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Conclusion :
l'art contemporain est-il encore de l'art ?
Problème : l'art contemporain est aujourd'hui souvent
critiqué ; on va jusqu'à dire que ce n'est plus
de l'art(16).
Exemples d'uvres d'art contemporaines :
- art populaire : les boîtes Brillo ; les Campbell
Soup d'Andy Warhol (1928-87); peintures reproduisant
les mêmes modèles d'une célèbre boîte
de conserve. Pop art (1961-68) : art qui utilise des matériaux
ou images négligés, ou même méprisés.
Par là, a pour but d'analyser les effets du monde moderne
et de la communication de masse sur la perception du monde et de
l'art.
- ready-made : Fontaine de Duchamp
- la performance : à mi-chemin de la peinture
et du théâtre ; elle a lieu dans des galeries,
mais uniquement avec la participation d'un public (" art
de la perturbation " : vise à produire un
spasme existentiel par l'intervention des images de la vie ;
cf. la catharsis).
Exemples : Chris Burden, Dead man (1972) : il
se fit enfermer dans un sac et déposer sur une autoroute
en Californie : jeu de mots mortel entre " corpse "
et corpus. Il aurait pu être tué, et il le savait.
Il voulait que ça fasse partie de l'uvre, et qu'on
y réagisse ... ; ou encore, Schwartzkogler (1969) :
mourut des mutilations qu'il s'était infligées.
- l'art abstrait de Kandisky (pures formes et couleurs,
assemblées selon l'imagination, par pur jeu, i.e., gratuitement,
sans aucun but)
Or, la définition kantienne de la beauté permet de
dire que les uvres d'art contemporaines sont belles, puisque
le beau n'est pas du tout ce qu'on entend communément par
là. On a tort de dire que l'uvre d'art est laide, sous
prétexte qu'elle ne cause aucun attrait sensible, ou encore
parce que, " vraiment, elle ne signifie rien ! ".
Ces uvres permettent la réflexion, la discussion, elles
donnent à penser, etc.
Seul problème : on ne peut pas dire qu'elles sont l'uvres
du génie (tout le monde semble pouvoir faire de même !),
et elles ne semblent parfois être que conceptuelles.
On pourrait dire que ces uvres sont de l'art parce que :
1) L'art serait la manifestation d'une
vision du monde ; soit celle de l'artiste, soit celle d'une
culture.
(1) De l'artiste (alors, mode d'expression de son intériorité,
de sa subjectivité) ; exemple : les impressionnistes
(fin 19e) : cherchaient à reproduire des
impressions à l'aide des nuances de lumière et de
la couleur.
(2) D'une culture, d'une mentalité, d'une civilisation ;
cf. pop art : réflexion sur la société
de consommation, sur le pouvoir de l'image.
C'est une thèse qui a pour origine les romantiques (18e)
et qui est une conception métaphysique de l'art. L'art sert
à voir l'invisible, la réalité profonde des
choses, à " montrer " de manière
sensible ce que la philosophie ou la science ne parviennent pas
à dire (exemple : Dieu, la mort, le sens de la vie,
etc.), faute de mots ou de concepts adéquats ou bien faute
de pouvoir les connaître par l'expérience.
C'est la thèse de Hegel, qui soutient, dans ses cours d'esthétique,
que l'art manifeste l'Idée (la Raison, le réel, l'absolu,
la vérité) dans le sensible,
ou d'une manière sensible'17).
Il convient de préciser, avant de développer davantage
la conception hégélienne de l'art, que jusqu'à
lui, l'art avait pâti de la critique platonicienne.
En effet, Platon, dans la République, livre 6, avait
opéré une critique virulente du domaine des apparences,
du sensible, qui selon lui était le domaine de la tromperie,
de l'illusion. Il lui opposait un monde véritable, monde
de l'être, monde des Idées. Seul le philosophe pouvait
parvenir à la connaissance de ces Idées, donc de la
vérité, de l'absolu, etc., par une longue démarche
dialectique qui consiste à se détourner des apparences.
Conséquence : la dévalorisation du sensible
implique une dévalorisation de l'art. C'est que le moyen
d'expression privilégié de l'art est sensible. Ainsi,
dans le livre 10 (ib.), Platon montre que l'art est au plus
haut point éloigné de la vérité. En
effet l'art, nous dit-il, est copie du sensible(18). Or, le sensible
n'est pas la réalité, mais lui-même n'est que
la copie de la réalité, des Idées. Exemple
célèbre des " trois lits " :
il y a le lit peint de l'artiste, qui recopie le lit fabriqué
par l'artisan, qui lui-même n'est que l'exemplification du
vrai lit, de l'Idée de lit.
| Texte 5- Platon, La
République, 597 a sq
"Ainsi, il y a trois sortes de lits; l'une qui existe
dans la nature des choses, et dont nous pouvons dire, je
pense, que Dieu est l'auteur; - autrement qui serait ce?
(...) Une seconde est celle du menuisier. Et une troisième,
celle du peintre (...). Ainsi, peintre, menuisier, Dieu,
ils sont trois qui président à la façon
de ces trois espèces de lits.(...) Et Dieu (...)
a fait celui-là seul qui est réellement le
lit; mais deux lits de ce genre, ou plusieurs, Dieu ne les
a jamais produits et ne les produira jamais. (...) le peintre
est imitateur de ce dont les deux autres sont les ouvriers
(pire encore, il recopie ce qui déjà n'est
qu'apparence) l'imitation est donc loin du vrai". |
Pour Hegel, l'Idée, l'absolu, la Raison, n'est pas opposée
au sensible. Au contraire, elle a besoin du sensible, pour se donner
un contenu. L'Idée doit se manifester dans le sensible, sinon,
elle ne sera pas vraie (c'est comme la raison chez Kant : elle
existe d'abord de façon virtuelle, mais il faut qu'elle se
développe pour être en acte). C'est une conception
historique de la Raison, de la Vérité, de l'Être.
A partir de là, il soutient que l'Idée se manifeste
d'abord à travers l'art, ensuite à travers la religion,
et enfin, à travers la philosophie. Plus précisément,
l'art est l'activité par laquelle l'Idée va se réconcilier
avec le sensible, se l'approprier. Conséquence : la
qualité d'une uvre d'art va dépendre du degré
de fusion qui existe entre l'Idée et la forme sensible.
| Texte 6 - Hegel, Esthétique,
T.I,( Introduction à l'esthétique - le beau),
Champs Flammarion n°67, p.107 :
Ainsi dit-il que " la tâche de l'art
est consiste à rendre l'Idée accessible à
notre contemplation sous forme sensible, et non sous celle
de la pensée et de la spiritualité pure, et
cette représentation tire sa valeur et sa dignité
de la correspondance entre l'Idée et sa forme, fondues
ensemble et s'interpénétrant, la qualité
de l'art et la mesure dans laquelle la réalité
qu'il représente est conforme à son concept
dépendront du degré de fusion, d'union qui
existe entre l'Idée et la forme.
C'est cette marche vers l'expression de la vérité
de plus en plus haute, de plus en plus conforme au concept
de l'esprit, bref, de plus en plus spiritualisée,
qui fournit les indications concernant les divisions de
la science de l'art. L'esprit, en effet, avant de parvenir
au véritable concept de son essence absolue, doit
parcourir des degrés qui lui sont imposés
par ce concept même, et à cette évolution
du contenu qu'il se donne correspond, en étroite
connexion avec elle, une évolution des représentations
concrètes de l'art, des formes artistiques, par le
truchement desquelles l'esprit prend conscience de lui-même.
Cette évolution qui s'accomplit au sein de l'esprit
présente, de son côté, deux aspects,
en rapport avec sa nature : en premier lieu, cette
évolution est elle-même d'ordre spirituel et
général ; elle consiste dans la succession
graduelle de représentations artistiques portant
sur des conceptions du monde qui reflètent
les idées de l'homme sur lui-même, sur la nature
et sur le divin ; .. "
|
Cf. art symbolique, classique, romantique(19) : trois grandes
sortes d'art ; plus on avance, plus la forme sensible (manière
de représenter, matériaux privilégiés,
etc.) est conforme à l'Idée (contenu).
(1) Art symbolique : art égyptien/oriental.
Forme d'art dans laquelle la forme est trop extérieure à
l'Idée, inadéquate à l'exprimer ; la raison
en est que les égyptiens ont une idée trop confuse
de l'Idée. " Le contenu est trouble et abstrait
et son aspect figuré est emprunté à la nature
immédiate "(20).
" On peut dire d'un art pareil qu'il est sublime(21),
mais il n'a rien à voir avec la beauté ".
"(or) Ce qui caractérise le sublime, c'est
l'effort d'exprimer l'infini ". Le problème
c'est que les artistes de cette époque ne parviennent pas
à exprimer l'infini ; en conséquence, " on
obtient des géants et des colosses, des statues aux cent
bras et aux cent poitrines "(22).
C'est en raison de ce caractère monstrueux, défiguré,
etc., que cet art est dit " symbolique " ;
en effet, le symbole se définit comme " une
représentation ayant une signification qui ne fait pas corps
avec l'expression, la représentation : il reste toujours
une différence avec l'idée et son expression "(23).
(2) Art classique : art grec.
Le contenu reçoit une forme qui lui convient, l'Idée
est extériorisée sous son aspect véritable.
Il y a une parfaite unité (fusion) entre l'Idée et
sa forme sensible.
On ne représente plus, en effet, l'esprit ou l'Idée
par une forme naturelle, mais en lui donnant une figure humaine.
Or, pour Hegel, " c'est seulement pour autant qu'il
s'incarne dans l'homme que l'esprit peut lui être rendu sensible "(24).
L'art grec " représente, dit-il encore, l'unité
visible de la nature humaine et de la nature divine "(25).
Problème : la représentation de la spiritualisation
reste quand même liée à un contenu particulier ;
elle reste de nature sensible. Ainsi doit-il être dépassé
par une autre forme d'art.
(3) Art romantique : art chrétien.
Retour au symbolisme (car rupture de l'unité forme et contenu)
mais ce retour est en même temps progrès. Raison de
ce progrès et rupture : l'unité grecque entre
humain et divin devient consciente (dans l'art grec, elle était
immédiate)(26).
Dès lors, en effet, c'est " l'intériorité
consciente d'elle-même qui devient le contenu "
de l'art(27). C'est un art qui exprime tout ce qui est en rapport
avec les sentiments, avec l'âme. I.e. : l'esprit !
Hegel estime donc que cet art représente l'esprit en esprit
et en vérité, du fait qu'il a renoncé à
la représentation purement sensible et corporelle, en faveur
de l'expression spiritualisée et intériorisée.
(" Le sensible est donc pour l'esprit quelque chose d'indifférent,
de passager, d'inessentiel "(28))
Résumé : " l'art symbolique est encore
à la recherche de l'idéal, l'art classique l'a atteint
et l'art romantique l'a dépassé " (29).
Problème : qu'est-ce qui distingue, dans une telle
conception, le beau du vrai ? Le beau n'est il pas, même
si on n'est plus chez Platon, un moyen inférieur d'accéder
au vrai ? Et dès lors, n'est il pas destiné à
disparaître ?
C'est bien la thèse de Hegel ; il parle de " fin
de l'art ". Idée selon laquelle
la destinée de l'art est de se transformer en philosophie,
parce que au bout du compte, il faut bien reconnaître que
l'art est le premier et le plus faible degré de la réflexion.
Les artistes auraient ouvert la voie à la philosophie, et
finalement, le moment est venu de confier leur mission au philosophe
lui-même. Enfin, on réussit à dire l'absolu
par le moyen le plus approprié pour ce faire : le concept.
Beaucoup estiment que Hegel a su prédire l'avenir de l'art :
cf. fait qu'aujourd'hui, l'art n'est plus que réflexion sur
lui-même, il est pratiquement devenu philosophie. En effet,
sa tâche consiste avant tout à élucider sa propre
essence. L'art est aujourd'hui de la philosophie de l'art.
d1) Exemple n° 1 : Duchamp :
Fontaine, 1917.

Il a acheté et exposé un urinoir, en le modifiant
seulement en lui apposant une signature (" R.Mutt ").
Par là, il effectue une révolution dans la notion
d'uvre d'art. Opération artistique : se réduit
au choix et au baptême d'un objet tout fait (le ready-made).
Duchamp lui substitue d'abord la pure désignation :
c'est parce qu'il décrète que tel objet est une uvre
d'art, qu'il est une uvre d'art, en lui donnant un titre et
en le signant, et qu'il l'installe dans l'espace du regard esthétique,
la galerie d'art (le musée).
Ensuite, il substitue à l'aspect esthétique de l'uvre
la pure pensée : l'uvre de l'artiste relève
plus de la réflexion que de l'il ou de la main. Il
s'agit d'en finir avec l'art en tant qu'il s'offre à la sensibilité
visuelle du spectateur. L'uvre d'art fait question avant de
se donner aux sens et de nous procurer un quelconque plaisir/émotion.
Elle ne nous affecte plus, mais elle nous interroge.
Contenu réflexif de cette uvre : se moquer du
caractère sacré de l'art ; réflexion sur
l'essence de l'art et remise en question les définitions
qu'on a pu en donner.
Cf. article de T. Binkley, " Pièce " :
contre l'esthétique(30). Il cite Duchamp(31), qui explique
son geste comme suit :
| M. Duchamp, catalogue de l'exposition
organisée par le Muséum of Modern Art
et le Philadelphia Museum of Art, d'Harnoncourt et McShine
(éd.) New York, MoMA, PMA, 1973, p.289 :
" un point sur lequel je veux particulièrement
insister est que le choix de ces ready-made n'a jamais été
dicté par des critères de plaisir esthétique.
J'ai fondé mon choix sur une réaction d'indifférence
visuelle, sans aucune référence au bon ou
au mauvais goût " |
Commentaire de Binkley :
Ce que démontre le ready-made de Duchamp, c'est que le concept
d'uvre d'art est un " index ", et il le
fait en montrant qu'un objet est une uvre d'art non pas en
vertu de son apparence, mais en vertu de la manière dont
il est considéré dans le monde de l'art(32).
Ainsi, voilà comment on peut interpréter Fontaine.
Un urinoir est une fontaine, i.e., un objet fait pour libérer
un jet d'eau. La raison pour laquelle la plupart des urinoirs ne
sont pas des fontaines, et cela malgré leur forme, c'est
que, du fait de leur emplacement et de leur utilisation, ils diffèrent
d'appareils similaires que nous considérons comme des fontaines.
Les objets sont structurellement similaires, mais leurs fonctions
culturelles sont très différentes.
Dès lors qu'un urinoir est placé dans une galerie
d'art, on le voit comme une " fontaine " et
comme une uvre d'art, cela, parce que le contexte a
changé. Les contextes culturels dotent les objets de significations
spéciales et déterminent ce qui est de l'art.
Conception de l'art à adopter : " faire de
l'art consiste à isoler quelque chose (un objet, une idée
...) et à dire à son sujet : " ceci
est une uvre d'art ", affirmation qui revient à
la cataloguer sous la rubrique " uvre d'art "(33).
" Une uvre d'art n'est pas forcément quelque
chose qui a été travaillé ; c'est avant
tout quelque chose qui a été conçu. Être
un artiste ne consiste pas toujours à fabriquer quelque chose,
mais plutôt à s'engager dans une entreprise culturelle
qui propose des " pièces " à l'appréciation "(34).
d2) Exemple n° 2 : Lichtenstein,
Brushstrokes, 1966.

Interprétation de Danto(35).
Selon Danto, les tableaux de Roy Lichtenstein sont des commentaires
sur l'expressionnisme abstrait, au sujet des théories de
l'art américain des années 50. Il est donc un peintre
d'idées et ces idées sont au sujet de l'essence de
l'art. Le sujet de l'uvre " Brushstrokes "
serait ainsi la peinture : en représentant un coup de
pinceau, cette uvre est de la peinture à propos de
la peinture (plus précisément, ce tableau est au sujet
de la théorie qu'il rejette). L'art ferait ainsi sa propre
critique. L'artiste réfléchit sur les présupposés
de la création artistique, etc.
Objection à la thèse de Danto.
On peut objecter à Danto qu'il ne juge l'uvre d'art
qu'en fonction de sa teneur philosophique et de son intérêt
du point de vue de la théorie de l'art ; dès
lors, on est fatalement mené à oublier la composante
esthétique des uvres, i.e., leur qualité de
présence perceptuelle. Attention donc à ne pas confondre
l'artiste avec le théoricien (de l'art) !
Ainsi le défaut majeur de la thèse de Danto est l'absence
de distinction entre les uvres d'art expressionnistes et ce
que l'on dit à leur propos (que ce soient les commentaires
des artistes eux-mêmes ou bien des critiques d'art).
Or, si c'était le cas, alors, l'art serait inutile ;
en tout cas, on ne voit pas du tout pourquoi les artistes font des
uvres d'art et pas de la philosophie (puisque recourir
au concept est bien le meilleur moyen pour élaborer un discours)!
De même, on dira que si les Brushstrokes sont essentiellement
destinés à des théoriciens de l'art, alors,
les théoriciens auront plus de plaisir à étudier
l'ouvrage de Danto qu'à découvrir de leurs propres
yeux dans les Brushstrokes eux-mêmes, des allusions
à des théories de l'art.
Cette objection est-elle pertinente ? -Retour à
l'article de T. Binkley.
Toutefois, cette objection n'est pertinente que si on accepte
le présupposé selon lequel l'uvre d'art est
essentiellement esthétique. Or, ce présupposé
ne va aujourd'hui plus de soi. Ainsi, T. Binkley(36), soutient
que l'art n'a pas à être esthétique.
En effet, qu'est-ce que l'esthétique(37) ? Il rappelle
qu'elle s'est développée à partir de l'ancienne
tradition philosophique du Beau. Elle désigne l'étude
du type d'expérience concernant la beauté, la laideur,
etc. Or, la beauté est une propriété qu'on
retrouve à la fois dans l'art et dans la nature. Le type
d'expérience étudié par l'esthétique
concerne donc des objets naturels aussi bien que des objets crées.
Ainsi, l'esthétique n'est pas exclusivement l'étude
des phénomènes artistiques, puisque l'expérience
esthétique ne se limite pas à l'art. L'esthétique
n'est donc aucunement synonyme de philosophie de l'art en général
(ce qu'elle est pourtant chez Hegel).
La confusion causée par cette assimilation de l'esthétique
à la philosophie de l'art est celle entre l'uvre d'art
et ses qualités esthétiques. On s'est mis à
considérer l'uvre d'art comme un objet esthétique,
i.e., perceptif. D'où l'idée que la signification
et l'essence de tout art se trouvent dans les apparences, i.e.,
dans les propriétés visuelles ou dans les sons appréhendés
immédiatement. On croit ainsi, à tort, que le noyau
d'une uvre d'art est formé par son faisceau de qualités
esthétiques.
C'est selon lui ce que démontre graphiquement L.H.O.O.Q.
rasée de Duchamp(38). Duchamp a acheté une simple
reproduction de La Joconde, lui a donné un titre (L.H.O.O.Q.),
lui a mis des moustaches et une barbiche, puis l'a rasée.
Par son geste, il a montré que les qualités esthétiques
d'une uvre ne sont que le revêtement artistique conventionnel
qui restait attaché à la moustache et à la
barbiche lorsque celles-ci furent enlevées.
La question de savoir ce qu'est l'art reste donc aujourd'hui ouverte,
et donne lieu à de véritables débats...
Bibliographie.
H.Arendt, La condition de l'homme moderne, Presses Pocket
A. Danto, La transfiguration du banal, 1981
G. Genette, Esthétique et poétique, Points
Seuil, 1992
Hegel, Esthétique, Champs Flammarion
Kandisky, Du spirituel dans l'art, Folio Essais
Kant, La faculté de juger, Folio Essais.
Yasmina Reza, Art (pièce de théâtre).
Notes
(1)Nous dirons d'ailleurs des premiers que ce sont des choses fabriquées,
des seconds, que ce sont des uvres. Mais au sens strict du
terme, une uvre, c'est le produit ou le résultat d'un
acte intentionnel, c'est ce qui est dans le domaine de la poiésis.
Note historique : le musée est une invention historique
qui date du 18e.
(2) On peut d'ailleurs rapprocher ce texte de celui de Marx sur
le travail.
(3)Nous n'adoptons pas la même attitude, par exemple, face
à un tableau de Rembrandt et face à une table ou à
une carte postale (à moins, évidemment, que cette
dernière soit une reproduction de ce tableau, et que même
la table ne soit considérée comme une uvre d'art)
(4)Parce que la nature est un mécanisme aveugle : elle
fait des choses sans le savoir
(5)Plus haut, nous avons dit que l'artiste devait suivre des règles ;
on va dire ici qu'elles ne suffisent pas à faire de vous
un (grand) artiste
(6)CFJ, Ed. Folio Essais, §1
(7)Le " goût " est une faculté
née en Europe au 17e ; c'est la faculté
de distinguer le beau du laid par un sentiment spécifique
à l'homme. Par là, on s'est mis à définir
le beau d'une façon différente de l'Antiquité :
en effet, chez les grecs, le beau désignait avant tout l'être,
le cosmos (i.e., l'harmonie du monde). Par suite, il était
synonyme de Vrai et même de Bien. A partir du 17e,
les choses sont dites belles en fonction d'un certain plaisir qu'elles
nous procurent.
(8)Esthétique : terme inventé au 18e,
par Baumgarten, un disciple de Leibniz, selon l'étymologie
" aisthétikos " (qui peut être
perçu par les sens) ; ce dernier visait à classer
l'art ou les beaux arts dans le domaine de la connaissance, en leur
donnant une place intermédiaire entre la pure sensation (confuse,
obscure) et le pur intellect (clair et distinct). Chez Kant, désigne
la réflexion sur le beau et sur le goût ; chez
Hegel, la philosophie de l'art en général.
(9)ib., § 2 à 5 ; cf. § 5, p.138 : " ce
n'est que quand le besoin est satisfait que l'on peut distinguer,
parmi beaucoup de gens, qui a du goût "
(10)ib., § 6 à 9
(11)Cette nouvelle définition découle directement
de la première, car elle est due au fait que l'on ne mêle
à notre jugement aucune considération d'ordre personnel
et privé (s'il le faisait, le jugement ne pourrait pas valoir
pour tout le monde) ; cf. § 6 ; par contre, le jugement
" c'est agréable " vaut pour moi seulement
(cf. " j'aime le vin des Canaries " ; " j'aime
les fraises ": je ne présuppose pas que les autres
doivent l'aimer, je sais que cela n'est valide que pour moi)
(12)Le beau est ici réduit l'agréable, et l'art à
la cuisine.
(13)Contrairement aux rationalistes classiques pour lesquels le
jugement de goût est un jugement logique, et l'art, une science
(cf. Leibniz). Juger que quelque chose est beau revient à
savoir si une uvre est bien faite, si elle est ou non conforme
aux règles de l'art . On perd donc de vue la spécificité
du jugement de goût. Certes, il doit ici y avoir accord, mais
on ne fait que connaître, non pas goûter, l'uvre
d'art. Ce que réunit le jugement de goût, ce ne sont
pas des sujets particuliers animés de sentiments ou ce qui
en eux est le plus subjectif, mais des sujets " universels "
doués de raison (i.e., ce qu'il y a en eux de plus objectif
et universalisable).
(14)La thèse de Kant est plus précisément
la suivante : tout en étant l'objet d'un sentiment particulier
et intime, la beauté éveille les Idées de la
raison qui sont présentes en tout homme. Et c'est justement
grâce à cet aspect que la beauté peut transcender
la subjectivité et susciter un sens commun). En effet, si
les Idées de la raison, bien qu'indéterminées,
n'étaient point supposées communes à l'humanité,
l'objet beau, en éveillant ces idées, ne susciterait
pas un sens commun, pas même le projet de discuter du goût
(15)ib., § 10 à 17
(16)Cf. G. Genette, Esthétique et poétique,
Points Seuil, 1992, sélection d'articles sur les problèmes
que pose l'art contemporain.
(17)(Thèse qui sera reprise par de nombreux artistes -cf.
Kandisky, Du spirituel dans l'art, Ed. Folio Essais).
(18)Platon prend donc pour acquis que l'art est imitation de la
nature (sensible). A partir du moment où on dépasse
cette conception il faut bien le dire naïve de l'art, on se
donne déjà les moyens de dépasser la dévalorisation
platonicienne de l'art.
(19)ib., pp.112-120
(20)ib., p.112
(21)Sublime : terme qui vient de " sublimis ",
" élevé, supérieur ". Ce
qui s'oppose à l'ordre, ce qui est disparition de la forme.
En ce sens, s'oppose au beau, qui est forme harmonieuse. Est sublime
une représentation ou une contemplation dans laquelle l'objet
est trop grand pour être perçu (immensité de
la nature : un paysage de montagne) ou bien trop puissant,
incontrôlable (la tempête de Twister, le requin
des Dents de la mer), si bien que l'homme se sent faible
et ne peut se reconnaître dans cette contemplation. Le sublime
exprime donc la disproportion entre l'homme et la nature, et l'effroi
qu'elle nous procure. Plaisir mêlé de douleur, car
crée une tension corporelle, au lieu de nous détendre
les nerfs comme le fait la beauté. NB : est sublime
une contemplation, i.e. : il ne faut pas que je sois réellement
mis en danger par la situation (si le requin m'attaque, si je suis
sous la tempête, je ne dirai pas " c'est sublime ",
je serai tout simplement effrayé, préoccupé
uniquement par ma survie ).
(22)ib.p.113
(23)ib. p.114
(24)ib., p.115
(25)ib., pp.116-17
(26)ib., pp.117-18
(27)ib., p.118
(28)ib., p.119
(29)ib. p.120
(30)in G. Genette, op. cit.
(31)op. cit.p.63
(32)Cf. op. cit., article de Dickie, pour une conception institutionnelle
de l'art
(33)op. cit., p.58
(34)op. cit., p.59
(35)cf. article dans le n° spécial consacré à
R. Lichtenstein dans la revue Art Press.
(36)op. cit.
(37)op. cit., p.41
(38)op. cit., pp.53 sq.
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