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Aristote, La politique, Livre I

Cityenneté antique et esclavage

page créée le 07/09/2006

 

 

Résumé:

Dans les Politiques, livre I, chapitres 4 à 7, Aristote défend l'esclavage, et construit toute une théorie de l'esclavage. L'esclavage, soutient-il, est naturel... et "bon" pour l'esclave. C'est dire qu'il y a des hommes qui naissent esclaves.

Comment comprendre cette théorie, qui heurte nos valeurs fondamentales, inscrites dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ?

On se demandera si ce qu'Aristote entend par "esclavage" désigne ce que nous mettons aujourd'hui sous ce terme. On se demandera également quels sont les fondements de cette théorie, comment elle a pu être possible. Car, on le verra, elle était en quelque sorte nécessaire : les Grecs avaient besoin d'esclaves, afin de pouvoir exercer leur citoyenneté. C'est dire que la démocratie grecque était fondée sur l'esclavage... Nous tenterons donc de comprendre comment et pourquoi la théorie de l'esclavage pouvait bien être liée à la théorie de la citoyenneté (à sa possibilité).

liens associés

- cours Etat

 

 

Biographie, bibliographie, sitographie

Chapitre 1 : la cité est le souverain bien de l'homme

Chapitre 2 : généalogie de la cité

Chapitres 4 à 7 : l'esclavage

Pour approfondir : citoyenneté antique et esclavage

 

 

 

 

 

 



I- LA THEORIE ARISTOTELICIENNE DE L'ESCLAVAGE


Il faut préciser :

a) qu’il n’y a pas à proprement parler de théorie de l’esclavage à son époque.

L’esclavage est un fait primordial chez les Grecs, comme chez tous les peuples de cette époque. Il n’y a aucun scrupule moral concernant l’esclavage. Ce qui est en revanche souvent critiqué, ce sont les mauvais traitements infligés aux esclaves, non pas parce que cela ferait du mal aux esclaves, ou que cela irait contre les droits de l’homme, mais parce que cela supposerait chez le maître une incapacité à maîtriser ses actions. De plus, le sentiment aristocratique, l’idée qu’on est supérieur, doit conduire à une sorte de bienveillance à l’égard de ceux qui dépendent de nous.

b) qu’A produit non seulement la première, mais aussi la dernière analyse systématique de l’esclavage dans l’antiquité

Ainsi, cette réflexion d’A est tout à fait exceptionnelle, dans la mesure où il va même prendre en compte un certain nombre de mises en question de l’esclavage dont il semble pour une part inventer les arguments. C’est d’autant plus exceptionnel que même le Nouveau Testament ou les pères de l’Eglise n’ont pas contesté l’esclavage.


A- LA NATURALITE DE L'ESCLAVAGE


Sa théorie de l'esclavage commence dans le §2 du chapitre (?). Il est en train de faire la différence entre des types de couples, ou, de distinguer les éléments qui ne peuvent pas être l’un sans l’autre. Cela se comprend par ce qui précède : Aristote fait ici une théorie de la cité (communauté politique) : il veut précisément montrer qu'elle est naturelle. Un de ses arguments pour ce faire consiste à dire que les éléments dont elle est issue sont naturels, et que


- l’homme et la femme, parce que la cause finale de leur union est la reproduction ; la cause efficiente de leur union est la tendance naturelle, i.e., l’attirance des sexes

- le maître et l’esclave, parce que la cause finale de leur union est la sauvegarde mutuelle

Il peut paraître étrange de dire que l’union du maître et de l’esclave est avantageuse aux deux. On a l’impression que cette union n’est avantageuse que pour le maître.

La thèse d’A. n’a de sens qu’à la condition de spécifier ce qu’est être maître ou esclave : être maître, c’est disposer de sa raison, i.e., être capable de prévoir, par exemple en adaptant des moyens à des fins. Ce qui nous rend maître, ce n’est donc pas la naissance, mais des capacités intellectuelles.

Un esclave est quelqu’un qui ne dispose pas de sa raison. Toutefois, l’esclave est tout de même capable d’accomplir des tâches. Il est alors à l’avantage de l’esclave d’être placé sous la domination d’un maître, tout autant qu’il est avantageux pour le maître d’être déchargé de ce qui est purement physique.

Le présupposé d’A. est double :

- il présuppose d’abord qu’il soit parfaitement facile de reconnaître qui est par nature maître et qui est par nature esclave ; aux chapitres 4 et 5, il nuancera cette facilité

- il présuppose que l’esclave ait suffisamment de raison pour reconnaître qu’il ne dispose pas de sa raison

Ce qui donc intéresse Aristote, c'est de montrer que l'esclavage est naturel, et que les esclaves sont esclaves "par nature".


Pour ce faire, il va d'abord contester la thèse conventionnaliste de certains sophistes, selon laquelle ce n’est pas par nature qu’on est esclave, mais par la force qu’on nous impose ce statut.

C’était en effet par convention couramment acceptée que le plus faible dans un combat préservait sa vie en acceptant l’esclavage. Cette thèse doit être critiquée parce qu’elle est profondément immorale, dans la mesure où elle prétend qu’une relation nécessaire entre des individus n’est pas naturelle. Ce que veut faire A, c’est montrer que l’essence de l’esclavage repose dans la nature même de l’esclave. Il veut montrer que si l’esclavage existe en fait, c’est parce qu’il est justifiable en théorie.

On peut d’ailleurs remarquer qu’A est conduit à adopter une méthode qui lui est tout à fait inhabituelle : généralement, A, qui est empiriste, part de ce qui est et essaie d’en tirer des principes généraux. Ici, en revanche, il part de la définition de l’esclave (quelle est sa nature, sa fonction) et il essaie ensuite de l’appliquer en se demandant s’il y a des hommes qui correspondent à sa fonction. C’est là que les problèmes vont commencer à se poser.


B- LA FONCTION DE L’ESCLAVE

1) chapitre 4

Pour répondre à cette question, A. réfléchit sur la notion d’instrument. Les instruments inanimés (objets techniques) ont besoin, pour fonctionner, d’un autre instrument animé.

Exemple : instrument inanimé : gouvernail ; instrument animé : le timonier

L’esclave est seulement une espèce particulière d’instruments animés. En ce sens, il n’y a pas de différence entre l’exécutant et l’esclave.
Peut-on dire alors que le développement du machinisme doit conduire à l’élimination de l’esclavage ? Il ne semble pas qu’on puisse répondre affirmativement à la question, car le machinisme ne supprime pas la fonction de l’esclave en tant que telle, mais toute fonction d’exécution. Dans la mesure où ce qui fait de l’esclave un esclave n’est pas cette fonction mais sa nature, cette fonction est pour lui accidentelle, et non pas essentielle. La suppression de cette fonction ne supprimerait pas par cela le naturel esclave.


Le lit ou l’habit sont des biens en tant qu’ils ne produisent pas. L’esclave est un bien tout à fait particulier puisqu’il a une fonction productive.

A. insiste toutefois sur l’humanité de l’esclave Il est l’homme d’un autre, mais il est un homme. Il n’est pas la chose du maître, mais il en est l’organe. L’attention qu’on lui porte doit être la même que celle qu’on porte à ses organes.

Spontanément, on aurait tendance à penser que seul l’esclave se déprave dans la relation de servitude. Mais l’essentiel, pour A., c’est que l’esclavage ne nuise pas au maître, i.e., à sa vertu. Plus exactement, on peut se dépraver par ses esclaves comme on peut se nuire par un mésusage d’un organe. La loi et la force ne seront donc pas les conditions suffisantes pour justifier l’esclavage. Les seules conditions suffisantes, c’est l’intérêt réciproque du maître et de l’esclave.

2) chapitre 5

Qu’il y ait des natures serviles, et que pour certains êtres humains, l’esclavage soit une bonne chose, A. veut le montrer à la fois par le raisonnement et par l’expérience. Le problème, c’est que ce qui apparaît évident pour le raisonnement sera beaucoup plus douteux dans l’expérience.

Il y a une analyse de la notion de commandement :

- le pouvoir le meilleur s’exerce sur le meilleur
- la cause finale du pouvoir et de l’obéissance, c’est l’œuvre commune

Le rapport commandant-commandé n’est pas propre à la relation maître-esclave. D’une façon générale, il est meilleur pour ce qui doit être commandé de trouver un commandement digne de ce nom, et le meilleur commandement s’exerce sur ce qui, devant être commandé, est de nature meilleure. Le rapport commandant-commandé est celui de deux natures qui concourent pour le bien de chacun.

Exemple : il est dans la nature et pour le bien du désir qu’il soit dominé par l’intellect. A l’inverse, il est contre nature que le désir domine l’intellect. La perversité, selon A., n’est pas du tout la conséquence de notre nature, comme c’est peut-être le cas chez Kant, elle est contre-nature parce qu’elle inverse le rapport naturel commandant-commandé.

Il est meilleur pour l’homme de commander à la femme qu’à l’enfant ou à l’esclave, parce que la femme dispose de plus de raison que l’enfant et l’esclave. Il est meilleur de commander à l’enfant qu’à l’esclave, puisque ce qui est une imperfection provisoire chez l’enfant en est une définitive pour l’esclave.

Est donc esclave par nature celui qui, adulte, ne dispose pas de raison et ne participe à la raison que par un autre. On comprend alors pourquoi l’esclave est un homme et non pas une machine : il est capable d’entendre raison. Ce qui s’oppose à la nature servile, ce n’est donc pas la nature despotique, c’est la nature rationnelle.

A. n’est pas sans se rendre compte que la distinction entre les deux natures, si elle est évidente en théorie, ne se manifeste pas clairement dans l’expérience, parce que la différence entre la nature servile et la nature libre est d’ordre intellectuel, et qu’elle ne pourrait donc se manifester que par une étude longue du comportement. On se trouve dans une situation où l’on sait ce qu’est une nature servile, mais où l’on a des doutes sur les cas d’espèce.

A. est donc conduit à remarquer que, parfois, la nature distingue formellement entre les natures libres et les natures esclaves. Les corps relatifs à ces natures sont différents. Toutefois, il arrive aussi que cette différence ne soit pas faite. C’est sans doute la conséquence du caractère contingent de tout ce qui est sublunaire, qui n’approche jamais de l’absolu, et reste toujours éphémère et relatif.

 

C- REMARQUES : LES DIFFERENCES ENTRE L'ESCLAVAGE ANTIQUE ET L'ESCLAVAGE MODERNE

 

1) Le clivage entre nature servile et nature libre ne recouvre pas du tout le clivage entre les races.

La liberté est définie par A. comme une capacité à délibérer. L'appartenance raciale ou ethnique n' a aucun effet de discrimination.


2 ) L'esclavage n'est pas politique, mais domestique

Cette théorie apparaît à l'intérieur des chapitres qui ont trait à la famille : c'est important de le remarquer, car le rapport maître-esclave n’est pas chez A. un fondement de la politique. Dans la cité telle que la présente A., les places des gouvernants et des gouvernés sont interchangeables. Tous les citoyens sont égaux du point de vue politique. La distinction maître-esclave n’a de sens qu’à l’intérieur de la famille. Elle ne relève pas de la politique, mais de ce qu’A. appelait l’économique, i.e., le domestique, la vie des familles.


Cf. Chapitre 7, où A. revient à la différenciation entre domination politique et domination économique. La première suppose une parité de nature, la seconde repose sur une distinction de nature.


II- L'HOMME ET LE CITOYEN OU : QU'EST-CE QUI FAIT DE L'HOMME UN HOMME ?

A- C'est l'appartenance à une cité, donc, la citoyenneté seulement

Cf. Livre I, 1

Ce qui fait de l’homme un homme c’est donc le lien social. Ce n’est donc pas l’individualité qui fait l’humanité. On n’est pas homme d’abord, puis membre d’une société. On est l’un par l’autre. L’idée même de « droit de l’homme » n’a donc ici aucun sens : celui qui a des droits, c’est le père de famille, ou bien tel ou tel citoyen en tant qu’il a une compétence particulière, mais on ne trouve nullement chez lui l’idée abstraite d’un homme en général qui aurait des droits parce que c’est un homme


B- L’esclave est-il mon alter ego ?

Le problème du caractère moralement honteux de l’esclavage ne peut apparaître que dans une perspective moderne, à partir du 17e, lorsque l’autre devient un « alter ego ».

a) cela suppose que je suis moi, i.e., que je ne me définis pas par mon rôle social, mais par l’être de ma conscience

b) autrui est un « moi » pour lui-même ; cela veut dire que chaque « moi » est un être à part entière indépendant de l’autre, et irréductible à l’autre

c) ce que je suis socialement est second par rapport à ce moi essentiel

L’alter ego, c’est donc un autre moi que moi, parfaitement identique à moi-même en tant qu’il est un autre « moi », totalement différent de moi en tant qu’il n’est pas mon moi.

A l’inverse, A. définit différents types de couples (homme-femme, maître-esclave, adulte-enfant, grec-barbare, etc.). Les couples ne sont jamais subsumés sous un couple plus général, celui du moi et du non moi. L’altruisme n’a aucun sens chez A., puisque je n’ai pas un « alter ego ». Il n’y a pas un autrui général et abstrait auquel je serais à la fois identique et irréductible. L’autre, c’est un individu qui peut ne pas avoir la même nature et la même fonction que moi.

Le problème d’A. n’est pas le respect des individus, des consciences, mais l’intérêt de chacun à travers celui du tout. Le problème n’est pas celui de la ressemblance et de la différence entre moi et autrui, mais de nos places respectives dans la vie sociale et de notre complémentarité. Dans ce cadre, les natures ne sont pas interchangeables.

Dans la perspective moderne, deux « moi » se valent. Dans la perspective aristotélicienne, deux êtres humains ne se valent pas forcément. L’égalité, dans cette perspective aristotélicienne, devient non seulement injuste, mais absurde, puisqu’elle revient à traiter également ce qui est inégal.

 

 

 

 

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