II- La vita activa ou : comment
mener une existence véritablement humaine ?
Introduction : comment lire la seconde
partie du chapitre 1 ? (cf. §1)
1)
L’auteur fait ici une sorte d’histoire du terme
« vita activa »
Histoire
qui n’est pas le récit d’un progrès
mais d’une perversion. Perversion qui existe dès
l’origine, mais qui n’a fait que grandir au fil des
siècles. La vita activa est devenu au fil des siècles,
à cause de la philosophie, un terme à connotation
négative. C’est ce que devait fuir l’homme.
Pour Arendt, il s’agit d’inverser cette tradition,
mais on peut l’inverser si on ne comprend pas comment l’action
a pu devenir quelque chose de si négatif, de si méprisant.
Mais
d’abord, avant de se lancer dans la lecture de cette partie,
qu’est-ce que, très généralement, l’action
pour Arendt ? Elle a à voir avec l’insertion de l’homme
dans le monde, elle a à voir avec la préoccupation
pour les choses de ce monde, et précisément, puisque
chez elle le monde est toujours humain, avec la préoccupation
des autres. Elle est quelque chose de politique…
2)
Le terme de « vita activa », on va le voir, s’oppose
à la « vita contemplativa »
a)
Par ce mot, ce que Arendt récuse, c’est toute
la tradition philosophique
Tradition
qui, depuis Platon, et jusqu’à Marx, a cru que ce
qui était le propre de l’homme, c’est la pensée,
la contemplation, dans la solitude de notre intériorité,
et non l’action, la vie dans le monde commun.
b)
Le fait de faire aller cette tradition jusqu’à
Marx n’est pas anodin
•
En effet, Marx est considéré, aux côtés
de Nietzsche et de Freud, comme faisant partie de ces «
maîtres du soupçon »,
ie, de ceux qui ont critiqué la tradition philosophie et
même pourquoi pas, la philosophie elle-même. Pour
eux, la conception de l’homme au centre de la philosophie
est erronée. L’homme n’est pas maître
de lui-même, il est dominé par des forces obscures,
par son inconscient (que cet inconscient soit individuel, ou collectif,
qu’ils soit psychique ou corporel…).
•
Marx a est considéré comme allant plus loin que
ces derniers, car il reproche à la philosophie …
de n’être que de la philosophie ! Ou, comme Arendt,
d’être restée trop contemplative (distinction
penser/ agir)
Cf.
sa célèbre formule : les philosophes n’ont
fait que penser le monde, il s’agit maintenant de le transformer.
•
Selon Arendt, même Marx est resté victime de cette
tradition qu’il pensait contester ! cf. § 9 (p. 52)
Il
n’est pas si révolutionnaire que ce qu’il aurait
voulu être (ou a cru être). Non, la véritable
révolutionnaire en philosophie, c’est Arendt (cf.
son prologue : nous ne pensons pas ce que nous faisons : il est
temps d’y penser, mais pas seulement pour y penser : pour
changer ce qui est)
A-
le recours à la tradition et à l’étymologie
Arendt
recourt pourtant à la tradition, plus précisément,
à la pensée grecque. Pourquoi ? Parce qu’elle
veut remonter aux sources de la pensée politique, ie, aux
expériences originales qui la fondent.
1)
l’étymologie
C’est
ce qui explique que l’étymologie soit très
importante. Elle permet de raviver le sens des expériences
humaines originales, avant qu’elles ne soient cristallisées
et oubliées dans le vocabulaire courant. Sous les distinctions
dont nous parle l’auteur, se trouvent des expériences
humaines fondamentales qui ont été recouvertes et
déformées par la tradition philosophique de Platon
jusqu’à nos jours.
2) le rapport privilégié
à Aristote
C’est
aussi, tout de même, Aristote, chez qui H. Arendt a tout
de même puisé pas mal de ses idées centrales.
Même si lui aussi est resté victime de la distinction
platonicienne entre philosophie et politique (il ne peut s’empêcher
d’avoir comme idéal une vie non active, une vie contemplative,
malgré le fait qu’il ait défini, le premier,
l’homme comme étant un animal politique. H. Arendt
reprend cette thèse, réfléchit sur elle à
travers les expériences antérieures à la
philo grecque, et à travers ce qu’a donné
dans l’histoire la tradition philosophique….
B- l’histoire du terme (changements
de signification)
1)
Sens d’abord politique : antiquité grecque (§§
1 à 3) cf. « vie consacrée aux affaires
politico-publiques »
§
1 : L’expression « vita activa » est aussi ancienne
que notre tradition de pensée politique. Cette tradition
est née d’une circonstance historique spécifique
: le procès de Socrate et le conflit entre les philosophes
et la polis.
a)
désigne un mode de vie
Cf.
distinction aristotélicienne entre trois genres de vie
: vie consacrée aux besoins, à l’utile ; vie
consacrée au plaisir, etc. Dans ces genres ou modes de
vie, le premier n’est pas digne de l’homme ; les domaines
de la vie qui sont dignes de l’homme sont en effet ceux
qui n’ont rien à voir avec les besoins naturels.
C’est une vie libre.
La
vie active ou politique est une vie dans laquelle on accorde du
temps uniquement aux choses ni nécessaires ni utiles.
Travail
dévalué car esclavage par rapport à l’entretien
de la vie
b)
on remarquera que cette vie, si elle est louable, n’est
pas la meilleure (cf. § 2)
Au-dessus,
il y a la vie du philosophe, celui qui est entièrement
libre de toute préoccupation, vitale et/ ou sociale, qui
exerce tranquillement son esprit (cf. EN livre X) ; la politique
rend en fait possible la vie philosophique qui réalise
au plus haut point l’humanité de l’homme (cf.
aussi allégorie de la caverne). La vie philosophique =
vita contemplativa. Le « loisir » philosophique. («
Temps libre » : temps dans lequel on est libre, non soumis
aux nécessités de la vie)
c)
pourquoi alors l’appeler politique ?
L’action,
on l’a vu à travers la distinction des trois facultés
humaines, quelque chose de positif ; garde le sens politique que
lui donnait Aristote. Il faut en revenir à la tradition
et même à Aristote, qui, sans Platon, aurait peut-être
pu aller jusqu’au bout de sa thèse selon laquelle
l’homme est un animal politique. Ce qui veut dire que mener
une vie humaine digne de ce nom c’est agir.
Mais
surtout, on voit ici que n’est pas faire n’importe
quoi, ce n’est pas et même certainement pas travailler.
Ainsi,
la trop grande généralité du terme d’activité,
de vie active, a fait que progressivement, on a oublié
ce que c’était véritablement qu’agir.
Du coup, le mépris pour l’activité en général
s’est confondu avec le mépris que l’on avait
pour le travail. Travailler, agir, être actif, en activité
: cela caractérise une perte de temps, puisque c’est
un temps consacré à des choses pas « dignes
d’un homme », pas assez nobles. Le travail = ceux
qui n’ont pas le temps de s’occuper de l’esprit.