II-
La croyance comme assentiment
A-
Les diverses formes de croyance analysées ci-dessus
ne peuvent être dites toutes irrationnelles (en tout
cas pas au même degré !)
Nous
venons de dire que toutes les croyances sont plus ou moins
irrationnelles, car elles ne sont jamais entièrement
fondées. Mais insistons maintenant sur le " plus
ou moins ", qui est ici important. On montrera alors
quil y a quand même y avoir une différence
entre :
- croire
quil va pleuvoir alors que lon voit des
nuages arriver, ou que la météo la annoncé
la veille, et quon est au mois de mars
et :
- croire
quil va pleuvoir alors quon est en plein désert
en plein été ou que la météo
a annoncé un vaste anticyclone.
Plus
encore, entre croire (1) ou même (2), et
(3)
croire que les soucoupes volantes existent alors que je sais
que la science contredit toute possibilité dexistence
ailleurs que sur la terre
Si
notre dernier exemple paraît effectivement contraire
à la raison, en tant quil est dénué
de toute raison et repose même sur une contradiction,
le premier exemple paraît quand à lui rationnel.
On ne peut comprendre comment on peut croire, adhérer
à une représentation, tout en sachant pertinemment
quelle est fausse, quelle est improbable, alors
quon peut tout à fait comprendre quon puisse
adhérer à une représentation probable,
qui repose sur des données objectives. On ne se contredit
que dans le premier cas, qui seul est absurde.
Cest
quil ne faut pas se tromper dadversaire :
de quelle(s) croyance(s) parlons-nous effectivement, quand
nous décrétons les croyances ou le phénomène
de croyance irrationnel (le)s ? Il ne sagit en
fait pas, nous allons le montrer, de toute croyance. Le phénomène
de la croyance nest en lui-même nullement opposé
à la raison ou au savoir.
B-
La croyance comme assentiment en quel sens la croyance
peut être dite irrationnelle
La
croyance soppose-t-elle nécessairement au savoir ?
Est-elle nécessairement irrationnelle ? Pour répondre
à cette question, analysons le texte suivant de Hume :
| Hume,
Traité de la nature humaine (la
croyance est un état de lesprit, qui
nest " rien dautre quune
idée forte et vive dérivée dune
impression présente et en connexion avec elle ")
La
croyance (
) consiste non dans la nature ni dans
lordre des idées, mais dans la manière
dont nous les concevons et dont nous les sentons dans
lesprit. Je ne peux, je lavoue, expliquer
parfaitement ce sentiment, cette manière
de concevoir. Nous pouvons employer des mots qui
expriment quelque chose dapprochant. Mais son
véritable nom, son nom propre, cest croyance.
Ce terme, chacun le comprend dans la vie courante.
En philosophie nous ne pouvons rien faire de plus
que daffirmer que lesprit sent quelque
chose qui distingue les idées du jugement des
fictions de limagination. Cela leur donne plus
de force et dinfluence, les fait apparaître
de plus grande importance, et les constitue comme
principes directeurs de toutes nos actions. |
Dans
ce texte, Hume définit la croyance. Elle nest
autre que la propension de lesprit à affirmer
ce quil conçoit. Il ajoute que ce caractère
essentiel des croyances fait quelles ont un lien essentiel
avec nos actions : le rôle des croyances
est de produire des actions, des comportements.
Toute
croyance a donc deux caractéristiques essentielles :
elle est à la fois
- une
idée vive associée à une impression
présente, et
2)
une propension à laction (cest-à-dire :
une croyance est une attitude, qui se " voit "
dans votre comportement quotidien cela signifie que
la croyance est un des " moteurs " de
notre action et donc de la vie).
1)
La croyance comme assentiment
Analysons
le premier point, et ses conséquences sur la distinction
faite dans la première partie entre " croire "
et " savoir ". La croyance nest
autre que la façon dont agissent sur nous certaines
idées. Certaines idées font sur nous leffet
dêtre vraies, et dautres, leffet dêtre
fausses ou fictives.
Nous
affirmons les premières sortes didées,
et nous rejetons les secondes. Hume ne dit pas que les premières
sont des connaissances et les secondes des croyances, comme
on pourrait, suite à la première partie, sy
attendre. Il définit au contraire les premières
sortes didées comme des croyances, et les secondes,
comme des fictions de limagination, des rêves,
etc. Croire, cest le mécanisme de notre esprit
par lequel nous tenons quelque chose pour vrai.
Ainsi,
par exemple, quand je lis un livre dhistoire, je crois
que ce que lon me raconte a réellement existé ;
mais quand je lis un conte de fées, je ne crois pas
ce que lon me raconte, je " sens "
que ce nest quune fiction. Ou encore, je " sens "
quune théorie scientifique est " vraie ",
alors quun mythe nest quune fiction.
Si
donc on considère la croyance comme consistant à
tenir quelque chose pour vrai, comme la qualité de
lesprit qui nous fait assentir à quelque chose,
elle peut tout à fait être opposée comme
être en accord avec le savoir. Parfois, nous assentons
à quelque chose avec une garantie objective, parfois
non. Cest tout ! Ce nest pas la croyance
en tant que telle qui est opposée au savoir
ou qui est irrationnelle, mais seulement certaines croyances.
La
croyance ne consiste donc nullement, en soi, à adhérer
à quelque chose sans en être certain.
On
peut même dire que savoir et croyance ne se dissocient
pas :
- on
ne peut savoir quelque chose sans y croire : en ce
sens, le savoir nexclut pas la croyance, et repose
même en un certain sens sur elle (je ne peux pas " savoir "
que la terre tourne autour du soleil, si je ny " crois "
pas !)
- mais
encore, notre croyance peut être un savoir, par exemple
dans le cas des croyances scientifiques (ibido)
2)
La croyance comme propension à laction exemple :
linduction
Pour
étudier le second point, nous allons prendre lexemple
privilégié par Hume dans ses écrits :
il sagit de linduction. Cest la croyance
qui est à la base de toutes nos actions quotidiennes,
et qui est donc empirique (elle concerne lexpérience).
La
plupart de nos comportements reposent sur la croyance en luniformité
et en la régularité du cours de la nature, et
sur la confiance en cette régularité :
telles causes ayant causé tel effet dans le passé,
et ayant jusquà maintenant produit tel effet,
elles produiront toujours, à lavenir, tels effets.
Ainsi,
étant donné que jai toujours constaté
que le feu brûle, je ne vais jamais approcher ma main
sur le feu, car je " sais " (je crois,
plutôt !) que le feu brûle.
Cette
tendance de lesprit, fondée sur lhabitude,
est la croyance. La croyance causale est ce qui fait que vous
pouvez avec tant dassurance sortir de chez vous pour
aller attendre votre bus à un arrêt de bus (car
qui vous dit quen vous plaçant à tel endroit
vous allez pouvoir prendre un bus, sinon la croyance en luniformité
du monde) ? Ou bien, pour reprendre lexemple ci-dessus,
cest ce qui vous fait emporter votre parapluie quand
le bulletin météo annonce de la pluie (même
si ce nest que probable : la météo
se trompe, finalement, assez souvent, mais ce quelle
nous dit du temps ne repose pas sur des données subjectives,
comme la magie, mais sur des données objectives, comme
la science).
Problème :
cette croyance, nous montre Hume, est irrationnelle. En quel
sens ? Au sens où elle nest pas fondée
sur des raisons ou ne repose pas sur un raisonnement valide.
En effet (cf. cours théorie et expérience, première
partie, pour plus de détails), dans ce raisonnement,
nous allons du particulier au général. Logiquement,
il nest donc pas valide. Ce nest pas parce quon
a toujours vu quelque chose, parce quon a lhabitude
de quelque chose, que cette chose va se reproduire infailliblement.
Nous navons donc, apparemment, pas de bonnes raisons
davoir cette croyance. Elle est donc irrationnelle.
NB :
attention ! vous voyez ici que si la croyance est tenue
pour être irrationnelle, ce nest pas au sens où
elle est absurde, et du côté du délire,
de la crédulité, de la superstition. Cest
parce quelle ne repose pas sur un raisonnement valide,
parce quelle nest pas suffisamment garantie rationnellement,
et donc, parce quelle soppose au savoir.
3)
Le caractère passif et involontaire de la croyance
la distinction entre " cause " et
" raison " de la croyance
Mais
il y a une autre raison pour laquelle la croyance peut être
tenue, si on sen tient à la définition
humienne, pour irrationnelle. Comment en venons-nous à
croire que les mêmes causes produisent les mêmes
effets, et à avoir confiance en lexpérience ?
Ce nest vraisemblablement pas par décision ;
je ne me dis pas : " tiens, jai constaté
que les mêmes causes produisent les mêmes effets,
donc, je vais croire en luniformité de la nature ".
Cette réflexion, vous pouvez bien sûr la faire,
mais je pense quelle est seconde par rapport à
votre croyance. Ie : vous pouvez lavoir, quand
vous réfléchissez sur les fondements de votre
croyance. Mais dans la vie, vous nallez pas réfléchir
sur vos croyances. La croyance, vous lavez, cest
tout. Ie : vous ne décidez pas de lavoir,
vous ne pouvez rien y faire du tout. Certaines données,
certaines représentations, à force de se reproduire,
vont tout simplement agir sur vous dune manière
tellement forte (cest la force de lhabitude "),
que vous allez y croire. Vous nen êtes même
pas spécialement conscients.
Bref :
la croyance ne se forme pas par décision volontaire,
mais par leffet de mécanismes naturels dont la
base est constituée par les impressions reçues
par lesprit. Elle échappe donc au contrôle
du sujet. Cest en ce sens quelle paraît
effectivement être irrationnelle : elle na
pas son origine dans la raison, mais elle est causée.
Il
convient ici de nous arrêter sur cette distinction entre
la cause et la raison des croyances.
- La
cause des croyances : mode dexplication de nos
actions ou représentations qui recourt à des
causes, ie, à quelque chose dextérieur
à lagent, qui agit sur lui sans quil
y puisse quelque chose, et sans même quil en
soit conscient ; cest irrationnel car ce nest
pas le sujet qui est à lorigine des effets
causés.
- La
raison des croyances : on dit quune action ou
une représentation a des raisons, et non des causes,
quand lagent en est lorigine, quand il peut
en donner des " motifs " : " jai
fait ou je pense cela, parce que (= raison, motif) ".
Ici, lagent décide de ces motifs et raisons,
elles ne lui viennent pas de lextérieur. Le
savoir scientifique entrerait dans cette catégorie,
car il est acquis de manière critique.
Quand
on peut donner des raisons ou des motifs à une action
ou à une représentation, on les dit alors " justifiées " ;
par contre, quand on ne peut en donner que des causes, on
les dit seulement " expliquées ".
Faites donc bien attention : le terme dexpliquer
sapplique aux actions et représentations dont
on cherche les causes.
Exemple :
Le
géocentrisme, in cours révolution copernicienne :
ici, non seulement nous sommes habitués à cette
croyance selon laquelle la terre ne tourne pas, mais cette
croyance est encore liée à dautres croyances,
qui peuvent être des causes de cette croyance