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Annexe
: Etude d'un texte de Kant, issu de Anthropologie
du point de vue pragmatique, I, 1: La conscience comme fonction.
Introduction
: le transcendantal
Kant
se considère lui-même comme un héritier de Hume
(il dit que ce dernier l'a en effet "réveillé
de son sommeil dogmatique"). Hume a en effet humilié
le rationalisme dogmatique des philosophes qui le précédaient,
en leur montrant que ce qu'ils croyaient fondé en raison,
justifié, ne l'était pas, mais était soit une
illusion, soit une habitude, une accoutumance (exemple : notions
de substance, de causalité). Nécessité sans
raison (nécessité : on pense tous comme
ça, c'est un fait; mais ce n'est que par une certaine accoutumance,
ce n'est pas rationnel, c'est de l'ordre de la croyance)
Seulement,
si Kant loue Hume d'avoir fait ça, il se pose aussi comme
l'adversaire de Hume : ce qui chez Hume reste injustifié
du point de vue rationnel, va chez Kant recevoir une justification.
Là où Hume invoque la tendance de la nature (humaine),
on a chez Kant le mot de "transcendantal" : c'est-à-dire
que ça devient pour lui quelque chose qui fait partie de
la structure de l'esprit humain, et qui rend l'expérience
possible (donc, c'est nécessaire, et justifié, car
sans ça, aucune expérience ne saurait être possible).
C'est quelque chose qui fait que le monde peut mériter l'appellation
de monde, avoir une cohérence et une unité. Ainsi
réhabilite-t-il les notions de substance, de causalité,
etc., mais, dans un sens transcendantal.
| Kant,
Anthropologie du point de vue pragmatique, I, 1.
"Posséder
le Je dans s a représentation : ce pouvoir élève
l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres
vivants sur la terre. Par là, il est une personne;
et grâce à l'unité de la conscience
dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est
une seule et même personne, ie, un être entièrement
différent, par le rang et la dignité, de choses
comme le sont les animaux sans raison, dont on peut disposer
à sa guise; et ceci, même lorsqu'il ne peut
pas dire Je, car il l' a dans sa pensée; ainsi toutes
les langues, lorsqu'elles parlent à la première
personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l'expriment
pas en un mot particulier. Car cette faculté (de
penser) est l'entendement. Il faut remarquer que l'enfant,
qui sait déjà parler assez correctement ne
commence qu'assez tard (peut-être un an après)
à dire Je; avant, il parle de soi à la troisième
personne (Charles veut manger, marcher, etc.); et il semble
que pour lui une lumière vienne de se lever quand
il commence à dire Je; à partir de ce jour,
il ne revient jamais à l'autre manière de
parler. Auparavant, il ne faisait que se sentir; maintenant,
il se pense." |
Commentaire
Introduction
du texte
Texte
dans lequel la conscience de soi est pensée en termes de
"pouvoir", et définie comme la condition de possibilité
de toute représentation.
Thèse
: la conscience de soi donne à l'homme sa dignité.
Trois
arguments établissent cette thèse :
- ce
pouvoir de la conscience de soi est le privilège de l'homme,
et fonde sa supériorité sur les autres vivants
- conséquence
: il est une personne d'un rang et d'une dignité incomparables
aux objets, en raison de sa capacité de penser
- le
passage chez l'enfant au stade de la pensée (contemporain
de l'usage linguistique de la première personne du singulier)
introduit un changement décisif dans son développement.
Ce qui est premier selon l'ordre des valeurs, est second selon
l'ordre chronologique.
A) La possession du Je est un privilège humain.
Kant
montre ici que posséder le Je dans sa représentation
est un pouvoir.
Le
pronom personnel Je a ici la forme d'un substantif, et qui plus
est, d'un nom propre. Le Je exprime et désigne la conscience
de soi.
1)
Fonction du Je : le Je est la condition de possibilité de
toute représentation.
Non
seulement : la représentation suppose la conscience (il n'y
a de représentation que pour un sujet qui en est conscient),
mais encore : les représentations "données dans
une intuition ne seraient pas toutes ensemble mes représentations
si elles n'appartenaient pas toutes ensemble à une conscience
de soi" (CRPure). Ie : la conscience de soi se constitue comme
pouvoir d'unification et de synthèse du divers (préciser
ce qu'est le divers : les expériences, ce que je perçois).
Conséquence
: transcendance du Je :
Ce
qui rend possible la représentation ne saurait
être, en effet :
-ni
une représentation,
-ni
un élément de l'ensemble des représentations,
-et
n'est pas non plus donné dans une intuition sensible
-ni
dans une intuition intellectuelle
La
condition transcende ce qu'elle rend possible (le fondement ne peut
logiquement être du même ordre que ce qu'il rend possible).
Exemple : si le je était un élément du tout,
il ne pourrait s'élever à la pensée du tout.
Ainsi,
le Je est à la fois transcendant (supérieur
aux choses) et transcendantal (indépendant de l'expérience),
et il se distingue radicalement du Je empirique (saisi dans l'expérience
sensible).
-Conséquence
de ce pouvoir : l'homme est une personne. ( "par là,
il est une personne").
L'argument
se dédouble :
a)
le Je, sujet logique :
L'homme
est une conscience de soi qui subsiste par-delà le divers
des représentations, qui en assure l'unité par-delà
la pluralité des expériences et l'identité
en dépit des changements qui lui arrivent.
C'est
dans la mesure où il est conscience de soi et ce faisant,
sujet logique, que l'homme est aussi sujet moral. En effet, afin
d'être un sujet moral, il faut qu'on puisse être responsable
de nos actes : la condition pour cela, c'est bien de pouvoir se
représenter soi-même comme un sujet unique et permanent.
En
tant qu'il est sujet à la fois logique et moral, l'homme
occupe dans l'univers le premier rang. La conscience de soi est
donc ce qui élève l'homme au-dessus des lois de la
nature, l'en émancipe. D'abord, comme sujet logique : il
est bien hors rang puisqu'aucune des représentations ne peut
être ramenée à ce qui en est la condition. Ensuite
et surtout comme sujet moral : il ne peut être, contrairement
aux choses, quelque chose dont on peut user à sa guise.
Cette
émancipation est donc ce qui fait la dignité de la
personne. En effet, la personne s'oppose ici aux êtres
vivants dépourvus de raison (les animaux) mais surtout, aux
choses; être une personne, pour Kant, c'est ne pas être
une chose ; or, les choses sont relatives, et ne peuvent avoir une
dignité; Kant dit qu'elles ont un prix : on peut les échanger
les unes contre les autres, en donner un équivalent (les
acheter, etc) (on peut toujours remplacer une chose par une autre).
Par
contre, si les choses de la nature sont seulement des moyens, si
je peux m'en servir à ma guise, en faire ce que je veux,
les personnes ne peuvent subir ce même traitement. Elles ont,
non un prix, mais une dignité, un valeur en soi. Ie : la
personne est en elle-même une fin, et ne peut jamais être
utilisée (seulement) comme un moyen.
Pourquoi?
Tout simplement parce que pour Kant, la personne, en tant qu'être
humain conscient de ses actes, est capable d'en répondre,
et fait que l'homme devient un sujet responsable : et par là,
il est capable de mesurer ces actes à des droits et des devoirs
(ie : la personne est un sujet porteur de droits et de devoirs);
par là, elle porte en elle quelque chose qui limite la faculté
d'agir comme bon nous semble à son égard : la raison
(l'humanité, ce qui est commun à tout homme) ou encore,
pour Kant, la moralité. Si raison et moralité vont
de pair et font la dignité de la personne, c'est parce que
par la raison, l'homme est capable de s'abstraire de ses intérêts
personnels, de ses penchants immédiats, afin de prendre sur
ses actions un point de vue universel (qui vaut non seulement pour
moi, mais pour tout homme en tant qu'homme ou en tant que doué
de raison). C'est donc la moralité qui fait qu'un être
raisonnable est une fin en soi, car ce n'est que par elle qu'il
est possible de participer à l'établissement de lois
universelles (qui, si elles formaient un autre règne que
celui de la nature, serait le "règne des fins").
Le fait que la personne, ou l'humanité, soit toujours pour
Kant une fin en soi, met donc en relief l'obligation de ne jamais
violer, sous aucun prétexte, le respect dû à
la personne humaine Bref : ce qui a de la dignité, c'est
l'humanité, en tant qu'elle est capable de moralité
Contrairement,
nous dit Kant, aux animaux (en cela, il s'oppose à Hume,
pour qui, au contraire, le problème de l'identité
personnelle renvoyait au même traitement que celui qui s'appliquait
aux plantes ou aux animaux-mais, justement, chez Hume, pas de personne).
Ici, problème : peut-on vraiment en disposer "à
sa guise"? En fait, ailleurs, Kant est plus mesuré.
Il ne croit pas vraiment que les animaux sont des choses comme les
autres. Contrairement à Descartes, il croit plutôt
à une spécificité de certains organismes, les
êtres vivants, qui ne sont pas de vulgaires machines (CFJ).
Cf. fait que Kant définit la vie comme "faculté
d'agir d'après la représentation d'une fin",
ce qui est l'analogon de la liberté. Pour Descartes, on peut
réellement faire ce qu'on veut des animaux, puisqu'ils ne
souffrent pas : ainsi, pas de différence entre l'animal qui
crie sous les coups de scalpel, et entre le son que font les aiguilles
d'une montre quand elles sonnent l'heure. Mais, quand on reconnaît
au moins que les animaux, qui, s'ils sont des êtres naturels,
et non des "personnes", ne sont pas des choses inertes
comme les pierres, on ne peut pas faire ce qu'on veut des bêtes.
La réalité de leur capacité à souffrir,
si elle ne fait pas d'eux des êtres de droit, créé
au moins des devoirs pour l'homme. Nous avons, dit Kant, certains
devoirs (même s'ils sont indirects, en tant qu'ils ont une
signification pour ou à propos de notre humanité à
nous) envers elles :
| "parce
que les animaux sont un analogon de l'humanité, nous
observons des devoirs envers l'humanité quand nous
les regardons comme analogues de cette dernière et
par là, nous satisfaisons à nos devoirs envers
l'humanité" |
Parce
que le vivant entretient un rapport d'analogie avec ce qui nous
constitue comme êtres humains, il fait ou même doit
faire l'objet d'un certain respect, celui qu'à travers tous
les animaux nous nous témoignons à nous-mêmes.
Bref : si les hommes sont des êtres "hors nature",
par le fait qu'ils sont seuls des personnes, alors, certes, ils
peuvent disposer à leur guse des plantes et des animaux,
mais, "dans une certaine mesure", ie, pas à volonté
(par exemple, on ne leur infligera pas des blessures inutiles) car
les animaux ne sont pas des choses comme les autres.
B- La conscience de soi qui consiste à posséder
dans sa représentation le Je transcendantal, est un acte
de l'entendement.
Que
les langues aient ou non dans leurs catégories grammaticales
le pronom personnel je, elles ne peuvent se dispenser de penser
le Je. Car penser le Je, c'est la condition de la pensée
et celle du langage. (Kant rompt ici avec conception instrumentaliste
du langage : le langage ne sert pas à penser, mais il a pour
fonction de penser. Il est un acte de l'entendement qui implique
la conscience de soi en tant que pouvoir unificateur du divers.
)
C-Analyse
de la formation du Je chez l'enfant : dire "Je", ou le
passage à la pensée.
L'usage
du Je correspond à un progrès irréversible
dans la maîtrise du langage. Lorsque l'enfant se désigne
à la troisième personne ou par un nom, il se confond
avec toute chose extérieure. Alors qu'un nom peut s'appliquer
à une pluralité d'objets, le je ne désigne
que la personne qui l'énonce, c'est pourquoi il a le statut
de nom propre. La formulation du Je assure donc l'apparition du
sujet en tant que tel. Mais, ce point de vue diachronique n'invalide
en rien l'idée que Je est dans sa pensée "même
lorsqu'il ne peut pas dire Je" (ie : la dignité de la
conscience de soi précède sa manifestation) Le passage
du sentiment de soi à la conscience de soi constitue dans
le temps un passage décisif. Il annonce un autre passage
qu'il est convenu d'appeler l'âge de raison. Si l'enfant n'a
pas encore l'âge de raison, il entre dans un ordre que lui-même
institue et rompt avec la nature. (Pour l' enfant, une lumière
se lève quand il dit je : il se pense et pense le monde,
ce qui n'a rien à voir avec sentiment confus de l'animal)
Conséquences
de ce texte
a)
Ici, Kant dit, contrairement à Hume, que la conscience
comme identité personnelle n'est nullement une illusion.
Au contraire, on n'a plus affaire à une tendance, mais à
ce sans quoi l'expérience n'est plus (cf. dernière
phrase qui n'est pas dans notre extrait : "(le temps de l'enfance
le plus reculé où ne peut plus avoir accès)
n'était point le temps des expériences, mais le temps
des perceptions dispersées").
Exemple
: sans cette unité du je qui accompagne nos représentations,
nous ne pourrions plus nous orienter dans le monde, et il n'y aurait
même plus de monde, ou le "même" monde, mais
un conte de fées où les citrouilles deviennent carrosses.
Ainsi
pour Kant, l'homme humien, sans point de vue central ou unifiant
qui puisse unifier tout ce qu'il perçoit (que ce soit en
lui ou en dehors de lui) n'est pas une personne, et ne mérite
donc pas le qualificatif d'humain. Il est nécessaire que
l'homme se conçoive lui-même comme un être persistant
à travers le temps : c'est à ça que sert le
"je" : à unifier, synthétiser, mon expérience.
C'est
une condition nécessaire de l'expérience, et qui dit
condition nécessaire dit "hors de l'expérience";
c'est ce qui accompagne toute conscience, ce qui fait que notre
vie n'est pas un chaos, est un monde, et nous avec. La conscience
de soi est ce qui fait à la fois qu'il y a une personne et
un monde cohérent. On a besoin d'une conscience identique,
mais, ce n'est pas au sein de l'expérience qu'on va pouvoir
la trouver, puisque c'est la condition même pour qu'il y ait
expérience. C'est une question transcendantale et non empirique.
Ainsi
Hume, en cherchant dans l'expérience le "moi",
se privait par avance de le trouver (puisque le je identique à
travers le temps est la condition même pour qu'il y ait un
dehors, comme la lumière est ce qui rend visible, mais n'est
pas visible
)
Mais
cette objection vaut aussi pour Descartes. En effet, ce dernier
n'a pas vu non plus que le caractère déterminant de
l'acte de penser fait que l'activité conceptuelle à
travers laquelle l'esprit représente un objet, ne peut lui
être donnée comme objet, et que donc, la conscience
de l'acte de pensée est toujours incapable de s'atteindre
comme objet. Le fait de se savoir pensant, d'être conscient
de soi, et d'être un Je identique, n'implique pas qu'on puisse
avoir accès, apercevoir, ce qu'on est, ie, faire comme si
ce sujet logique était un sujet réel (ou l'unité
logique une unité réelle). Pour Kant, le cogito n'est
rien d'autre que le je pense qui doit accompagner toutes mes représentations,
et est seulement un sujet transcendantal : ie, pure forme d'un sujet
pensant.
b)
Par conséquent, si certes la conscience n'est plus une illusion
mais une condition nécessaire de l'expérience,
ce n'est pas non plus la chose, le moi substantiel et métaphysique
dont nous parlait Descartes. La conscience, ou sujet pensant, qui
a la capacité de dire Je, de rapporter à soi ses représentations,
n'est qu' une capacité, une fonction. On n'a pas besoin,
pour sauvegarder l'unité, de supposer un moi, une substance
mystérieuse, à laquelle renverrait ce je. La conscience,
c'est tout simplement la continuité psychologique qui donne
cohérence à la vie, et elle ne peut être décrite
indép d'un point de vue subjectif.
Kant
s'oppose donc à la fois à Descartes et à Hume;
de Descartes, il garde la nécessité d'une identité
ou persistance de la conscience, et le privilège qu'elle
nous confère d'être un "moi", une personne;
mais, de Hume, il garde aussi l'idée que la conscience n'est
pas quelque chose, une "réalité", donc,
de l'ordre de l'expérience.
Fin
du cours
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