1)
L’homme sans passé, critique de la thèse lockienne
sur l’identité personnelle ?
Locke
a une conception de la conscience proche d’une simple définition
de la mémoire, et d’un certain rapport que l’on
entretient avec ses souvenirs. En tant que pur empiriste, il considère
le passé comme une matière avec laquelle travailler
dans le présent, car c’est grâce à ce
passé et à tout ce que l’on a appris depuis
la naissance (depuis la « tabula rasa »), que nous pouvons
être ce que nous sommes à l’instant présent.
Pour lui notre identité personnelle est profondément
forgée par nos expériences passées. Mais voilà,
dans les cas d’amnésie totale comme nous avons à
faire dans ce film, cette thèse pose problème, car,
si on suit le raisonnement de Locke, sans passé nous n’avons
plus de repères, donc, plus d’identité personnelle…
Mais comment est-ce possible ? Dans le cas du « marin perdu
» d’Oliver Sacks, l’amnésie était
plus « maladive » ; ce n’est pas le cas de l’amnésie
de M. Lui n’est pas perdu, du moins plus après son
réveil miraculeux à l’hôpital. Petit à
petit, il apprend à se reconstruire par lui-même, un
peu comme Sartre nous conseille de nous construire : en n’étant
pas conditionné par notre passé, mais en regardant
positivement et ouvertement vers l’avenir. Plus tard, lorsque
nous apprenons en même temps que lui son passé, on
apprend sa personnalité d’avant : il ne buvait jamais,
était soudeur, vivait plutôt aisément…
Et nous constatons que tout a changé pour lui, il n’est
plus le même homme. Cependant je ne dirais pas que la thèse
de Locke est totalement fausse. Car, autant qu’une certaine
persistance des souvenirs de base (langue, géographie, etc.,
enfin il reste un être humain finlandais et capable), cette
persistance ne s’étend pas aux souvenirs tels que le
travail, la famille, et tout ce qui construit la vie quotidienne.
La thèse de Locke s’arrête donc là où
l’amnésie commence, mais tout de même, M est
obligé de repartir de zéro en imprimant de nouvelles
impressions dans sa « nouvelle » mémoire…
Une notion de permanence totale des souvenirs est donc erronée,
mais en partant de zéro il est tout de même possible
de retrouver une vie. De plus, ce n’est pas que M qui se construit
lui-même. Il y est aidé par le milieu où il
vit, ses nouveaux amis, son nouvel amour… Bref la société
alentour l’aide à se forger en lui donnant des opportunités
(un travail, un logement, etc.).
2)
Un homme sans passé… est-ce négatif ? Message
du film :
Le
sujet même du film, presque expérimental, est tourné
vers la reconstruction d’un homme qui n’a plus rien,
ni souvenir, ni même nom, perdu dans une ville qui ne lui
est pas familière… Alors il repart de tout en bas,
de toute façon, il n’a pas le choix, il doit partir
du bas de l’échelle sociale, là où tout
est à construire, là où on ne pose pas trop
de questions sur votre réelle identité. On note une
présence majeure des traces d’un certain passé,
quelles qu’elles soient, dans la vieille musique rock américaine,
dans les décors d’un autre âge des lieux de la
ville (banque, bar…). Tout semble en reconversion, à
l’image de M. C’est comme si la ville comme lui renaissait
de ses cendres, tout document, en partant du passé commun,
des vieux tubes… C’est M qui se construit par ses propres
moyens, aidé aussi par des nouvelles relations. Il acquiert
un logement, un travail, il finit par trouver une atmosphère
qu’il aime, surtout grâce à la musique. Le film
semble mettre en évidence qu’il est possible de se
reconstruire entièrement, alors qu’on n’a pas
d’identité. Mais il décrit aussi l’effort
d’un homme pour parvenir à cette reconstruction, car
il n’est pas aisé de repartir de zéro, surtout
quand l’Etat, les institutions, s’en mêlent.
3)
Intérêt du film
Ce
film n’est pas du genre de ceux que l’on a l’habitude
de voir. C’est comme un film qui aurait vieilli, lui aussi.
Tout est à reconstruire. Les personnages sont relativement
âgés, marqués par la vie, ils sont à
la recherche d’un nouvel espoir, à l’image de
M et d’Irma. L’intérieur de la ville est le plus
souvent désert, la musique est d’un autre âge,
mélancolique, nostalgique. L’atmosphère générale
est lente, en suspens… tout se déroule comme si on
attendait quelque chose de merveilleux, mais qu’à force
de l’attendre, ce renouveau, on était blasé.
Ainsi on vit paisiblement, loin de l’agitation constante d’une
ville mondiale d’aujourd’hui. C’est vraiment frappant,
surtout quand M se trouve en quelque sorte en difficulté
: quand l’air vient à manquer dans la salle aux coffres
de la banque, on en fait la remarque, stoïquement, puis M allume
une cigarette… quand il est arrêté, il est imperturbable,
dans sa cellule comme quand l’avocat prend sa défense…
Lors de la scène du dîner avec Irma chez M, la comparaison
paraît extrêmement douteuse, mais pendant la projection
j’ai pensé à une sorte de vieux remake de Grease,
des décennies plus tard, avec Irma, les cheveux blonds bouclés
et son petit chemisier jaune, M les cheveux coiffés ramenés
vers l’arrière, ses cigarettes, son expression…
Je sais, c’est bizarre mais j’y ai pensé. Mais
la comparaison s’arrête à l’apparence,
et à la musique rock. Mais l’atmosphère est
totalement différente, presque froide. Toutefois, malgré
l’étonnante lenteur du film, le sujet est assez intéressant,
c’est pourquoi d’ailleurs on peut presque qualifier
ce film d’expérimental.
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