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Introduction
L'entreprise
scientifique est, dans notre civilisation occidentale, réputée
être le modèle de la connaissance. Elle est censée
être "vraie", et avoir pour but de refléter le plus
adéquatement possible la réalité. Pourtant,
aujourd'hui, on est amené, à travers l'étude
du travail scientifique de formation des concepts, à mettre
en doute que la science soit "vraie", qu'elle soit vraiment capable
de nous dire comment est le monde. C'est que le réel que
la science explique et prédit, ne semble pas être le
réel en soi, tel qu'il serait indépendamment de l'homme.
A tel point que certains scientifiques, qu'on appelle "instrumentalistes",
estiment que la science n'a pas du tout pour objet ou pour but de
nous dire comment est, véritablement, le monde, mais seulement
de permettre de maîtriser le réel, de fournir des moyens
efficaces d'agir sur la nature. Cette doctrine, que s'efforce de
combattre le "réaliste", pour lequel les théories
scientifiques seraient bien des miroirs (de plus en plus) fidèles
du réel, vient de ce que les concepts ou théories
scientifiques réfèrent de plus en plus à des
entités inobservables, et sont, de plus, formées d'une
manière telle qu'on peut vraiment, en dernière analyse,
douter que la science puisse avoir affaire à quelque réel
que ce soit.
Le
petit texte de Nietzsche qui doit ici faire l'objet de notre commentaire,
et qui est issu d'un opuscule intitulé "Introduction théorétique
sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral"
(édité dans Le livre du philosophe, études
théorétiques) , nous semble être à
même de nous permettre d'approfondir ce débat contemporain.
Il touche en effet au centre même de ce qui fait problème
: pour Nietzsche, c'est la volonté même de présupposer
que la connaissance vraie du réel serait permise par le concept,
qui fait que l'entreprise scientifique est, à sa base même,
erronée. Selon lui, langage et science sont, dans leur rapport
au réel, caractérisées d'une même erreur
fondamentale. La science continue l'entreprise de déformation
du réel entreprise originellement par le langage lui-même.
Mais
est-ce que la science, quand elle forme ses concepts, travaille
bien de la même manière que le langage? Y a-t-il continuité
entre connaissance ordinaire et connaissance scientifique? Est-ce
que, oui ou non, la science est la complice du langage, et ne nous
livre qu'un réel de plus en plus abstrait et façonné
par notre esprit? Le problème posé engage les rapports
de la théorie et de l'expérience dans la formation
des concepts scientifiques, et à se demander si la théorie
n'est pas un peu trop envahissante, à tel point, que la science
ne serait qu'une projection de notre esprit sur la nature.
COMMENTAIRE
DU TEXTE
Pourquoi
le travail scientifique n'est-il pas, pour Nietszche, valide? Pourquoi
échoue-t-il à remplir ses promesses, c'est-à-dire,
à connaître le réel d'une manière exacte
?
Le
texte de Nietzsche porte, avons-nous dit, sur la manière
dont la science construit ses concepts. La science, nous dit-il,
n'est que la seconde phase de formation des concepts ; originellement,
c'est le langage qui y travaille. Ce que veut dire Nietzsche, c'est
que la science prend pour base de son travail ce que lui lègue
le langage : elle ne remet pas en cause ce que, avant elle, le langage
a construit, elle ne se demande pas si son travail de classification
du réel est valide ou non.
Pour Nietzsche, le langage travaille donc, avant la science, à
opérer dans le monde des découpages conceptuels ;
il est une structure conceptuelle, une manière de voir le
monde.
En
effet, qu'est-ce qu'un concept? C'est un procédé général
et abstrait, sous lequel on range plusieurs objets. Il suppose les
notions de ressemblance, d'abstraction, et de généralité
: en effet, on forme les concepts, comme par exemple nous le montre
Aristote dans les Seconds Analytiques, II, 19, à partir
de la répétition de plusieurs sensations semblables.
On est amené alors à ranger ces sensations sous un
même terme. Cela ne peut se faire que si les différences
sont abstraites par l'esprit, en ne faisant pas attention à
ce qui les distingue. On a donc un schème, une idée
générale abstraite, dans lequel on enfermera tout
ce qui peut porter quelque ressemblance.
Pourquoi
est-ce le langage qui, originellement, crée les concepts?
Ce n'est pas anodin, car c'est poser le langage en sujet producteur
des concepts. Cela suppose donc que ce n'est pas un processus dont
nous sommes conscients, ou dont nous sommes les sujets. Le processus
originel de formation des concepts s'est fait en nous sans nous,
et nous ne pouvons nous en débarrasser. Mais sans aller aussi
loin, on peut dire que cette théorie selon laquelle c'est
le langage qui est à la base de la formation des concepts,
signifie tout simplement que le langage est ce qui fixe une idée
générale, en lui donnant un nom. On retrouve après
tout cette doctrine chez beaucoup de philosophes : par exemple,
pour Berkeley, dans le préface des Principes de la connaissance
humaine, c'est bien le langage qui nous porte à croire
que les idées générales abstraites réfèrent
à quelque chose d'universel, car il porte en lui l'illusion
naturelle qui nous porte à croire qu'à chaque mot
réfère une chose correspondante ; ou encore, pour
Bergson, dans La pensée et le mouvant, c'est le langage
qui se charge de former les concepts, en découpant le réel
selon les besoins de l'homme. Ce qu'on retrouve toujours à
la base d'une telle conception, c'est que les concepts, et le langage,
ne correspondent pas à la réalité telle qu'elle
est vraiment. En effet, le réel est, pour ces auteurs (nominalistes),
singulier et individuel (il ne comprend donc en lui rien de tel
que l'identité).
C'est
bien ce qui nous semble être présupposé par
la façon dont Nietzsche va nous dire que la science continue,
mais à un niveau d'abstraction plus élevé,
le travail commencé par le langage.
Pour
nous montrer la nature du travail scientifique, Nietzsche fait une
métaphore avec le travail de l'abeille.
Comment
travaille en effet l'abeille à la construction de sa ruche?
Elle construit toujours sa structure, ses "cellules", au fur et
à mesure qu'elle les remplit de miel. Ce qui permet à
l'abeille de construire ses cellules, c'est le miel ; au fur et
à mesure qu'elle y entrepose le miel, la ruche se construit.
De
même, la science, nous dit l'auteur, "travaille sans cesse
à ce grand colombarium des concepts, ce sépulcre des
intuitions". On peut assimiler les cellules de l'abeille aux concepts,
et le miel, aux intuitions. La science travaille donc sans cesse
à construire un cadre ou une structure conceptuelle, afin
d'y entreposer les intuitions.
Les
termes employés ici par Nietzsche connotent une condamnation
: en effet, le colombarium est un temple, un lieu où se trouvent
des urnes funéraires ; de plus, l'auteur parle de "sépulcre"
des intuitions : la structure à laquelle travaille la science
est donc le lieu où on entrepose les intuitions, et en faisant
cela, on les fige, on les mutile, on les tue.
On
retrouve bien ici l'idée évoquée tout à
l'heure, selon laquelle le concept, général et abstrait,
mutile le réel. On a ici l'idée selon laquelle la
science n'est pas adéquate au réel, mais travaille
au contraire en tournant le dos au réel, en le forçant
littéralement à rentrer dans ses cadres, où
il n'a en quelque sorte plus le droit de s'exprimer. De plus il
faut bien re-préciser que dire que la science travaille aux
concepts après le langage, c'est dire qu'elle aborde le réel
avec des structures pré-établies.
Par
la suite, la description que Nietzsche nous donne du travail scientifique
consiste à montrer que la science consisterait seulement
à enfouir de plus en plus les intuitions, le réel,
sous de nouvelles couches de concepts, de plus en plus abstraits
(c'est sans doute ce que veut dire l'auteur quand il dit que la
science "s'efforce surtout de remplir ce colombage surélevé
jusqu'au monstrueux"). Plus la science forge de nouveaux concepts,
et plus elle s'éloigne de l'intuition. Et elle forge ses
concepts en faisant surtout attention à ses propres structures
conceptuelles ("elle construit sans cesse de nouveaux étages
plus élevés, elle façonne, nettoie, rénove
les vieilles cellules"), pour qu'elles accueillent le réel
tout entier. Réel qui, nous dit finalement Nietzsche, n'est
que le réel "anthropomorphique" -c'est-à-dire, qu'il
n'est plus constitué d'intuitions, mais n'est que la projection
des structures de l'homme.
La
science, en voulant unifier sa théorie et en refusant de
faire des changements radicaux, en continuant sur la base et les
acquis précédents, s'empêche par avance de pouvoir
"attraper" le réel dans ses filets.
Il
nous semble que l'idée générale de Nietzsche
à propos de la nature de la formation des concepts scientifiques
soit donc que la science, voulant à tout prix s'approprier
le réel, ne cherche qu'à le faire entrer à
tout prix (c'est-à-dire, quoiqu'il arrive) dans ses cadres
pré-fabriqués ; et que par conséquent, par
cette attitude théorique, tout ce qu'elle réussit
à attraper, ce n'est qu'un réel à l'image de
l'homme, façonné par la structure conceptuelle.
La
condamnation du travail scientifique est renforcée par la
thèse selon laquelle la science prendrait, comme point de
départ, les résultats du travail effectué par
avance sur le réel (avec le langage, nous avons déjà,
par avance, un réel filtré par les mots, donc, un
réel "anthropomorphique") ; le langage a déjà,
par avance, tronqué le réel.
La
science serait donc un travail éminemment conceptuel, théorique,
et le scientifique s'occuperait avant tout de construire de belles
théories, pouvant tout englober dans leurs filets ; et il
n' y aurait alors jamais en science, de coupure radicale : on s'efforcerait
de garder le plus possible notre structure conceptuelle en changeant,
quand il y a lieu, certains secteurs de cette structure... La science
est donc conservatrice et anthropocentrique : cela donnerait alors
raison à l'instrumentaliste auquel nous faisions allusion
dans notre introduction.
Intérêt
philosophique du texte de Nietzsche
La
description de Nietzsche est-elle tenable? Est-il exact, en premier
lieu, que les concepts deviendraient scientifiques par un travail
d'élaboration supplémentaire à celui opéré
par la connaissance commune, comme il le présuppose en disant
qu'à la construction des concepts travaille originellement
le langage et plus tard la science?". Et la science tourne-t-elle
le dos au réel? N'atteint-elle qu'un réel anthropomorphique?
I-
Critique de la vision continuiste de Nietzsche
A-
La science comme rupture par rapport à la connaissance commune :
Bachelard, La formation des connaissances scientifiques
On
peut dire en premier lieu, que la science se caractérise
par un esprit tout différent de celui qui procède
à la connaissance commune, et cela justement parce qu'elle
veut atteindre à une connaissance objective, non anthropomorphique
des choses.
Ainsi
Bachelard, dans le premier chapitre de La formation des
concepts scientifiques, nous dit que la science doit se débarrasser,
et partir d'autre chose, que l'intuition, ou sensation immédiate,
qui est un point de vue erroné : elle ne doit en aucun cas
projeter les préjugés de l'expérience immédiate
sur les choses. La science doit éliminer tout ce qui est
de l'ordre de l'immédiat, car cela mène à une
fausse connaissance, car purement subjective, du monde. Elle vise
à une connaissance objective des choses.
On
pensera ici au système aristotélicien dans lequel
on n'admettait pas de mouvement de la terre, et qui se bornait justement
à systématiser les données de l'expérience
immédiate : on a bien vu par la suite, à partir de
Copernic, que ce n'est pas parce que nos sens nous disent que la
terre ne bouge pas, que cela est vrai ; il faut se méfier
des évidences...
De
même, il faut abandonner la croyance selon laquelle les qualités
secondes se trouvent dans les objets mêmes ; elles sont en
nous, et le scientifique nous apprend à ne pas projeter les
propriétés de notre esprit sur le monde des choses.
Certes,
ce ne sont pas là des concepts ; mais nous voulions montrer
en quoi le travail scientifique est différent du travail
commun, et pourquoi il se détourne des "intuitions", de l'immédiat.Il
est donc vrai que la science tourne le dos au réel et est
le sépulcre des intuitions, mais c'est afin d'atteindre à
l'objectivité.
Toutefois,
Nietzsche rétorquerait ici évidemment que la science
ne se débarrasse pas de tous les préjugés,
car elle part de la croyance aux concepts, ce qui n'est pas rien.
Elle présuppose toujours par avance que les concepts sont
ce qui nous rend capables de connaître le monde, que le réel
n'est pas atteint à travers la connaissance immédiate
des choses. La science est bien obligée de partir de quelque
chose, et elle part donc des concepts déjà constitués.
B-
La science progresse par rupture avec les théories scientifiques
antérieures : Kuhn, La structure des révolutions
scientifiques
Mais
pourtant, si on regarde bien le progrès scientifique, on
constate que la science ne prend pas toujours réellement
pour acquis ce qui précède : au contraire, pour progresser,
elle est bien obligée de faire parfois de profondes ruptures.
Ainsi
Bachelard insiste bien pour montrer que les obstacles "épistémologiques"
au progrès scientifique ne sont pas seulement les préjugés
immédiats, mais aussi, les préjugés scientifiques
; ainsi par exemple il a bien fallu, avant de dire que la terre
était en mouvement, détruire la théorie aristotélicienne,
et remplacer la conception qu'elle donnait du mouvement, comme étant
un état transitoire et absolu, lié à l'essence
des corps et à un ordre pré-établi de l'univers,
par un concept de mouvement tout relatif ; le découpage du
réel que nous avons aujourd'hui ne correspond ni au découpage
opéré par le langage, ni à celui opéré
par la science aristotélicienne ou même galiléenne.
Kuhn,
historien des sciences, écrit dans La structure des
révolutions scientifiques qu'il y a réellement
des ruptures radicales dans la science, tellement radicales, que
les théories scientifiques sont incommensurables entre elles,
c'est-à-dire, que le découpage du monde dans chacune
d'elles est incompréhensible à l'autre.
On
ne peut voir, par exemple, le réel comme le voyaient les
Anciens, jusqu'au moyen-âge : un monde qui avait la terre
pour centre, avec des mouvements "naturels", c'est-à-dire,
ayant une tendance à rejoindre un lieu pré-déterminé,
etc.
La
science semble donc être une autre façon de connaître
que la connaissance quotidienne, et s'élève au-delà
de tout ce qui nous apparaît évident et immédiat.
Faut-il
dire pour autant qu'elle travaille dos au réel? Il nous est
bien apparu qu'elle progresse en se détournant de tout ce
qui est "pré-conçu", c'est-à-dire, autant des
évidences immédiates au sujet du monde qui nous entoure,
que des acquis conceptuels, que ce soient ceux du sens commun et/ou
du langage, ou de la science elle-même.
II-
Le travail scientifique n'est pas en rupture avec les connaissances
acquises antérieurement
Mais la science progresse-t-elle vraiment, contrairement à
ce que nous dit Nietzsche et comme le suppose au contraire la conception
kuhnienne du progrès scientifique, en détruisant tout
les acquis conceptuels? Le travail scientifique n'est-il pas plutôt
conservateur? Et n'est-ce pas par là que, justement, il se
condamne à "rater" ou même à défigurer
le réel?
A-
Kuhn (ib.) : la science normale (le travail quotidien du scientifique)
est conservatrice
Reprenons
la thèse de Kuhn. Si la science progresse par révolutions,
par des réformes radicales, qui détruisent tout ce
qui précédait, il faut pourtant préciser que
selon lui, dans son travail quotidien, la science ne progresse en
fait pas du tout de cette façon.
Le
travail de la science " normale " consiste bien au contraire
à tout faire pour garder le "paradigme" au sein duquel on
travaille. Ce paradigme est la structure conceptuelle au sein de
laquelle travaille la science, sans jamais remettre en cause ce
qu'elle contient -sinon, elle ne pourrait jamais travailler, ou
continuer à travailler ; cette structure comprend toute une
vision du monde, constituée par une ontologie, c'est-à-dire,
une théorie sur les éléments ultimes constituant
le monde, ainsi que d'une méthode qui règle la façon
dont on doit résoudre les problèmes, nous indique
ce qu'on doit chercher, etc.
Ainsi
quand une expérience récalcitrante fait problème,
au sens où on peut pas le résoudre au sein du paradigme
au sein duquel la science travaille, on ne va pas d'un coup détruire
le paradigme pour le remplacer par un autre. On va travailler à
essayer de résoudre l'anomalie, de façon à
essayer de la faire rentrer dans nos cadres, dans notre structure.
Quitte
à inventer des hypothèses ad hoc : ainsi, que fit-on
pour ne pas abandonner la théorie newtonienne de la gravitation?
On inventa un concept, celui d'éther, qui était un
milieu pouvant rendre compte de l'interaction à distance,
qui, sans cela, était incompréhensible, et menaçait
l'édifice de s'écrouler.
De
même, durant tout le moyen-âge, Buridan et bien d'autres,
essayèrent par tous les moyens de rendre compte de l'anomalie
qui apparaissait au sein du paradigme aristotélicien : comment
rendre compte du lancer de pierre, au sein d'une théorie
par ailleurs cohérente et en harmonie avec l'expérience,
où le mouvement est conçu comme étant le contact
d'un moteur et d'un mobile? Aristote parlait de milieu ambiant pour
essayer d'en rendre compte ; ici, on recourt à une hypothèse
ad hoc, rajoutée à la théorie, "l'impetus",
qui est une sorte de mouvement imprimé par nous au corps,
et qui continuera à le pousser....
Tant
que ça marche, nous dit Kuhn, on va pouvoir garder le paradigme
; mais finalement, quand vraiment ce n'est plus possible, et qu'arrive
une théorie rivale capable de la remplacer, on est obligé
de l'abandonner. C'est donc dans cette phase que Kuhn se sépare
de Nietzsche : en effet, selon Kuhn, quand l'édifice devient
trop "monstrueux", fait d'artifices ou de fictions, comme par exemple
le système des sphères de Ptolémée au
Moyen-Age, il est temps d'abandonner l'édifice croulant.
B-
Pourtant, si on est d'accord avec ce que dit Kuhn du fonctionnement
de la "science normale", il nous paraît impossible d'accepter
vraiment jusqu'au bout sa théorie des révolutions
scientifiques.
Certes,
entre les théories physiques d'Aristote, de Galilée,
de Newton, et d'Einstein, il y a des changements vraiment radicaux,
et on peut dire que la vision du monde n'est plus la même.
Mais comment expliquer, si ces théories sont "incommensurables",
que nous pouvons en parler, que nous pouvons les comprendre, les
comparer? Et ne voit-on pas que, plutôt qu'un abandon de la
théorie précédente, il y a plutôt une
relation englobante? Ainsi, comment Kuhn n'a-t-il pas vu que la
théorie rivale, si elle peut s'imposer, le peut du fait qu'elle
est capable, à la fois de rendre compte de l'anomalie en
prédisant le ou les faits nouveaux, mais aussi, d'inclure
la théorie précédente, c'est-à-dire,
de "rétrodire"? On n'abandonne pas tout des théories
précédentes, même s'il est correct d'insister
sur les bouleversements assez radicaux entre théories scientifiques
successives.
La
science travaille bien sur les concepts précédents,
qu'elle rénove et façonne ; ainsi Einstein remplace
le concept d'éther par le concept de champ ; mais on ne peut
dire, contrairement à ce que présuppose Kuhn, que
les concepts sont "incommensurables" ; au contraire, le concept
de champ est conçu à partir du concept de l'éther,
et en garde des traits fondamentaux, comme par exemple l'idée
que l'espace produirait des effets.
De
plus, même quand Einstein "révolutionne" le concept
d'espace absolu qui était pourtant la base nécessaire
de la théorie newtonienne, en tant qu'il servait à
rendre compte des variations du mouvement, il travaille à
partir du concept de Newton. D'ailleurs, sa théorie de la
relativité englobe la théorie newtonienne comme un
cas particulier, c'est-à-dire, que nous nous servons toujours
de sa théorie pour le monde "macroscopique", celui de la
vie quotidienne.
Ainsi,
comme le voyait bien Nietzsche, quand il y a du nouveau, on ne reconstruit
pas à neuf l'édifice (conceptuel). Il semble bien
que la science travaille sur une même catégorie, qu'elle
approfondit, et qu'il n'y a donc pas un renouvellement trop radical
des catégories et objets de la science (autant des choses
qu'elle désigne, que les concepts qu'elle en donne).
III
- Cela mène bien à dire que la science tourne le dos
au réel, comme l'a bien vu Nietzsche : quel réel attrappe
donc la science dans ses filets?
Ainsi,
la science travaille sans cesse la même structure conceptuelle.
Et si on en arrive à dire qu'elle n'est pas une copie fidèle,
mais anthropocentrique du réel, c'est que tout, dans le travail
de la science, nous semble être un dépassement du réel
: la science est une activité éminemment rationnelle
et théorique. Elle travaille, comme nous allons le voird'abord,
à partir des théories.
A-
Critique de l'inductivisme naïf
Ainsi,
pour former un concept ou une théorie, la science ne part
pas, comme l'ont cru ce qu'on peut appeler les "inductivistes naïfs",
des données du réel, pour ensuite les comparer dans
des circonstantes suffisemment variées, et de là,
en déduire des lois générales.
Cette
conception du travail scientifique ne tient pas pour de nombreuses
raisons.
D'abord,
quand considérera-t-on que les circonstances sont "suffisemment"
variées? A ce compte, il faudrait prendre en compte la couleur
des cheveux de l'expérimentateur, et beaucoup de variations
non pertinentes.
De
plus, on sait que l'induction n'est pas, depuis L'enquête
sur l'entendement humain (sections 4 et 5) de Hume, considérée
comme une inférence valide, puisqu'elle suppose que du particulier
au général, la conclusion est toujours bonne, ce qui
est faux -elle suffit certes pour guider la conduite ordinaire,
mais elle ne saurait fonder ou justifier la connaissance (à
moins, comme Kant, dans sa Critique de la raison pure,
de supposer, grâce à tout un appareil de facultés
transcendantales, qui sont les conditions de possibilité
de l'expérience, que l'expérience est déjà
façonnée par nos structures conceptuelles...).
Bref,
contre la conception inductiviste naïve, il faut dire que le
scientifique, quand il construit une loi ou une théorie,
ne part pas de l'observation, mais d'idées pré-conçues,
qui sont, comme le dit bien Claude Bernard dans son Introduction
à l'étude de la médecine expérimentale,
tout le contraire des préjugés.
Ce
que veut dire Claude Bernard, c'est qu'il faut savoir quels seront
les critères pertinents dans l'expérimentation ; il
faut de plus pouvoir déceler un problème : une "expérience"
ou une "observation" ne fait problème que vis-à-vis
d'une théorie en vigueur, de tout ce que nous savions jusqu'à
présent du réel (on voit ici que si, comme le veut
Nietzsche, à la base de l'édifice, il y a déjà
une projection de l'homme sur les choses, alors, plus on s'éloigne
de la base, en croyant connaître plus adéquatement
le monde, plus on s'éloigne aussi du réel "en soi"!).
Ainsi,
quand Claude Bernard découvre la fonction glycogénique
du foie, on pourrait, au premier abord, croire qu'il a fait cette
découverte par observation, qu'il l'a "tirée" du réel.
Or il n'en est rien. Certes, il fallait bien qu'il ait "découvert",
dans le sang d'animaux qui se nourrissaient seulement de viande,
une présence de sucre.
Mais
si cette expérience a pu mener à la découverte
en question, c'est avant tout parce qu'elle faisait problème
par rapport à la théorie en vigueur, qui divisait
le monde en végétaux, produisant le sucre et apportant
par là de l'énergie à l'animal, et en animaux.
C'est par cette théorie que l'expérimentation prend
sens et même est possible. Sans savoir ce qu'on cherche, sans
forger des hypothèses par avance, on ne pourrait rien découvrir.
Par
conséquent la science part toujours des théories en
vigueur, par lesquelles le réel est déjà interprété
; de plus elle forge d'abord des hypothèses, et essaie seulement
après de voir si "ça marche" comme elle l'avait prévu.
Il semble donc vraiment que la science ne parvienne à connaître
qu'un réel anthropomorphique, car éminemment théorisé.
Elle n'a jamais accès au réel en soi, mais à
un réel filtré par tout un langage théorique,
par les instruments de mesure qui sont une concrétisation
de la théorie, par un outillage mathématique, etc.
B-
Les théories scientifiquesréfèrent-elles, dès
lors, au monde extérieur ?
Mais,
surtout, comme le voit bien Nietzsche, l'échaffaudage qu'a
construit la science est tellement éloigné du réel,
qu'elle ne semble plus du tout être à même de
renvoyer au monde.
D'abord,
en effet, les théories réfèrent à des
entités inobservables, qu'on ne peut jamais trouver dans
l'expérience, ou, en tout cas, que l'expérience ne
parvient jamais "vérifier" immédiatement.
Par
exemple, on postule que la matière a une structure atomique,
mais les "atomes" ne sont pas des entités observables. Certes,
on doit pouvoir, en établissant des principes de liaison,
les "prouver" par l'intermédiaire des effets qu'elles sont
censées produire, et qui sont donc censés les vérifier
; mais pourtant, elles paraissent bien souvent n'être que
des fictions commodes forgées de toutes pièces, ou
du moins obtenues par un travail d'élaboration complètement
à l'écart du réel (en tout cas, non issu du
réel, mais du travail sur nos théories), et n'avoir
pour fin que de conserver nos théories.
C'est
en tout cas ce qui semble s'imposer depuis qu'on s'est aperçu
que deux théories différentes, référant
à deux entités de base complètement différentes,
pouvaient toutes les deux expliquer et prédire le réel
: c'est ce qu'on voit avec les théories ondulatoire et corpusculaires
de la lumière, ou encore, avec les géométries
euclidienne et non euclidienne...
On
peut dire, par conséquent, que ce qui nous intéresse,
c'est seulement que nos théories fonctionnent, que le réel
ne les contredise pas trop, et non pas qu'il soit à proprement
parler tel qu'elles le disent.
On
sait qu'aujourd'hui, on a tendance à montrer que la science
n'est qu'une sorte de procédé conceptuel abstrait,
commode pour parler des choses et agir sur elles, pour faire des
calculs. C'est la conception que soutient Duhem La théorie
physique, son objet, sa structure. C'est que la théorie
scientifique n'est pas capable de se référer à
l'expérience, du moins pas, comme l'ont cru les empiristes
logiques de l'Ecole de Vienne au début du siècle,
en confrontant ses énoncés un à un à
l'expérience. Certes, les théories doivent toujours
affronter le tribunal de l'expérience, mais pas, "individuellement",
comme l'a montré Duhem, et, à sa suite, le logicien
américain Quine, qui ont une conception holiste de la science
-conception que n'aurait pas, nous semble-t-il, reniée Nietzsche.
En
effet, selon eux, la science réfère certes, en dernière
analyse, à l'expérience, mais il est toutefois radicalement
impossible de dire quel rapport il y a entre une expérience
et la théorie. En effet, la science est un tout, et dans
chaque hypothèse que l'on cherche à "vérifier"
ou, si on tient à la thèse popérienne, à
"réfuter", il y a tout un ensemble d'hypothèses auxilliaires
(les instruments de mesure en sont une partie), ce qui fait que
quand une expérience paraît "gênante", nous savons
bien que quelque chose ne va pas, mais nous ne saurions dire où.
Par
conséquent, comme le dit Quine, le scientifique ne détruira
jamais toute la théorie pour englober ce fait en elle ; mais
il va pouvoir choisir l'endroit qui est à changer. Cette
conception est pragmatiste, elle stipule que nous avons intérêt
à faire le moins de changements possibles, et qui soient
le moins radicaux possibles. En effet, changer la base, qui selon
Quine est constituée par la logique et les mathématiques,
nous obligerait à changer tout le reste, et bouleverserait
vraiment toute notre manière de penser.
On
voit que cette conception se rapproche beaucoup de la description
nietzschéenne du travail scientifique : on est sans cesse
en train de travailler à notre structure conceptuelle, et
on n'est pas prêt à abandonner facilement celle-ci,
d'autant plus prêt sera-t-on de la base de cette structure
(on peut d'ailleurs dire que la base logique et mathématique
de l'édifice dont nous parle Quine, est pratiquement équivalente
à cette base constituée des concepts fabriqués
par le langage de la ruche scientifique de Nietzsche). Les changements
scientifiques seront donc locaux, on ne révisera que des
petits pans de notre "colombarium".
Les
théories scientifiques seraient donc bien des sépulcres
des intuitions, et s'efforceraient donc bien essentiellement de
ranger (à tout prix) le monde anthropocentrique dans leurs
filets ou "cellules". La théorie prime tellement sur le réel,
qu'on peut la garder, même si des phénomènes
la contredisent. De plus, elle permet de tout faire rentrer en elle.
Mais
que nous dit-elle alors sur le monde? Ne le décrit-elle vraiment
pas? Le réaliste scientifique objecte à l'instrumentaliste
qu'il ne parvient pas à rendre du compte du fait que les
théories réussissent si bien, qu'elles parviennent
à faire des prédictions, que les outils soi-disant
commodes pour penser le réel et garder nos théories,
s'avèrent être "quelque chose de réel"... Selon
le réaliste, le travail scientifique serait impossible si
on avait l'état d'esprit de l'instrumentaliste. Il est vrai
qu'on peut voir que Duhem (op.cit.) est obligé, pour rendre
compte de cela, d'une sorte d'instinct ou de tendance à croire
que nos classifications théoriques finissent, comme par une
sorte d'harmonie pré-établie, à devenir des
classifications naturelles. Ce qui, il faut bien le dire, n'est
pas très satisfaisant : c'est bien dire que la position instrumentaliste
n'est pas explicable! La position instrumentaliste, prise à
la lettre, mène au conventionnlisme et même, elle a
pu mener, selon nous, à cet anarchisme méthodologique
défendu par Feyerabend dans Contre la méthode,
selon lequel en science, "tout est bon".
Mais
précisons toutefois qu'un conventionnalisme à cent
pour cent en science est une pure illusion, et n'existe pas -au
sens où il n'est, en fait, défendu par personne. Ainsi
Poincaré, qui aurait soi-disant défendu une thèse
monstrueusement conventionnaliste sur les théories scientifiques,
dans le chapitre 3 de La science et l'hypothèse, ne
va pas jusqu'à dire que les théories ne sont que des
façons commodes pour parler de, et agir sur, le réel.
En
effet, quand il dit que la théorie euclidienne de l'espace
est une convention, il ne dit jamais qu'elle est purement arbitraire
; il dit en effet que l'expérience nous a aidé à
faire ce choix, elle nous indique que c'est celle là qui
est la plus commode pour l'espèce, etc. Le choix d'une théorie
ne se fait pas à partir de rien, n'est pas une pure construction
intellectuelle.
De
plus, il faut préciser que pour Poincaré, contrairement
à Einstein, la géométrie n'est pas une affaire
d'expérience. Et quand il parle explicitement des théories
scientifiques, par exemple, dans le chapitre 10 de La valeur
de la science, il réfute justement le conventionnalisme
et dit que c'est, en science, l'expérience qui tranche. Duhem
ne dit après tout pas autre chose.
Bref,
qu'on soit conventionnaliste ou instrumentaliste, on ne peut éviter
de faire appel à l'expérience en dernier recours.
La science n'est pas une pure construction qui se ferait vraiment
sans recours ou rapport à l'expérience -on sait que
depuis les Conjectures et Réfutations de Popper,
la science se caractérise par le fait d'accepter la réfutation
possible de l'expérience (même si son critère
est devenu quelque peu bancal, depuis la conception holiste des
théories). Ce qu'il a bien vu, c'est qu'une théorie
ou un concept scientifique n'est pas une pure fantaisie, elle n'est
pas, par exemple, comparable à l'astrologie...Seulement,
en science, contre les inductivistes ou empiristes, le réel
n'est pas le point de départ, mais seulement le point d'arrivée.
C'est
bien que, comme l'a entrevu Nietzsche, nous sommes en présence
d'un réel théorisé...Et nous retombons toujours
sur le même problème : si la science n'est qu'une structure
conceptuelle abstraite qui se trouve loin au-dessus du réel,
alors, comment expliquer que tout s'accorde si bien, que les théories
permettent de faire des découvertes, etc? Sommes-nous donc
alors condamnés à l'alternative consistant à
recourir à une harmonie pré-établie, qui, souvent,
suppose un Dieu, ou à affirmer que la science réussit
à décrire comment est, réellement, le monde,
ce qui suppose de soutenir un rapport "horizontal" entre théorie
et expérience?
Conclusion
La
thèse de Nietzsche nous semble avoir été par
deux fois confirmée par ce que nous apprend l'histoire des
sciences sur le travail scientifique : en effet, d'abord, la science
se caractérise par une continuité, elle consiste à
reprendre les concepts légués par la tradition, et
à les retravailler incessamment ; et, ensuite, elle aborde
le réel avec ses théories, avec toutes ses constructions
rationnelles et humaines, et essaie, coûte que coûte,
de l'y faire entrer tout entier (ainsi les scientifiques essaient
de trouver une théorie unifiée, permettant d'englober
tout l'univers dans sa structure). Nietzsche avait raison de douter
de ce que la science parvienne par là à vraiment atteindre
le réel, puisque ce réel ne semble plus être
le réel en soi, mais un réel satisfaisant l'homme,
et toujours préparé pour pouvoir rentrer dans ses
constructions.
Peut-être
faut-il dire alors que le réel n'est pas indépendant
de nous, mais qu'il est l'ensemble inextricable de l'homme et du
réel, comme de nombreux philosophes interprètent aujourd'hui
le fait qu'on ne peut jamais observer les phénomènes
quantiques, car le fait de les bombarder de lumière les modifie.
Il n'y a pas de réel en soi, et la thèse de Nietzsche
aurait peut-être ainsi le tort de croire, tout comme les empiristes,
que le réel est constitué de faits individuels immédiatement
accessibles, dépourvus de toute théorie...
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