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Pouvons-nous nous comprendre les uns les autres ? De la connaissance à la reconnaissance d'autrui

page créée le 16/09/2003

 

 

Résumé:

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Plan

INTRODUCTION

I- Le traitement d’autrui dans la philosophie moderne (philosophie de la conscience) : autrui comme autre conscience ou subjectivité.

II - Sartre : l’autre est indispensable à mon existence.

A-L’existentialisme est un humanisme : autrui, condition de la conscience de soi.

B- L’intersubjectivité et le duel des consciences.

III- Le problème de la reconnaissance d'autrui

A- autrui comme personne

B- L'humanité en question

C- Le respect des différences : la tolérance.

Conclusion

Bibliographie

 


III- LE PROBLEME DE LA RECONNAISSANCE D’AUTRUI

A- autrui comme personne

1) Cessons donc de penser autrui comme un objet à connaître, comme une âme tapie dans un corps –le traitement d’autrui dans la philosophie classique (Aristote, Politiques, I, 2)

Autrui n’est-il pas avant tout un autre homme, un autre être humain, plutôt qu’une autre intériorité, un autre moi ? N’est-ce pas pour une philosophie de la conscience qu’autrui est un problème et même finalement peut être considéré un obstacle pour moi ? C’est ce qu’on peut montrer en faisant référence à la pensée grecque, et plus précisément à Aristote.

 

En effet, pour la philosophie classique, qui ignore le point de vue de la conscience, et ne subordonne pas l’être aux conditions de la connaissance, il n’y a pas de problème d’autrui. L’homme, ou l’individu, n’a rien à voir avec une conscience, une intériorité, mais il est défini par son humanité. Il est donc la réalisation du genre humain, et par conséquent, il est originairement en relation avec d’autres individus du même genre.

 

Le lieu de la réalité anthropologique est donc pour eux quelque chose d’entièrement public (et non, comme chez les modernes, la seule intériorité subjective). Ce lieu constitue la zone de ce qu’Aristote appelle "les affaires humaines". Cela implique encore que ce n’est pas l’âme qui fournit l’étalon des conduites, mais la loi.

 

Exemple : texte d’Aristote, issu de Politiques, I, 2.

 

Dans ce texte, Aristote s’interroge sur l’origine de la polis (cité). Il va soutenir la thèse de la naturalité de la cité, qui se fonde elle-même sur la thèse selon laquelle l’homme est un animal politique.

Aristote, Politiques, I, 2.

 

"Il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, et que l'homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité (…) est soit un être dégradé soit un être surhumain (…). Car un tel homme est du même coup naturellement passionné de guerre, étant comme un pion isolé au jeu de trictrac.

C'est pourquoi il est évident que l'homme est un animal politique plus que n'importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain; or seul parmi les animaux l'homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l'agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux; leur nature en effet est parvenue jusqu'au point d'éprouver la sensation du douloureux et de l'agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l'utile et le nuisible, et par suite aussi le juste et l'injuste. Il n'y a en effet qu'une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux animaux : le fait que seuls ils ont la perception du bien et du mal, du juste et de l'injuste (…). Avoir de telles notions en commun, c'est ce qui fait une famille et une cité.

De plus une cité est par nature antérieure à une famille et à chacun de nous. Le tout, en effet, est nécessairement antérieur à la partie, car le corps entier une fois détruit, il n'y a plus ni main ni pied, sinon par homonymie, comme quand on parle d'une main de pierre, car toutes les choses se définissent par leur fonction (…), de sorte que quand elles ne les ont plus, il ne faut pas dire qu'elles sont les mêmes, mais qu'elles n'ont que le même nom. Que donc la cité soit à la fois par nature et antérieure à chacun de ses membres, c'est clair. S'il est vrai, en effet, que chacun pris séparément n'est pas autosuffisant, il sera dans la même situation que les autres parties vis-à-vis du tout, alors que celui qui n'est pas capable d'appartenir à une communauté ou qui n'en a pas besoin parce qu'il se suffit à lui-même n'est en rien une partie d'une cité, si bien que c'est soit une bête soit un dieu. C'est donc par nature qu'il y a chez les hommes une tendance vers une communauté de ce genre".

 

Thèse : L’homme est naturellement politique.

 

Dans la nature de l’homme, il y a une tendance à vivre dans les cités; et en réalisant cette tendance, l’homme tend vers son bien propre. L’individu est inachevé; il vit donc en cité, non par intérêt, mais pour y réaliser son bonheur.

 

L’homme ne peut s’accomplir comme homme que dans la cité ( c’est là qu’Aristote affirme la naturalité de la cité, puisque cela signifie que la cité réalise la nature de l’homme, ou, que l’individu ne peut devenir soi que comme citoyen)

Aucune des parties de la cité ne serait elle-même sans le tout, car aucune n’est autosuffisante ("holisme").

 

Ainsi : a) l’individu isolé, hors de la société politique, est soit une bête soit un dieu.

 

b) un homme hors de la cité est pire que la pire des bêtes :

En effet, il est doté naturellement des dispositions intellectuelles qui compensent ses déficiences en moyens physiques d'autodéfense, et celles-ci sont des armes plus redoutables sans éducation à la justice que sont les lois de la cité.

 

L'homme, animal politique, est le meilleur des animaux, et apolitique, le pire. L’homme isolé d’une cité perd donc certains des caractères essentiels de l’homme; isolé de la cité l’individu perd en effet le sens de la justice.

 

Conséquence : les hommes ont naturellement besoin les uns des autres, et l’homme ne se définit pas autrement que par sa relation à l’autre. Les hommes vivent ensemble. Pas de doute sur le fait qu'autrui existe et qu’on communique avec lui - c’est même le fait anthropologique majeur, et ce qu’il y a de plus réel que l’individu isolé.

 

Note : comment Aristote prouve-t-il que l’homme est fait pour la vie politique?

Aristote, dans le texte, recourt à la finalité du langage :

 

Argument :

 

(1) la nature ne fait rien en vain

(2) seul de tous les animaux, l’homme a un langage

(3) or, le langage est la faculté d’exprimer ou de communiquer par concepts et propositions, qui a un objet spécifique : les valeurs sociales

(D’où ; en vertu de (1), il doit y avoir une raison de cette différence naturelle dans la nature de l’homme)

 

Ce qui ne se comprend en fait que par ce qu’il dit plus bas (par 6, fin) : seul de tous les animaux l’homme est le pire quand il est sans vertu.

En effet, si l’homme se distingue de tous les vivants parce qu’il parle, il s’en distingue surtout parce qu'à ce titre il est capable d’un plus grand dérèglement que l’animal.

 

Alors en effet que la nature de l’animal ne lui permet pas de déroger à l’ordre naturel, avec le langage, entre en scène une marge de liberté, dont l’homme peut mésuser, et qui doit exister pour que l’homme puisse réaliser sa nature.

 

Donc : cette capacité d’être doué de logos appelle un élément de contrainte, qui ne peut être exercé que par la communauté politique. Ainsi, la cité est nécessaire, tant à la pleine actualisation de la raison, qu’à l’humanisation d’une marge de liberté qui est donnée avec elle. La nature de l’homme, sa définition par le logos (langage et/ ou raison) rend nécessaire la contrainte civile. Car l’humaine capacité de dépasser le plan de l’immédiateté du plaisir et de la douleur, de manifester l’utile et le nuisible, comporte une possibilité de déchéance qu’appelle la cité, lieu et garant de la vertu de justice.

 

2) Autrui n’est donc pas n’importe quel objet, une chose du monde qui se situerait face à moi, mais une personne.

Qu’est-ce qu’une personne ? Cf. Définition kantienne de la personne :

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs :

Les êtres raisonnables sont appelés fins en soi, i.e., quelque chose qui ne peut être employé simplement comme moyen, quelque chose qui, par conséquent, met une limite à la faculté de chacun d'agir à son gré (et est un objet de respect)

 

Kant, Doctrine de la vertu :

L’humanité elle-même est une dignité; en effet l’homme ne peut jamais être utilisé simplement comme moyen par aucun homme (ni par un autre, ni par lui-même), mais toujours en même temps aussi comme une fin, et c’est en ceci précisément que consiste sa dignité (la personnalité), grâce à laquelle il s’élève au-dessus des autres êtres du monde, qui ne sont point des hommes et qui peuvent donc être utilisés, par conséquent au-dessus de toutes les choses.

 

 

Je n'appréhende donc autrui, ni comme objet, ni comme un sujet, mais tout simplement comme personne, ayant une valeur absolue, suprême. Etant donné que ce qui fait que je suis en présence d'une personne, c'est qu'elle est douée, comme moi, d'humanité et de rationalité, il apparaît donc qu’autrui m’est immédiatement accessible.

 

Il était donc faux de dire que sous prétexte qu’autrui est inconnaissable, il était irréductiblement inaccessible : c’est que tout accès à quelque chose n’est, après tout, pas de connaissance. Il y a une expérience certaine et indubitable d’autrui, et cette expérience renvoie à une exigence éthique : elle est un appel à le respecter, à l’aimer, etc., en tant qu’il est un être humain.

 

3) Conséquence sur nature des rapports inter-humains (entre personnes) :pourquoi pas l'harmonie? –Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes

 

Cela conduit à penser la relation entre les hommes autrement que sur le mode du conflit, contrairement à ce qui se passe dans la logique de Sartre. L'expérience radicale que nous faisons d'autrui en tant qu'autre personne est plutôt harmonieuse que conflictuelle : autrui appelle au respect. C'est notre appartenance commune à l'humanité qui fonde ce respect.

 

Rousseau, dans Le discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, avait d'ailleurs soutenu la thèse selon laquelle les hommes entretenaient originairement, i.e., avant l'instauration de la société, des rapports harmonieux.

Dans cet ouvrage, il décrit l'homme tel qu'il était avant l'instauration de la société. Pour cela, il a recours à un concept : l'état de nature (hypothèse).

 

Avant d'être sociaux, il dit que les hommes n'utilisaient pas leur raison. Cette faculté est certes innée, mais elle ne pouvait se développer tant que les circonstances extérieures n'étaient pas réunies pour la rendre nécessaire. Tant que l'homme n'a pas encore eu l'occasion de l'exercer, elle reste non développée.

 

Ceci vient de ce que l'homme dispose d'une qualité qui le différencie radicalement de l'animal : la perfectibilité : l'homme a la possibilité de se modifier, de ne pas rester tel que la nature l'a fait).

 

Qu'est-ce qui caractérise donc l'homme tel qu'il était avant instauration société? Rousseau répond qu'il était innocent, heureux, et il s'attache à décrire les deux principales opérations de son âme, antérieures donc à la raison, et relevant de l'instinct, de l'impulsion spontanée. Ces deux sentiments étaient :

 

a) l'amour de soi, i.e., instinct de conservation; b) la pitié, i.e., la répugnance à voir souffrir son semblable, désir de lui venir en aide, etc. (note : b) dérive de a)).

Il dit donc que non seulement nous reconnaissons immédiatement nos semblables, mais encore, que nous les aimons naturellement, et spontanément.

 

Problème : dans la deuxième étape, quand il devient social, sous la pression des circonstances extérieures, les hommes vont se mettre à s'entre-déchirer.

 

1- travail

2-faculté de comparer (raison)

3-orgueil (amour de soi = amour-propre)

 

Il répondrait ainsi à Sartre, comme à son époque il l'a fait à Hobbes, que la thèse selon laquelle "l'homme est un loup pour l'homme" est en fait dérivée de ce que l'on voit actuellement, i.e., de ce que l'homme est devenu. Il ne faut pas confondre l'homme en société avec la nature de l'homme (nature humaine?).

 

On pourrait répondre à Rousseau que cela ne résout rien : en effet, nous vivons en société, et son état de nature n'est ni réel, ni réalisable. Alors, on aurait de raison de prendre l'homme tel qu'il est actuellement, i.e., en société, pour dire ce qu'est la nature humaine. Et d'en déduire que la nature primordiale des rapports humains serait la haine, le conflit. Mais Rousseau dit quand même que ces deux opérations de l'âme humaine que l'on trouve chez l'homme originel sont toujours présentes en l'homme, et que donc, même chez l'homme le plus cruel et immoral il reste quelque chose de cette pitié. Peut-être nous incomberait-il quand même de tout faire pour que la société ne soit plus synonyme de dépravation de l'homme (par l'homme) et de faire une éducation idéale (L'Emile) ainsi qu'une société idéale, qui, certes, ne sera pas un idéal de retour à la nature, mais se servirait de cet état comme norme, comme idéal régulateur (c'est le Contrat social). Alors, on se donne la possibilité de faire encore mieux que l'état de nature

 

B- L'humanité en question

1) savons-nous vraiment différencier l’humain et le culturel?

 

Nous en sommes arrivés à la thèse selon laquelle autrui, c'est avant tout le même homme que moi, puisque nous participons tous du même genre, du genre humain; et nous avons dit qu'en conséquence, nous rencontrons autrui de manière évidente et immédiate puisque nous reconnaissons immédiatement l'humanité. Et ce qui fait que nous reconnaissons cette humanité en l'autre, c'est qu'en lui se trouve la rationalité, la dignité humaine.

Or, faisons-nous vraiment cette expérience d'une universalité de la nature humaine? L'humain existe-t-il vraiment?

Levi Strauss, dans Race et histoire, nous mène à répondre à ces deux questions par la négative. Ainsi, dans le chapitre 3, il décrit l’illusion ethnocentriste, qui consiste à confondre abusivement le culturel avec le naturel.

LEVI-STRAUSS

 

L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles: morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. "Habitudes de sauvages", "cela n'est pas de chez nous", "on ne devrait pas permettre cela", etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement:

il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l'inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain; et sauvage, qui veut dire "de la forêt", évoque aussi un genre de vie animal par opposition à la culture humaine. [...]

Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les "sauvages" (ou tous ceux qu'on choisit de considérer comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes. [...]

L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d'un nom qui signifie les "hommes" (ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion? - les "bons", les "excellents", les "complets"), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine, mais qu'ils sont tout au plus composés de "mauvais", de "méchants", de "singes de terre" ou "d'œufs de pou". On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un "fantôme" ou une "apparition". Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes avaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers, afin de vérifier, par une surveillance prolongée, si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction. [...]

En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou "barbares" de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie.

 

C. Lévi-Strauss, Race et Histoire, collection Médiations, Éd. Denoël-Gonthier, 1968, pp. 19-22.

 

Ce que dit ici Levi Strauss, c’est que chaque groupe humain a toujours vu dans la diversité des cultures, non un phénomène naturel, mais monstrueux. Nous avons une répulsion immédiate envers des manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères, "éloignées". (Exemple célèbre : Montesquieu, Lettres persanes : "comment peut-on être persan?").

C'est ce qu'il appelle l'illusion ethnocentriste (étymologie : voir tout à partir de sa propre ethnie) : attitude qui consiste à confondre ou poser ses propres valeurs comme étant un absolu, comme étant, non nos valeurs, mais les valeurs en général. Et cela, par habitude; ou inconsciemment (car cela vient du fait que nous interprétons toute réalité à travers le filtre social qui correspond aux valeurs de notre tribu - cf. chapitre 6).

 

En général, cela revient à ériger quelque chose de culturel comme étant, soit naturel, soit universel. Par exemple, on va confondre le genre humain, la nature humaine, avec la façon propre dont notre tribu a réalisé cette humanité, donc, avec notre culture, notre façon de vivre, de penser, etc.

Ainsi, dans l’Antiquité, tout ce qui ne participe pas de la culture grecque (puis, gréco-romaine) est dit "barbare"; de même, dans la civilisation occidentale, on emploie le terme de "sauvage".

 

Etymologie de ces deux termes :

-"barbare" : désigne la confusion et l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur significative du langage humain; (barbare = celui qui ne partage pas notre langue; il est dit moins qu'humain parce qu'il ne partage pas nos caractéristiques culturelles, qu'on croit à tort être représentatives de l'humanité)

-"sauvage" : "de la forêt" : genre de vie animale, par opposition à la culture humaine.

 

On voit que dans ces deux attitudes de penser, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

 

L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; ainsi, un grand nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie "homme" (ou encore : "les bons", les "excellents", les "complets"), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages, ne participent pas des vertus (ou même de la nature) humaines, mais sont tout au plus composées de "mauvais", de "méchants", de "singes de la terre" - quand on ne va pas jusqu’à leur enlever toute réalité : ce sont alors des "fantômes", des apparitions.

 

 

2) l'humain" n’est-il pas une abstraction qui ignore, de nouveau, l’autre en tant qu’autre?

 

On voit à travers cette analyse que l'idée d'humanité ou de genre humain :

 

a) cache la plupart du temps une méconnaissance totale de l'autre.

 

b) peut même cacher une haine de l'autre, puisqu'elle est un refus de sa différence (donc, désir d'élimination).

 

c) peut même justifier l'esclavage et le meurtre : en effet, s'il y a quelque chose comme un genre humain unique, n'allons-nous pas être tentés de dire qu'il n'y a qu'une façon de le réaliser, et que tout ce qui s'en éloigne nous éloigne donc de l'humanité?

 

Conclusion B : par conséquent, ce que nous avons toujours tendance, inconsciemment, à retrouver derrière autrui comme autre homme, ce n'est que mon compatriote ou à la limite celui qui me ressemble le plus. Les différences que je rencontre en l'autre ne sont accessoires et acceptables seulement dans la mesure où elles ne l'éloignent pas trop de moi. Sinon, j'estime ne plus avoir affaire à un homme.

Dès lors, il apparaît nécessaire de faire un éloge des différences, si on ne veut pas faire violence à autrui. Mais cela implique-t-il pour autant de renoncer à l'idée de genre humain? N'y aurait-il pas un moyen de garder l'idée de genre humain, tout en acceptant les différences entre hommes?

 

 

C- Le respect des différences : la tolérance.

1) Levi Strauss, Race et histoire : la valeur de la différence (donc, de l’autre en tant que tel)

 

a) les différences sont nécessaires et ont donc une grande valeur

 

En effet, il dit, p.83, qu’"une humanité confondue dans un genre de vie unique est inconcevable, parce que ce serait une humanité ossifiée", car tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures; coalition d’autant plus féconde, qu’elle s’établit entre des cultures plus diversifiées. p.77 : "la civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles le maximum de diversité, et consiste même en cette différence".

 

b) et que cela ne nous empêche pas, même quand nous ne les comprenons pas intégralement, d’avoir avec ce qui est différent un certain rapport (cf. distinction "inconnaissable" et "inaccessible")

 

Cf. p.76 : "le sentiment d’humilité et de gratitude que chaque membre d’une culture donnée peut et doit éprouver envers tous les autres, ne saurait se fonder que sur une seule conviction : c’est que les autres cultures sont différentes de la sienne, de la façon la plus variée; et cela, même si la nature dernière de ces différences lui échappe ou si, malgré tous ses efforts, il n’arrive que très imparfaitement à la pénétrer"

 

Note historique : nous ne nous sommes aperçus que la différence entre les hommes n'était peut-être pas interprétable en termes d'infériorité que grâce à la découverte de l'Amérique. Au début, nous n'avons pas voulu accepter ces différences en tant que telles : le constat de cette diversité nous a plutôt sidéré et on s'est alors posé des questions du genre : les indiens ont-ils une âme? Sont-ils des hommes ou des animaux? Progressivement, nous avons considéré que les différences entre les hommes n'étaient pas négatives, mais positives. En effet, la diversité humaine nous est apparue comme étant irréductible, du fait principalement que l'on trouvait plus de diversité que de points communs. A tel point que l'on s'est mis à prendre le point de vue de l'autre pour mieux nous connaître nous-mêmes (cf. Montaigne, Montesquieu). C'est seulement par l'intermédiaire des autres cultures que nous allons pouvoir nous juger nous-mêmes, savoir qui nous sommes.

 

Sur ce point, cf. le superbe livre de T. Todorov, Nous et les autres, Points Seuil.

 

2) Cela nous permet d’aborder le thème de la tolérance : c’est le maître mot de nos rapports à autrui.

 

a) Définition et histoire rapide de l’idée de tolérance.

 

Qu’est-ce que tolérer? C’est accepter ce qui nous est étranger et étrange, ce qu’a priori on n’approuve pas.

La notion de tolérance, qui apparaît au 18e, est d'abord apparue comme une tolérance en quelque sorte négative : elle était un pis-aller.

 

Cf. Voltaire, Dictionnaire philosophique, Article "tolérance".

 

"Qu’est-ce que la tolérance? C’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de nature (...) (Il est) clair (...) que nous devons nous tolérer réciproquement, parce que nous sommes tous faibles, inconséquents, sujets à la mutabilité, à l’erreur. Un roseau couché par le vent dans la fange dira-t-il au roseau voisin couché dans un sens contraire : "rampe à ma façon, misérable, ou je te présenterai requête pour qu’on t’arrache et te brûle?"

 

D'un côté, on reconnaît que la tolérance, c’est l’apanage de l’humanité : si toutes les opinions doivent être admises et acceptées, c’est au nom de la liberté qui définit l’homme et donne sens à sa vie -et aussi, évidemment, parce que notre esprit doit être capable d’entrer dans les raisons d’autrui. C’est donc la liberté et le respect de l’autre qui sont au fondement de l’idée de tolérance.

Problème : d'un autre côté, c’est toujours faute de mieux qu’il faut tolérer la différence de l’autre. En effet, s’il faut tolérer, c’est aussi et avant tout parce que, nous sommes tous sujets à l’erreur. Elle prend donc son origine dans un défaut propre à l'homme.

 

Cf. l’Edit de Nantes : c’est parce qu’il est impossible de s’entendre, et qu’il est aussi impossible de vivre pacifiquement sans entente, que Henri IV l’a promulgué; mais il avait l’espoir que les "autres", les "différents", se convertiraient. Si on tolère ceux qui n'ont pas la même croyance religieuse que nous, ce n'est donc pas au sens où on les respecte ou accepte au même titre que ceux de la même religion, mais au sens où on les laisse, pour vivre en paix, exercer leur religion.

Sur ce point, lire l’ouvrage de T. Wanegffelen, L’Edit de Nantes, Une histoire européenne de la tolérance (XVIe- XXe siècle), Le Livre de Poche, 1998; cf. notamment p. 189 : l'auteur rappelle que la tolérance, au sens ancien, avait un sens négatif, et que ce sens s'est longtemps maintenu :

 

Augustin (fin du IVe siècle) : "ce qui est appelé tolérance (tolerantia) n'a lieu d'être qu'envers les maux".

Dictionnaire universel d'Antoine Furetière (1684-1688) : "Tolérance : Patience par laquelle on souffre, on dissimule quelque chose. (...) La tolérance qu'on a pour les vices est souvent cause de leur augmentation". "Tolérer : Souffrir quelque chose, ne s'en pas plaindre, n'en pas faire la punition. Il faut tolérer les défauts de ceux avec qui nous avons à vivre. On tolère à Rome les lieux de débauche, mais on ne les approuve pas. Il faut tolérer les abus quand on ne peut pas les retrancher tout à fait; tolérer les crimes qu'on ne peut pas punir".

-Aujourd'hui, la tolérance est une vertu, elle a acquis une valeur positive. On accepte les différences de l'autre sans aucun espoir caché qu'il finira bien par devenir semblable à vous. Vous l'acceptez, non malgré ses différences, mais avec ses différences (cf. slogan antiraciste 1980). Ce serait ainsi l'attitude primordiale qui devrait caractériser les rapports entre les hommes.

Cf. l’article 18 des droits de l'homme (1948) : c'est la liberté de conscience, de religion, de conviction

 

b) Pourtant, la tolérance n’a-t-elle pas des limites? N’y a-t-il pas de l’intolérable?

 

Nous venons de dire que la tolérance est l'attitude primordiale qui devrait caractériser nos rapports avec autrui, puisque seule elle le respecte en tant que tel, dans sa différence, tout en fondant ce respect sur le fait qu'il est, comme nous, une personne humaine.

 

b1) Pourtant, la tolérance n'est pas sans poser des problèmes. On peut en effet facilement montrer que la tolérance absolue mène à l'anéantissement même de la tolérance, et donc, à faire violence à autrui :

 

En effet,

(1) si nous disons qu'il faut être d'une tolérance absolue envers l'autre,

(2) alors, nous pensons que toutes les différences se valent. A chacun ses convictions, ses manières de vivre, etc.

(3) Autrement dit, dire que tout est tolérable, c'est dire qu'il n'y a pas de vérité (sinon, vous dites que tout ne se vaut pas)

(4) Or, cela mène à l'indifférence aux autres (à la fois morale et intellectuelle).

(5) En effet, si (2) et (3) alors

a) nous avons tous tort et tous raison

b) on s'en fout de ce que font ou pensent les autres.

(6) Mais alors, il n'y a plus de réel respect de l’autre, ni de communication véritable

Exemples :

 

-indifférence intellectuelle : si chacun a en quelque sorte raison, alors, pas besoin de dialoguer et dès lors pas de communication véritable avec l'autre et même aucune entente possible (cf. l’émission Ca se discute)

 

- indifférence morale : le révisionnisme (cf. Le Pen : "les chambres à gaz ne sont qu'un détail de l'histoire"); le racisme

 

Si on tolère cela, ça peut avoir des conséquences dangereuses :

 

-racisme : incitation à haine raciale (cf. affaire P. Sébastien; meurtre) : opinion qui peut se faire acte

-racisme comme révisionnisme : opinion pouvant porter atteinte à la dignité de la personne.

 

Certaines idées sont dangereuses pour l'humanité : on dit qu'elles dépassent le domaine de la pure conscience, de l'opinion pure et simple; que par conséquent, nous sommes ici dans le domaine public, du droit et de la loi

 

Donc, il faut les combattre avec la loi qui seule est à même d'énoncer quelles idées peuvent et ne peuvent pas être tolérées

 

Cf. Article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme (1950) : la tolérance se termine là où liberté et dignité sont violées : "Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques, ou l'accomplissement des rites. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui".

 

Cf. aussi le paradoxe de la tolérance, Popper, La société ouverte et ses ennemis : si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis et avec eux, la tolérance.

b2) Pourtant, il y a ici encore un problème : comment marquer la frontière entre l’autre que nous ne pouvons supporter et l’autre qu’il nous faut rejeter, voire combattre?

Cette frontière a évolué : elle est de plus en plus objective et évite les risques de rejet des convictions de l'autre à cause d'une simple incompréhension de la différence

a) blasphème : aujourd'hui, anodin, car on pense que tout ce qui est affaire de croyance est privé (avant : langue coupée)

b) du 16e jusqu’au début 20e : désordre public

c) aujourd’hui : désigne les atteintes à la personne, à sa dignité et à l’intégrité de sa conscience. (Exemple : le parlement français a mis, en 1996, la déstabilisation mentale au premier rang de l’intolérable).

 

 

Ainsi, on peut déterminer avec objectivité l'intolérable, et cela, sans s’opposer à la liberté d’opinion.

 

Exemple : ce qui définit une secte pour la commission d’enquête parlementaire sur les sectes (rapport Guyard, janvier 1996).

 

Ces critères sont également ceux des renseignements généraux. Les cinq premiers se réfèrent à des dangers pour l’individu, les cinq suivants, à des dangers pour la collectivité.

 

Les pouvoirs publics et les législateurs les ont adoptés dans la mesure où ils sont objectifs et ne se fondent pas sur un jugement porté sur le contenu des croyances des adeptes, et qu’ils sont, pour la plupart, juridiquement susceptibles de poursuites.

 

1) Déstabilisation mentale

2) caractère exorbitant des exigences financières

3) rupture induite avec l’environnement d’origine

4) atteintes à l’intégrité physique

5) embrigadement des enfants

 

6) discours antisocial

7) troubles à l’ordre public

8) importance des démêlés judiciaires

9) éventuel détournement des circuits économiques traditionnels (travail clandestin, fraude)

10) tentative d’infiltration des pouvoirs publics

 

Conclusion

Ricoeur, in La tolérance. Pour un humanisme hérétique, Séries morales, no 5, Paris, Autrement, 1994 : il a tenté de fonder une nouvelle conception de la tolérance, "consistant dans la reconnaissance du droit de l’adversaire à exister, et, à la limite, dans une volonté expresse de convivialité culturelle entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas" -on peut étendre cette définition à tous les domaines de convictions, politiques, idéologiques, etc.

 

Il s’agirait d’une véritable attitude d'accueil d’autrui, d’acceptation du caractère complémentaire, et non contradictoire, d’opinions différentes, mais qui ne passerait pas non plus par le remaniement de ses convictions. L’altérité serait alors perçue comme une richesse, non un appauvrissement, encore moins une menace, ce qui sépare de l’autre étant vécu comme la distance nécessaire pour mieux voir un visage, échanger ses idées (et cela suppose qu’on n’ait pas les mêmes). Ricoeur parle de "consensus conflictuel"

 

Bibliographie

Aristote, Les Politiques, surtout I, 2, Garnier Flammarion

Descartes, Méditations métaphysiques, surtout la seconde, Classiques Bordas

Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs

Levi Strauss, Race et histoire, Folio Essais

Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Tel Gallimard

Rousseau, Discours de l’origine de l’inégalité parmi les hommes, Garnier Flammarion

Sartre, Huis Clos, Folio ; L’existentialisme est un humanisme, Nagel ; L’Etre et le Néant, Tell Gallimard

T. Todorov, Nous et les autres, Points Seuil Essais

Voltaire, Dictionnaire philosophique, Garnier Flammarion

T. Wanegffelen, L’Edit de nantes, Une histoire européenne de la tolérance (XVIe-XXe siècle), Le Livre de Poche

Annexe

Thème : la liberté de conscience (ou encore, de croire ce que nous voulons)

Question : quelles sont les limites de cette liberté?

Pour résoudre ce problème, Locke ne part pas des droits imprescriptibles des individus, mais de l'autorité politique. Les deux critères de la légitimité de celle-ci sont les suivants :

(1) le pouvoir du magistrat ne peut aller que jusqu'où il peut prouver son droit à être obéi (ie : ne peut légiférer dans un domaine où son pouvoir est nul)

(2) le seul but (et donc la seule compétence) du magistrat doit être de préserver la vie, les biens et la liberté des sujets Puis il applique ces critères aux genres d'opinions et d'actions des hommes, afin de voir jusqu'où nous pouvons faire et penser ce que nous voulons sans que le magistrat puisse intervenir :

1) les opinions spéculatives et le culte divin : liberté sans aucune limite.

En effet,

a) les opinions spéculatives :

Critère (1) : l'entendement de l'homme ne se commande pas (nous ne choisissons pas nos croyances)

Critère (2) : n'ont aucune conséquence sur les rapports interhumains (n'entraînent ni trouble pour l'Etat, ni d'inconvénient pour les voisins).

b) Le culte divin (son lieu, son temps, ses modalités) :

Critère (1) :

-le magistrat est un homme comme moi et ne peut donc pas mieux savoir que moi où est la vraie religion

-le choix du moyen du salut est un choix intime et volontaire; vouloir l'imposer, donc recourir à la contrainte en ce domaine, est inutile, contradictoire

Critère (2) :

-le but du pouvoir n'est pas le salut éternel mais mon bien être dans ce monde (cf. séparation Eglise-Etat)

-n'est à l'origine (en lui-même) d'aucune action susceptible de troubler la communauté

2) Les opinions pratiques : ici, la liberté rencontre certaines limites

Exemples : a) élever ses enfants à sa guise; travailler quand on veut; la polygamie; le divorce;

b) mais aussi : l'habillement

Réponse :

a) en ce domaine, on ne peut tout tolérer, car les convictions se contredisent; dès lors, les lois aussi, et donc, plus de lois (plus d'entente possible entre les hommes)

b) par contre, ici, les seules circonstances qui limitent le droit à la tolérance sont quand les hommes font intervenir (cela vaut d'ailleurs du culte religieux et des opinions spéculatives) d'autres doctrines dangeureuses pour la société (cf. ceux qui se veulent seuls sujets du pape; qui veulent former des partis distincts et hostiles au gouvernement en place (dans ce cas, les habits ne sont plus indifférents, ni les opinions spéculatives, ni le culte : qui peuvent devenir un moyen de ralliement)

 

 

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