pourquoi les nomme-t-on
" œuvres d'art " ? Pourquoi leur accordons-nous
une valeur supérieure à celle des autres objets (3)?
Il va répondre en disant que ces artefacts sont la production
du génie, et que ce sont de belles productions, ou de beaux
artefacts. Ce que ne sont en aucun cas les objets techniques ou
artisanaux.
A- L'œuvre d'art relève du génie
(CFJ, § 43 à 49)
| Texte 3 - Kant, Critique
de la faculté de juger, §46, " Les
beaux arts sont les arts du génie " :
" ... les beaux-arts ne sont possibles qu'en
tant que productions du génie. Il en ressort :
1- que le génie est un talent qui consiste à
produire ce pour quoi on ne saurait donner de règle
déterminée : il n'est pas une aptitude
à quoi que ce soit qui pourrait être appris
d'après une règle quelconque ; par conséquent,
sa première caractéristique doit être
l'originalité ; 2- que,
dans la mesure où l'absurde peut lui aussi être
original, les productions du génie doivent être
également des modèles, i.e., être exemplaires :
sans être elles-mêmes créées par
imitation, elles doivent être proposées à
l'imitation des autres, i.e., servir de règle ou
de critère (...) ; 3- que le génie n'est
pas lui-même en mesure de décrire ou de montrer
scientifiquement comment il crée ses productions
et qu'au contraire c'est en tant que nature(4)
qu'il donné les règles de ses créations ;
par conséquent, le créateur d'un produit qu'il
doit à son génie ignore lui-même comment
et d'où lui viennent les idées de ses créations ;
il n'a pas non plus le pouvoir de créer ses idées
à volonté ou d'après un plan, ni de
les communiquer à d'autres sous forme de préceptes
qui leur permettraient de créer de semblables productions
(c'est sans doute la raison pour laquelle génie vient
de genius, qui désigne l'esprit que reçoit
en propre un homme à sa naissance pour le protéger
et le guider, et qui est la source d'inspiration dont proviennent
ces idées originales) ; 4- qu'à travers
le génie la nature prescrit ses règles non
à la science, mais à l'art, et dans le cas
seulement où il s'agit des beaux-arts. "
|
A la question de savoir ce qui différencie la production
artistique, donc les œuvres artistiques, de toute autre production
d'objet, et des autres espèces d'œuvres, on peut donc répondre,
avec Kant, que les beaux-arts sont les arts du génie.
Génie = désigne un savoir-faire artistique, qui n'obéit
pas à des règles (5) claires, qui ne respecte pas
une certaine procédure de fabrication. Le génie artistique
possède une capacité qui ne s'enseigne pas (elle est
donc innée) ; c'est le talent naturel.
Le génie ignore comment il produit son œuvre, et ne peut
transmettre son génie (il suit en effet des règles
informulables, non seulement pour lui-même mais pour les autres).
Là est le paradoxe de l'art : " seul ce
qu'on ne possède pas l'habileté de faire, même
si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève
de l'art " (i.e. : on peut savoir théoriquement
comment faire, et ne pas pouvoir le faire).
On peut aussi partir du fait, pour définir l'art, et pour
le distinguer du travail, que l'artiste a pour but de faire une
belle représentation, qui nous procure un certain plaisir
et une certaine émotion. Mais qu'est-ce que le beau ?
La beauté est-elle une propriété inhérente
à l'objet, ou bien n'existe-t-elle que dans notre esprit ?
Pour définir la beauté, Kant part du sujet qui juge
que quelque chose est beau(6). Le beau caractérise le rapport
du sujet à l'objet, non l'objet en lui-même. Plus précisément,
quand vous jugez que quelque chose est beau, vous parlez de l'effet
que fait sur vous cet objet.
Exemple : la table est carrée : la qualité
de carré est dans l'objet ; la table carrée est
belle : la beauté n'est pas dans l'objet comme l'est
la qualité de carré.
Ainsi faut-il se demander, plutôt que : " qu'est-ce
que le beau ? ", " qu'est-ce que je veux
dire quand je dis que quelque chose est beau ? ".
Quand nous disons que quelque chose est beau, nous émettons
un " jugement de goût "(7), ou
encore, un " jugement esthétique "(8).
Voici comment Kant définit la beauté et par conséquent
le jugement esthétique (" c'est beau ")
| " Le goût
est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de
représentation, sans aucun intérêt,
par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau
l'objet d'une telle satisfaction ". |
Est beau ce qui procure un plaisir esthétique ;
c'est bien un plaisir sensible, mais pas un plaisir matériel.
Pour bien nous faire comprendre cette distinction, Kant dit que
le premier plaisir est désintéressé, et le
second, intéressé.
Pour bien comprendre ce que Kant entend par " plaisir
sans intérêt ", il faut savoir ce qu'il entend
par " intérêt " :
| " on nomme intérêt
la satisfaction que nous lions avec la représentation
de l'existence d'un objet. Elle a donc toujours une relation
avec la faculté de désirer, que celle-ci soit
son principe déterminant, ou soit nécessairement
lié à celui-ci. " |
Est intéressé un plaisir dans lequel vous prenez
intérêt à l'existence de la chose, quand vous
la désirez.
Par contre, un plaisir est esthétique quand on ne porte
aucune attention à l'existence ou à la possession
de l'objet. C'est ce qui s'appelle contempler quelque chose. Quand
une chose vous procure un tel plaisir, et que vous dites " c'est
beau ", seuls comptent le pur spectacle de la chose, et
l'état d'esprit qui l'accompagne.
Vous allez objecter que quand vous jugez que telle jeune fille
est belle, ou que telle robe est belle, vous les désirez.
Mais ce que veut dire Kant, c'est que, pour juger de façon
objective et impartiale de la beauté de quelque chose,
vous devez être indifférent à son existence.
Sinon, vous ne portez pas un jugement esthétique. Le jugement
esthétique " pur " doit être " libre ".
Cela permet à Kant de distinguer la satisfaction esthétique
de la satisfaction liée à l'agréable, à
l'utile, et au bien :
" Est agréable ce qui plaît aux sens
dans la sensation " : c'est le plaisir des sens,
qui suppose l'existence de l'objet ; j'ai besoin alors que
l'objet existe ; mais alors, je ne suis pas libre, et mon jugement
est intéressé. Exemple de jouissance non esthétique :
un simple plaisir du corps. Quand vous mangez des fraises, et qu'elles
vous plaisent, vous allez dire : dites " ces fraises
sont bonnes ", vous n'allez pas dire " ces fraises
sont belles " ! (" c'est bon "
exprime l'effet que font sur vos papilles gustatives les molécules
du sucre)
Ce que nous jugeons utile et bien est nécessairement
quelque chose dont nous voulons ou pourrions vouloir l'existence,
soit comme moyen à utiliser, soit comme but
à atteindre.
Enjeu : ce dernier aspect montre que Kant expulse de l'art,
en plus des œuvres artisanales, les œuvres à visée
éthique, politique, ou religieuse.
Le plaisir esthétique, s'il est sensible, ou lié
à une représentation sensible, n'est donc pas matériel.
Il est libre et désintéressé, au sens où
on prend du recul par rapport à l'objet ; on contemple,
on ne veut pas la chose.
2) " Est beau ce qui plaît
universellement sans concept " (10)
a) L'universalité subjective
Une satisfaction ou une proposition est universelle si elle
vaut pour tout le monde. Kant dit donc que, quand on juge un objet
beau, on veut dire qu'il doit plaire à tout le monde(11).
Mais elle est en même temps subjective, car j'exprime par
là ma propre satisfaction. Il s'agit donc d'une " universalité
subjective ", car tout en exprimant ma propre satisfaction,
je compte sur l'adhésion des autres. Je ne juge pas seulement
pour moi, mais pour tout le monde.
Enjeu : cela montre que la subjectivité n'est
pas toujours synonyme de solitude. A travers la subjectivité,
je rencontre aussi les autres. Le jugement de goût est une
sorte de mixte entre le jugement purement subjectif et le jugement
objectif.
b) Il y a une relation de ressemblance,
non d'identité, entre le jugement esthétique et
le jugement de connaissance
En effet, Kant ne veut pas dire que le jugement esthétique
est tout le temps fondé, car, qu'il soit admis par tout le
monde ou non, le jugement esthétique a seulement la prétention
de valoir pour tout le monde.
Il ne veut pas dire non plus qu'il est vrai ou faux (cf.
" sans concept "). En effet, pour Kant, une
connaissance est toujours la relation de conformité entre
un concept et une expérience. Or, dire que le jugement " c'est
beau " ne recourt à aucun concept, c'est donc dire
qu'il n'est pas un jugement de connaissance, qu'il n'est
ni vrai, ni faux.
c) Des goûts et des couleurs, on
ne dispute pas ?
Kant s'oppose, par une telle conception, à l'esthétique
du sentiment, qui compare le jugement esthétique au jugement
culinaire(12), et qui soutient, en conséquence, qu'il
n'y a aucun critère autour duquel la discussion puisse s'instaurer (raisonnement :
si le but des œuvres d'art est de nous plaire, il ne s'adresse qu'au
sentiment ; nous ne disposons d'aucun concept qui permettrait
la discussion).
Il tente donc de rendre objectif le jugement de goût, sans
pour autant le réduire à un jugement scientifique,
car ce serait alors nier sa spécificité.
Pour ce faire, il va analyser l'expression commune : " des
goûts et des couleurs, on ne dispute pas ".
Il l'analyse en deux moments :
(1) on ne dispute pas du goût (on ne peut en donner des preuves) ;
(2) d'où : à chacun son goût (beau=agréable
et subjectif).
Pour Kant, il est vrai que l'on ne peut prouver que le jugement
" c'est beau " est " vrai "(13).
Par contre, il n'est pas vrai d'en déduire " à
chacun son goût ". En effet, si on ne peut disputer
du goût, on peut en discuter. Alors que la dispute
est une argumentation scientifique qui procède par démonstration
conceptuelle, la discussion, vise seulement un hypothétique
et très fragile accord. S'il est tout à fait impossible
de démontrer la validité de nos jugements esthétiques
il est légitime d'en discuter, dans l'espoir, fut-il souvent
voué à l'échec, de faire partager une expérience
dont nous pensons spontanément que, pour être individuelle,
elle ne doit pas être étrangère à autrui
en tant qu'il est un autre homme.
La " preuve " de cette thèse se trouve
dans notre vie quotidienne : cf. le fait même que nous
entreprenons de discuter du goût, et que souvent, le désaccord
entraîne un véritable dialogue. Cf. sortie d'une salle
de cinéma ; critiques d'art, etc. C'est bien la preuve
que nous jugeons le jugement de goût communicable,
même si cette communicabilité n'est pas fondée
sur des concepts scientifiques, et que la communication qu'elle
induit ne peut jamais être garantie. Kant dit que " là
où il est permis de discuter, on doit avoir l'espoir de s'accorder ",
donc, de transcender la sphère de la conscience individuelle(14).
Kant insiste donc sur la communicabilité et la sociabilité
du plaisir. Les beaux-arts produisent un plaisir immédiatement
communicable, qui peut être partagé par une pluralité
de sujets, i.e., qui peut servir de fondement à l'intersubjectivité
d'une société. Les beaux-arts sont donc les arts sociaux
par excellence : ils sont les arts du plaisir partagé
ou du partage du plaisir. Et comme leur contenu n'est pas pour autant
une connaissance déterminée, mais une réflexion
indéterminée, les beaux-arts autorisent virtuellement,
et en droit, une communication sans fin, une conversation indéfinie.
Conclusion : une société démocratique a besoin
de l'art, qui contribue à la constitution d'un ordre social
ouvert.
Au contraire, les arts d'agrément seraient plutôt
les arts du plaisir solitaire, en ce sens que la jouissance que
j'éprouve est mienne et n'est pas en elle-même communicable.
Tout au plus peut-on parvenir à la simultanéité
des jouissances, mais il ne s'agit pas de la même jouissance.
Exemples d'arts d'agrément : art de dresser la table,
musique de table ; s'ils ont à voir eux aussi avec la
sociabilité, c'est seulement en tant que conditions favorisant
la communication sociale, sans pouvoir fournir de thème à
la conversation et à l'échange social. Ils n'ont aucun
contenu à communiquer, mais ils encouragent et facilitent
la communication de n'importe quel contenu.
Les beaux-arts, eux, ont un contenu communicable, puisque le plaisir
qu'ils procurent est lié à l'activité des facultés
de l'âme dans la connaissance, et que la connaissance est
le fondement de toute communication. Et comme leur contenu n'est
pas pour autant une connaissance déterminée, mais
une réflexion indéterminée, les beaux-arts
autorisent virtuellement, et en droit, une communication sans fin,
une conversation indéfinie.
3) " la beauté est la forme
de la finalité d'un objet en tant qu'elle est perçue
en celui-ci sans représentation d'une fin "(15) :
a) Beauté et finalité sans
fin.
Il veut dire que le jugement esthétique est nécessairement
lié à la perception d'une relation finale. Est beau
ce qui donne l'impression d'avoir été réalisé
ou produit en fonction d'une intention (ou ce qui a une signification,
qui est l'œuvre d'un esprit ). Toutefois, il n'est pas possible
de définir ou de préciser le but ou la fin
visés : est beau ce qui apparaît comme le résultat
incompréhensible d'un agencement de moyens, qui donne l'apparence
d'être intentionnel, sans qu'il soit possible de définir
ou de préciser le but ou la fin visés.
Un artiste ne pourra jamais expliquer le but clair de son œuvre,
ou alors, ce n'est pas un artiste mais un artisan. Alors, en effet,
l'œuvre sera due à l'utilisation de certaines techniques,
etc., donc, pas de création.
(1) la beauté adhérente : elle suppose
le concept de ce qu'une chose doit être et fait référence
à la perfection qualitative et quantitative de chaque chose
en son genre. Quand on juge de façon adhérente qu'une
chose est belle, on compare donc la chose à son concept,
et on apprécie l'écart ou l'accord qui existent entre
l'objet et sa définition.
Exemple : tel cheval est beau : il correspond bien au
concept de cheval, qu'il réalise au mieux ; s'il avait
trois pattes, il ne serait pas dit beau.
Le concept de beau s'assimile ici au concept de parfait :
c'est un jugement de connaissance. De ce fait, ce n'est pas, selon
Kant, un jugement esthétique.
(2) beauté libre : ne suppose, elle, aucun concept
de ce que la chose doit être. Une chose est dite belle en
ce sens quand elle plaît immédiatement, dans la seule
considération de sa forme, à laquelle il est impossible
d'accorder une signification précise ou une finalité
quelconque.
| Texte 4 -Kant, Critique
de la faculté de juger, §16, La beauté
libre.
" Beaucoup d'oiseaux, (le perroquet, le colibri,
l'oiseau de paradis), une foule de crustacés marins
sont en eux-mêmes des beautés, qui ne se rapportent
à aucun objet déterminé quant à
sa fin par des concepts, mais qui plaisent librement et
pour elles-mêmes. Ainsi les dessins à la grecque,
des rinceaux ou des encadrements ou des papiers peints,
etc. , ne signifient rien en eux-mêmes ;
ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept
déterminé et sont de libres beautés.
On peut encore ranger dans ce genre tout ce que l'on nomme
en musique improvisation (sans thème) et même
toute la musique sans texte " |
La beauté libre est donc indépendante de toute signification
précise, elle ne fait référence à aucun
sens conceptualisable qui viendrait en limiter la portée.
La beauté, c'est l'indéfinissable. On peut certes
en parler, mais ce qu'on peut en dire est inépuisable. Elle
donne à penser et à parler.
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