I- IL S’AGIT D’ABORD
D’EXPLICITER LES APORIES AUXQUELLES A CONDUIT LE DUALISME
(JUSQU’A « EN FACE D’UNE MULTIPLICITE ETENDUE
»)
Exposition de la thèse classique, à
travers l’explicitation de ses présupposés.
Selon le dualisme, la conscience et la matière se repoussent
parce qu’elles sont incompatibles. Il considère
la matière comme une étendue indéfiniment
divisible. Si cette hypothèse conduit à une aporie,
c’est parce que le contact se ferait entre deux réalités
différentes. L’aporie à laquelle on aboutit
est celle d’une opposition irréductible entre de
l’étendu et de l’inextensif. Si bien que
le dualisme est incapable de comprendre la perception. Il tient
face à face un acte qui est rebelle à toute extension,
et une chose qui est étendue, une quantité. Si
la matière est indéfiniment divisible, alors,
on ne peut plus faire la relation entre quelque chose d’inétendu
(la perception), d’indivisible, avec la matière.
II- RESOLUTION DE L’APORIE
Afin de résoudre cette aporie du contact
âme et corps, Bergson passe à une hypothèse
opposée à la précédente, qui récuse
la divisibilité de la matière. Cette hypothèse,
qui va être transformée en thèse, attaque
le dualisme dans son principe même.
1) « mais … s’évanouit
» : il s’agit de dissoudre la thèse précédente
en attaquant son présupposé.
a) Divisibilité en soi et pour
nous
Pour ce faire, Bergson procède à
une distinction, celle entre la divisibilité en soi et
la divisibilité pour nous (pour notre action). Il y a
bien une divisibilité de la matière, mais seulement
pour nous, en fonction de notre action. Elle n’est donc
qu’apparente, en tant que relative à nous, et elle
s’explique par les nécessités de l’action
b) Matière versus espace
Puis, Bergson a recours à une seconde
hypothèse, qui précise la première. Cette
seconde hypothèse rend compte de l’apparente divisibilité.
Elle renvoie à un artifice humain : l’homme agissant
imprime un filet à la matière, et ce filet, c’est
l’espace. Ici, Bergson oppose matière et espace.
Par là, la matière n’étant plus du
côté de l’homme mais de l’être,
n’est pas divisible. (Nos catégories intellectuelles,
le « filet » que nous imposons aux choses pour agir
sur elles, ne sont pas ontologiques : critique implicite de
Kant !).La difficulté s’évanouit donc :
elle est un faux problème, i.e., artificiellement construit
par l’esprit humain.
2) Validation de l’hypothèse
L’interrogation porte sur la matière
dans son ensemble, considérée comme une totalité.
Elle est ici replacée du côté de la conscience
a) conscience et matière sont
présentées comme étant de même nature,
même si l’identification n’est pas stricte
(cf. « comme »).
Mais la démarche va bien dans le sens
d’une identification des deux. La matière étant
une spécification de la conscience, la conscience devient
le paradigme pour comprendre ce qu’est la matière.
La matière est une conscience minimum (ie : elle n'est
en rien conscience de soi). Par conséquent : la matière
est autre chose que l’étendue ou l’espace.
L'étendue est mesurable, délimitable, divisible.
La matière est autre chose. Il y a un être de la
matière non réductible à l'être de
l'étendue ou de l'espace. L’espace n’est
qu’un apparaître, la matière « pour
nous », une fiction commode pour la pratique.L'espace
homogène n'est donc qu'une fiction, un artifice, un schème
ou un symbole utile à l'intellection de l'action. L'espace
n'a pas d'être, il n'est qu'un apparaître, une fiction
commode et indispensable pour la pratique. Il sera présenté
jusqu'à la fin négativement. Ce qui est qualifié
comme renvoyant au moins d'être est donc pour Bergson,
placé sur le plan de la spéculation.
b) comment l’échange entre perception et
matière est-il possible ?
NB : la conviction de Bergson est que le monde est un. Il est
donc typique de sa méthode de parler d'osmose, d'inter-pénétration
: quelles que soient les distinctions, il y a une unité
foncière du tout. Mais attention, ce n'est pas une unité
d'ordre anthropologique : s'il y a une unité, elle est
à chercher au niveau du monde lui-même.
Il y a donc un échange, une réciprocité,
entre perception et matière. Ce processus entre dans
une activité purificatrice d'intuition (effort, ascèse).
Mais comment cet échange est-il possible
? En tant que dynamique, toute réalité est ouverte,
mouvante, variable. La sensation n’est pas seulement subjective,
ie, close toute entière sur le sujet, mais elle tend
vers l’extériorité. Elle est à la
fois quelque chose qui vient du sujet et qui va vers lui. Ie,
à la fois subjective et extérieure. Ce qui soutient
ontologiquement cette phénoménologie de la perception
(= discours sur l'apparaître de la perception) c'est la
réalité de la durée en toute chose, et
même, le fait que la durée est toutes choses (cf.
lignes 25-26).