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Introduction
Ce
texte de Bergson, extrait du chapitre IV de L’Evolution créatrice,
a pour objet d’exposer la racine d’une illusion trop répandue
en ce qui concerne notre rapport au réel. On peut d’ores
et déjà préciser que cette genèse, en
même temps qu’elle sera la déconstruction de cette
illusion, en sera le redressement. Ainsi la question centrale du
texte, qui revient à se demander pourquoi les philosophes
se trompent inéluctablement quand ils spéculent sur
le réel, revient aussi à nous imposer la véritable
nature du réel (et, en conséquence, la manière
vraie de le saisir " tel qu’il est "). Le texte est donc
de nature à la fois ontologique et épistémologique.
Bergson
veut ainsi montrer qu’il est possible de connaître l’absolu,
si l’on se débarrasse toutefois de l’illusion dénoncée,
puisqu’alors, on aura reconnu comment le réel est connaissable.
Afin
de bien dégager l’argumentation du texte, nous l’étudierons
en trois parties. En effet, nous avons distingué, respectivement,
la position d’une thèse (que l’on dira double), lignes 1
à 8 ; de là, Bergson nous décrira la situation
" courante " et opposée à cette thèse
(lignes 8 à 17) ; enfin, nous aurons (lignes 18 à
27) la description génétique et la définition
de l’illusion des philosophes (qui découlera de la description
de notre mécanisme usuel de connaissance).
Première
partie : la thèse : quelle est la nature de
la réalité ? Et comment la connaissons-nous ?
Le
texte commence par l’exposé de la thèse de Bergson,
qui peut être dite double (voire triple). En effet, elle se
rapporte à deux questions : 1) quelle est la nature
de la réalité ? ; 2) comment pouvons-nous
la saisir (si c’est possible) ?
En
fait, Bergson commence par nous dire ce qui existe, ou ce qu’on
doit admettre comme réel. Toutefois, il nous faut préciser
que la question ne sera pas, dans ce texte, celle des constituants
ultimes de la réalité, mais, comme nous l’avons dit,
celle de la nature de la réalité. Ce qui revient aussi
à tenir pour accordée l’existence de ce qui sera admis
ici comme réel.
Bergson
pose donc (ligne 1) l’existence de deux types de réalité.
On peut dire que, selon lui, la réalité est double,
puisque ce à quoi réfère le mot " réalité "
est aussi bien la matière que l’esprit. Il convient de préciser
que Bergson ne dit pas que la réalité réfère
à la matière et l’esprit ; il relie en effet
ces deux réalités par un " ou ". Ce " ou ",
selon nous, serait à rapprocher du " ou " logique,
qui peut être à la fois exclusif ou inclusif. C’est-à-dire
que matière et esprit sont irréductibles entre eux,
mais qu’ils sont chacun (ou tous les deux) une partie de la réalité.
Ils sont donc différents mais en même temps, de même
nature.
Toutefois,
la thèse de Bergson est loin d’être un dualisme. En
effet, il ne dit jamais que la nature de la réalité
est la matière et/ ou l’esprit : pour cela, il aurait
fallu dire que la réalité est " matière
ou esprit ". Pour Bergson, ce qui fait la nature de la réalité,
c’est le qualificatif de " perpétuel devenir "(ligne
1). Ce qualificatif, qui connote la manière d’être
du réel, est donc ce qui fait du réel, qu’il est réel.
D’où, finalement, une thèse métaphysique ou
ontologique, qui revient à dire que tout ce qui est, est
de même nature (donc, si on tient vraiment à ranger
la thèse de Bergson sous un nom en –isme, ce qu’il ne voudrait
pas, il faudrait choisir le mot de " monisme ").
Ainsi, si différence il y a entre matière et esprit,
elle sera de degré.
On
peut dire que Bergson rompt ici radicalement avec la philosophie
traditionnelle. En effet, pour lui, ce qui fait de l’être
qu’il est être, c’est qu’il est en devenir perpétuel.
Cela choquera bon nombres d’esprits (mais nous verrons justement
pourquoi !) puisque, traditionnellement, le devenir, connotant
le domaine des apparences (trompeuses) s’oppose au stable, qui est,
lui, la véritable réalité.
Mais
on peut se demander comment Bergson a pu être amené
à faire une telle découverte. Car, comme il le dit,
la réalité " (nous) est apparue … " (ligne
1) comme étant telle. Le terme d’apparaître connote
quelque chose de l’ordre de l’expérience, et de la vision.
Ce qui explique pourquoi Bergson ne nous dit pas que la réalité
est un perpétuel devenir, mais qu’elle lui est apparue " comme
un perpétuel devenir ". Il emploie une métaphore,
et ce, afin de nous suggérer ce qu’est la structure ultime
de la réalité. C’est-à-dire que la vérité
de la thèse de Bergson ne se démontre pas. Elle est
de l’ordre de l’expérience, et non de la déduction :
elle s’éprouve, elle se vit. Bergson innove donc, dans ce
texte, non seulement par le contenu de sa thèse, mais aussi
par la méthode : sa métaphysique est une métaphysique
de l’expérience. Ce qui implique qu’elle est possible
(et que l’absolu sera connaissable !).
Mais
qu’est-ce que cela signifie, que la réalité soit " comme "
un perpétuel devenir ? Il nous faut, pour y répondre,
regarder les lignes 2 et 3, qui sont une explicitation de la thèse
de Bergson. En quelque sorte, nous avons là une description
de la réalité. La réalité est comme
un perpétuel devenir, c’est-à-dire, qu’ " elle
se fait ou elle se défait, mais elle n’est jamais quelque
chose de fait ". Le " ou " nous semble ici connoter
l’alternative : ou bien la réalité se fait (c’est-à-dire,
est en train de se faire, en voie de formation), ou bien elle se
défait (c’est-à-dire, adopte un mouvement inverse),
mais, en tout cas, elle n’est jamais quelque chose d’achevé,
de déjà formé (d’ailleurs, elle n’est pas une
chose, un ceci ou un cela, mais un flux). Nous avons là
une conception résolument dynamique du réel :
la réalité est toujours " se faisant ",
elle est sans cesse en train de changer, et la stabilité
serait pour elle une perte de réalité. Le réel
a, chez Bergson, horreur de l’immobile… La réalité
est mouvante et peut adopter des mouvements inverses, différents ;
ces mouvements sont des sortes de changements de direction que prendrait
la réalité. Mais ce que semble ici nous suggérer
Bergson, c’est que le seul " inerte " que l’on peut prêter
à la réalité, sera une sorte de " détente ",
c’est-à-dire que ce sera toujours du mobile. Car une chose
est sûre : changer, ou ne pas être, telle serait
finalement la thèse de Bergson.
Et
nous voilà encore menés à dire que Bergson
inverse le rapport être-devenir de la philo classique, car
ce n’est plus, on le voit, le devenir qui est une diminution d’être
et appelle donc un jugement de valeur négatif : au contraire,
c’est ce que les philosophes appellent " être "
qui se voit dépourvu de toute réalité. Pour
Bergson, le stable s’oppose à l’être véritable.
La réalité est mouvante, ou elle n’est pas réelle,
tel sera le présupposé latent du texte de Bergson.
Ainsi devons-nous préciser que si Bergson ne dit pas que
la réalité est en perpétuel devenir, c’est
pour ne pas exprimer le contraire de sa thèse (car cela reviendrait
à " chosifier " la réalité). Nous
devrons nous garder de voir en Bergson un disciple d’Héraclite,
pour qui cette formule signifiait que ce qui nous apparaît
est en perpétuel écoulement et que, par conséquent,
il fallait chercher l’être, le réel, ailleurs (mais
nous y reviendrons). Bergson n’a pas pour préoccupation de
fonder le devenir ; au contraire, il voudra nous montrer que
le devenir est l’être profond des choses.
Reste
à voir, justement, comment s’appréhende la réalité.
L’absolu est-il, vraiment, connaissable ? Revenons à
ce que dit Bergson au début du texte : il dit que la
réalité lui est " apparue ". Le choix du
mot laisse entendre, déjà, que ce n’est pas par un
acte de connaissance au sens habituel du terme que nous pouvons
la " connaître " : comme nous l’avons vu, elle
s’expérimente.
Bergson
va donc maintenant nous exposer (lignes 3 à 8) comment il
faut s’y prendre, pour voir l’absolu. Ou, en d’autres termes, comment
il est possible d’appréhender que la réalité
est véritablement telle qu’il la soutient. Et, comme il y
a deux faces de la réalité, il nous montre comment
on saisit, d’un côté, que l’esprit est bien se faisant,
et de l’autre, que la matière l’est aussi. Pour saisir, donc,
que l’esprit est bien se faisant, il faut avoir recours à
l’intuition (ligne 3). Celle-ci consiste en une purification, car
elle est, comme nous le montre Bergson, un dévoilement. En
effet, il faut écarter " le voile qui s’interpose
entre notre conscience et nous ". Ce qui présuppose
bien entendu que la réalité de l’esprit est voilée.
Mais, plus encore, cela présuppose que cet absolu qui est
l’objet de notre recherche est en nous (et non " d’ailleurs "),
mais qu’il est, donc, caché, par des médiations " interposées "
entre notre esprit et nous-mêmes.
On
notera ici l’importance du temps employé, à savoir,
le présent, qui connote l’effectif. En effet, on peut dire
que la présentation de l’intuition que nous fait Bergson
(" telle est l’intuition … ") se ramène à
nous dire ceci : que la réalité soit telle que
je vous le dis, c’est ce que chacun de nous peut expérimenter
en lui-même (c’est sans doute ainsi qu’elle sera apparue à
Bergson lui-même, qui nous ferait part ici de son expérience
originelle…). L’expérience (immédiate, comme nous
le verrons) de la conscience fait donc figure de donnée indubitable
(quant à la nature de la réalité) et témoigne
de ce que l’absolu est connaissable. En effet, on peut comprendre
ici (lignes 3 à 5) que, comme la prise de possession de l’esprit
par soi-même est possible, c’est que l’intuition existe ;
c’est-à-dire, que non seulement l’absolu est en nous, mais
encore, il est saisissable (du dedans, et de façon immédiate,
puisqu’il faut alors annuler les médiations). La métaphysique
reprend ses droits, et n’a plus besoin de s’envoler vers d’autres
cieux…
Mais
il nous reste à voir la matière " se faisant "
(il est nécessaire qu’elle le soit puisque non seulement
elle est une partie de la réalité, mais encore, ce
qui fait d’elle qu’elle est réelle, c’est justement qu’elle
est se faisant). Cependant, nous allons sûrement ici rencontrer
un problème, car la phrase est au conditionnel. L’emploi
du conditionnel implique que l’on a, cette fois, quelque chose de
non effectif, c’est un idéal, quelque chose qu’il est difficile,
voire impossible, d’accomplir ; c’est ce que l’on peut appeler
un passage à la limite. Mais voyons donc comment il faudrait
saisir le devenir de la matière. Selon la description de
Bergson, on voit que, cette fois-ci, c’est avec l’intelligence et
les sens (ligne 6) que l’on a rapport avec la matière. La
matière est donc le corrélat de l’intelligence (faculté
de concevoir) et des sens (avec lesquels on perçoit) comme
l’esprit est le corrélat de l’intuition. C’est avec l’intelligence
et les sens que l’on devrait saisir la réalité de
la matière, puisqu’on sous-entend que c’est eux qui ont un
rapport privilégié avec elle, mais en fait, c’est
en même temps à cause d’eux, que, vraisemblablement,
on ne saisit pas, quand il s’agit de la matière, sa vraie
nature. En effet, Bergson nous dit (lignes 6 à 8) que l’on
pourrait voir cela si l’intelligence et les sens " obtenaient
(de la matière) une représentation immédiate
et désintéressée ". C’est dire qu’ici
encore, il faudra une purification pour atteindre l’absolu !
Car Bergson, nous l’avons dit, refuse résolument d’aller
au-delà de l’expérience : il ne fait donc pas
intervenir de faculté supra-intellectuelle. Seulement, comme
le modèle du véritable mode de connaissance de la
réalité est l’intuition (on comprend mieux maintenant
tous les enjeux de l’emploi du présent, puis du conditionnel),
on comprend que l’intelligence et les sens, pour saisir l’absolu,
devront inverser la direction par laquelle ils se rapportent au
réel, qui est, puisqu’il s’agit de se représenter
la matière, de se tourner vers l’extérieur. En fait,
on peut penser que ce sont l’intelligence et les sens eux-mêmes
qui s’interposent entre la matière et nous, et qui nous empêchent
de coïncider avec elle. En tout cas, ayant une représentation
médiate et intéressée de la matière,
ils doivent (théoriquement) devenir intuition ou la prendre
pour modèle, afin de saisir la réalité ultime
de la matière. Car il apparaît maintenant que l’intuition
dont nous parlait Bergson est le mode de connaissance de l’absolu
–qui, Bergson nous le suggère, consiste à se rapporter
à un être de manière immédiate.
En
effet, il apparaît (lignes 5 à 8) que le devenir, qui
est la réalité même, est intérieur aux
choses. (C’est donc bien autre chose que le devenir dont on parle
d’habitude). C’est en tout cas ce que Bergson semble nous suggérer,
en se référant à l’expérience de la
conscience comme donnée immédiate. Bergson ne nous
demande pas de sortir de la réalité pour atteindre
l’absolu, au contraire, il semble qu’il faille y revenir …
II-
Conséquence : quelle est notre attitude face au
devenir ?
La
thèse de Bergson donne donc lieu à une analyse de
notre connaissance usuelle, afin de montrer quelle est notre attitude
naturelle face à ce devenir (ie, au réel). La question
implicite de ce passage (lignes 8 à 17) est donc la suivante :
mais pensons-nous jamais le devenir (vrai) ?
Ainsi
l’auteur explique d’abord (lignes 8 à 11) ce qui fait que
l’intelligence et les sens ne peuvent connaître la matière
en tant que réelle, ie, en devenir. La conjonction " mais "
(ligne 8) marque, après le conditionnel, l’opposition (textuelle)
à ce qu’il faudrait faire pour saisir l’absolu. C’est, donc,
une description contrefactuelle que nous avons maintenant à
expliciter.
Nous
avons, comme nous l’avons noté ci-dessus, une représentation
médiate et intéressée de la matière.
Et, en conséquence, on ne voit pas qu’elle est en devenir.
Mais nous n’avons pas dit ce que cela signifie, que nous ayions
une telle représentation. D’abord, si elle est dite " intéressée ",
c’est parce que, nous dit Bergson, elle est " préoccupée
avant tout des nécessités de l’action ".
Elle est donc médiate car intéressée ; en effet,
elle a un rapport au monde déterminé par nos besoins
et nos actions. L’intelligence et les sens, s’ils sont tout entiers
orientés vers l’action, sont, il faut le préciser,
des outils pratiques, et ne visent pas la connaissance. Ils ne nous
donneront donc, de la matière, que ce qui est nécessaire
et utile à la réussite de l’action. On comprend donc
à quel point il est inévitable que la matière
ne nous apparaisse pas comme elle est vraiment. En effet, n’en retenant
que ce qui intéresse l’action, nous nous " born(ons)
à prendre de loin en loin, sur le devenir de la matière,
des vues instantanées, et par là même immobiles "
(lignes 10 et 11). Pour agir, nous avons besoin de prendre appui
sur quelque chose de stable, il faut donc que l’intelligence tourne
autour de la matière, au lieu d’y rentrer. Du point de vue
de l’action, le devenir doit s’annuler. mais précisons que
nous n’avons pas, alors, pour but de connaître la nature véritable
de la réalité… Donc, tout se passe comme si, à
la manière d’un appareil photographique, l’intelligence,
pour agir, prenait toute une série de clichés sur
le devenir de la matière, ie, elle le découpe (et
l’immobilise !) en états. Les vues " instantanées "
dont nous parle Bergson ressembleraient donc aux photos que l’on
prend : courts moments qui ne durent qu’un instant, ils ne
rendent, une fois obtenus, que l’image immobile d’une réalité
mobile. Ce sont donc bien, chez Bergson, les apparences, et non
la réalité, qui sont stables.
Bergson
va nous exposer ensuite (lignes 11 à 14) les conséquences
du mode usuel de penser sur la connaissance de soi-même (de
l’esprit). Il y a problème ou confusion, dès que la
conscience, cédant à l’habitude engendrée par
les nécessités de l’action, " se règle
à son tour sur l’intelligence " (ligne 12) ;
alors que, cette fois, il s’agit, non plus d’agir, mais de prendre
contact avec soi-même, de réfléchir sur soi-même,
ou, comme le dit plus explicitement Bergson, de " regarder
la vie intérieure ". On comprend ce qui va inéluctablement
se passer : l’intelligence appliquant à la vie intérieure
son point de vue extérieur, la regardera encore comme elle
regarde la matière (en découpant et en immobilisant
inconsciemment ce qui est se faisant). Elle ne verra donc " de
la vie intérieure que ce qui est déjà fait,
et ne la sent(ira) que confusément se faire " (lignes
12 à 14). Cela est tout naturel, car l’intelligence, inapte
à comprendre la réalité en son fond, voilera
ce qui fait la caractéristique ultime de la vie intérieure
(ou de l’esprit). La conscience, quand elle est intelligence, et
non intuition, interpose entre elle et nous-mêmes un point
de vue impur, parce que pratique, et elle obtient alors exactement
ce qu’elle obtenait de la matière : du stable, du figé,
du " déjà fait " (ligne 13). Toutefois,
on remarque qu’on sent tout de même notre vie intérieure
" confusément " se faire. Confusément ne
veut pas dire " pas du tout " ! Ne peut-on entendre
ici que, tout de même, dès que l’on regarde " chez
soi ", il est difficile de ne pas y voir le devenir ?
L’expérience, quand il s’agit de notre devenir intérieur,
semble toujours nous faire sentir, même de loin en loin, ce
devenir, mais évidemment, " confusément "
(ie, en surface).
Bergson
résume (" ainsi ") ce qui se passe quand nous saisissons
quotidiennement en quelque sorte, le réel. C’est-à-dire
que nous avons là (lignes 14 à 16) la description
du réel, non tel qu’il est en son fonds, mais tel qu’on le
conçoit (ou perçoit). On peut noter que le " perpétuel
devenir " prend ici, par un glissement de sens, le nom (ou
le sens) de " durée " (ligne 14). C’est-à-dire
que la réalité en son fond, plus encore qu’un perpétuel
devenir, est durée. La durée est le temps subjectif
et psychologique de la conscience, qui s’oppose au temps mesurable
des horloges ; c’est mettre l’accent, encore, sur le fait que,
vraiment, étant donné le mécanisme de notre
connaissance, nous ne pouvons appréhender comme il faut la
réalité … puisqu’il nous entraîne à découper
ce qui est indivisible, continu. Ce qui dure ne se laisse découper
en moments qu’en cessant de durer, donc, en cessant d’être
réel. La durée étant continuité, elle
ne peut se comprendre si on la regarde à un moment donné.
D’où, aussi, le fait que le perpétuel devenir a de
la profondeur : il est substantiel (puisqu’il dure !).
Le devenir n’a vraiment pas besoin d’être fondé (notons
aussi que Bergson insiste implicitement, par l’emploi du terme de
" durée ", sur le fait que l’absolu se vit, s’éprouve).
Donc,
notre rapport au réel, quand il a lieu par l’intermédiaire
de l’intelligence et des sens, nous amène à ne conserver
de la durée que " les moments qui nous intéressent
et que nous avons cueillis le long de son parcours " (lignes
15-16). S’il n’est pas nécessaire de revenir sur la raison
de cet effet, il nous faut noter ce que présuppose, selon
nous, cette phrase. En effet, c’est comme si l’on traçait
une ligne qui serait pour nous l’équivalent de la durée
et que l’on prenait le long de cette ligne des moments bien arrêtés,
stabilisés, inertes. C’est ce que Bergson appelle, ailleurs,
la " vision cinématographique " de la durée.
Nous abolissons ainsi, inconsciemment, ce qui fait du réel
qu’il est réel. Car (ligne 16) " nous ne retenons
qu’eux ". Cela revient bien à dire que tout ce que
nous voyons et appréhendons du réel, se ramène
à ces sortes de clichés instantanés dont on
parlait plus haut.
Mais,
de toute façon, Bergson nous dit finalement (lignes 16-17)
que c’est tout légitime (puisque " nous avons raison
de le faire "). Toutefois, il s’empresse de préciser
que si cette illusion (car c’en est bien une !) est légitime,
elle ne saurait l’être que sur le plan de l’action. Comme
nous l’avons vu, pour agir, nous avons besoin d’ignorer ce qui fait
que le réel est réel, ie, le devenir, la durée.
Sinon, l’action échoue. L’illusion, ici, s’avère donc
non seulement légitime, mais nécessaire (bref, vitale).
III-
Genèse de l’illusion
Ainsi,
si nous nous plaçons sur le plan de la spéculation,
il est illégitime de procéder comme on le fait quand
il s’agit d’agir, puisqu’il s’agit d’abord de connaître pour
connaître. Le mécanisme usuel de la connaissance, essentiellement
pratique, ne peut donc pas servir tel quel à la spéculation.
Bergson
va donc nous montrer (lignes 18 à 21) que, sur le plan de
la spéculation, l’illusion (sur ce qu’est le réel
en son fond) devient erreur, puisque ce que l’on vise alors, c’est
justement la connaissance de la nature du réel ! Bergson
nous dit donc, d’où vient cette illusion ; ie, aussi,
il nous montre pourquoi les philosophes se sont toujours trompés,
quand il s’agissait de " spéculer sur la nature du
réel " (ligne 18).
Ainsi,
regardant toujours le réel comme l’action exigeait (ou " demandait ")
qu’on le regarde, " nous devenons incapables de voir l’évolution
vraie, le devenir radical ". On notera que, par un glissement
de sens, encore, le devenir, ou la réalité, prend
le nom d’évolution (" vraie ") ; ainsi c’est
comme si Bergson disait " l’évolution vraie, c’est-à-dire,
le devenir radical ". On retiendra ici, pour le moment,
que les philosophes ont raté ce qui fait la structure ultime
(vraie ou radicale) du réel, pour la raison que l’on sait ;
car alors, aidés de l’intelligence (ce qui présuppose
qu’en philo, il faudra avoir recours à l’intuition !),
on découpera inéluctablement l’évolution, qui
est en son fond, ou en vérité, mobile, changeante,
et continue, en morceaux tout faits, extérieurs les uns aux
autres, instantanés et immobiles, que l’on ré-assemblera
par la suite. (Et on appellera ceci " évolution ").
De même pour le devenir.
Ainsi
Bergson, après avoir dit d’où venait cette illusion,
va nous la décrire (lignes 21 à 24). Ie, il va en
donner le principe. Nous avons donc aussi, en même temps,
une explicitation de ce que l’auteur a dit avant. Il va nous dire,
ce que cela signifie, que nous ne voyions pas l’évolution
vraie, le devenir radical.
La
conséquence de l’illusion dénoncée, nous allons
le voir, est double. D’abord, elle se ramène à croire
que la nature du réel, ou l’être en tant qu’être,
est le tout fait. Car nous ne voyons, cédant à l’illusion
dénoncée, " du devenir, que des états ",
et " de la durée, que des instants ". Il
serait superflu de réitérer l’explication de cet effet,
qui a déjà été fournie. Toujours est-il
que c’est à une critique des systèmes philosophiques
en général, que se livre ici Bergson. Car, en plus
du fait énoncé ci-dessus, il ajoute : " …et
même quand nous parlons de durée et de devenir, c’est
à autre chose que nous pensons ". La première
partie de la phrase implique presque l’autre… Le " et "
pourrait en effet se lire comme un " par suite ". Il nous
faut donc essayer de rendre compte de la critique (implicite) bergsonienne.
On peut comprendre que les philosophes rendent compte du devenir
ou de la réalité, en découpant le long de son
flux des arrêts (qui, bien sûr, n’existent pas) car
ils n’abandonnent pas le point de vue pratique ; en conséquence
de cette illusion, ils ont donc cru que le réel, l’être,
c’est le stable (et comme malgré tout, on sent, " confusément ",
qu’il y a du devenir (c’est inévitable !) ils seront
amenés à dire que le devenir est quelque chose de
flou, de non intéressant,.
Bien
sûr, Bergson ne dit pas cela, explicitement, mais il nous
semble que là est le contenu de sa critique. On comprend
d’ailleurs mieux, maintenant, la seconde partie de notre phrase,
qui peut s’entendre, selon nous, de trois façons complémentaires.
En
effet, cela peut vouloir dire, tout d’abord, que quand nous parlons
de devenir, c’est en un sens péjoratif et dénaturé,
puisqu’on en parle comme d’une réalité diminuée,
ou fausse, bref, d’un non-être, qui ne mérite pas qu’on
s’y arrête. (Le devenir, disait Héraclite, n’est qu’une
apparence, ce qui est à connaître, c’est ce qui, en
dessous, est identique à soi-même).
Mais
cela peut aussi signifier que, dès lors qu’on parle de devenir
ou de durée, on dénature ce dont on parle ; c’est
parler de ce qu’il n’est pas. En effet, les mots enferment la réalité
dans des concepts tout faits. On prononce le mot, mais on ne pense
guère à la chose (au flux, plutôt).
Enfin,
cela peut vouloir dire encore que si, vraiment, il nous arrive encore
de vouloir dire comme Bergson, on ne pourra pas se défaire
de la vision cinématographique de la réalité
(avec les conséquences que l’on sait …) si on s’aide de l’intelligence.
On ne parlera donc jamais, sans l’intuition, de l’être profond
de la réalité (comme Spencer).
Bergson
nous donne finalement la définition de cette illusion, qualifiée
de " frappante " (ligne 24). C’est dire qu’il est urgent
de la dénoncer, d’autant plus qu’elle est encore " la
plus frappante ". (Bergson a étudié, ici,
l’une des deux illusions auxquelles s’expose l’entendement humain,
quand il spécule sur la réalité). Bergson nous
indique qu’il a procédé, plus haut, à la description
de cette illusion (" telle est…). La définition de cette
illusion, comme nous l’avions compris, nous dit qu’ " elle
consiste à croire qu’on pourra penser l’instable par l’intermédiaire
du stable, le mouvant par l’immobile " (lignes 25 à
27). C’est là un paralogisme qui consiste à conclure
faussement d’un élément à un autre élément.
Il consiste donc, en résumé, à ne pas distinguer
ce qui est fait de ce qui se fait. C’est-à-dire que, cédant
à notre manière habituelle de penser, on passera par
l’immobile pour penser le mobile, ce qui revient à penser
le réel à travers, ou par, les clichés instantanés
que l’intelligence (qui, alors, est notre guide) prend sur son flux.
On pense le réel par ce qui n’est pas réel. Et le
résultat est là : la durée nous échappe,
pire, nous la laissons échapper, parce que nous la jugeons
dénuée d’être et de valeur.
Conclusion
D’où,
finalement, la nécessité de l’intuition en métaphysique.
Cette intuition, dont il a été question au tout début
de notre texte : Bergson a donc bien voulu imposer le fait
qu’il ne reste plus qu’elle … si on veut connaître l’absolu
(puisqu’elle va jusqu’au fond du réel). Mais nous avons vu
qu’il ne fallait pas entendre par le terme d’ "intuition "
une faculté supra-intellectuelle. Bergson nous suggère
en effet que l’intelligence devrait adopter la marche de l’intuition,
ie, adopter un mouvement inverse (mais est-ce possible ?).
En définitive, nous aurons été amenés
à voir Bergson " se faisant ", inventant des concepts
(puisqu’il a horreur du tout fait) ou des " images ".
En tout cas, il nous aura conviés à l’effort. L’intuition
bergsonienne est effort. Effort qui consiste, on l’aura compris,
à se désintéresser de l’action, afin de ne
plus se laisser guider par " l’attention à la vie ".
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