| III-
LE PROBLEME DE LA RECONNAISSANCE DAUTRUI
A-
autrui comme personne
1)
Cessons donc de penser autrui comme un objet à connaître,
comme une âme tapie dans un corps le traitement dautrui
dans la philosophie classique (Aristote, Politiques, I, 2)
Autrui
nest-il pas avant tout un autre homme, un autre être
humain, plutôt quune autre intériorité,
un autre moi ? Nest-ce pas pour une philosophie de la
conscience quautrui est un problème et même finalement
peut être considéré un obstacle pour moi ?
Cest ce quon peut montrer en faisant référence
à la pensée grecque, et plus précisément
à Aristote.
En
effet, pour la philosophie classique, qui ignore le point de vue
de la conscience, et ne subordonne pas lêtre aux conditions
de la connaissance, il ny a pas de problème dautrui.
Lhomme, ou lindividu, na rien à voir avec
une conscience, une intériorité, mais il est défini
par son humanité. Il est donc la réalisation du genre
humain, et par conséquent, il est originairement en relation
avec dautres individus du même genre.
Le
lieu de la réalité anthropologique est donc pour eux
quelque chose dentièrement public (et non, comme chez
les modernes, la seule intériorité subjective). Ce
lieu constitue la zone de ce quAristote appelle "les
affaires humaines". Cela implique encore que ce nest
pas lâme qui fournit létalon des conduites,
mais la loi.
Exemple
: texte dAristote, issu de Politiques, I, 2.
Dans
ce texte, Aristote sinterroge sur lorigine de la polis
(cité). Il va soutenir la thèse de la naturalité
de la cité, qui se fonde elle-même sur la thèse
selon laquelle lhomme est un animal politique.
| Aristote,
Politiques, I, 2.
"Il
est manifeste, à partir de cela, que la cité
fait partie des choses naturelles, et que l'homme est par
nature un animal politique, et que celui qui est hors cité
(
) est soit un être dégradé soit
un être surhumain (
). Car un tel homme est du
même coup naturellement passionné de guerre,
étant comme un pion isolé au jeu de trictrac.
C'est
pourquoi il est évident que l'homme est un animal
politique plus que n'importe quel animal grégaire.
Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain;
or seul parmi les animaux l'homme a un langage. Certes la
voix est le signe du douloureux et de l'agréable,
aussi la rencontre-t-on chez les animaux; leur nature en
effet est parvenue jusqu'au point d'éprouver la sensation
du douloureux et de l'agréable et de se les signifier
mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester
l'utile et le nuisible, et par suite aussi le juste et l'injuste.
Il n'y a en effet qu'une chose qui soit propre aux hommes
par rapport aux animaux : le fait que seuls ils ont la perception
du bien et du mal, du juste et de l'injuste (
). Avoir
de telles notions en commun, c'est ce qui fait une famille
et une cité.
De
plus une cité est par nature antérieure à
une famille et à chacun de nous. Le tout, en effet,
est nécessairement antérieur à la partie,
car le corps entier une fois détruit, il n'y a plus
ni main ni pied, sinon par homonymie, comme quand on parle
d'une main de pierre, car toutes les choses se définissent
par leur fonction (
), de sorte que quand elles ne
les ont plus, il ne faut pas dire qu'elles sont les mêmes,
mais qu'elles n'ont que le même nom. Que donc la cité
soit à la fois par nature et antérieure à
chacun de ses membres, c'est clair. S'il est vrai, en effet,
que chacun pris séparément n'est pas autosuffisant,
il sera dans la même situation que les autres parties
vis-à-vis du tout, alors que celui qui n'est pas
capable d'appartenir à une communauté ou qui
n'en a pas besoin parce qu'il se suffit à lui-même
n'est en rien une partie d'une cité, si bien que
c'est soit une bête soit un dieu. C'est donc par nature
qu'il y a chez les hommes une tendance vers une communauté
de ce genre". |
Thèse
: Lhomme est naturellement politique.
Dans
la nature de lhomme, il y a une tendance à vivre dans
les cités; et en réalisant cette tendance, lhomme
tend vers son bien propre. Lindividu est inachevé;
il vit donc en cité, non par intérêt, mais pour
y réaliser son bonheur.
Lhomme
ne peut saccomplir comme homme que dans la cité ( cest
là quAristote affirme la naturalité de la cité,
puisque cela signifie que la cité réalise la nature
de lhomme, ou, que lindividu ne peut devenir soi que
comme citoyen)
Aucune
des parties de la cité ne serait elle-même sans le
tout, car aucune nest autosuffisante ("holisme").
Ainsi
: a) lindividu isolé, hors de la société
politique, est soit une bête soit un dieu.
b)
un homme hors de la cité est pire que la pire des bêtes
:
En
effet, il est doté naturellement des dispositions intellectuelles
qui compensent ses déficiences en moyens physiques d'autodéfense,
et celles-ci sont des armes plus redoutables sans éducation
à la justice que sont les lois de la cité.
L'homme,
animal politique, est le meilleur des animaux, et apolitique, le
pire. Lhomme isolé dune cité perd donc
certains des caractères essentiels de lhomme; isolé
de la cité lindividu perd en effet le sens de la justice.
Conséquence
: les hommes ont naturellement besoin les uns des autres, et lhomme
ne se définit pas autrement que par sa relation à
lautre. Les hommes vivent ensemble. Pas de doute sur le fait
qu'autrui existe et quon communique avec lui - cest
même le fait anthropologique majeur, et ce quil y a
de plus réel que lindividu isolé.
Note
: comment Aristote prouve-t-il que lhomme est fait pour la
vie politique?
Aristote,
dans le texte, recourt à la finalité du langage :
Argument
:
(1)
la nature ne fait rien en vain
(2)
seul de tous les animaux, lhomme a un langage
(3)
or, le langage est la faculté dexprimer ou de communiquer
par concepts et propositions, qui a un objet spécifique :
les valeurs sociales
(Doù
; en vertu de (1), il doit y avoir une raison de cette différence
naturelle dans la nature de lhomme)
Ce
qui ne se comprend en fait que par ce quil dit plus bas (par
6, fin) : seul de tous les animaux lhomme est le pire quand
il est sans vertu.
En
effet, si lhomme se distingue de tous les vivants parce quil
parle, il sen distingue surtout parce qu'à ce titre
il est capable dun plus grand dérèglement que
lanimal.
Alors
en effet que la nature de lanimal ne lui permet pas de déroger
à lordre naturel, avec le langage, entre en scène
une marge de liberté, dont lhomme peut mésuser,
et qui doit exister pour que lhomme puisse réaliser
sa nature.
Donc
: cette capacité dêtre doué de logos appelle
un élément de contrainte, qui ne peut être exercé
que par la communauté politique. Ainsi, la cité est
nécessaire, tant à la pleine actualisation de la raison,
quà lhumanisation dune marge de liberté
qui est donnée avec elle. La nature de lhomme, sa définition
par le logos (langage et/ ou raison) rend nécessaire la contrainte
civile. Car lhumaine capacité de dépasser le
plan de limmédiateté du plaisir et de la douleur,
de manifester lutile et le nuisible, comporte une possibilité
de déchéance quappelle la cité, lieu
et garant de la vertu de justice.
2)
Autrui nest donc pas nimporte quel objet, une chose
du monde qui se situerait face à moi, mais une personne.
Quest-ce
quune personne ? Cf. Définition kantienne de la
personne :
| Kant,
Fondements de la métaphysique des murs
:
Les
êtres raisonnables sont appelés fins en soi,
i.e., quelque chose qui ne peut être employé
simplement comme moyen, quelque chose qui, par conséquent,
met une limite à la faculté de chacun d'agir
à son gré (et est un objet de respect)
Kant,
Doctrine de la vertu :
Lhumanité
elle-même est une dignité; en effet lhomme
ne peut jamais être utilisé simplement comme
moyen par aucun homme (ni par un autre, ni par lui-même),
mais toujours en même temps aussi comme une fin, et
cest en ceci précisément que consiste
sa dignité (la personnalité), grâce à
laquelle il sélève au-dessus des autres
êtres du monde, qui ne sont point des hommes et qui
peuvent donc être utilisés, par conséquent
au-dessus de toutes les choses. |
Je
n'appréhende donc autrui, ni comme objet, ni comme un sujet,
mais tout simplement comme personne, ayant une valeur absolue, suprême.
Etant donné que ce qui fait que je suis en présence
d'une personne, c'est qu'elle est douée, comme moi, d'humanité
et de rationalité, il apparaît donc quautrui
mest immédiatement accessible.
Il
était donc faux de dire que sous prétexte quautrui
est inconnaissable, il était irréductiblement inaccessible
: cest que tout accès à quelque chose nest,
après tout, pas de connaissance. Il y a une expérience
certaine et indubitable dautrui, et cette expérience
renvoie à une exigence éthique : elle est un appel
à le respecter, à laimer, etc., en tant quil
est un être humain.
3)
Conséquence sur nature des rapports inter-humains (entre
personnes) :pourquoi pas l'harmonie? Rousseau, Discours
sur lorigine de linégalité parmi les hommes
Cela
conduit à penser la relation entre les hommes autrement que
sur le mode du conflit, contrairement à ce qui se passe dans
la logique de Sartre. L'expérience radicale que nous faisons
d'autrui en tant qu'autre personne est plutôt harmonieuse
que conflictuelle : autrui appelle au respect. C'est notre appartenance
commune à l'humanité qui fonde ce respect.
Rousseau,
dans Le discours sur l'origine de l'inégalité parmi
les hommes, avait d'ailleurs soutenu la thèse selon laquelle
les hommes entretenaient originairement, i.e., avant l'instauration
de la société, des rapports harmonieux.
Dans
cet ouvrage, il décrit l'homme tel qu'il était avant
l'instauration de la société. Pour cela, il a recours
à un concept : l'état de nature (hypothèse).
Avant
d'être sociaux, il dit que les hommes n'utilisaient pas leur
raison. Cette faculté est certes innée, mais elle
ne pouvait se développer tant que les circonstances extérieures
n'étaient pas réunies pour la rendre nécessaire.
Tant que l'homme n'a pas encore eu l'occasion de l'exercer, elle
reste non développée.
Ceci
vient de ce que l'homme dispose d'une qualité qui le différencie
radicalement de l'animal : la perfectibilité : l'homme a
la possibilité de se modifier, de ne pas rester tel que la
nature l'a fait).
Qu'est-ce
qui caractérise donc l'homme tel qu'il était avant
instauration société? Rousseau répond qu'il
était innocent, heureux, et il s'attache à décrire
les deux principales opérations de son âme, antérieures
donc à la raison, et relevant de l'instinct, de l'impulsion
spontanée. Ces deux sentiments étaient :
a)
l'amour de soi, i.e., instinct de conservation; b) la pitié,
i.e., la répugnance à voir souffrir son semblable,
désir de lui venir en aide, etc. (note : b) dérive
de a)).
Il
dit donc que non seulement nous reconnaissons immédiatement
nos semblables, mais encore, que nous les aimons naturellement,
et spontanément.
Problème
: dans la deuxième étape, quand il devient social,
sous la pression des circonstances extérieures, les hommes
vont se mettre à s'entre-déchirer.
1-
travail
2-faculté
de comparer (raison)
3-orgueil
(amour de soi = amour-propre)
Il
répondrait ainsi à Sartre, comme à son époque
il l'a fait à Hobbes, que la thèse selon laquelle
"l'homme est un loup pour l'homme" est en fait dérivée
de ce que l'on voit actuellement, i.e., de ce que l'homme est devenu.
Il ne faut pas confondre l'homme en société avec la
nature de l'homme (nature humaine?).
On
pourrait répondre à Rousseau que cela ne résout
rien : en effet, nous vivons en société, et son état
de nature n'est ni réel, ni réalisable. Alors, on
aurait de raison de prendre l'homme tel qu'il est actuellement,
i.e., en société, pour dire ce qu'est la nature humaine.
Et d'en déduire que la nature primordiale des rapports humains
serait la haine, le conflit. Mais Rousseau dit quand même
que ces deux opérations de l'âme humaine que l'on trouve
chez l'homme originel sont toujours présentes en l'homme,
et que donc, même chez l'homme le plus cruel et immoral il
reste quelque chose de cette pitié. Peut-être nous
incomberait-il quand même de tout faire pour que la société
ne soit plus synonyme de dépravation de l'homme (par l'homme)
et de faire une éducation idéale (L'Emile)
ainsi qu'une société idéale, qui, certes, ne
sera pas un idéal de retour à la nature, mais se servirait
de cet état comme norme, comme idéal régulateur
(c'est le Contrat social). Alors, on se donne la possibilité
de faire encore mieux que l'état de nature
B- L'humanité en question
1)
savons-nous vraiment différencier lhumain et le culturel?
Nous
en sommes arrivés à la thèse selon laquelle
autrui, c'est avant tout le même homme que moi, puisque nous
participons tous du même genre, du genre humain; et nous avons
dit qu'en conséquence, nous rencontrons autrui de manière
évidente et immédiate puisque nous reconnaissons immédiatement
l'humanité. Et ce qui fait que nous reconnaissons cette humanité
en l'autre, c'est qu'en lui se trouve la rationalité, la
dignité humaine.
Or,
faisons-nous vraiment cette expérience d'une universalité
de la nature humaine? L'humain existe-t-il vraiment?
Levi
Strauss, dans Race et histoire, nous mène à
répondre à ces deux questions par la négative.
Ainsi, dans le chapitre 3, il décrit lillusion ethnocentriste,
qui consiste à confondre abusivement le culturel avec le
naturel.
| LEVI-STRAUSS
L'attitude
la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements
psychologiques solides puisqu'elle tend à réapparaître
chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une
situation inattendue, consiste à répudier purement
et simplement les formes culturelles: morales, religieuses,
sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées
de celles auxquelles nous nous identifions. "Habitudes
de sauvages", "cela n'est pas de chez nous",
"on ne devrait pas permettre cela", etc., autant
de réactions grossières qui traduisent ce même
frisson, cette même répulsion en présence
de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous
sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle
tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis
gréco-romaine) sous le même nom de barbare; la
civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme
de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces
épithètes se dissimule un même jugement:
il
est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement
à la confusion et à l'inarticulation du chant
des oiseaux, opposées à la valeur signifiante
du langage humain; et sauvage, qui veut dire "de la forêt",
évoque aussi un genre de vie animal par opposition
à la culture humaine. [...]
Cette
attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les
"sauvages" (ou tous ceux qu'on choisit de considérer
comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude
la plus marquante et la plus instinctive de ces sauvages mêmes.
[...]
L'humanité
cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique,
parfois même du village; à tel point qu'un grand
nombre de populations dites primitives se désignent
elles-mêmes d'un nom qui signifie les "hommes"
(ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion?
- les "bons", les "excellents", les "complets"),
impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages
ne participent pas des vertus ou même de la nature humaine,
mais qu'ils sont tout au plus composés de "mauvais",
de "méchants", de "singes de terre"
ou "d'ufs de pou". On va souvent jusqu'à
priver l'étranger de ce dernier degré de réalité
en en faisant un "fantôme" ou une "apparition".
Ainsi se réalisent de curieuses situations où
deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique.
Dans les grandes Antilles, quelques années après
la découverte de l'Amérique, pendant que les
Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour
rechercher si les indigènes avaient ou non une âme,
ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers,
afin de vérifier, par une surveillance prolongée,
si leur cadavre était ou non sujet à la putréfaction.
[...]
En
refusant l'humanité à ceux qui apparaissent
comme les plus "sauvages" ou "barbares"
de ses représentants, on ne fait que leur emprunter
une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord
l'homme qui croit à la barbarie.
C.
Lévi-Strauss, Race et Histoire, collection
Médiations, Éd. Denoël-Gonthier, 1968,
pp. 19-22. |
Ce
que dit ici Levi Strauss, cest que chaque groupe humain a
toujours vu dans la diversité des cultures, non un phénomène
naturel, mais monstrueux. Nous avons une répulsion immédiate
envers des manières de vivre, de croire ou de penser qui
nous sont étrangères, "éloignées". (Exemple
célèbre : Montesquieu, Lettres persanes :
"comment peut-on être persan?").
C'est
ce qu'il appelle l'illusion ethnocentriste (étymologie :
voir tout à partir de sa propre ethnie) : attitude qui consiste
à confondre ou poser ses propres valeurs comme étant
un absolu, comme étant, non nos valeurs, mais les valeurs
en général. Et cela, par habitude; ou inconsciemment
(car cela vient du fait que nous interprétons toute réalité
à travers le filtre social qui correspond aux valeurs de
notre tribu - cf. chapitre 6).
En
général, cela revient à ériger quelque
chose de culturel comme étant, soit naturel, soit universel.
Par exemple, on va confondre le genre humain, la nature humaine,
avec la façon propre dont notre tribu a réalisé
cette humanité, donc, avec notre culture, notre façon
de vivre, de penser, etc.
Ainsi,
dans lAntiquité, tout ce qui ne participe pas de la
culture grecque (puis, gréco-romaine) est dit "barbare";
de même, dans la civilisation occidentale, on emploie le terme
de "sauvage".
Etymologie
de ces deux termes :
-"barbare"
: désigne la confusion et linarticulation du chant
des oiseaux, opposées à la valeur significative du
langage humain; (barbare = celui qui ne partage pas notre langue;
il est dit moins qu'humain parce qu'il ne partage pas nos caractéristiques
culturelles, qu'on croit à tort être représentatives
de l'humanité)
-"sauvage"
: "de la forêt" : genre de vie animale, par opposition
à la culture humaine.
On
voit que dans ces deux attitudes de penser, on refuse dadmettre
le fait même de la diversité culturelle; on préfère
rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme
pas à la norme sous laquelle on vit.
Lhumanité
cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique,
parfois même du village; ainsi, un grand nombre de populations
dites primitives se désignent dun nom qui signifie
"homme" (ou encore : "les bons", les "excellents",
les "complets"), impliquant ainsi que les autres tribus,
groupes ou villages, ne participent pas des vertus (ou même
de la nature) humaines, mais sont tout au plus composées
de "mauvais", de "méchants", de "singes
de la terre" - quand on ne va pas jusquà leur
enlever toute réalité : ce sont alors des "fantômes",
des apparitions.
2)
l'humain" nest-il pas une abstraction qui ignore, de
nouveau, lautre en tant quautre?
On
voit à travers cette analyse que l'idée d'humanité
ou de genre humain :
a)
cache la plupart du temps une méconnaissance totale de l'autre.
b)
peut même cacher une haine de l'autre, puisqu'elle est un
refus de sa différence (donc, désir d'élimination).
c)
peut même justifier l'esclavage et le meurtre : en effet,
s'il y a quelque chose comme un genre humain unique, n'allons-nous
pas être tentés de dire qu'il n'y a qu'une façon
de le réaliser, et que tout ce qui s'en éloigne nous
éloigne donc de l'humanité?
Conclusion
B : par conséquent, ce que nous avons toujours tendance,
inconsciemment, à retrouver derrière autrui comme
autre homme, ce n'est que mon compatriote ou à la limite
celui qui me ressemble le plus. Les différences que je rencontre
en l'autre ne sont accessoires et acceptables seulement dans la
mesure où elles ne l'éloignent pas trop de moi. Sinon,
j'estime ne plus avoir affaire à un homme.
Dès
lors, il apparaît nécessaire de faire un éloge
des différences, si on ne veut pas faire violence à
autrui. Mais cela implique-t-il pour autant de renoncer à
l'idée de genre humain? N'y aurait-il pas un moyen de garder
l'idée de genre humain, tout en acceptant les différences
entre hommes?
C-
Le respect des différences : la tolérance.
1)
Levi Strauss, Race et histoire : la valeur de la différence
(donc, de lautre en tant que tel)
a)
les différences sont nécessaires et ont donc une grande
valeur
En
effet, il dit, p.83, qu"une humanité confondue
dans un genre de vie unique est inconcevable, parce que ce serait
une humanité ossifiée", car tout progrès
culturel est fonction dune coalition entre les cultures; coalition
dautant plus féconde, quelle sétablit
entre des cultures plus diversifiées. p.77 : "la
civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles
le maximum de diversité, et consiste même en cette
différence".
b)
et que cela ne nous empêche pas, même quand nous
ne les comprenons pas intégralement, davoir avec ce
qui est différent un certain rapport (cf. distinction "inconnaissable"
et "inaccessible")
Cf.
p.76 : "le sentiment dhumilité et de gratitude
que chaque membre dune culture donnée peut et doit
éprouver envers tous les autres, ne saurait se fonder que
sur une seule conviction : cest que les autres cultures sont
différentes de la sienne, de la façon la plus variée;
et cela, même si la nature dernière de ces différences
lui échappe ou si, malgré tous ses efforts, il narrive
que très imparfaitement à la pénétrer"
Note
historique : nous ne nous sommes aperçus que la différence
entre les hommes n'était peut-être pas interprétable
en termes d'infériorité que grâce à la
découverte de l'Amérique. Au début, nous n'avons
pas voulu accepter ces différences en tant que telles : le
constat de cette diversité nous a plutôt sidéré
et on s'est alors posé des questions du genre : les indiens
ont-ils une âme? Sont-ils des hommes ou des animaux? Progressivement,
nous avons considéré que les différences entre
les hommes n'étaient pas négatives, mais positives.
En effet, la diversité humaine nous est apparue comme étant
irréductible, du fait principalement que l'on trouvait plus
de diversité que de points communs. A tel point que l'on
s'est mis à prendre le point de vue de l'autre pour mieux
nous connaître nous-mêmes (cf. Montaigne, Montesquieu).
C'est seulement par l'intermédiaire des autres cultures que
nous allons pouvoir nous juger nous-mêmes, savoir qui nous
sommes.
Sur
ce point, cf. le superbe livre de T. Todorov, Nous et les autres,
Points Seuil.
2)
Cela nous permet daborder le thème de la tolérance
: cest le maître mot de nos rapports à autrui.
a)
Définition et histoire rapide de lidée de tolérance.
Quest-ce
que tolérer? Cest accepter ce qui nous est étranger
et étrange, ce qua priori on napprouve pas.
La
notion de tolérance, qui apparaît au 18e, est d'abord
apparue comme une tolérance en quelque sorte négative
: elle était un pis-aller.
Cf.
Voltaire, Dictionnaire philosophique, Article "tolérance".
|
"Quest-ce
que la tolérance? Cest lapanage de lhumanité.
Nous sommes tous pétris de faiblesses et derreurs;
pardonnons-nous réciproquement nos sottises, cest
la première loi de nature (...) (Il est) clair (...)
que nous devons nous tolérer réciproquement,
parce que nous sommes tous faibles, inconséquents,
sujets à la mutabilité, à lerreur.
Un roseau couché par le vent dans la fange dira-t-il
au roseau voisin couché dans un sens contraire :
"rampe à ma façon, misérable,
ou je te présenterai requête pour quon
tarrache et te brûle?" |
D'un
côté, on reconnaît que la tolérance, cest
lapanage de lhumanité : si toutes les opinions
doivent être admises et acceptées, cest au nom
de la liberté qui définit lhomme et donne sens
à sa vie -et aussi, évidemment, parce que notre esprit
doit être capable dentrer dans les raisons dautrui.
Cest donc la liberté et le respect de lautre
qui sont au fondement de lidée de tolérance.
Problème
: d'un autre côté, cest toujours faute de mieux
quil faut tolérer la différence de lautre.
En effet, sil faut tolérer, cest aussi et avant
tout parce que, nous sommes tous sujets à lerreur.
Elle prend donc son origine dans un défaut propre à
l'homme.
Cf.
lEdit de Nantes : cest parce quil est impossible
de sentendre, et quil est aussi impossible de vivre
pacifiquement sans entente, que Henri IV la promulgué;
mais il avait lespoir que les "autres", les "différents",
se convertiraient. Si on tolère ceux qui n'ont pas la même
croyance religieuse que nous, ce n'est donc pas au sens où
on les respecte ou accepte au même titre que ceux de la même
religion, mais au sens où on les laisse, pour vivre en paix,
exercer leur religion.
Sur
ce point, lire louvrage de T. Wanegffelen, LEdit
de Nantes, Une histoire européenne de la tolérance
(XVIe- XXe siècle), Le Livre de Poche, 1998; cf. notamment
p. 189 : l'auteur rappelle que la tolérance, au sens ancien,
avait un sens négatif, et que ce sens s'est longtemps maintenu
:
Augustin
(fin du IVe siècle) : "ce qui est appelé tolérance
(tolerantia) n'a lieu d'être qu'envers les maux".
Dictionnaire
universel d'Antoine Furetière (1684-1688) : "Tolérance
: Patience par laquelle on souffre, on dissimule quelque chose.
(...) La tolérance qu'on a pour les vices est souvent cause
de leur augmentation". "Tolérer : Souffrir
quelque chose, ne s'en pas plaindre, n'en pas faire la punition.
Il faut tolérer les défauts de ceux avec qui nous
avons à vivre. On tolère à Rome les lieux de
débauche, mais on ne les approuve pas. Il faut tolérer
les abus quand on ne peut pas les retrancher tout à fait;
tolérer les crimes qu'on ne peut pas punir".
-Aujourd'hui,
la tolérance est une vertu, elle a acquis une valeur positive.
On accepte les différences de l'autre sans aucun espoir caché
qu'il finira bien par devenir semblable à vous. Vous l'acceptez,
non malgré ses différences, mais avec ses différences
(cf. slogan antiraciste 1980). Ce serait ainsi l'attitude primordiale
qui devrait caractériser les rapports entre les hommes.
Cf.
larticle 18 des droits de l'homme (1948) : c'est la liberté
de conscience, de religion, de conviction
b)
Pourtant, la tolérance na-t-elle pas des limites? Ny
a-t-il pas de lintolérable?
Nous
venons de dire que la tolérance est l'attitude primordiale
qui devrait caractériser nos rapports avec autrui, puisque
seule elle le respecte en tant que tel, dans sa différence,
tout en fondant ce respect sur le fait qu'il est, comme nous, une
personne humaine.
b1)
Pourtant, la tolérance n'est pas sans poser des problèmes.
On peut en effet facilement montrer que la tolérance absolue
mène à l'anéantissement même de la tolérance,
et donc, à faire violence à autrui :
En
effet,
(1)
si nous disons qu'il faut être d'une tolérance absolue
envers l'autre,
(2)
alors, nous pensons que toutes les différences se valent.
A chacun ses convictions, ses manières de vivre, etc.
(3)
Autrement dit, dire que tout est tolérable, c'est dire qu'il
n'y a pas de vérité (sinon, vous dites que tout ne
se vaut pas)
(4)
Or, cela mène à l'indifférence aux autres (à
la fois morale et intellectuelle).
(5)
En effet, si (2) et (3) alors
a)
nous avons tous tort et tous raison
b)
on s'en fout de ce que font ou pensent les autres.
(6)
Mais alors, il n'y a plus de réel respect de lautre,
ni de communication véritable
Exemples
:
-indifférence
intellectuelle : si chacun a en quelque sorte raison, alors, pas
besoin de dialoguer et dès lors pas de communication véritable
avec l'autre et même aucune entente possible (cf. lémission
Ca se discute)
- indifférence
morale : le révisionnisme (cf. Le Pen : "les chambres à
gaz ne sont qu'un détail de l'histoire"); le racisme
Si
on tolère cela, ça peut avoir des conséquences
dangereuses :
-racisme
: incitation à haine raciale (cf. affaire P. Sébastien;
meurtre) : opinion qui peut se faire acte
-racisme
comme révisionnisme : opinion pouvant porter atteinte à
la dignité de la personne.
Certaines
idées sont dangereuses pour l'humanité : on dit qu'elles
dépassent le domaine de la pure conscience, de l'opinion
pure et simple; que par conséquent, nous sommes ici dans
le domaine public, du droit et de la loi
Donc,
il faut les combattre avec la loi qui seule est à même
d'énoncer quelles idées peuvent et ne peuvent pas
être tolérées
Cf.
Article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des
droits de lhomme (1950) : la tolérance se termine
là où liberté et dignité sont violées
: "Toute personne a droit à la liberté de
pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la
liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que
la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement
ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement,
les pratiques, ou l'accomplissement des rites. La liberté
de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet
d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi,
constituent des mesures nécessaires, dans une société
démocratique, à la sécurité publique,
à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale
publiques, ou à la protection des droits et libertés
d'autrui".
Cf.
aussi le paradoxe de la tolérance, Popper, La société
ouverte et ses ennemis : si lon est dune tolérance
absolue, même envers les intolérants, et quon
ne défende pas société tolérante contre
leurs assauts, les tolérants seront anéantis et avec
eux, la tolérance.
b2)
Pourtant, il y a ici encore un problème : comment marquer
la frontière entre lautre que nous ne pouvons supporter
et lautre quil nous faut rejeter, voire combattre?
Cette
frontière a évolué : elle est de plus en plus
objective et évite les risques de rejet des convictions de
l'autre à cause d'une simple incompréhension de la
différence
a)
blasphème : aujourd'hui, anodin, car on pense que tout ce
qui est affaire de croyance est privé (avant : langue coupée)
b)
du 16e jusquau début 20e : désordre public
c)
aujourdhui : désigne les atteintes à la personne,
à sa dignité et à lintégrité
de sa conscience. (Exemple : le parlement français a mis,
en 1996, la déstabilisation mentale au premier rang de lintolérable).
Ainsi,
on peut déterminer avec objectivité l'intolérable,
et cela, sans sopposer à la liberté dopinion.
Exemple
: ce qui définit une secte pour la commission denquête
parlementaire sur les sectes (rapport Guyard, janvier 1996).
Ces
critères sont également ceux des renseignements généraux.
Les cinq premiers se réfèrent à des dangers
pour lindividu, les cinq suivants, à des dangers pour
la collectivité.
Les
pouvoirs publics et les législateurs les ont adoptés
dans la mesure où ils sont objectifs et ne se fondent pas
sur un jugement porté sur le contenu des croyances des adeptes,
et quils sont, pour la plupart, juridiquement susceptibles
de poursuites.
1)
Déstabilisation mentale
2)
caractère exorbitant des exigences financières
3)
rupture induite avec lenvironnement dorigine
4)
atteintes à lintégrité physique
5)
embrigadement des enfants
6)
discours antisocial
7)
troubles à lordre public
8)
importance des démêlés judiciaires
9)
éventuel détournement des circuits économiques
traditionnels (travail clandestin, fraude)
10)
tentative dinfiltration des pouvoirs publics
Conclusion
Ricoeur,
in La tolérance. Pour un humanisme hérétique,
Séries morales, no 5, Paris, Autrement, 1994 : il a tenté
de fonder une nouvelle conception de la tolérance, "consistant
dans la reconnaissance du droit de ladversaire à exister,
et, à la limite, dans une volonté expresse de convivialité
culturelle entre ceux qui croient au ciel et ceux qui ny croient
pas" -on peut étendre cette définition à
tous les domaines de convictions, politiques, idéologiques,
etc.
Il
sagirait dune véritable attitude d'accueil dautrui,
dacceptation du caractère complémentaire, et
non contradictoire, dopinions différentes, mais qui
ne passerait pas non plus par le remaniement de ses convictions.
Laltérité serait alors perçue comme une
richesse, non un appauvrissement, encore moins une menace, ce qui
sépare de lautre étant vécu comme la
distance nécessaire pour mieux voir un visage, échanger
ses idées (et cela suppose quon nait pas les
mêmes). Ricoeur parle de "consensus conflictuel"
Bibliographie
Aristote,
Les Politiques, surtout I, 2, Garnier Flammarion
Descartes,
Méditations métaphysiques, surtout la seconde,
Classiques Bordas
Kant,
Fondements de la métaphysique des moeurs
Levi
Strauss, Race et histoire, Folio Essais
Merleau-Ponty,
Phénoménologie de la perception, Tel Gallimard
Rousseau,
Discours de lorigine de linégalité
parmi les hommes, Garnier Flammarion
Sartre,
Huis Clos, Folio ; Lexistentialisme est un
humanisme, Nagel ; LEtre et le Néant,
Tell Gallimard
T.
Todorov, Nous et les autres, Points Seuil Essais
Voltaire,
Dictionnaire philosophique, Garnier Flammarion
T.
Wanegffelen, LEdit de nantes, Une histoire européenne
de la tolérance (XVIe-XXe siècle), Le Livre de
Poche
Annexe
Thème
: la liberté de conscience (ou encore, de croire ce que nous voulons)
Question
: quelles sont les limites de cette liberté?
Pour
résoudre ce problème, Locke ne part pas des droits imprescriptibles
des individus, mais de l'autorité politique. Les deux critères de
la légitimité de celle-ci sont les suivants :
(1)
le pouvoir du magistrat ne peut aller que jusqu'où il peut prouver
son droit à être obéi (ie : ne peut légiférer dans un domaine où
son pouvoir est nul)
(2)
le seul but (et donc la seule compétence) du magistrat doit être
de préserver la vie, les biens et la liberté des sujets Puis il
applique ces critères aux genres d'opinions et d'actions des hommes,
afin de voir jusqu'où nous pouvons faire et penser ce que nous voulons
sans que le magistrat puisse intervenir :
1)
les opinions spéculatives et le culte divin : liberté sans aucune
limite.
En
effet,
a)
les opinions spéculatives :
Critère
(1) : l'entendement de l'homme ne se commande pas (nous ne choisissons
pas nos croyances)
Critère
(2) : n'ont aucune conséquence sur les rapports interhumains (n'entraînent
ni trouble pour l'Etat, ni d'inconvénient pour les voisins).
b)
Le culte divin (son lieu, son temps, ses modalités) :
Critère
(1) :
-le
magistrat est un homme comme moi et ne peut donc pas mieux savoir
que moi où est la vraie religion
-le
choix du moyen du salut est un choix intime et volontaire; vouloir
l'imposer, donc recourir à la contrainte en ce domaine, est inutile,
contradictoire
Critère
(2) :
-le
but du pouvoir n'est pas le salut éternel mais mon bien être dans
ce monde (cf. séparation Eglise-Etat)
-n'est
à l'origine (en lui-même) d'aucune action susceptible de troubler
la communauté
2)
Les opinions pratiques : ici, la liberté rencontre certaines
limites
Exemples
: a) élever ses enfants à sa guise; travailler quand on veut; la
polygamie; le divorce;
b)
mais aussi : l'habillement
Réponse
:
a)
en ce domaine, on ne peut tout tolérer, car les convictions se contredisent;
dès lors, les lois aussi, et donc, plus de lois (plus d'entente
possible entre les hommes)
b)
par contre, ici, les seules circonstances qui limitent le droit
à la tolérance sont quand les hommes font intervenir (cela vaut
d'ailleurs du culte religieux et des opinions spéculatives) d'autres
doctrines dangeureuses pour la société (cf. ceux qui se veulent
seuls sujets du pape; qui veulent former des partis distincts et
hostiles au gouvernement en place (dans ce cas, les habits ne sont
plus indifférents, ni les opinions spéculatives, ni le culte : qui
peuvent devenir un moyen de ralliement)
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