B. cherche ici à poser correctement le problème
du dualisme. Il le pose d'une manière nouvelle en s'interrogeant
sur la mémoire. Il traite ici le problème des rapports
âme/ corps en fonction de la durée. La relation entre
les deux éléments sera saisie dans le souvenir (point
d'intersection).
1)
La thèse : Il y a émergence progressive de l'esprit
à partir de la matière grâce au discernement
que requiert la perception
Il
part d'un monde plein : immédiatement, le monde est là,
tout nous est donné. Ce qui nous est donné dans
la perception, c'est l'ensemble des images du monde matériel.
En droit, nous percevons tout. Le point d'organisation, c'est
l'image particulière qu'est mon corps. Il donne au départ
une définition très large de la matière :
elle est l'ensemble des images -or, faire intervenir cette notion
d'image, c'est faire intervenir la notion d'esprit.
L'analyse
de cette perception sera une genèse de l'esprit : il s'agira
de montrer comment la conscience émerge d'un monde qui
par lui-même ne comporte encore rien de la subjectivité
ou de la conscience. Comment, dans cette totalité, allons-nous
faire des différenciations, percevoir et nous souvenir
? Le philosophe se trouve d'abord face à un champ
transcendantal sans sujet. Au départ, il n'y a
que le pur objet. Le sujet n'est pas immédiatement là,
constitué. Le champ Tal est une structure objective, quelque
chose de déjà tout prêt pour la connaissance.
L'a priori est du côté de l'objet. On est tout de
suite dans les choses. L'activité de l'esprit consiste
à s'en extirper. Préalablement à toute perception,
il y a un fond impersonnel, où l'acte de percevoir coïcnide
avec l'objet perçu. Le fond est extériorité.
L'acte
de perception nous place directement dans les choses. Ce
n'est donc pas une philosophie réflexive : on
ne part pas de soi pour aller vers le monde. C'est en partant
du monde indéterminé qu'on se donne le monde tel
qu'il nous est donné, sans le mettre en doute. Il y a une
structure antérieure à la présence de l'esprit.
Contrairement à Kant le sujet ne structure
pas le monde, il n'ya pas de chaos antérieur : il y a un
monde déjà structuré, qui s'impose à
nous. La perception idéale n'est pas subjective, elle est
impersonnelle : les éléments propres à l'être
percevant ne constituent pas la perception, ils s'y ajoutent.
Bref, la perception pure nous donnerait un monde d'où tout
sujet serait absent. Il n'y a donc à la limite aucune différence
entre être et être perçu : pensée et
étendue ne s'opposent pas, et pas d'assimilation entre
étendue et représentation. Il y a émergence
progressive de l'esprit à partir de la matière grâce
au discernement que requiert la perception.
2)
La méthode de saisie du pur
L'esprit
est déjà présent dans la perception, sous
forme de discernement. Et réciproquement, la matière
est présente dans la mémoire, sous forme de mémoire
habitude ou répétitive. Mais, afin de voir comment
se constitue l'esprit à partir de la matière, et
où se fait le contact entre eux, B. va tâcher d'isoler
dans sa pureté :
-
l'acte de percevoir
-
l'acte de se souvenir
Il
isole ainsi l'esprit face à la matière; mais s'il
isole les termes, c'est pour mieux comprendre leur unité.
Il se situe ici dans la tradition française, qui vise à
atteindre le purement spirituel et le purement étendu.
Pour pouvoir penser le rapport du moi au monde, il faut pousser
à fond l'analyse de chacun des termes. On a une description
de la perception pure, ni donnée, ni expérimentée,
mais saisie par un acte éidétique de
saisie des essences, qui coupe tout lien d'essence entre perception
et mémoire. C'est l'intuition qui permet d'expérimenter
la perception idéale. L'intuition est effort de saisie
du pur, ascèse. Conversion de l'esprit, pour mettre entre
() l'expérience et saisir un objet pur. B. veut saisir
la matière "avant la dissociation".
3) Il
remet en cause la déf traditionnelle de la perception
: percevoir, ce n'est pas juger ou connaître mais agir
(ou pouvoir agir)
Elle tient plutôt de l'instinct, de l'adaptation. Elle se
définit en termes d'activité, de mouvement.
En
effet, elle dépend du cerveau; or, le
cerveau a pour fonction de transmettre le mouvement du monde extérieur
: par conséquent, elle ne travaille pas en vue de la connaissance,
puisque les centres nerveux sont moteurs : elle prépare
une série d'actions possibles.
Plus
le cerveau est complexe, plus il donne à l'homme sa part
d'indétermination; plus l'être vivant peut percevoir
de types d'objets différents, plus il pourra avoir des
actions complexes, et plus sa perception sera consciente : le
choix est donc le lieu où émerge la conscience.
Si
la perception et l'action sont liées, elles comportent
en même temps quelque chose d'inverse. Face au monde matériel,
il y a en effet une alternative : ou on agit, ou on perçoit.
Perception et action sont en proportion inverse :
plus l'action est indéterminée, plus la perception
s'étend. La perception est une action non agie (intellectuelle,
virtuelle). Percevoir, c'est pouvoir agir, mais ne pas agir. C'est
une action suspendue, qui consiste à contempler l'objet,
explorer l'espace. La perception pure est vision des choses, contact
avec la matière : elle se situe dans les choses mêmes.
Elle est donc instantanée, elle ne conserve rien du passé.
Elle est en ce sens une succession de vues discontinues. Percevoir
purement, c'est percevoir immédiatement la matière.
La
matière est sans durée, elle est présent
perpétuel, qui recommence sans cesse. Le présent
est donc l'esprit devenu momentané, réduit à
une pointe. En fait, ce n'est qu'idéalement qu'il y a de
la matière pure, sans durée.
4)
La perception consciente
Pour
savoir comment les mouvements deviennent des perceptions conscientes,
il faut isoler la perception pure. N'ayant affaire qu'au présent
et à la matière, elle serait à la limite
présence de la chose sans représentation. On n'a
pas affaire ici à la perception réelle, puisque
celle-ci présuppose déjà la présence
de la conscience. Le passage de la présence à la
représentation, est une diminution, une perte. Nous ne
pouvons en effet être conscients de tout. En droit, nous
percevons le tout ; mais percevoir effectivement un objet, c'est
l'isoler du tout des images. Nos centres d'intérêt
déterminent notre perception. Et c'est en fonction de l'arrêt
d'une action que naît une perception. Percevoir, c'est refuser
de voir tout le réel. Le sujet se constitue donc par différenciation
et éloignement de l'objet.
De
même que la perception a affaire à tout le réel,
nous conservons tout notre passé. Il y aura donc deux mémoires
: une effective, limitée, et l'autre virtuelle, de droit,
non limitée. Elle conserve la totalité du passé.
La mémoire sélectionne, dans ce passé, en
fonction de l'instant présent. La mémoire pure est
spéculation qui portera sur l'esprit lui-même. La
perception concrète est imprégnée de souvenirs.
5)
Le point commun entre l'esprit et la matière : la durée
Ce
qui transcende les deux formes de pureté, ce qui est plus
originaire, c'est la durée. La vérité
première de sa philo, c'est que "tout dure".
La réalité est une et indivisée. Matière
et mémoire en sont des modalités différentes.
Il n'y a ni réduction de l'esprit à la matière,
ni réduction de la matière à l'esprit. Mais
découverte d'un troisième élément,
la durée. La matière est durée dilatée,
imperceptible comme telle. Et à la limite, la mémoire
serait pure durée. On a une durée éparpillée,
et une durée concentrée. Mais ontologiquement, c'est
bien une et même durée. Il y a deux directions inverses
de saisie de cette durée : perception, intuition. Comme
matière et esprit sont deux modes extrêmes de la
durée, la perception et la mémoire sont deux modes
extrêmes de l'intuition : 1) direction de l'objet pur; 2)
vision de soi comme esprit.