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II-
Dire que le bonheur est affaire de politique, n'est-ce pas confondre
liberté et bonheur?
Deux
grands questionnements s'imposent :
1)
L'Etat doit-il vraiment s'occuper du bien privé ? Ie
: le bien privé est-il vraiment la même chose que le
bien public ?
2)
Le bien public (qui est la fin de tout Etat normalement constitué)
est-il vraiment le bonheur ? Par conséquent, le but
de l'Etat est-il vraiment le bonheur ?
Introduction :
l'Etat dans la philosophie politique moderne (Hobbes et Kant versus
Aristote)
Pourquoi
cette question ? Parce qu'on a vu avec Hobbes une autre conception
de l'Etat que celle d'Aristote. Cette conception a le mérite
de nous montrer que la thèse aristotélicienne selon
laquelle le but de l'Etat est bien le bonheur, repose sur une prémisse
elle aussi aristotélicienne : celle selon laquelle l'Etat
est une réalité naturelle.
Quelle
est, dans la perspective plus moderne qu'est celle de Hobbes, la
fonction première de l'Etat ? Si l'Etat n'est pas une
réalité naturelle, naturellement accordée à
l'être humain, quelle est sa fonction, i.e., pourquoi l'a-t-on
institué ?
Sa
fonction consiste avant tout à garantir la liberté
de chacun par des lois. Limiter les libertés individuelles
dans ce qu'elles peuvent avoir de gênant pour l'exercice de
la liberté des autres. Le bien commun qu'il vise est donc
avant tout la paix. Pour cela, il dispose d'un appareil de contraintes,
des lois, des normes (" tu dois " et si tu ne
le fais pas tu seras puni").
Tout
cela, Aristote en fait abstraction, du fait de sa prémisse
naturaliste. Ainsi peut-on dire qu'il rate une des dimensions essentielles
du droit/ du politique.
1)
Le bonheur peut-il être le fondement du vivre-ensemble,
et le but des lois est-il d'assurer le bonheur ?
| Kant,
Du
rapport de la théorie et de la pratique dans le droit
politique (Contre Hobbes).
S'il
devait arriver qu'un peuple soumis à une législation
présentement en vigueur vint à estimer que
son bonheur va être très probablement
compromis, que lui faut-il faire ? ne doit-il pas résister ?
La réponse ne peut être que la suivante :
il n'a rien d'autre à faire qu'à obéir.
Car il n'est pas ici question du bonheur que le sujet peut
attendre d'une institution ou d'un gouvernement de la république,
mais avant tout du droit qui doit être garanti
à chacun par ce moyen : c'est là le principe
suprême d'où doivent découler toutes
les maximes qui concernent une république, et aucun
autre ne peut le limiter. Relativement au bonheur,
aucun principe universellement valable ne peut être
donné pour loi. Car aussi bien les circonstances
que l'illusion pleine de contradictions et en outre sans
cesse changeante où l'individu place son bonheur
(personne ne peut lui prescrire où il doit le placer)
font que tout principe ferme est impossible et en lui-même
impropre à fonder une législation. La proposition :
Salus publica suprema civitatis lex est, garde intacte
sa valeur et son autorité, mais le salut public
qu'il faut d'abord prendre en considération
est précisément cette constitution légale
qui garantit la liberté de chacun par des
lois ; en quoi il demeure loisible à chacun
de rechercher son bonheur dans la voie qui lui paraît
la meilleure, pourvu seulement qu'il ne porte aucune atteinte
à la liberté légale générale,
par conséquent au droit des autres co-sujets.
Si
le pouvoir suprême édicte des lois qui visent
directement le bonheur (le bien-être des citoyens,
la population, etc.), ce n'est pas à titre de fin
de l'établissement d'une constitution civile, mais
uniquement comme moyen pour garantir l'état
juridique ; principalement contre les ennemis extérieurs
du peuple. En ce domaine, il faut que le chef de l'Etat
soit autorisé à juger lui-même, et lui
seul, si de telles mesures sont nécessaires à
la prospérité de la république, qui
est indispensable à sa puissance et à sa solidité
aussi bien à l'intérieur que contre les ennemis
extérieurs ; mais ce n'est pas pour rendre le
peuple pour ainsi dire heureux contre son gré, mais
uniquement pour faire en sorte qu'il existe comme république.
(...) le législateur (ne peut pas se tromper) lorsqu'il
demande si la loi s'accorde ou non avec le principe du droit,
car il dispose en ce cas, et même a priori, comme
d'un étalon infaillible (...) (et il n'a pas besoin,
comme dans le cas du principe du bonheur, d'attendre des
expériences qu'elles lui apprennent tout d'abord
si ses mesures sont efficaces). Car pourvu qu'il n'y ait
pas de contradiction à ce que tout un peuple
accorde unanimement son suffrage à une telle loi,
si pénible soit-elle pour lui à accepter,
cette loi est conforme au droit. (...)
Le
(principe du bonheur peut donc faire beaucoup de mal), même
dans le droit civil, (à proprement parler, on ne
peut assigner au bonheur aucun principe déterminé)
(...) Le souverain veut rendre le peuple heureux selon
l'idée qu'il s'en fait, et il devient despote ;
le peuple veut ne pas se laisser frustrer de la prétention
au bonheur commune à tous les hommes et il devient
rebelle. |
Répondez
aux questions suivantes, afin de réfuter la thèse
d'Aristote :
1)
le bonheur est-il quelque chose de collectif, ou de personnel? (L'idée
de bonheur collectif veut-elle dire quelque chose?)
Réponse :
le bonheur a à voir avec la vision du monde de chacun, il
est personnel. Chacun met le bonheur où il veut ; il
est donc différent selon chaque individu.
Ailleurs,
Kant exprime cette idée en disant que le bonheur est un "idéal
de l'imagination" : il n'est pas universalisable.
| Cf.
Kant, CRPratique, I, i, 1, scolie II
"ce
en quoi chacun doit placer son bonheur dépend
du sentiment particulier de plaisir et de peine que chacun
éprouve; bien plus, dans un seul et même
sujet, ce choix dépend de la diversité
des besoins suivant les variations de ce sentiment".
|
Dans
ce texte, le bonheur est de l'ordre du sentiment de plaisir et de
peine ; il est donc variable suivant les individus et même
dans l'individu :
Le
bonheur ne réside jamais dans la même chose selon
les individus. Ainsi l'un peut trouver que le bonheur consiste
à avoir beaucoup d'argent, l'autre, de belles femmes, l'autre
la renommée ; il ne peut donc y avoir unanimité
quant à ce qu'on doit considérer comme objet du sentiment
de plaisir et de peine.
Il
peut même arriver qu'au cours de la vie d'un individu
particulier, le bonheur consiste dans des choses différentes.
Souvent à la suite d'expériences malheureuses, qui
nous ont appris que le bonheur ne résidait pas là
où nous le pensions (imaginions !). Ici, le bonheur
ne fait même pas l'objet d'un accord sur son contenu, au sein
de chaque individu.
Le
bonheur est ainsi indéterminé, non conceptualisable :
c'est cela que signifie l'expression du" idéal
de l'imagination ". Malgré le désir qu'a
tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut
jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement
il désire et veut. On ne sait donc pas de façon sûre
ce qui pourrait favoriser le bonheur d'un être (ça
change sans arrêt).
2)
la fin de l'Etat (le bien public) est-elle vraiment le bonheur?
Pour y répondre, répondez d'abord aux questions suivantes
:
a)
rappelez quel est le but de l'Etat à partir du moment où
on dit qu'il n'est pas naturel et que l'homme n'est pas naturellement
sociable.
C'est
de limiter les libertés individuelles, mais seulement dans
ce qu'elles peuvent avoir de gênant pour les autres libertés
individuelles. I.e., pour un but bien précis : la paix
(Cf. de nouveau, Hobbes). L'Etat accorde donc ces libertés
par un appareil de contraintes, des lois ( " tu dois "
et si tu ne le fais pas, alors, tu seras puni).
b)
à partir des réponses aux questions 1) et 2a), demandez-vous
si le bonheur peut être le fondement du vivre-ensemble, de
l'accord des hommes entre eux. (Peut-il faire l'unanimité?
Peut-il être l'objet des lois?)
Le
bonheur ne peut faire l'unanimité car il change selon les
individus et même au cours de la vie des individus eux-mêmes.
Comme nous l'avons vu ci-dessus, le contenu du bonheur est non conceptualisable,
i.e., nul ne peut dire de façon précise où
est le bonheur, sinon Dieu. Donc, une loi visant le bonheur est
absurde, car elle devrait satisfaire tout le monde ; or, nul
accord des satisfactions et désirs individuels ne peut par
définition exister!
Cf.
Rousseau : une loi ne peut par définition porter sur
le bien-être de chacun ou sur la somme de ceux-ci.
c)
Quel risque majeur encourt l'Etat si les citoyens veulent que les
lois les rendent heureux?
Sa
destruction, car le bonheur est fluctuant ; Elle pourra être
en accord aujourd'hui avec nos désirs, et ne plus l'être
demain.Ainsi, dès qu'une loi sera contraire à nos
désirs, on s'y opposera.
d)
A quelles conditions une loi est-elle recevable?
Si
elle ne fait pas d'exceptions, i.e., si elle est universelle, et
permet ou suppose l'accord de tout le monde sur la question. L'injustice
n'a donc rien à voir avec le malheur. Une loi disant qu'il
faut payer des impôts n'est injuste que si elle exonère
sans aucune raison valable une classe de la population. Elle ne
l'est pas si je trouve que je pourrais m'acheter davantage de biens
de consommation si je n'en payais pas, et que je serais alors plus
" heureux ".
e)
Kant donne dans ce texte la véritable fin de l'Etat et/ou
du droit civil, qui seule peut être susceptible d'accord :
quelle est-elle?
C'est,
comme chez Hobbes, la liberté. Le droit, c'est la garantie,
pour chacun, de sa sûreté. C'est le seul principe sûr
de la politique, dont le législateur peut s'occuper.
Conclusion
Si
le bonheur est plutôt ce qui dissocie les hommes, car son
contenu est variable selon les individus (il est ce qu'il y a plus
de personnel) alors on ne voit pas comment il pourrait y avoir un
bonheur commun/collectif, qui puisse s'appliquer à tous.
N'est-ce pas la meilleur manière de rendre quelqu'un malheureux
que de lui imposer sa propre vision du bonheur ? Peut-on recevoir
de quelqu'un d'autre le contenu du bonheur ?
2)
La thèse de Kant évite le risque du totalitarisme.
N'est-ce
pas en effet dans un Etat totalitaire que le bonheur est affaire
de politique?
En
effet, la définition de l'Etat totalitaire est la suivante
: c'est un Etat qui cherche à régenter tous les domaines
de la vie. Il veut s'immiscer dans la vie privée des gens,
la régenter.
Exemples :
il voudra déterminer le nombre d'enfants par foyer, définir
les activités " épanouissantes ",
le nombre d'heures à y passer, etc.
Or,
nous allons montrer que la tâche qui consiste à déterminer
le bonheur des gens est hors des possibilités de la politique.
En
effet, qu'est-ce qu'être l'objet de prescriptions ? C'est
être une norme et être assuré par des sanctions.
Cf.
L'injonction " sois heureux ! "
et "sois heureux de telle manière, ie, de la manière
conforme à celle édictée par l'Etat" (et
si tu ne l'es pas, alors, tu seras puni) : n'est-elle pas une
contradiction dans les termes ?
a1)
D'abord parce que quelque chose que l'on cherche tous naturellement,
n'a pas à être commandé.
C'est
inutile. Qu'on nous l'impose ou pas, on le fera (c'est en quelque
sorte une nécessité physique : c'est aussi
inéluctable qu'un bâillement). Nécessité
naturelle = ne nécessite pas de commandement ni de sanction.
(Kant : "on n'ordonne jamais à quelqu'un ce qu'il
veut déjà inévitablement de lui-même").
Nous ne sommes pas libres de vouloir le bonheur!
NB
: le devoir, qu'il soit moral ou non, doit plutôt sans cesse
lutter contre le principe (subjectif) du bonheur (amour de soi).
Le bonheur ne peut être un devoir que dans un sens large,
en tant que celui qui n'est pas heureux, qui a plein de soucis,
peut y trouver une tentation et une raison d'enfreindre le devoir
(se tuer, voler).
a2)
Ensuite parce qu'on ne peut être heureux malgré soi
Exemple
: imaginez que l'Etat vous prescrive de chercher le bonheur dans
la lecture, dans la méditation. "Pour être heureux
il faut que tu lises". C'est la condition absolue, nécessaire
et suffisante du bonheur.
Si
moi je ne supporte pas de lire, si cela ne m'apporte aucune satisfaction,
l'Etat aura beau faire, je ne me sentirai pas heureux mais malheureux.
C'est
de l'ordre de l'impossibilité physique : personne ne peut
vous imposer un état d'âme.
Autre
exemple : si on vous impose de croire en Dieu, vous pouvez certes
faire semblant d'y croire mais au fond de vous, vous ne pouvez même
pas faire semblant.
Tout
ce qui est de cet ordre ne relève pas du commandement, et
l'Etat aurait tort de vouloir se donner pour fin quelque chose qui
relève de l'impossible. Il ne peut aller voir ce que vous
pensez...
Bref
: le bonheur ne peut être rendu obligatoire et obtenu par
la contrainte. N'est donc pas affaire de politique.
Exception
bien sûr : la société de consommation; la
pub. Facile ici de vous montrer ce qui est susceptible de vous
apporter le bonheur, tout en ne vous commandant rien explicitement
mais en vous influençant secrètement. Tyrannie douce
mais encore pire peut-être que la tyrannie violente et voyante,
qui va pouvoir mener à la révolte. Contre l'autre,
on ne peut pas faire grand-chose, même en étant éclairé
...
a3)
De plus, le gouvernement c'est un ou des hommes qui eux aussi auront
leur propre vision de la vie, de la satisfaction totale, etc. :
pourquoi saurait-il mieux que nous en quoi réside le bonheur?
Ce sera toujours le bonheur selon lui !
Conclusion
: ériger le principe du bonheur en fin ou fondement de
la politique, est très dangeureux, et cela peut faire beaucoup
de mal : "le souverain veut rendre le peuple heureux
selon l'idée qu'il s'en fait, et il devient despote; le peuple
ne veut pas se laisser frustrer dans la prétention au bonheur
commune à tous les hommes, et il devient rebelle"
(Kant, Contre Hobbes).
Toutefois,
il est intéressant de montrer que le totalitarisme, dans
son ambition de vouloir faire le bonheur des gens, et au bout du
compte, de les rendre malheureux et infantiles, est encore présent
aujourd'hui, au sein même de nos démocraties. C'est
la thèse de Tocqueville dans De la démocratie en
Amérique.
3)
Tocqueville, De la démocratie en Amérique,
la démocratie moderne = nouvelle forme de totalitarisme (aliénation
par revendication du bonheur que nous devrait l'Etat).
Introduction
=
correspond aux mœurs, comportements, mentalité, coutumes,
etc., d'un peuple vivant sous une constitution donnée. Chaque
forme (nature) de gouvernement (question du régime politique)
correspond à un certain principe, pour reprendre la distinction
de Montesquieu (De l'esprit des lois).
Thèse
et démonstration :
(1)
l'individualisme spécifique des temps modernes et plus précisément
de la société démocratique moderne, comprend
la liberté et l'amour du bien-être
(a)
la liberté = Tocqueville la définit comme le "droit
égal et imprescriptible, pour chaque individu, à vivre
indépendant de ses semblables en tout ce qui n'a rapport
qu'à lui-même et à régler comme il l'entend
sa propre destinée" (cf. liberté d'entreprendre);
caractéristique majeure : elle est individuelle; l'Etat ne
doit pas se mêler de nos affaires (idée libéraliste).
Tocqueville oppose cette liberté à celle des Anciens,
pour lesquels la liberté était éminemment politique
(être libre, c'était le droit pour un citoyen de participer
à la souveraineté). Nous, nous revendiquons la liberté
hors de l'Etat, presque contre finalement.
(b)
naissance de la vie privée = va avec un goût prononcé
pour son bien-être, pour la prospérité matérielle
Cette
liberté va inéluctablement s'auto-détruire :
(c)
finalement, on va vouloir laisser à l'Etat, à un petit
nombre de représentants, la tâche de régler
les affaires publiques, afin de jouir en paix et en privé
des biens matériels et des activités épanouissantes
(cf. émergence de clubs de gym, souci du corps, être
beau, etc.); ce qui mène à une perte de responsabilité
et à l'anéantissement de la démocratie car
ces représentants peuvent faire ce qu'ils veulent, "on
s'en fout" -en tout cas il est trop tard de se plaindre une
fois que le mal est fait (que notamment, on constate les dérives
des politiques au pouvoir). Plus personne ne s'occupant de politique,
il n'y a plus de pouvoirs intermédiaires et le pouvoir devient
un pouvoir unique et central (on va laisser l'Etat s'occuper du
bien public, des affaires politiques, à notre place). Plus
rien de démocratique.
(2)
Le goût pour le bien être matériel, pour le "petit
bonheur bourgeois", mène d'un autre côté
à une demande sans cesse croissante pour que l'Etat satisfasse
notre bien-être.
Cela
vient de notre désir de sécurité ; on
va vouloir que l'Etat utilise sa fonction pour protéger notre
personne et nos biens. Au bout du compte, on demande donc à
l'Etat qu'il s'occupe de ce bonheur privé, qui devait être
notre seule affaire...
D'où
la naissance de ce que Tocqueville appelle le despotisme des
temps modernes :
| Tocqueville,
De la démocratie en Amérique, 1840,
Ed. Gallimard, 1968
Je
veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait
se produire dans le monde : je vois une foule innombrable
d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos
sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires
plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux,
retiré à l'écart, est comme étranger
à la destinée de tous les autres : ses enfants
et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce
humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à
côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les
touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même
et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille,
on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus
de ceux-là s'élève un pouvoir immense
et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance
et de veiller sur leur sort. Il est absolu, prévoyant,
régulier et doux. Il ressemblerait à la puissance
paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer
les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche,
au contraire, qu'à les fixer irrévocablement
dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent
pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir.
Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut
en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit
à leur sécurité, prévoit et
assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs
principales affaires, dirige leur industrie, règle
leurs successions, divise leurs héritages; que ne
peut-il leur ôter entièrement le trouble de
penser et la peine de vivre? |
Etat
tutélaire, qui se charge de tout ce dont nous devrions être
responsables, même de ce bonheur que pourtant, en bonne logique
individualiste, nous devrions prendre nous-mêmes en charge.
Despotisme, non pas directement tyrannique, mais avilissant. L'Etat
intervient jusque dans les moindres détails de l'activité
humaine. Dégrade notre humanité. En effet, nous ne
pensons plus, il pense à notre place, etc.
4)
Le " droit au bonheur ".
Qu'entendre
alors par " droit au bonheur " ?
Chacun
a le droit, non au bonheur, mais à une organisation collective
qui ne mette pas d'obstacles à sa poursuite. De même
nous ne pouvons prétendre au " droit à la
santé " car la santé dépend de nombre
de facteurs sur lesquels la société n'a pas de prise.
Par contre nous pouvons exiger le " droit aux soins "
qui ne dépend que du bon vouloir collectif.
Noter
que ces conditions du bonheur ne sont pas des biens matériels
(car société pas Etat : sa fonction n'est pas
de rendre possibles la production et la consommation ; et société
de masse n'empêche pas l'aliénation). Il lui appartient
de lutter contre les obstacles objectifs au bonheur : l'inculture,
qui conduit à l'ignorance de soi ; l'instrumentalisation
de la personne ; l'aliénation aux besoins. Ici et ici
seulement, l'Etat vise un bien qui est commun à chacun et
à tous ; la possibilité d'une vie qui ne se limite
pas à la vie biologique. Dès lors, Aristote avait
raison, mais seulement sur ce point.
Conclusion : Le bonheur ne relève
donc pas entièrement de la politique.
Il
est une affaire privée, non publique. Par contre, ce que
peut et doit nous apporter la politique, ce sont les conditions
du bonheur, ce sans quoi il est impossible. Je terminerai sur ces
mots de B.Constant (De la liberté...) :
" prions l'autorité de rester dans ses limites ;
qu'elle se borne à être juste. Nous nous chargerons
d'être heureux ".
ANNEXE
: Aristote : le bonheur comme vie morale.
Etre
heureux = fin ultime de l'homme. Donc, si on veut savoir ce qui
est susceptible de nous apporter le bonheur, il faut aussi savoir
ce qui est propre à l'homme (question qui pour Aristote revient
à savoir quelle est la fonction propre de l'homme). Cf. EN,
I, 6 et 13 :
(1)
le bonheur est la fin ultime de l'homme, qui est fin ayant une valeur
absolue et parfaite (état dans lequel l'homme ne manque de
rien)
(2)
or, ce qui est propre à l'homme par rapport aux autres animaux,
ce n'est ni la reproduction, ni la croissance/vie en général,
ni la sensation, mais l'intellect.
(3)
donc le bonheur consiste dans une vie conforme à la raison,
qui est le propre de l'homme
(4)
cette vie conforme à la raison (état dans lequel la
raison est parfaite) consiste dans la vie morale et dans la vie
théorique (car raison à la fois théorique et
pratique : raison théorique parfaite = philosopher,
réfléchir ; raison pratique = faire des actes
bons)
(5)
si vivre en cité peut nous apporter le bonheur c'est donc
avant tout parce que les lois nous donnent l'habitude de bien agir (et
que pour bien agir il faut penser, exercer sa raison) : si la fin
de la politique est le bonheur, c'est parce qu'elle met son principal
soin à faire que les citoyens soient des citoyens honnêtes
Bibliographie
Aristote,
Ethique à Nicomaque
Kant,Du
rapport de la théorie et de la pratique dans le droit politique
(Contre Hobbes)
Tocqueville,
De la démocratie en Amérique
Et
pour approfondir :
J.S.
Mill,
De la liberté
La
doctrine de l'utilitarisme (notion de "bonheur collectif",
qui ne peut s'exercer qu'au détriment des libertés
fondamentales) et sa critique par J. Rawls, in Théorie
de la justice
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