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Accueil > Cours > Pouvons-nous nous comprendre les uns les autres ? De la connaissance à la reconnaissance d'autrui
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Pouvons-nous nous comprendre les uns les autres ? De la connaissance à la reconnaissance d'autrui

page créée le 16/09/2003

 

 

Résumé:

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Plan

INTRODUCTION

I- Le traitement d’autrui dans la philosophie moderne (philosophie de la conscience) : autrui comme autre conscience ou subjectivité.

II - Sartre : l’autre est indispensable à mon existence.

A-L’existentialisme est un humanisme : autrui, condition de la conscience de soi.

B- L’intersubjectivité et le duel des consciences.

III- Le problème de la reconnaissance d'autrui

A- autrui comme personne

B- L'humanité en question

C- Le respect des différences : la tolérance.

Conclusion

Bibliographie

 


II - Sartre : l’autre est indispensable à mon existence.

A-L’existentialisme est un humanisme : autrui, condition de la conscience de soi.

Sartre, L'existentiaIisme est un humanisme, pp.66-67, Nagel

 

Ainsi l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable a mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à ma connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense, et qui ne veut, que pour ou contre moi. Ainsi découvrons-nous tout de suite un monde que nous appelons 'intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres.

 

Résumé de l’argument : Sartre part du cogito; or, dans le cogito, il y a l’autre, lequel est liberté. Donc, toute la condition humaine se définit à partir de l’intersubjectivité ainsi comprise.

 

Idée fondamentale : c’est par l’autre que je puis saisir réellement mon existence et accéder à une connaissance véritable de moi-même. Au plus profond de ma conscience et de ma subjectivité, autrui me pénètre et me détermine. L’existence d’autrui est donc une donnée fondamentale, un irréductible.

 

Le problème soulevé concerne la subjectivité : la subjectivité existentielle, telle que la décrit Sartre, est-elle comparable à la subjectivité cartésienne, telle qu’elle apparaît, par exemple, dans la Seconde Méditation de Descartes? Quelle problématique différente se dessine?

 

Le texte se divise en trois parties :

 

1) "Ainsi... de moi" : autrui conditionne et mon existence, et la connaissance que j’ai de moi.

 

2) "Dans ces conditions ... moi" : c’est la liberté de l’autre que souligne Sartre.

 

3) "Ainsi... autres" : la notion d’intersubjectivité apparaît comme le fruit du déroulement de l’analyse.

 

Commentaire.

 

1) Autrui conditionne mon existence et la connaissance que j’ai de moi.

 

a) Sartre est en quelque sorte le continuateur de Descartes : c’est du cogito qu’il faut partir pour se comprendre et se saisir. Toutefois, le cogito sartrien n’est pas le cogito cartésien.

 

Quand le sujet, en effet, se découvre directement comme conscience, il fait, simultanément, une autre découverte : celle de tous les autres, celle des prochains, de ces moi qui ne sont pas moi.

 

Alors que Descartes fait l’expérience d’un cogito renfermé sur lui-même (je ne suis pas certain de l’existence d’autrui, qu’il me faut reconstruire, à travers un ensemble quasi-déductif), Sartre montre que les autres sont condition de mon existence, qu’ils sont ainsi appréhendés au sein même de la conscience (condition : ce sans quoi une réalité ne se produirait pas).

 

b) après avoir énoncé dogmatiquement cette thèse, Sartre, dans la seconde phrase, nous donne une série d’exemples pour montrer que le cogito contient autrui : les qualités communément attribuées à un sujet (être spirituel, etc.) ne peuvent même pas apparaître ni être si nos prochains ne les identifient pas en tant que telles

 

Toute saisie de moi-même passe par la reconnaissance des autres. Sans mon prochain, je ne possède aucune qualité ni détermination, je ne suis rien : c’est l’autre qui me fait accéder à l’être, à la réalité. Seul mon prochain est en mesure de me faire accéder à un jugement adéquat sur moi-même : passer par l’autre, i.e., par la médiation d’une conscience étrangère, est donc un élément décisif en ce qui concerne l’accès à ma véritable subjectivité.

 

c) Exemple : la honte

 

Dans l’Être et le néant, Sartre en donne de nombreux exemples. Nous retiendrons surtout l’expérience de la honte. Elle me découvre bien des aspects essentiels de mon être, que j'ignorerais sans autrui; elle désigne donc ce cogito en lequel l’existence d’autrui se donne immédiatement et certainement.

 

Ainsi, dans les pp.298 et 316 de son œuvre, Sartre prend l’exemple d'un homme qui est en train d'épier ce qui se passe dans une chambre par le trou de la serrure, par jalousie (imaginons qu'il ait des doutes sur les relations de sa femme avec l'homme qui est entré avec elle dans cette chambre).

Sartre analyse la situation en deux étapes :

1) je suis tout entier pris par mon action, je n'en ai pas conscience; cela, parce qu'il n'y a aucun jugement de valeur; c'est un comportement neutre; Sartre dit que je suis la jalousie, mais que je ne la connais pas (note : pour Sartre, la conscience n'est pas originellement identique au moi : au contraire, elle est au début conscience du monde, elle est comme " engluée " dans le monde)

2) comment alors la conscience va-t-elle pouvoir se scinder du monde, s'en sentir différente ou séparée, i.e., devenir un moi ou prendre conscience de soi? Sartre va montrer que c'est l'apparition d'autrui qui va pouvoir donner lieu à cette transformation.

 

Soudain, en effet, j'entends des pas dans le couloir : cela correspond à l'apparition d'autrui; alors, et alors seulement, je vais prendre conscience de moi (ici, que je suis jaloux). Que signifie en effet cette apparition? Il y a intervention d'un jugement de valeur sur mes actes. Autrui apparaît : j'ai honte. Autrui me révèle la vulgarité de mon acte, dont je n'avais pas conscience, mais que j'étais pourtant. Et je reconnais le bien-fondé de son jugement, puisque j'ai honte.

 

C'est donc par l'intervention d'autrui que j'ai accès à ce que je suis, autrui me révèle une dimension essentielle de mon être. I.e. : le vrai sens de mes actes dépend d'autrui. J'ai besoin de lui pour me connaître (ici, je n'aurais pas eu accès à ma jalousie) cf. "autrui est le médiateur entre moi et moi-même" (p.260)

D'où : le moi s’apparaît à lui-même comme originairement relié à un autre.

 

Pour faire simple : quand j'ai honte, je prends conscience de moi, de quelque chose que je suis, mais aussi, je n'ai honte que devant autrui.

 

Cf. encore la méchanceté : on n'est pas méchant tout seul, mais par les autres, ne serait-ce que pour les faire souffrir.

 

Conclusion (dernière phrase) : le moi qui n’est pas moi, mon prochain, m’est doublement nécessaire :

a) sans lui, je n’ai pas d’existence réelle, je ne surgis pas vraiment dans le monde,

 

b) et, d’autre part, je n’ai pas davantage de connaissance de moi-même; je ne puis forger aucune représentation de ce que je suis, de mes qualités et manières d’être. Je me trouve, en quelque sorte, confronté à un néant, à un vide; c’est autrui qui me constitue et me donne mon essence.

 

2) La liberté de l’autre

 

Que signifie alors la découverte du cogito, si autrui est coextensif à toute appréhension de moi-même?

 

Quand je saisis ce qui est intérieur et secret, ce qui est contenu au plus profond de moi-même, comment ne découvrirais-je pas alors ce moi en tant que liberté, i.e., conscience, pouvoir de décider, de dire oui ou non?

 

En moi, se trouve tapie la liberté de l’autre, menaçante et angoissante; en moi est cet autre qui pense, i.e., qui exerce une activité spirituelle et veut, i.e., se détermine selon des motifs, soit positivement, soit négativement, à mon égard.

 

Ainsi, en moi, est inscrite la liberté de l’autre, en ma subjectivité gît cette image inquiétante d’un autre libre et pouvant agir contre moi : la négativité d’autrui fait partie de moi-même et de ma propre conscience. Je saisis l’autre comme liberté face à moi : il me met donc en danger. Cette expérience est coextensive à ma conscience.

 

 

3) La notion d’intersubjectivité

 

Si j’appréhende autrui au cœur même de ma conscience, cela signifie que m’est immédiatement apportée la découverte d’un monde, de données et phénomènes qui me structurent entièrement : cet ensemble où je saisi à la fois ma subjectivité et la présence de l’autre, c’est l’intersubjectivité, i.e., la communication des consciences individuelles, les unes avec les autres, s’effectuant sur fond de réciprocité et de tension; en somme, c’est un rapport vivant entre le moi et l’altérité que je saisis au fond de ma conscience.

 

C’est au sein de cette structure double "moi-autrui", que je décide de mon essence, que je me prends en charge et prends également en charge les autres consciences. Ainsi, le choix existentiel s’opère au sein d’une intersubjectivité immédiate, comprise et généralement assumée.

 

Cette intersubjectivité n’a rien de paisible : c’est un lieu de tensions et de conflits.

 

B- L’intersubjectivité et le duel des consciences

Pour Sartre, la rencontre de l'autre se fait sur le mode du conflit. En effet :

 

1) Quand je rencontre un autre homme, je me sens immédiatement menacé dans ma liberté :

 

Autrui me fige dans mes possibilités, et me considère comme un objet. Pour lui, je ne suis que ce qu'il voit en cet instant. Cette rencontre va donc être un conflit parce que ce n'est autre que la rencontre d'une autre liberté face à moi, qui nie la mienne. Si bien que je ne suis plus, désormais, maître de la situation.

L'expérience d'autrui, ce n'est pas l'expérience d'un objet, mais celle d'un regard, qui justement fait de moi un objet. Je saisis autrui avec évidence comme regard "regardant", et comme expérience de mon être "regardé".

 

Dans notre exemple : quand par jalousie j’épie ce qui se passe derrière une porte, le bruit des pas dans le couloir est un regard. Ce regard est donc pour Sartre la modalité même du surgissement d’autrui comme sujet. (et l’expérience dans laquelle se découvre ce regard est la honte).

 

2) Si je veux échapper à cette condition de dépendance, où je suis en position d'esclave, il va falloir que je me fasse à mon tour regard regardant pour l'autre et que l'autre devienne donc lui-même cet objet regardé...

Ainsi, dans notre exemple, je vais pouvoir réagir à la honte en saisissant comme un objet celui qui m'objectifie.

 

Nous sommes donc en présence d'un véritable et infernal duel des consciences : je redoute le jugement d'autrui car il fait de moi son objet, mais je fais aussi de lui mon objet; donc, nous nous craignons. Ainsi, comme il le dit dans sa pièce Huis-clos (initialement intitulée "les autres"), "l'enfer, c'est les autres".

 

Résumé de la pièce : les héros (Garcin, Inès, Estelle) sont en enfer pour l'éternité. Cloîtrés ensemble dans une chambre, ils vont se rendre insupportables. Ils se demandent pourquoi ils sont réunis ensemble, vont devoir s'avouer leurs fautes. Ils découvrent que tous les trois sont responsables de la mort de ceux qui les ont aimés.

Ils vont surtout découvrir progressivement que la pire condamnation, c'est que le regard d'autrui est omniprésent, qu'on ne peut y échapper. Ce regard m'objectifie et m'est insupportable. Cf. fait qu'il n'y a pas de miroir pour me voir comme autrui me voit; pas de possibilité de changer l'avenir et son passé avec; les vivants ont eux-mêmes définitivement énoncé la sentence : "Garcin est lâche" par exemple. Les jeux sont faits. Les héros ne vont jamais pouvoir échapper à ce regard : ni l'indifférence, ni l'amour, ni la haine, ne vont permettre aux héros d'échapper au jugement des autres. Nous en sommes toujours dépendants, et nous sommes donc objets pour les autres.

La mort, c'est le triomphe du point de vue d'autrui sur le point de vue que je suis sur moi-même.

 

Conclusion B : les limites de la thèse sartrienne

 

1) l’expérience de la honte ne représente pas l’essentiel de l’expérience d’autrui (le rapport à autrui peut aussi être harmonieux) : Sartre érige donc une expérience particulière en modalité même du rapport à l’autre.

 

2) si la théorie de Sartre a le mérite de reconnaître que autrui n’apparaît pas comme un objet, il reste qu’il est excessif de prétendre qu’il est au contraire accessible comme pur sujet. Ce que Sartre découvre dans l’expérience de la honte, c’est toujours la structure de MA conscience : il n’y a pas à proprement parler d’expérience de l’autre. Ainsi, ce n’est jamais en tant que lui-même qu’autrui apparaît dans la honte, mais, comme autre face de mon être regardé. S’il y a une expérience véritable des autres, elle ne peut s’épuiser dans le vécu de mon objectivation.

 

Transition :

a) Le problème de la connaissance d’autrui est en fait un problème insoluble.

 

En effet, d’un côté, je ne peux accéder, par principe, à une autre conscience; et de plus, si c’était le cas, ma conscience et celle de l’autre n’en feraient alors qu’une, de sorte que parler d’autrui serait dépourvu de sens.

D’autre part, comme le montre la critique de l’analogie, l’expérience d’autrui ne peut procéder du monde objectif.

Autrui ne me sera jamais donné tel qu’il est présent à lui-même! (Avec la fusion de son ego et du mien, disparaîtrait son altérité). La séparation entre moi et autrui reste donc insurmontable. Ma relation à lui est-elle de l’ordre de la connaissance?

 

b) Aujourd’hui, on préfère dire que, tout simplement, là n’est pas le problème. Ce qui fait problème, c’est la reconnaissance d’autrui, le respect de l’autre en tant que tel.

On serait tenté de dire qu’après tout, toutes ces questions métaphysiques, portant sur la nature de l’autre, sur la possibilité de sa connaissance, etc., ne sont que de la métaphysique : tant pis si les philosophes n’arrivent pas à s’entendre là-dessus, ça ne changera rien au fait que je vis avec autrui, que je suis certain de son existence, que je communique avec lui, même si cette communication n’est pas toujours réussie. Bref, que la vie quotidienne continue, même si ces problèmes sont insolubles.

Pourtant, ces problèmes ne sont pas réellement sans conséquence sur notre vie quotidienne, et sur nos rapports à autrui : en effet, cette métaphysique supposée oiseuse, insignifiante, est à la base de la façon de penser occidentale, et donc, de notre système culturel.

Or, cette métaphysique entraîne, si en déroule les conséquences ultimes, une vision de l’autre moralement critiquable, néfaste. Ainsi, chercher à connaître autrui revient toujours à réduire l’autre à un autre moi-même, bref, à ne pas le reconnaître, à détruire sa spécificité. (Car que fait la connaissance? Elle assimile, elle réduit au même)

En conséquence, on s’accorde aujourd'hui pour dire que le problème d’autrui n’est finalement pas celui de sa connaissance, ou celui de son existence, mais celui de sa reconnaissance. C’est qu’autrui n’est pas un objet parmi d’autres; or, c’est cette dimension pourtant essentielle d’autrui que rate toute tentative de connaissance (car la connaissance, aussi, objectifie)

 

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