A-L’existentialisme
est un humanisme : autrui, condition de la conscience de soi.
| Sartre,
L'existentiaIisme est un humanisme, pp.66-67, Nagel
Ainsi
l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre
aussi tous les autres, et il les découvre comme la
condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut
rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel,
ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si
les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une
vérité quelconque sur moi, il faut que je
passe par l'autre. L'autre est indispensable a mon existence,
aussi bien d'ailleurs qu'à ma connaissance que j'ai
de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon
intimité me découvre en même temps l'autre,
comme une liberté posée en face de moi, qui
ne pense, et qui ne veut, que pour ou contre moi. Ainsi
découvrons-nous tout de suite un monde que nous appelons
'intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme
décide ce qu'il est et ce que sont les autres. |
Résumé
de l’argument : Sartre part du cogito; or, dans le cogito, il
y a l’autre, lequel est liberté. Donc, toute la condition
humaine se définit à partir de l’intersubjectivité
ainsi comprise.
Idée
fondamentale : c’est par l’autre que je puis saisir réellement
mon existence et accéder à une connaissance véritable
de moi-même. Au plus profond de ma conscience et de ma subjectivité,
autrui me pénètre et me détermine. L’existence
d’autrui est donc une donnée fondamentale, un irréductible.
Le problème
soulevé concerne la subjectivité : la subjectivité
existentielle, telle que la décrit Sartre, est-elle comparable
à la subjectivité cartésienne, telle qu’elle
apparaît, par exemple, dans la Seconde Méditation
de Descartes? Quelle problématique différente se
dessine?
Le texte
se divise en trois parties :
1) "Ainsi...
de moi" : autrui conditionne et mon existence, et la connaissance
que j’ai de moi.
2) "Dans
ces conditions ... moi" : c’est la liberté de l’autre
que souligne Sartre.
3) "Ainsi...
autres" : la notion d’intersubjectivité apparaît
comme le fruit du déroulement de l’analyse.
Commentaire.
1)
Autrui conditionne mon existence et la connaissance que j’ai de
moi.
a)
Sartre est en quelque sorte le continuateur de Descartes : c’est
du cogito qu’il faut partir pour se comprendre et se saisir. Toutefois,
le cogito sartrien n’est pas le cogito cartésien.
Quand
le sujet, en effet, se découvre directement comme conscience,
il fait, simultanément, une autre découverte : celle
de tous les autres, celle des prochains, de ces moi qui ne sont
pas moi.
Alors
que Descartes fait l’expérience d’un cogito renfermé
sur lui-même (je ne suis pas certain de l’existence d’autrui,
qu’il me faut reconstruire, à travers un ensemble quasi-déductif),
Sartre montre que les autres sont condition de mon existence,
qu’ils sont ainsi appréhendés au sein même
de la conscience (condition : ce sans quoi une réalité
ne se produirait pas).
b)
après avoir énoncé dogmatiquement cette thèse,
Sartre, dans la seconde phrase, nous donne une série d’exemples
pour montrer que le cogito contient autrui : les qualités
communément attribuées à un sujet (être
spirituel, etc.) ne peuvent même pas apparaître ni
être si nos prochains ne les identifient pas en tant que
telles
Toute
saisie de moi-même passe par la reconnaissance des autres.
Sans mon prochain, je ne possède aucune qualité
ni détermination, je ne suis rien : c’est l’autre qui me
fait accéder à l’être, à la réalité.
Seul mon prochain est en mesure de me faire accéder à
un jugement adéquat sur moi-même : passer par l’autre,
i.e., par la médiation d’une conscience étrangère,
est donc un élément décisif en ce qui concerne
l’accès à ma véritable subjectivité.
c)
Exemple : la honte
Dans l’Être
et le néant, Sartre en donne de nombreux exemples.
Nous retiendrons surtout l’expérience de la honte. Elle
me découvre bien des aspects essentiels de mon être,
que j'ignorerais sans autrui; elle désigne donc ce cogito
en lequel l’existence d’autrui se donne immédiatement et
certainement.
Ainsi,
dans les pp.298 et 316 de son œuvre, Sartre prend l’exemple d'un
homme qui est en train d'épier ce qui se passe dans une
chambre par le trou de la serrure, par jalousie (imaginons qu'il
ait des doutes sur les relations de sa femme avec l'homme qui
est entré avec elle dans cette chambre).
Sartre analyse
la situation en deux étapes :
1) je suis
tout entier pris par mon action, je n'en ai pas conscience; cela,
parce qu'il n'y a aucun jugement de valeur; c'est un comportement
neutre; Sartre dit que je suis la jalousie, mais que je ne la
connais pas (note : pour Sartre, la conscience n'est pas originellement
identique au moi : au contraire, elle est au début conscience
du monde, elle est comme " engluée "
dans le monde)
2) comment
alors la conscience va-t-elle pouvoir se scinder du monde, s'en
sentir différente ou séparée, i.e., devenir
un moi ou prendre conscience de soi? Sartre va montrer que c'est
l'apparition d'autrui qui va pouvoir donner lieu à cette
transformation.
Soudain, en
effet, j'entends des pas dans le couloir : cela correspond
à l'apparition d'autrui; alors, et alors seulement, je
vais prendre conscience de moi (ici, que je suis jaloux). Que
signifie en effet cette apparition? Il y a intervention d'un jugement
de valeur sur mes actes. Autrui apparaît : j'ai honte. Autrui
me révèle la vulgarité de mon acte, dont
je n'avais pas conscience, mais que j'étais pourtant. Et
je reconnais le bien-fondé de son jugement, puisque j'ai
honte.
C'est donc
par l'intervention d'autrui que j'ai accès à ce
que je suis, autrui me révèle une dimension essentielle
de mon être. I.e. : le vrai sens de mes actes dépend
d'autrui. J'ai besoin de lui pour me connaître (ici, je
n'aurais pas eu accès à ma jalousie) cf. "autrui
est le médiateur entre moi et moi-même" (p.260)
D'où :
le moi s’apparaît à lui-même comme originairement
relié à un autre.
Pour faire
simple : quand j'ai honte, je prends conscience de moi, de quelque
chose que je suis, mais aussi, je n'ai honte que devant autrui.
Cf. encore
la méchanceté : on n'est pas méchant tout
seul, mais par les autres, ne serait-ce que pour les faire souffrir.
Conclusion (dernière phrase) : le moi qui n’est pas moi,
mon prochain, m’est doublement nécessaire :
a) sans lui,
je n’ai pas d’existence réelle, je ne surgis pas vraiment
dans le monde,
b) et,
d’autre part, je n’ai pas davantage de connaissance de moi-même;
je ne puis forger aucune représentation de ce que je suis,
de mes qualités et manières d’être. Je me
trouve, en quelque sorte, confronté à un néant,
à un vide; c’est autrui qui me constitue et me donne mon
essence.
2)
La liberté de l’autre
Que signifie
alors la découverte du cogito, si autrui est coextensif
à toute appréhension de moi-même?
Quand
je saisis ce qui est intérieur et secret, ce qui est contenu
au plus profond de moi-même, comment ne découvrirais-je
pas alors ce moi en tant que liberté, i.e., conscience,
pouvoir de décider, de dire oui ou non?
En moi,
se trouve tapie la liberté de l’autre, menaçante
et angoissante; en moi est cet autre qui pense, i.e., qui exerce
une activité spirituelle et veut, i.e., se détermine
selon des motifs, soit positivement, soit négativement,
à mon égard.
Ainsi,
en moi, est inscrite la liberté de l’autre, en ma subjectivité
gît cette image inquiétante d’un autre libre et pouvant
agir contre moi : la négativité d’autrui fait partie
de moi-même et de ma propre conscience. Je saisis l’autre
comme liberté face à moi : il me met donc en danger.
Cette expérience est coextensive à ma conscience.
3)
La notion d’intersubjectivité
Si j’appréhende
autrui au cœur même de ma conscience, cela signifie que
m’est immédiatement apportée la découverte
d’un monde, de données et phénomènes qui
me structurent entièrement : cet ensemble où je
saisi à la fois ma subjectivité et la présence
de l’autre, c’est l’intersubjectivité, i.e., la communication
des consciences individuelles, les unes avec les autres, s’effectuant
sur fond de réciprocité et de tension; en somme,
c’est un rapport vivant entre le moi et l’altérité
que je saisis au fond de ma conscience.
C’est
au sein de cette structure double "moi-autrui", que
je décide de mon essence, que je me prends en charge et
prends également en charge les autres consciences. Ainsi,
le choix existentiel s’opère au sein d’une intersubjectivité
immédiate, comprise et généralement assumée.
Cette
intersubjectivité n’a rien de paisible : c’est un lieu
de tensions et de conflits.
B-
L’intersubjectivité et le duel des consciences
Pour Sartre,
la rencontre de l'autre se fait sur le mode du conflit. En effet
:
1)
Quand je rencontre un autre homme, je me sens immédiatement
menacé dans ma liberté :
Autrui me
fige dans mes possibilités, et me considère comme
un objet. Pour lui, je ne suis que ce qu'il voit en cet instant.
Cette rencontre va donc être un conflit parce que ce n'est
autre que la rencontre d'une autre liberté face à
moi, qui nie la mienne. Si bien que je ne suis plus, désormais,
maître de la situation.
L'expérience
d'autrui, ce n'est pas l'expérience d'un objet, mais celle
d'un regard, qui justement fait de moi un objet. Je saisis autrui
avec évidence comme regard "regardant", et comme expérience
de mon être "regardé".
Dans notre
exemple : quand par jalousie j’épie ce qui se passe derrière
une porte, le bruit des pas dans le couloir est un regard. Ce
regard est donc pour Sartre la modalité même du surgissement
d’autrui comme sujet. (et l’expérience dans laquelle se
découvre ce regard est la honte).
2)
Si je veux échapper à cette condition de dépendance,
où je suis en position d'esclave, il va falloir que je
me fasse à mon tour regard regardant pour l'autre et que
l'autre devienne donc lui-même cet objet regardé...
Ainsi, dans
notre exemple, je vais pouvoir réagir à la honte
en saisissant comme un objet celui qui m'objectifie.
Nous sommes
donc en présence d'un véritable et infernal duel
des consciences : je redoute le jugement d'autrui car il fait
de moi son objet, mais je fais aussi de lui mon objet; donc, nous
nous craignons. Ainsi, comme il le dit dans sa pièce Huis-clos
(initialement intitulée "les autres"), "l'enfer, c'est
les autres".
Résumé
de la pièce : les héros (Garcin, Inès, Estelle)
sont en enfer pour l'éternité. Cloîtrés
ensemble dans une chambre, ils vont se rendre insupportables.
Ils se demandent pourquoi ils sont réunis ensemble, vont
devoir s'avouer leurs fautes. Ils découvrent que tous les
trois sont responsables de la mort de ceux qui les ont aimés.
Ils vont surtout
découvrir progressivement que la pire condamnation, c'est
que le regard d'autrui est omniprésent, qu'on ne peut y
échapper. Ce regard m'objectifie et m'est insupportable.
Cf. fait qu'il n'y a pas de miroir pour me voir comme autrui me
voit; pas de possibilité de changer l'avenir et son passé
avec; les vivants ont eux-mêmes définitivement énoncé
la sentence : "Garcin est lâche" par exemple. Les jeux sont
faits. Les héros ne vont jamais pouvoir échapper
à ce regard : ni l'indifférence, ni l'amour, ni
la haine, ne vont permettre aux héros d'échapper
au jugement des autres. Nous en sommes toujours dépendants,
et nous sommes donc objets pour les autres.
La mort, c'est
le triomphe du point de vue d'autrui sur le point de vue que je
suis sur moi-même.
Conclusion
B : les limites de la thèse sartrienne
1) l’expérience
de la honte ne représente pas l’essentiel de l’expérience
d’autrui (le rapport à autrui peut aussi être harmonieux)
: Sartre érige donc une expérience particulière
en modalité même du rapport à l’autre.
2) si
la théorie de Sartre a le mérite de reconnaître
que autrui n’apparaît pas comme un objet, il reste qu’il
est excessif de prétendre qu’il est au contraire accessible
comme pur sujet. Ce que Sartre découvre dans l’expérience
de la honte, c’est toujours la structure de MA conscience : il
n’y a pas à proprement parler d’expérience de l’autre.
Ainsi, ce n’est jamais en tant que lui-même qu’autrui apparaît
dans la honte, mais, comme autre face de mon être regardé.
S’il y a une expérience véritable des autres, elle
ne peut s’épuiser dans le vécu de mon objectivation.
Transition
:
a) Le
problème de la connaissance d’autrui est en fait un problème
insoluble.
En effet,
d’un côté, je ne peux accéder, par principe,
à une autre conscience; et de plus, si c’était le
cas, ma conscience et celle de l’autre n’en feraient alors qu’une,
de sorte que parler d’autrui serait dépourvu de sens.
D’autre
part, comme le montre la critique de l’analogie, l’expérience
d’autrui ne peut procéder du monde objectif.
Autrui ne
me sera jamais donné tel qu’il est présent à
lui-même! (Avec la fusion de son ego et du mien, disparaîtrait
son altérité). La séparation entre moi et
autrui reste donc insurmontable. Ma relation à lui est-elle
de l’ordre de la connaissance?
b) Aujourd’hui,
on préfère dire que, tout simplement, là
n’est pas le problème. Ce qui fait problème, c’est
la reconnaissance d’autrui, le respect de l’autre en tant que
tel.
On serait
tenté de dire qu’après tout, toutes ces questions
métaphysiques, portant sur la nature de l’autre, sur la
possibilité de sa connaissance, etc., ne sont que de la
métaphysique : tant pis si les philosophes n’arrivent pas
à s’entendre là-dessus, ça ne changera rien
au fait que je vis avec autrui, que je suis certain de son existence,
que je communique avec lui, même si cette communication
n’est pas toujours réussie. Bref, que la vie quotidienne
continue, même si ces problèmes sont insolubles.
Pourtant,
ces problèmes ne sont pas réellement sans conséquence
sur notre vie quotidienne, et sur nos rapports à autrui
: en effet, cette métaphysique supposée oiseuse,
insignifiante, est à la base de la façon de penser
occidentale, et donc, de notre système culturel.
Or, cette
métaphysique entraîne, si en déroule les conséquences
ultimes, une vision de l’autre moralement critiquable, néfaste.
Ainsi, chercher à connaître autrui revient toujours
à réduire l’autre à un autre moi-même,
bref, à ne pas le reconnaître, à détruire
sa spécificité. (Car que fait la connaissance? Elle
assimile, elle réduit au même)
En
conséquence, on s’accorde aujourd'hui pour dire que le
problème d’autrui n’est finalement pas celui de sa connaissance,
ou celui de son existence, mais celui de sa reconnaissance. C’est
qu’autrui n’est pas un objet parmi d’autres; or, c’est cette dimension
pourtant essentielle d’autrui que rate toute tentative de connaissance
(car la connaissance, aussi, objectifie)