L’intitulé
du sujet nous demande si le passé peut revivre : dès
l’abord, on a envie de se demander si on n’aurait
pas affaire ici à un énoncé auto contradictoire,
dépourvu de sens. En effet, ce qui est passé, n’est-ce
pas ce qui n’a plus d’être, ce qui n’est
plus, et ne sera jamais plus ? Comment peut-on croire que le passé
peut revivre, au sens où il pourrait être de nouveau
? Il semble que cela contredirait le fait, semble-t-il bien établi,
que le temps est irréversible, contrairement à l’espace
: que faire de la « flèche du temps », si on
prend l’énoncé en toute rigueur ? Devant cette
difficulté, on peut alors penser que ce que cet énoncé
nous demande, c’est de chercher s’il n’y aurait
pas un sens dans lequel on pourrait dire de façon valide
que le passé peut revivre. Peut-être serons-nous
alors amenés à dire, et là est le problème
soulevé par le sujet, que le passé n’est pas,
paradoxalement, ou plutôt, contrairement à l’évidence
la plus immédiate, à penser comme « passé
» au sens de révolu, de ce qui est à jamais
perdu, bref, comme ce qui, par définition, ne pourrait
jamais revivre. Le passé n’est-il pas, en fin de
compte, bien plus « vivant » que le présent
?
I-
IMPOSSIBILITE LOGIQUE ET ONTOLOGIQUE D’UNE SURVIVANCE DU
PASSE
Nous
avons dit, dans notre introduction, que l’énoncé
nous paraissait être, au premier abord, auto contradictoire
Il s’agit donc d’abord d’expliciter en quoi
le passé ne peut pas revivre, du moins, si on prend l’énoncé,
avons-nous dit, en toute rigueur. On aurait affaire ici à
une impossibilité à la fois logique et ontologique,
qui contredit profondément les conceptions que nous avons
du temps et, par suite, du devenir historique.
La
question que nous nous poserons ici sera celle de savoir s’il
est possible d’avoir deux fois le même passé.
Précisons
dès l’abord que le « passé » peut
s’entendre, en un sens général, comme référant
à l’ensemble de tout ce qui s’est passé,
ou bien, en un sens plus restreint, comme référant
à quelque chose du passé.
L’évidence
la plus immédiate nous enjoint à dire qu’il
est impossible que le passé puisse revivre : cela tient
à la structure de la réalité.
Mais
cela tient-il, à l’analyse ? Le passé peut-il
vraiment revivre au sens où il pourrait se répéter,
revenir ? On se réfèrera ici au principe leibnizien
des indiscernables pour y répondre par la négative.
En
effet, selon ce principe, il est impossible que deux êtres
numériquement distincts soient en tous points semblables
(ou qualitativement identiques). Si nous appliquons ce principe
au problème qui nous occupe ici, on peut dire qu’il
n’est pas possible que le passé se répète
en toue rigueur : en effet, si le passé se répète
c’est que nécessairement on n’a pas affaire
à un seul passé, mais à deux ; donc, s’il
y en a deux, on ne peut avoir (exactement) le même passé,
puisque pour cela, il faudrait qu’on ait affaire à
un seul ensemble d’événements… On peut
seulement dire qu’il y a une forte similitude entre deux
événements, mais ce ne sera pas les mêmes.
Ces deux passés ne seront pas les mêmes.
En
vertu du même principe, il semble qu’il soit impossible
de dire qu’un événement passé puisse
« revivre » ou « avoir lieu de nouveau ».
On ne peut pas avoir deux fois le même événement
; on a vu qu’en toute rigueur on ne peut parler que de forte
ressemblance. Mais on doit garder en tête que ce sera une
ressemblance et non une identité, si on ne veut pas occulter
le fait que le temps est progrès et que le devenir historique
se caractérise par l’émergence du nouveau.
C’est
faute de mieux qu’on pourra par exemple parler de fascisme
ou de totalitarisme aujourd’hui. L’historien est en
effet obligé, quand un événement arrive,
de le ranger sous des catégories générales,
parce que c’est tout ce dont il dispose pour le moment,
pour l’appréhender. Mais les conditions d’un
événement ne pouvant jamais être les mêmes,
il sait très bien que l’on ne peut assister au retour
d’un même « événement »
(ils ne sont les mêmes que de nom).
On
serait d’accord, ici, avec Hegel, puisque ce dernier stipule
que l’Esprit passant, pour se réaliser, par certaines
étapes, on ne pourra jamais (en tant que ces étapes
sont ce par quoi il se réalise) revenir en arrière.
Bref, il ne pourra jamais se reproduire une étape qui a
déjà eu lieu. Par exemple, l’horreur nazie,
celle des camps de concentration, ne pourrait plus jamais, selon
une telle lecture, avoir lieu, ou encore, l’Etat despotique
ne devrait pas pouvoir « revivre » une seconde fois.
Cette lecture s’oppose tout à fait à une lecture
platonicienne comme celle qu’on peut voir dans la République
: en effet, on y voit que Platon serait plutôt enclin à
dire que certaines réalités, comme, par exemple,
l’Etat, subissent toujours le même processus : ainsi,
la démocratie doit toujours inéluctablement régresser
en tyrannie, etc.
Toutefois,
il nous semble qu’à toujours dire que l’histoire
n’est pas réversible, on soit tentés par les
mirages de l’utopie. C’est ce qui arrive à
Fukuyama, qui écrit, dans La fin de l’histoire et
le dernier homme, que l’on ne connaîtra plus jamais,
une fois que partout on aura adopté les démocraties
libérales, les horreurs vécues dans le passé.
En effet, les démocraties libérales sont selon lui
ce que l’humanité a fait de mieux, ce par quoi elle
a réalisé l’idéal tant attendu de rationalité.
En elles (du moins, dans leurs principes), il n’y a plus
de contradictions, et on ne peut plus retourner en arrière,
régresser…
II-
Quel passé nous livre le souvenir ?
Pourtant,
s’il nous est apparu évident que le passé
ne peut pas revivre, au sens où ce qui est arrivé
une fois ne pourra jamais se reproduire, du fait que les conditions
de réalisation ne pourront jamais être en tout point
semblables, il faut tout de même préciser qu’il
y a un sens, certes banal, mais pourtant important pour l’être
humain, dans lequel on peut dire que le passé peut revivre.
Nous
devons ici nous arrêter sur certaines activités,
ou plutôt, certaines facultés, qui paraissent réussir
à faire revivre le passé. Ainsi, tout le monde a
déjà fait l’expérience de la remémoration
de quelque chose de passé. Je me rappelle par exemple une
mélodie, ou une personne qui m’est chère,
mais qui vient de mourir. Tout cela, c’est du passé
: cette mélodie dont je me souviens, je ne l’écoute
pas actuellement, cette personne dont je me souviens, n’est
pas là en ce moment, et je ne pourrai plus jamais la voir,
puisqu’elle est morte. Pourtant, comment dire que c’est
du passé à proprement parler, puisque, en ce moment
même, dans le moment du présent, j’en suis
tout à fait conscient, et peut-être cela m’est-il
même bien plus présent que la présence des
choses et des gens autour de moi ?
Ainsi,
il semble que la faculté de mémoire ait tout à
fait le pouvoir de faire revivre le passé, de le rendre
présent à ma conscience. Selon Hume,
les idées de la mémoire se distinguent de celles
de l’imagination en ce qu’elles sont plus vives, qu’elles
nous frappent plus –presque autant que les impressions des
sens. Bref, par la mémoire, le passé revit pour
moi, dans mon présent; elle peut ainsi nous donner l’impression
que le passé n’est pas enfoui et à jamais
perdu.
Pourtant,
Hume nous rappelle ce que nous disions plus haut, à savoir,
que ce que la mémoire nous livre, ce n’est pas le
passé lui-même : il dit en effet que le passé
s’est toujours affaibli, i.e., qu’il y a un écart
inévitable entre ce que nous livre notre souvenir d’un
événement passé, et cet événement
lui-même. Pour Hume, le passé est « moins réel
» que le présent, il a moins de teneur. Bref, il
semble que nous soyons de nouveau amenés à dire
que jamais on ne pourra retrouver dans le présent, le passé
comme tel.
Non
seulement le passé qu’on fait revivre par le souvenir
sera toujours atténué, mais encore, il changera
toujours, du fait même qu’on se le rappelle, de signification
: le passé, d’abord, subit lui-même des modifications
à travers le temps, et du fait qu’il y a eu d’autres
événements (qu’ils me soient arrivés
à moi ou non) à venir après, on leur donnera
toujours, sans vraiment en être conscient, une nouvelle
signification. Ainsi, dans l’expérience du souvenir,
ce n’est pas au passé tel quel ou en soi que l’on
réfère, mais à un passé qui lui aussi
a subi des transformations (il s’altère, il subit
la flèche du temps).
Le
passé qui revit sur le mode du souvenir ne revit-il pas
à proprement parler ? Mais alors à quoi sert l’activité
de l’historien ? Et les commémorations ? Quel sens
donner à l’expression « je te garderai toujours
dans mon cœur » ? Peut-être que pour faire revivre
le passé, il suffit d’y être attentif, de vouloir
s’en souvenir, justement pour que, pendant quelques instants,
il reprenne vie. Il semble bien que la seule façon, pour
nous, de faire revivre le passé, soit d’avoir recours
à la mémoire. Car on ne peut nier que par le souvenir,
le passé est presque présent, et « toujours
là »…
III-
PEUT-ETRE FAUT-IL, TOUT SIMPLEMENT, ABANDONNER LA DICHOTOMIE PASSE/
PRESENT ?
Ainsi,
on se demandera, pour finir, si le passé ne serait pas
toujours là. Il ne meurt peut-être jamais. Alors
que le fait de demander si le passé peut revivre, présuppose
qu’il est mort…
On
peut donc se demander, tout simplement, comment il serait possible
d’accomplir une action quelconque, si le passé n’était
pas présent. Rien autour de moi n’aurait plus de
sens, je n’aurais pas appris par exemple que si je me rends
à un arrêt de bus, dans quelques instants, un bus
devrait passer, et m’emmener là où je veux
me rendre. Notre présent ne fait donc sens que sur fond
de passé.
Que
dire encore du pianiste ? Chez lui, il semble que le passé
soit bien présent, sous forme de « mémoire-habitude
», comme le montre bien Bergson dans Matière
et mémoire. Bergson est d’ailleurs bien celui
qui a montré que le passé était toujours
présent, et qu’il avait une très grande influence
sur notre présent –il agit dans notre présent.
Tout est toujours là, seulement, on ne s’en rend
plus compte ; dans l’action ne surgit que ce qui, de ce
passé, intéresse directement l’action (le
présent). Comme le dit Bergson, « le passé
fait toujours boule de neige avec le présent ». Si
la durée est substantielle, alors, il n’y a pas à
séparer abruptement le passé et le présent.
Pour lui, c’est le passé qui fait la réalité
du présent, ou du moins, son épaisseur : le présent
« pur » est une non réalité, un cas
limite, qui sert seulement à l’analyse du philosophe.
Il
semble donc maintenant évident de dire que tout le présent
subit l’influence du passé. Mais, par là,
n’en vient-on pas justement à nier la liberté
de l’homme, tout comme dans notre première partie
nous disions que si le passé peut se répéter,
alors, cela revient à nier la réalité du
temps et du devenir historique ?
Ainsi
Freud nous dit que notre enfance (notre passé)
pèse très fort sur notre présent (cf. «
l’enfant est le père de l’homme »),
sur notre personnalité, qu’elle nous détermine
littéralement –seulement, nous en sommes inconscients.
A chaque geste que je peux faire, le passé revit en moi.
Cf. les lapsus révélateurs. Je crois agir par moi-même,
et en connaissance de cause, mais en moi il y a un système,
l’inconscient, qui est l’acteur réel de mes
actions (ce système englobe la société, mes
parents, etc.). Si le passé est ici bien vivant, il l’est
même trop, puisque je le subis, j’en pâtis,
et qu’il m’empêche de m’épanouir,
de me réaliser. Afin de ne plus être prisonnier de
ce passé qui m’influence et me détermine sans
cesse, il me faut, selon Freud, faire revivre explicitement ce
passé, et l’accepter.
Seulement,
encore une fois, nous sommes renvoyés à la question
de savoir si c’est possible, puisque, comme on sait, on
a souvent dit à Freud que ce soi-disant passé qui
revenait à la conscience du patient, subissait l’influence
du psychanalyste ! I.e., ce passé n’est pas le passé
en soi, réel, mais le passé reconstruit, réinterprété,
imaginé, etc.
Ce
que la thèse de Freud, comme celle de Bergson, ont le mérite
de nous montrer, c’est qu’il est impossible de dire
où commencent et où s’arrêtent le passé
et le présent. Et il nous paraît vain d’essayer
de les démarquer, ou de croire qu’ils sont rigoureusement
démarqués. Peut-être alors faut-il dire, comme
on le dit de la chronologie historique, que ce ne sont là
que des catégories artificielles, forgées par l’homme,
utiles afin de s’orienter dans le temps, mais qu’elles
ne correspondent à rien dans la réalité.
Le seul problème est que, comme l’a bien montré
Bergson, il est très difficile d’abandonner les habitudes
de penser que nous avons prises afin d’agir (sur les choses),
et on a vite fait de croire que ces catégories subjectives
sont la réalité ou y correspondent adéquatement.
Ce
qui s’impose à l’issue de notre analyse, c’est
au la durée est une et qu’il ne faut pas croire que
le passé ne serait pas présent. Rien ne se perd…
Le passé est bien plus consistant que le présent.
Point n’est donc besoin de le faire revivre, puisqu’il
n’a jamais cessé de vivre.
Conclusion
Si
nous répondons donc à la question qui nous est posée
qu’il n’est pas besoin de demander si le passé
peut ou non revivre, c’est parce que le passé est
toujours vivant, et que la question présuppose que le passé
est mort. Pourtant, il est vrai qu’il ne peut nullement
revivre si on se permet d’entendre par là qu’il
pourrait revenir, identique (en tous points), bref, se répéter.
Et il est tout aussi vrai qu’il est légitime de se
demander si nous pouvons, nous, en tant qu’êtres pour
lesquels le passé ne peut revivre que par la conscience
ou la mémoire, réussir à faire revivre le
passé, que ce soit pour en guérir et ne plus en
être prisonnier, ou bien pour en avoir une connaissance
adéquate. Mais ici, les questions que nous posons semblent,
inéluctablement, retomber dans le présupposé
(qui est alors une « illusion transcendantale », comme
le dirait Kant, i.e., tenant à la constitution de notre
raison) selon lequel le passé serait différent du
présent, et moins que le présent, au sens de plus
lointain que le présent…