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Qu'est-ce qui distingue l'art du travail ?

page créée le 17/08/2003

 

 

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Plan

Introduction

I- L'œuvre d'art relève-t-elle de la poiésis ?

    A- L'art comme activité fabricatrice.

    B- L'art comme activité non utile.

    C- L'œuvre et le travail.

II- La spécificité de l'œuvre d'art : Kant, Critique de la faculté de juger :genie et beaute artistiques

    A- L'œuvre d'art relève du génie (CFJ, § 43 à 49)

    B- l'oeuve d'art ne se spécifie-t-elle pas encore par sa beauté ?

Conclusion : l'art contemporain est-il encore de l'art ?

    1) L'art serait la manifestation d'une vision du monde ; soit celle de l'artiste, soit celle d'une culture.

    2) Il serait un moyen sensible d'atteindre un absolu

Bibliographie et Notes

 


Conclusion : l'art contemporain est-il encore de l'art ?

Problème : l'art contemporain est aujourd'hui souvent critiqué ; on va jusqu'à dire que ce n'est plus de l'art(16).

Exemples d'œuvres d'art contemporaines :

- art populaire : les boîtes Brillo ; les Campbell Soup d'Andy Warhol (1928-87); peintures reproduisant les mêmes modèles d'une célèbre boîte de conserve. Pop art (1961-68) : art qui utilise des matériaux ou images négligés, ou même méprisés. Par là, a pour but d'analyser les effets du monde moderne et de la communication de masse sur la perception du monde et de l'art.

- ready-made : Fontaine de Duchamp

- la performance : à mi-chemin de la peinture et du théâtre ; elle a lieu dans des galeries, mais uniquement avec la participation d'un public (" art de la perturbation " : vise à produire un spasme existentiel par l'intervention des images de la vie ; cf. la catharsis).

Exemples : Chris Burden, Dead man (1972) : il se fit enfermer dans un sac et déposer sur une autoroute en Californie : jeu de mots mortel entre " corpse " et corpus. Il aurait pu être tué, et il le savait. Il voulait que ça fasse partie de l'œuvre, et qu'on y réagisse ... ; ou encore, Schwartzkogler (1969) : mourut des mutilations qu'il s'était infligées.

- l'art abstrait de Kandisky (pures formes et couleurs, assemblées selon l'imagination, par pur jeu, i.e., gratuitement, sans aucun but)

 

Or, la définition kantienne de la beauté permet de dire que les œuvres d'art contemporaines sont belles, puisque le beau n'est pas du tout ce qu'on entend communément par là. On a tort de dire que l'œuvre d'art est laide, sous prétexte qu'elle ne cause aucun attrait sensible, ou encore parce que, " vraiment, elle ne signifie rien !  ". Ces œuvres permettent la réflexion, la discussion, elles donnent à penser, etc.

Seul problème : on ne peut pas dire qu'elles sont l'œuvres du génie (tout le monde semble pouvoir faire de même !), et elles ne semblent parfois être que conceptuelles.

On pourrait dire que ces œuvres sont de l'art parce que :

    1) L'art serait la manifestation d'une vision du monde ; soit celle de l'artiste, soit celle d'une culture.

(1) De l'artiste (alors, mode d'expression de son intériorité, de sa subjectivité) ; exemple : les impressionnistes (fin 19e) : cherchaient à reproduire des impressions à l'aide des nuances de lumière et de la couleur.

(2) D'une culture, d'une mentalité, d'une civilisation ; cf. pop art : réflexion sur la société de consommation, sur le pouvoir de l'image.

 

 

    2) Il serait un moyen sensible d'atteindre un absolu 

C'est une thèse qui a pour origine les romantiques (18e) et qui est une conception métaphysique de l'art. L'art sert à voir l'invisible, la réalité profonde des choses, à " montrer " de manière sensible ce que la philosophie ou la science ne parviennent pas à dire (exemple : Dieu, la mort, le sens de la vie, etc.), faute de mots ou de concepts adéquats ou bien faute de pouvoir les connaître par l'expérience.

C'est la thèse de Hegel, qui soutient, dans ses cours d'esthétique, que l'art manifeste l'Idée (la Raison, le réel, l'absolu, la vérité) dans le sensible, ou d'une manière sensible'17).

Il convient de préciser, avant de développer davantage la conception hégélienne de l'art, que jusqu'à lui, l'art avait pâti de la critique platonicienne.

En effet, Platon, dans la République, livre 6, avait opéré une critique virulente du domaine des apparences, du sensible, qui selon lui était le domaine de la tromperie, de l'illusion. Il lui opposait un monde véritable, monde de l'être, monde des Idées. Seul le philosophe pouvait parvenir à la connaissance de ces Idées, donc de la vérité, de l'absolu, etc., par une longue démarche dialectique qui consiste à se détourner des apparences.

Conséquence : la dévalorisation du sensible implique une dévalorisation de l'art. C'est que le moyen d'expression privilégié de l'art est sensible. Ainsi, dans le livre 10 (ib.), Platon montre que l'art est au plus haut point éloigné de la vérité. En effet l'art, nous dit-il, est copie du sensible(18). Or, le sensible n'est pas la réalité, mais lui-même n'est que la copie de la réalité, des Idées. Exemple célèbre des " trois lits " : il y a le lit peint de l'artiste, qui recopie le lit fabriqué par l'artisan, qui lui-même n'est que l'exemplification du vrai lit, de l'Idée de lit.

Texte 5- Platon, La République, 597 a sq

"Ainsi, il y a trois sortes de lits; l'une qui existe dans la nature des choses, et dont nous pouvons dire, je pense, que Dieu est l'auteur; - autrement qui serait ce? (...) Une seconde est celle du menuisier. Et une troisième, celle du peintre (...). Ainsi, peintre, menuisier, Dieu, ils sont trois qui président à la façon de ces trois espèces de lits.(...) Et Dieu (...) a fait celui-là seul qui est réellement le lit; mais deux lits de ce genre, ou plusieurs, Dieu ne les a jamais produits et ne les produira jamais. (...) le peintre est imitateur de ce dont les deux autres sont les ouvriers (pire encore, il recopie ce qui déjà n'est qu'apparence) l'imitation est donc loin du vrai".

 

Pour Hegel, l'Idée, l'absolu, la Raison, n'est pas opposée au sensible. Au contraire, elle a besoin du sensible, pour se donner un contenu. L'Idée doit se manifester dans le sensible, sinon, elle ne sera pas vraie (c'est comme la raison chez Kant : elle existe d'abord de façon virtuelle, mais il faut qu'elle se développe pour être en acte). C'est une conception historique de la Raison, de la Vérité, de l'Être.

A partir de là, il soutient que l'Idée se manifeste d'abord à travers l'art, ensuite à travers la religion, et enfin, à travers la philosophie. Plus précisément, l'art est l'activité par laquelle l'Idée va se réconcilier avec le sensible, se l'approprier. Conséquence : la qualité d'une œuvre d'art va dépendre du degré de fusion qui existe entre l'Idée et la forme sensible.

Texte 6 - Hegel, Esthétique, T.I,( Introduction à l'esthétique - le beau), Champs Flammarion n°67, p.107 :

Ainsi dit-il que " la tâche de l'art est consiste à rendre l'Idée accessible à notre contemplation sous forme sensible, et non sous celle de la pensée et de la spiritualité pure, et cette représentation tire sa valeur et sa dignité  de la correspondance entre l'Idée et sa forme, fondues ensemble et s'interpénétrant, la qualité de l'art et la mesure dans laquelle la réalité qu'il représente est conforme à son concept dépendront du degré de fusion, d'union qui existe entre l'Idée et la forme.

C'est cette marche vers l'expression de la vérité de plus en plus haute, de plus en plus conforme au concept de l'esprit, bref, de plus en plus spiritualisée, qui fournit les indications concernant les divisions de la science de l'art. L'esprit, en effet, avant de parvenir au véritable concept de son essence absolue, doit parcourir des degrés qui lui sont imposés par ce concept même, et à cette évolution du contenu qu'il se donne correspond, en étroite connexion avec elle, une évolution des représentations concrètes de l'art, des formes artistiques, par le truchement desquelles l'esprit prend conscience de lui-même.

Cette évolution qui s'accomplit au sein de l'esprit présente, de son côté, deux aspects, en rapport avec sa nature : en premier lieu, cette évolution est elle-même d'ordre spirituel et général ; elle consiste dans la succession graduelle de représentations artistiques portant sur des conceptions du monde qui reflètent les idées de l'homme sur lui-même, sur la nature et sur le divin ; .. "

 

    c) La classification hégélienne des arts

Cf. art symbolique, classique, romantique(19) : trois grandes sortes d'art ; plus on avance, plus la forme sensible (manière de représenter, matériaux privilégiés, etc.) est conforme à l'Idée (contenu).

(1) Art symbolique : art égyptien/oriental.

Forme d'art dans laquelle la forme est trop extérieure à l'Idée, inadéquate à l'exprimer ; la raison en est que les égyptiens ont une idée trop confuse de l'Idée. " Le contenu est trouble et abstrait et son aspect figuré est emprunté à la nature immédiate "(20).

On peut dire d'un art pareil qu'il est sublime(21), mais il n'a rien à voir avec la beauté ". "(or)  Ce qui caractérise le sublime, c'est l'effort d'exprimer l'infini ". Le problème c'est que les artistes de cette époque ne parviennent pas à exprimer l'infini ; en conséquence, " on obtient des géants et des colosses, des statues aux cent bras et aux cent poitrines "(22).

C'est en raison de ce caractère monstrueux, défiguré, etc., que cet art est dit " symbolique " ; en effet, le symbole se définit comme " une représentation ayant une signification qui ne fait pas corps avec l'expression, la représentation : il reste toujours une différence avec l'idée et son expression "(23).

 

(2) Art classique : art grec.

Le contenu reçoit une forme qui lui convient, l'Idée est extériorisée sous son aspect véritable. Il y a une parfaite unité (fusion) entre l'Idée et sa forme sensible.

On ne représente plus, en effet, l'esprit ou l'Idée par une forme naturelle, mais en lui donnant une figure humaine. Or, pour Hegel, " c'est seulement pour autant qu'il s'incarne dans l'homme que l'esprit peut lui être rendu sensible "(24). L'art grec " représente, dit-il encore, l'unité visible de la nature humaine et de la nature divine "(25).

Problème : la représentation de la spiritualisation reste quand même liée à un contenu particulier ; elle reste de nature sensible. Ainsi doit-il être dépassé par une autre forme d'art.

(3) Art romantique : art chrétien.

Retour au symbolisme (car rupture de l'unité forme et contenu) mais ce retour est en même temps progrès. Raison de ce progrès et rupture : l'unité grecque entre humain et divin devient consciente (dans l'art grec, elle était immédiate)(26).

Dès lors, en effet, c'est " l'intériorité consciente d'elle-même qui devient le contenu " de l'art(27). C'est un art qui exprime tout ce qui est en rapport avec les sentiments, avec l'âme. I.e. : l'esprit !

Hegel estime donc que cet art représente l'esprit en esprit et en vérité, du fait qu'il a renoncé à la représentation purement sensible et corporelle, en faveur de l'expression spiritualisée et intériorisée. (" Le sensible est donc pour l'esprit quelque chose d'indifférent, de passager, d'inessentiel "(28))

Résumé : " l'art symbolique est encore à la recherche de l'idéal, l'art classique l'a atteint et l'art romantique l'a dépassé " (29).

    d) Le thème de la " fin de l'art " - ou : l'art est-il fini ?

Problème : qu'est-ce qui distingue, dans une telle conception, le beau du vrai ? Le beau n'est il pas, même si on n'est plus chez Platon, un moyen inférieur d'accéder au vrai ? Et dès lors, n'est il pas destiné à disparaître ?

C'est bien la thèse de Hegel ; il parle de " fin de l'art ". Idée selon laquelle la destinée de l'art est de se transformer en philosophie, parce que au bout du compte, il faut bien reconnaître que l'art est le premier et le plus faible degré de la réflexion. Les artistes auraient ouvert la voie à la philosophie, et finalement, le moment est venu de confier leur mission au philosophe lui-même. Enfin, on réussit à dire l'absolu par le moyen le plus approprié pour ce faire : le concept.

Beaucoup estiment que Hegel a su prédire l'avenir de l'art : cf. fait qu'aujourd'hui, l'art n'est plus que réflexion sur lui-même, il est pratiquement devenu philosophie. En effet, sa tâche consiste avant tout à élucider sa propre essence. L'art est aujourd'hui de la philosophie de l'art.

 

    d1) Exemple n° 1 : Duchamp : Fontaine, 1917.

Il a acheté et exposé un urinoir, en le modifiant seulement en lui apposant une signature (" R.Mutt "). Par là, il effectue une révolution dans la notion d'œuvre d'art. Opération artistique : se réduit au choix et au baptême d'un objet tout fait (le ready-made).

Duchamp lui substitue d'abord la pure désignation : c'est parce qu'il décrète que tel objet est une œuvre d'art, qu'il est une œuvre d'art, en lui donnant un titre et en le signant, et qu'il l'installe dans l'espace du regard esthétique, la galerie d'art (le musée).

Ensuite, il substitue à l'aspect esthétique de l'œuvre la pure pensée : l'œuvre de l'artiste relève plus de la réflexion que de l'œil ou de la main. Il s'agit d'en finir avec l'art en tant qu'il s'offre à la sensibilité visuelle du spectateur. L'œuvre d'art fait question avant de se donner aux sens et de nous procurer un quelconque plaisir/émotion. Elle ne nous affecte plus, mais elle nous interroge.

Contenu réflexif de cette œuvre : se moquer du caractère sacré de l'art ; réflexion sur l'essence de l'art et remise en question les définitions qu'on a pu en donner.

Cf. article de T. Binkley, " Pièce " : contre l'esthétique(30). Il cite Duchamp(31), qui explique son geste comme suit :

M. Duchamp, catalogue de l'exposition organisée par le Muséum of Modern Art et le Philadelphia Museum of Art, d'Harnoncourt et McShine (éd.) New York, MoMA, PMA, 1973, p.289 :

" un point sur lequel je veux particulièrement insister est que le choix de ces ready-made n'a jamais été dicté par des critères de plaisir esthétique. J'ai fondé mon choix sur une réaction d'indifférence visuelle, sans aucune référence au bon ou au mauvais goût "

Commentaire de Binkley :

Ce que démontre le ready-made de Duchamp, c'est que le concept d'œuvre d'art est un " index ", et il le fait en montrant qu'un objet est une œuvre d'art non pas en vertu de son apparence, mais en vertu de la manière dont il est considéré dans le monde de l'art(32).

Ainsi, voilà comment on peut interpréter Fontaine.

Un urinoir est une fontaine, i.e., un objet fait pour libérer un jet d'eau. La raison pour laquelle la plupart des urinoirs ne sont pas des fontaines, et cela malgré leur forme, c'est que, du fait de leur emplacement et de leur utilisation, ils diffèrent d'appareils similaires que nous considérons comme des fontaines.

Les objets sont structurellement similaires, mais leurs fonctions culturelles sont très différentes.

Dès lors qu'un urinoir est placé dans une galerie d'art, on le voit comme une " fontaine " et comme une œuvre d'art, cela, parce que le contexte a changé. Les contextes culturels dotent les objets de significations spéciales et déterminent ce qui est de l'art.

Conception de l'art à adopter : " faire de l'art consiste à isoler quelque chose (un objet, une idée ...) et à dire à son sujet : " ceci est une œuvre d'art ", affirmation qui revient à la cataloguer sous la rubrique " œuvre d'art "(33). " Une œuvre d'art n'est pas forcément quelque chose qui a été travaillé ; c'est avant tout quelque chose qui a été conçu. Être un artiste ne consiste pas toujours à fabriquer quelque chose, mais plutôt à s'engager dans une entreprise culturelle qui propose des " pièces " à l'appréciation "(34).

 

    d2) Exemple n° 2 : Lichtenstein, Brushstrokes, 1966.

 

Interprétation de Danto(35).

Selon Danto, les tableaux de Roy Lichtenstein sont des commentaires sur l'expressionnisme abstrait, au sujet des théories de l'art américain des années 50. Il est donc un peintre d'idées et ces idées sont au sujet de l'essence de l'art. Le sujet de l'œuvre " Brushstrokes " serait ainsi la peinture : en représentant un coup de pinceau, cette œuvre est de la peinture à propos de la peinture (plus précisément, ce tableau est au sujet de la théorie qu'il rejette). L'art ferait ainsi sa propre critique. L'artiste réfléchit sur les présupposés de la création artistique, etc.

Objection à la thèse de Danto.

On peut objecter à Danto qu'il ne juge l'œuvre d'art qu'en fonction de sa teneur philosophique et de son intérêt du point de vue de la théorie de l'art ; dès lors, on est fatalement mené à oublier la composante esthétique des œuvres, i.e., leur qualité de présence perceptuelle. Attention donc à ne pas confondre l'artiste avec le théoricien (de l'art) !

Ainsi le défaut majeur de la thèse de Danto est l'absence de distinction entre les œuvres d'art expressionnistes et ce que l'on dit à leur propos (que ce soient les commentaires des artistes eux-mêmes ou bien des critiques d'art).

Or, si c'était le cas, alors, l'art serait inutile ; en tout cas, on ne voit pas du tout pourquoi les artistes font des œuvres d'art et pas de la philosophie (puisque recourir au concept est bien le meilleur moyen pour élaborer un discours)! De même, on dira que si les Brushstrokes sont essentiellement destinés à des théoriciens de l'art, alors, les théoriciens auront plus de plaisir à étudier l'ouvrage de Danto qu'à découvrir de leurs propres yeux dans les Brushstrokes eux-mêmes, des allusions à des théories de l'art.

Cette objection est-elle pertinente ? -Retour à l'article de T. Binkley.

 

    d3) Binkley : l'art est-il essentiellement esthétique ?

Toutefois, cette objection n'est pertinente que si on accepte le présupposé selon lequel l'œuvre d'art est essentiellement esthétique. Or, ce présupposé ne va aujourd'hui plus de soi. Ainsi, T. Binkley(36), soutient que l'art n'a pas à être esthétique.

En effet, qu'est-ce que l'esthétique(37) ? Il rappelle qu'elle s'est développée à partir de l'ancienne tradition philosophique du Beau. Elle désigne l'étude du type d'expérience concernant la beauté, la laideur, etc. Or, la beauté est une propriété qu'on retrouve à la fois dans l'art et dans la nature. Le type d'expérience étudié par l'esthétique concerne donc des objets naturels aussi bien que des objets crées. Ainsi, l'esthétique n'est pas exclusivement l'étude des phénomènes artistiques, puisque l'expérience esthétique ne se limite pas à l'art. L'esthétique n'est donc aucunement synonyme de philosophie de l'art en général (ce qu'elle est pourtant chez Hegel).

La confusion causée par cette assimilation de l'esthétique à la philosophie de l'art est celle entre l'œuvre d'art et ses qualités esthétiques. On s'est mis à considérer l'œuvre d'art comme un objet esthétique, i.e., perceptif. D'où l'idée que la signification et l'essence de tout art se trouvent dans les apparences, i.e., dans les propriétés visuelles ou dans les sons appréhendés immédiatement. On croit ainsi, à tort, que le noyau d'une œuvre d'art est formé par son faisceau de qualités esthétiques.

C'est selon lui ce que démontre graphiquement L.H.O.O.Q. rasée de Duchamp(38). Duchamp a acheté une simple reproduction de La Joconde, lui a donné un titre (L.H.O.O.Q.), lui a mis des moustaches et une barbiche, puis l'a rasée. Par son geste, il a montré que les qualités esthétiques d'une œuvre ne sont que le revêtement artistique conventionnel qui restait attaché à la moustache et à la barbiche lorsque celles-ci furent enlevées.

La question de savoir ce qu'est l'art reste donc aujourd'hui ouverte, et donne lieu à de véritables débats...

 

Bibliographie.

H.Arendt, La condition de l'homme moderne, Presses Pocket

A. Danto, La transfiguration du banal, 1981

G. Genette, Esthétique et poétique, Points Seuil, 1992

Hegel, Esthétique, Champs Flammarion

Kandisky, Du spirituel dans l'art, Folio Essais

Kant, La faculté de juger, Folio Essais.

Yasmina Reza, Art (pièce de théâtre).

Notes

(1)Nous dirons d'ailleurs des premiers que ce sont des choses fabriquées, des seconds, que ce sont des œuvres. Mais au sens strict du terme, une œuvre, c'est le produit ou le résultat d'un acte intentionnel, c'est ce qui est dans le domaine de la poiésis. Note historique : le musée est une invention historique qui date du 18e.

(2) On peut d'ailleurs rapprocher ce texte de celui de Marx sur le travail.

(3)Nous n'adoptons pas la même attitude, par exemple, face à un tableau de Rembrandt et face à une table ou à une carte postale (à moins, évidemment, que cette dernière soit une reproduction de ce tableau, et que même la table ne soit considérée comme une œuvre d'art)

(4)Parce que la nature est un mécanisme aveugle : elle fait des choses sans le savoir

(5)Plus haut, nous avons dit que l'artiste devait suivre des règles ; on va dire ici qu'elles ne suffisent pas à faire de vous un (grand) artiste

(6)CFJ, Ed. Folio Essais, §1

(7)Le " goût " est une faculté née en Europe au 17; c'est la faculté de distinguer le beau du laid par un sentiment spécifique à l'homme. Par là, on s'est mis à définir le beau d'une façon différente de l'Antiquité : en effet, chez les grecs, le beau désignait avant tout l'être, le cosmos (i.e., l'harmonie du monde). Par suite, il était synonyme de Vrai et même de Bien. A partir du 17e, les choses sont dites belles en fonction d'un certain plaisir qu'elles nous procurent.

(8)Esthétique : terme inventé au 18e, par Baumgarten, un disciple de Leibniz, selon l'étymologie " aisthétikos " (qui peut être perçu par les sens) ; ce dernier visait à classer l'art ou les beaux arts dans le domaine de la connaissance, en leur donnant une place intermédiaire entre la pure sensation (confuse, obscure) et le pur intellect (clair et distinct). Chez Kant, désigne la réflexion sur le beau et sur le goût ; chez Hegel, la philosophie de l'art en général.

(9)ib., § 2 à 5 ; cf. § 5, p.138 : " ce n'est que quand le besoin est satisfait que l'on peut distinguer, parmi beaucoup de gens, qui a du goût "

(10)ib., § 6 à 9

(11)Cette nouvelle définition découle directement de la première, car elle est due au fait que l'on ne mêle à notre jugement aucune considération d'ordre personnel et privé (s'il le faisait, le jugement ne pourrait pas valoir pour tout le monde) ; cf. § 6 ; par contre, le jugement " c'est agréable " vaut pour moi seulement (cf. " j'aime le vin des Canaries " ; " j'aime les fraises ": je ne présuppose pas que les autres doivent l'aimer, je sais que cela n'est valide que pour moi)

(12)Le beau est ici réduit l'agréable, et l'art à la cuisine.

(13)Contrairement aux rationalistes classiques pour lesquels le jugement de goût est un jugement logique, et l'art, une science (cf. Leibniz). Juger que quelque chose est beau revient à savoir si une œuvre est bien faite, si elle est ou non conforme aux règles de l'art . On perd donc de vue la spécificité du jugement de goût. Certes, il doit ici y avoir accord, mais on ne fait que connaître, non pas goûter, l'œuvre d'art. Ce que réunit le jugement de goût, ce ne sont pas des sujets particuliers animés de sentiments ou ce qui en eux est le plus subjectif, mais des sujets " universels " doués de raison (i.e., ce qu'il y a en eux de plus objectif et universalisable).

(14)La thèse de Kant est plus précisément la suivante : tout en étant l'objet d'un sentiment particulier et intime, la beauté éveille les Idées de la raison qui sont présentes en tout homme. Et c'est justement grâce à cet aspect que la beauté peut transcender la subjectivité et susciter un sens commun). En effet, si les Idées de la raison, bien qu'indéterminées, n'étaient point supposées communes à l'humanité, l'objet beau, en éveillant ces idées, ne susciterait pas un sens commun, pas même le projet de discuter du goût

(15)ib., § 10 à 17

(16)Cf. G. Genette, Esthétique et poétique, Points Seuil, 1992, sélection d'articles sur les problèmes que pose l'art contemporain.

(17)(Thèse qui sera reprise par de nombreux artistes -cf. Kandisky, Du spirituel dans l'art, Ed. Folio Essais).

(18)Platon prend donc pour acquis que l'art est imitation de la nature (sensible). A partir du moment où on dépasse cette conception il faut bien le dire naïve de l'art, on se donne déjà les moyens de dépasser la dévalorisation platonicienne de l'art.

(19)ib., pp.112-120

(20)ib., p.112

(21)Sublime : terme qui vient de " sublimis ", " élevé, supérieur ". Ce qui s'oppose à l'ordre, ce qui est disparition de la forme. En ce sens, s'oppose au beau, qui est forme harmonieuse. Est sublime une représentation ou une contemplation dans laquelle l'objet est trop grand pour être perçu (immensité de la nature : un paysage de montagne) ou bien trop puissant, incontrôlable (la tempête de Twister, le requin des Dents de la mer), si bien que l'homme se sent faible et ne peut se reconnaître dans cette contemplation. Le sublime exprime donc la disproportion entre l'homme et la nature, et l'effroi qu'elle nous procure. Plaisir mêlé de douleur, car crée une tension corporelle, au lieu de nous détendre les nerfs comme le fait la beauté. NB : est sublime une contemplation, i.e. : il ne faut pas que je sois réellement mis en danger par la situation (si le requin m'attaque, si je suis sous la tempête, je ne dirai pas " c'est sublime ", je serai tout simplement effrayé, préoccupé uniquement par ma survie ).

(22)ib.p.113

(23)ib. p.114

(24)ib., p.115

(25)ib., pp.116-17

(26)ib., pp.117-18

(27)ib., p.118

(28)ib., p.119

(29)ib. p.120

(30)in G. Genette, op. cit.

(31)op. cit.p.63

(32)Cf. op. cit., article de Dickie, pour une conception institutionnelle de l'art

(33)op. cit., p.58

(34)op. cit., p.59

(35)cf. article dans le n° spécial consacré à R. Lichtenstein dans la revue Art Press.

(36)op. cit.

(37)op. cit., p.41

(38)op. cit., pp.53 sq.

 

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