|
Introduction
La
fidélité est communément tenue pour être
une grande vertu. En effet, il y a fidélité chaque
fois que je conforme ma conduite à un engagement. Lhomme
fidèle reste constamment dans la ligne quil sétait
dabord fixée. Pourtant, la question qui nous est posée
semble bien présupposer que " rester fidèle "
est une attitude qui fait problème, puisquelle est
à interroger. Se demander sil faut rester fidèle,
cest demander si être fidèle est un véritable
devoir moral, et, plus précisément, si cela lest
toujours. On se demandera donc sil est toujours moral de se
conformer à ses engagements ou à ses promesses. Mais
aussi, sil est possible de rester fidèle, sans par
là-même porter atteinte à la moralité.
La fidélité est-elle fondée, à la fois
moralement et dans lêtre de lhomme ?
I-la
fidélité, condition de toute morale (devoir moral)
et de toute société (necessite sociale)
La
question qui nous est posée comporte une certaine ambiguïté :
en effet, elle demande si on doit rester fidèle. Tout
se passe donc comme si devoir dêtre fidèle
ne faisait pas problème : la difficulté porterait
seulement sur le fait de le rester. Ainsi peut-être que " être
fidèle " est une vertu, mais pas " le
rester " ? La difficulté de cette distinction
est que, toutefois, la notion dattachement, de persévérance,
semble bien être contenue dans la notion de fidélité.
Par exemple, si je dis que je suis fidèle à ma femme,
je veux dire que je respecte et que je me tiens à lengagement
dêtre toujours, quoiquil arrive, auprès
delle, et, plus précisément, de laimer
toujours. Etre fidèle, cest donc la même chose
que rester fidèle. Notre distinction de départ ne
semble donc pas être tenable. Si être fidèle
est de lordre de la vertu, ou du devoir, alors, évidemment,
rester fidèle sera aussi une attitude, ou un acte, qui relève
de la vertu ou du devoir.
On
peut ici faire appel à Aristote, qui définit la vertu,
dans son Ethique à Nicomaque, comme une habitus, i.e.,
une " disposition acquise " : la vertu
est une habitude à se comporter de telle façon, et
plus précisément, à accomplir telle sorte de
bien. Elle ne peut sacquérir quà force
de pratiquer telle sorte daction, les actions bonnes. Cest
en accomplissant des actes vertueux, quon devient vertueux.
Si
donc la vertu est définie comme étant la constance
à faire tel bien, la constance dans ses actes, plus exactement
encore, comme une " disposition constante à agir
selon la droite règle, qui détermine le juste milieu
(entre un vice par défaut et un vice par excès) ",
alors, on voit que la notion de fidélité, si elle
est la constance dans nos actes/ paroles, rencontre la notion même
de vertu aristotélicienne. Elle a la même définition,
à savoir, la constance dans ses principes.
On
dira donc quon doit rester fidèle puisque cest
là être vertueux au sens aristotélicien, et
donc, que cest agir conformément au devoir. La vertu
suppose lac onstance, or, la fidélité est la constance
même. Non seulement ces deux notions de vertu et de fidélité
semblent donc se recouvrir, mais encore, peut-être la fidélité
est-elle la condition même de la vertu ?
La
question de savoir sil faut rester fidèle semble donc
être un faux problème et même semble mener à
terme à détruire toute moralité. La fidélité
semble bien être à la base même de la moralité
et de tout vivre-ensemble. Demandons-nous, par exemple, si nous
pouvons, quand nous sommes dans lembarras, faire une promesse
avec lintention de ne pas la tenir. Peut-on faire une fausse
promesse ? Autrement dit, si nous généralisons
la fausse promesse et la rendons synonyme de fidélité :
être fidèle est-il toujours un devoir ? Etre infidèle
peut-il parfois être un devoir ? Pour le savoir, il suffit
de se demander, comme le dit Kant dans la partie I des Fondements
de la métaphysique des murs, si " jaccepterais
avec satisfaction que ma maxime (de me tirer dembarras par
une fausse promesse) doit valoir comme loi universelle, aussi bien
pour moi que pour les autres ". Si, selon Kant, il ne
faut pas tenir de fausse promesse, ce nest pas à cause
des conséquences à craindre pour moi, mais ce sera
dû au fait que si on le fait, alors, aucun contrat ne sera
plus possible. En effet, si la fausse promesse pouvait devenir une
obligation morale, alors, on ne pourrait plus avoir confiance en
qui que ce soit. Cela reviendrait à dire que les promesses,
engagements, contrats, etc., nengagent pas du tout la personne
qui les tient, puisque lon voudrait ériger en loi universelle
de la nature le fait de tenir une promesse en nayant pas lintention
de la tenir. Comme le montre encore Kant dans son opuscule Dun
prétendu droit de mentire par humanité, la fidélité
est la condition même de " tous les droits fondés
sur des contrats, ce qui constitue une injustice à lencontre
de lhumanité en général ".
La fidélité est donc un commandement sacré
de la raison, et ne pas être fidèle, est un crime contre
lhumanité.
Bref,
on voit avec Kant que si on doit de toute évidence être
ou rester fidèle, cest pace que sans cela, aucune société
ne serait viable. En effet, les contrats sont alors impossibles,
car il ny a plus aucune confiance entre les hommes. Ce devoir
ou cette vertu, semble donc être la condition même de
la société, qui a toujours eu tendance à valoriser
les conduites de fidélité, afin de garantir contrats
et signatures. La fidélité est donc non seulement
un devoir moral mais également une nécessité
sociale, qui a pour fonction la cohésion sociale, la paix.
Mais
surtout, ce que montre encore lanalyse kantienne, cest
que rester fidèle est un devoir envers lhumanité
toute entière. Sen tenir à ses engagements,
à ses promesses, etc., bref, rester fidèle, cest
respecter lautre, cest respecter lhumanité
entière (même si cette fidélité nest
quenvers moi-même). Rester fidèle, cest
donc à la fois respecter lautre et se respecter soi-même.
Avec
cette notion de respect, non plus de lautre seulement, mais
de soi-même, on en arrive à un autre aspect de la question.
En effet, " rester " fidèle est une attitude
qui connote la persévérance, la permanence, lidentité.
On touche ici à un aspect très important de la notion
de fidélité, ou, de sa signification pour tout homme :
en effet, rester fidèle, cela revient à " rester
le même ". Sil est nécessaire, alors,
de rester fidèle, ce nest plus tant en un sens moral
ou social, mais métaphysique : cest sans doute
parce que la fidélité a une fonction dintégrité,
en ce quelle me permet de maccepter moi-même,
en ce quelle donne à ma personne une unité,
une permanence
II-
les conditions de possibilite ontologiques de la fidélite :la
permanence a soi dans le temps (probleme de lidentite personnelle)
Ny
a-t-il pas lieu de sinterroger sur la possibilité même
de cette vertu ? Est-il vraiment possible de rester fidèle,
sans porter atteinte à ma personnalité ou à
celle des autres ? I.e., en définitive, doit-on toujours
rester fidèle ? Rester fidèle, est-ce toujours
un devoir moral ?
Il
semble en fait que rester fidèle soit impossible, que ce
soit une attitude qui relève seulement de l'idéal,
qui ne prendrait pas en compte la nature humaine. Spinoza dirait
ici, comme il le dit dans le Traité politique, I,
1, que cest une de ces notions de moralistes qui ne considèrent
pas lhomme tel quil est vraiment, mais comme ils voudraient
quil soit.
Et
en effet, que cette notion ne soit pas conforme à la nature
humaine, nous pouvons le montrer facilement, en mettant en évidence
que la constance dans ses actes est une attitude qui ne prend pas
en compte la fonction du temps. Elle présuppose en effet
que :
(1)
on reste toujours le même : on névolue pas,
on ne change pas ;
(2)
quil faut rester le même : il ne faut pas changer,
évoluer ;
(3)
les circonstances ne changent pas : le monde reste le même,
toutes les situations se ressemblent ;
(4)
il ny a donc pas de circonstances exceptionnelles (cf. fait
que la morale vaut pour tous les êtres raisonnables).
Il
nous faut voir si tous ces présupposés sont valides
ou non.
Nous
lavons dit avec Spinoza : lhomme nest pas
un dieu. Il vit dans le temps et dans un monde gouverné par
la contingence. I.e. : les circonstances dans lesquelles nous
agissons sont toujours variées, originales. Or, si lhomme,
comme les circonstances, nest jamais tout à fait le
même, le problème de savoir si la constance, par laquelle
on définit la vertu, ne rend pas par là-même
cette notion caduque, ou absurde. Mon être, pris dans le devenir,
est fluctuant : que doit-on faire alors des changements introduits
dans ma pensée et mes sentiments par le temps ?
La
question se pose donc de savoir que faire, quand on a changé ?
Faut-il rester fidèle ? Par exemple : jai
tenu, dans le passé, la promesse de toujours rester adhérent
au parti communiste. Or, jétais très jeune et
très idéaliste ; on pouvait encore croire quil
y aurait une grande révoution, et que le monde allait devenir
meilleur. Aujourdhui : jai changé :
je suis vieux et je suis moins idéaliste, jai plus
les pieds sur terre ; de plus, le monde lui-même a changé,
et lon sait maintenant que le communisme na pas mené
à un monde meilleur, loin de là. Je trouve donc que
je me suis trompé, et je ne crois plus au communisme. Il
y a une divergence nette entre cet idéal et ce que je suis
dans mon être (= ce que je suis devenu). Que faire ?
Si je romps ma promesse, je ne suis plus fidèle, je trahis
les autres, je commets, comme le dirait Kant, un crime contre lhumanité
toute entière. Je ne fais donc pas mon devoir, on dira que
ce que je fais nest pas bien. Car il faut rester fidèle :
cest, nous lavons vu, un devoir moral absolu, qui ne
peut accepter aucune circonstance atténuante, au risque de
ne plus rien vouloir dire. Pourtant, comment négliger le
fait que lengagement tenu ne correspond plus à mes
sentiments les plus profonds ? Cela ne revient-il pas à
ne plus me respecter soi-même ? Et nest-ce pas
ici quil y a crime contre lhumanité, puisque
finalement, cela revient à me mentir à moi-même,
ainsi quaux autres (puisque mon engagement ne reflèteplus
mon être) ?
Lanalyse
des rapports entre la notion de fidélité et la notion
de temps nous permet donc de la mettre en rapport avec la sincérité.
On touche ici à laspect intérieur de la morale :
nos actes extérieurs doivent être en conformité
avec notre intériorité, afin quils puissent
mériter ladjectif de " moral "
et de " bon moralement ". Finalement, on ne
doit pas à tout prix " rester fidèle ",
au sens de rester constant dans ses engagements initiaux,car cest
de cette manière quon détruit en effet la fidélité.
La fidélité nest plus que conformité
extérieure, et donc, nest autre quhypocrisie.
Etre infidèle nest donc pas toujours nécessairement
contrevenir à la moralité, bien au contraire. On est
ici en présence dune attitude paradoxale : en
effet, linfidélité pourrait parfois être
une trahison
qui nest finalement pas trahison, mais
véritable fidélité !
Mais
alors, nest-on pas mené à critiquer la notion
de fidélité ? En effet, il semble quelle
appartienne en définitive à une morale figée,
close, comme le dirait Bergson : elle est imposée par
la société afin dassurer la cohésion
sociale, avons-nous déjà dit. Elle est de lordre
de limmobilité, elle hait le changement. Pure fonction
de conservation, elle est de lordre de la nature, plutôt
que de la vraie morale qui innove, et invente. On pourrait dire
également que la fidélité est bien de lordre
de la morale, mais que la morale a son origine, comme le dit Nietzsche,
dans le refus du changement, dans la peur de la vie, bref, elle
est une invention des faibles pour se prémunir contre les
forts. Et les faibles persistent à nous faire croire à
un devoir de fidélité, à la supériorité
de la morale, alors quelle ne serait finalement quinstinct
de mort.
Bref,
cest finalement pour la société quon se
doit de rester fidèle. Mais par là il semble que naisse
un conflit individu/ société. Cette dernière
semblerait en effet menacer notre personnalité. Cest
pour elle que je dois conformer mes actes à tout engagement
passé, même si je sais que parfois, par cette attitude,
je serai amené à trahir ma personnalité ou
à ne pas avoir une conduite authentique, sincère,
conforme à ce que je suis réellement.
Rester fidèle à soi-même semble donc aller contre
lautonomie. En effet, rester fidèle, nest-ce
pas finalement être assujetti, esclave, du passé ?
Bref, cela ne revient-il pas à sacrifier notre liberté ?
III-
La vertu et la fidelite comme integration du changement
Finalement,
cette critique nous semble un peu radicale. Peut-être faudrait-il,
plutôt que de nier catégoriquement quon ne doit
pas, du moins pas toujours ou pas nécessairement, rester
fidèle, ou que ce soit là une vertu, chercher une
définition plus souple de la fidélité, et donc,
de la vertu morale.
Ainsi,
plutôt que de nier que rester fidèle soit une devoir,
une vertu, sous prétexte que cela ne prend pas en compte
le changement, il vaut mieux en revenir à Aristote, qui définit
la vertu avant tout comme effort, comme la maîtrise de soi
et des circonstances. Cela va nous permettre déviter,
(1) dabord, de confondre vrai changement et caprice du
moment; (2) et, ensuite, de ne pas sengager sans réfléchir
(avant de sengager, il faut se connaître soi-même,
et avant de " trahir " il faut bien réfléchir).
Pour
Aristote, être vertueux, cest faire ce quil faut,
quand il faut, comme on doit le faire. Bref, je dois trouver en
toutes circonstances le juste milieu. Cela signifie que je dois
adapter ma conduite/ vertu aux circonstances toujours changeantes,
et ne pas savoir le faire, cest justement ne pas avoir cette
vertu. Ainsi, même si la vertu implique la constance (à
toujours faire le bien) , cela nempêche pas de
la modeler : la règle nest pas rigide mais flexible.
Cest que la vertu nest pas quelque chose dabstrait
mais de concret.
Conclusion
On
doit donc faire au mieux, chercher à rester fidèle
tout en ne niant pas tout changement, en ne niant ni son propre
progrès, ni la personne de lautre Cf. Machiavel, Le
prince, chapitre 18 . Nous dirons avec Kant que si on ne devait
pas rester fidèle, cela reviendrait à nier tout contrat
et même lhumanité. Mais aussi, quil ne
faut pas, en son nom, tomber dans la contradiction et nier toute
liberté ou autonomie. Bref, on doit rester fidèle.
Mais cela ne doit pas devenir synonyme de rigidité :
il faut admettre au contraire que rester fidèle cest
parfois reconnaître que certains " revirements "
ne sont pas de réelles trahisons mais au contraire des preuves
de notre bonne foi/ moralité : cest donc parois
la vraie moralité.
NB :
jai envisagé le problème dun point de
vue strictement moral, et individuel, même si dans la première
partie jai abordé le côté social du problème
(qui va avec le côté moral). Jaurais tout aussi
bien pu envisager le problème sous un angle politique, comme
le fait Machiavel (Le
prince, chapitre 18 : le prince doit-il tenir ses promesses ?).
De plus, je me suis permis dignorer la différence entre
" vertu " et " devoir "
proprement dit, i.e., entre la morale aristotélicienne et
la morale kantienne.
Bibliographie
Aristote,
Ethique à Nicomaque
Bergson,
Les deux sources de la morale et de la religion
Kant,
Fondements de la métaphysique des murs ;
Dun prétendu droit de mentir par humanité
Machiavel,
Le Prince, Chapitre XVIII
Nietzsche,
La généalogie de la morale
|