Aristote
cherche ici les fondements de la vie politique : il s’agit
de savoir pourquoi on vit politiquement.
Chapitre 1 : la cité a pour fin le souverain bien,
car :
Argument
:
(1)
la cité est un certain type de communauté
(2) toute communauté est constituée en vue d’un
certain bien
(3) de toutes les communautés la plus souveraine est celle
qui inclut toutes les autres
1)
quel type de communauté est la cité?
- elle a des parties : des foyers, des villages
-
elle a un régime ou une constitution (ce qui organise,
structure et ordonne la relation entre les parties de la cité,
faisant de ces parties un tout)
-
sa
fin est l’autarcie.
Une communauté est donc un groupement d’hommes unis
par une fin commune (elle est le bonheur pour la communauté
politique) et liés par une relation affective nommée
“amitié” (IV, 11) selon des rapports de justice.
Les principales caractéristiques de toute communauté
sont donc : unité d’une pluralité, fin commune,
amitié, justice.
Aristote attribue à chaque type de communauté une
raison d’être propre, et donne à la politique
un sphère singulière. Et il lui donne d’emblée
la fin la plus élevée.
-
la cité est à la fois qualitativement la plus
haute, et extensivement, la plus englobante. En effet, toute
autre communauté est un sous-ensemble de la cité,
et la cité est donc une totalité ayant des éléments
(les citoyens) et des parties (les autres communautés).
Dans ce texte, il y a deux thèses importantes
:
1) La cité vise, selon Aristote, la fin la plus haute pour
l’homme : ce n’est donc pas un pis-aller ou une simple
garantie de survie individuelle (contrairement, par exemple, à
la thèse moderne de Hobbes, cf. cours sur l'Etat)
2) Et il affirme la spécificité du politique : en
effet, si chaque communauté vise un bien propre, chacune
a sa spécificité (qui est sa finalité propre).
Contre la thèse soutenue par Platon dans la République,
Aristote stipule donc que le “bon” politique n’est
pas le “meneur d’hommes” en général,
mais l’homme qui fait preuve de qualités propres
à cette communauté qui a pour fin le bien souverain.
2) La méthode est analytique et
génétique
- analytique
: elle
va des parties au tout
- génétique
(au sens où la fin vient à la fin, mais donne
sens à ce qui précède) : on peut décomposer
la cité, être naturel, en ses parties constituantes,
les villages, eux-mêmes faits de foyers, unités
de base, eux-mêmes constitués de trois relations
élémentaires (maritale, parentale, despotique).
Les parties sont la matière dont est faite la cité.
Chapitre 2 : Aristote
fait ici la généalogie de la cité à
partir du couple, et procède par complexification croissante
jusqu’à la cité, communauté de toutes
les autres.
Il
montre bien que si les hommes s’associent en communauté,
c’est parce qu’ils ne peuvent se suffire à
eux-mêmes ; et que si aucune communauté ne pouvait
se suffire à elle-même, alors, toute association
serait futile et vaine.
1) la communauté de base de la cité est
le foyer (communauté domestique, communauté naturelle
constituée en vue de la vie de tous les jours).
a) la relation homme-femme : relation communautaire naturelle,
car :
-relation mâle-femelle existe chez tous les êtres
vivants;
-l’un ne peut exister sans l’autre : l’union
n’est pas volontaire mais instinctive : cela signifie que
l’un sans l’autre n’est pas complet ; seul le
couple, ie, la communauté des sexes, permet à un
animal d’être en soi, grâce à la procréation
qui nous rend semblables en quelque sorte à Dieu;
-elle est ce sans quoi une fin ne pourrait être atteinte,
à savoir, la procréation (finalité naturelle
du couple) ; on a donc ici une nécessité biologique
(s’il y a des couples, c’est donc parce que sans cela,
l’espèce n’aurait pu survivre);
b) Le maître et l’esclave ou relation despotique.
Quelle
est sa spécificité, ce qui la distingue du couple
et de la cité? -Pour cela, Aristote doit montrer qu’on
a affaire à une communauté d’êtres incomplets
et donc indispensables l’un à l’autre, telle
qu’elle seule leur permette de réaliser une oeuvre
commune, et distincte de toute autre.
-Le
maître est celui qui par nature “commande”,
ie, est capable naturellement de prévoir par la pensée.
L’esclave est par nature l’être capable d’exécuter
physiquement les tâches conçues par le maître.
Donc, la même chose est avantageuse à l’un
et à l’autre. Le maître commande donc légitimement
à l’esclave...
-Mais
cela signifie aussi que l’incomplétude naturelle
de chacun les rend naturellement dépendants, à la
fois de l’autre, et de leur oeuvre commune. L’un et
l’autre ont de plus besoin de l’autre en vue de la
satisfaction de leurs besoins quotidiens, ceux auxquels pourvoit
le foyer. Le travail économique (de “oikos”,
travail exercé dans le cadre privé pour satisfaire
les besoins de la vie de tous les jours) est l’oeuvre propre
de la communauté domestique, et donc, l’oeuvre commune
au maître et à l’esclave. Spécificité
par rapport à la première relation.
c) il y a une autre partie de la famille,
qui définira une autre relation de pouvoir, à savoir,
le père et l’enfant.
Conséquence de a), b) et c) : il faut distinguer radicalement
trois types d’autorité ou de pouvoir. a) pouvoir
politique (entre êtres libres et égaux) ; b) pouvoir
despotique (sur êtres non libres) ; c) pouvoir royal (sur
êtres libres et inégaux). Dans la plupart des cas,
c’est par nature qu’il y a un commandant et un commandé.
2) La communauté du village : elle est formée
de plusieurs familles en vue de relations qui ne soient plus seulement
celle de la vie quotidienne.
Le village est né une fois les besoins immédiats
satisfaits, et afin de pourvoir à d’autres, qui sont
l’administration de la justice et des cérémonies
religieuses (VII, 8).
Le
village est fait de foyers qui en sont les parties.
3) La communauté politique (cité).
-autarcique, autosuffisante : c’est la plus petite communauté
qui suffit à pourvoir à tous les besoins de ses
membres, à combler tous les manques. Elle est, par là,
la fin du développement historique par lequel les hommes
se sont associés en communautés. Mais l’autarcie
est aussi sa propre fin : la cité n’existe qu’en
vue d’elle-même.
-seule la fin de la cité est parfaite.
-l’homme
ne peut être pleinement que dans et par la cité.
a) la cité existe naturellement, puisqu’elle est
la fin du développement naturel.
-autarcie : fin du développement naturel, car, toute communauté
existant naturellement en vue de satisfaire certains besoins naturels,
elles existent toutes en vue de celle qui les satisfait tous.
(1) La nature de toute communauté, est la fin pour laquelle
elle existe
(2) la nature de toute communauté est hors d’elles
(puisqu’elles ne se suffisent pas à elles-mêmes
(3)sauf celle de la cité qui est la nature de toutes les
autres qui y tendent.
b) L’homme est naturellement politique.
Il y a dans la nature de l’homme une tendance à vivre
dans des cités ; et, en réalisant cette tendance,
l’homme tend vers son bien propre. L’individu est
inachevé, et il vit en cité, non par intérêt,
mais pour y réaliser son bonheur.
Si l’homme est un être naturellement politique, c’est
donc parce qu’il est un être naturellement en manque.
Il vit en communauté pour être avec d’autres
et être achevé et auto-suffisant.
La nature de l’homme, être parlant, montre qu’il
est fait pour la vie politique et que la cité est bien
un être naturel :
(1) la nature ne fait rien en vain
(2)
seul de tous les animaux, l’homme a un langage (le logos)
ie, une faculté d’exprimer ou de communiquer par
concepts et propositions, et qui a un objet spécifique
: les valeurs sociales
en vertu de (1) il doit donc y avoir une raison de cette différence
naturelle dans la nature même de l’homme
(3)
cela montre donc que seul l’homme vit naturellement dans
un milieu où il peut percevoir et communiquer les valeurs
sociales : polis et logos ont donc partie liée dans la
nature de l’homme.. On peut donc dire que la polis est la
communauté de ceux qui communiquent leur perception du
bien commun.
c)
Antériorité de la cité.
En allant des parties au tout, on a renversé l’ordre
réel. Aucune de ses parties ne serait elle-même sans
le tout, puisqu’aucune n’est auto-suffisante. Les
parties ne peuvent être sans le tout (ie : l’individu
isolé n’est pas homme hors de la société
politique : c’est une bête ou un dieu). D’ailleurs,
pour lui, un homme hors de la cité est pire que la pire
des bêtes, parce qu’il est doté naturellement
de dispositions intellectuelles qui compensent ses déficiences
en moyens physiques d’auto-défense, et qu’elles
sont les armes les plus redoutables sans l’éducation
à la justice que donnent les lois de la cité. L’homme,
animal politique est le meilleur des animaux, et l’homme
a-politique est la pire des bêtes...
Chapitres
4 à 7
Aristote justifie ici l’esclavage comme étant “naturel”,
conforme à l’ordre social et à l’ordre
du monde.
Dans
le chapitre 4, il entreprend de construire théoriquement
le concept d’esclave à partir des nécessités
de la vie, et non par observation empirique des conditions réelles
de l’esclavage. Il distingue une nature et une fonction
de l’esclave :
- par nature ne s’appartient pas
-
instrument en vue de l’action.
Dans
le chapitre 5, nous passons du concept à
la réalité. Existe-t-il des hommes présentant
naturellement ces caractères de l’esclave par nature?
a) il établit la nécessité du commandement
dans les êtres doués d’une âme qui commande
au corps et d’une intelligence qui commande au désir;
b)on reconnaît donc l’esclave naturel à ce
qu’il est aussi éloigné des autres hommes
qu’une âme l’est d’un corps. Cet être
doit être de plus quelqu’un pour qui c’est doublement
mieux d’être commandé par un autre :
-
c’est conforme à sa nature, car il est moralement
inférieur et
-
c’est dans son intérêt, car il ne peut se commander
lui-même, et ne peut se servir que de son corps.
Au
chapitre 6, il examine la position de ceux qui
condamnent l’esclavage selon la loi ie, la mise ne esclavage
institutionnalisée comme la prise de guerre. Cette intitution
n’est pas légitime sauf lorsque la défaite
est la traduction d’une infériorité naturelle,
intellectuelle et morale, car alors, l’asservissement rentre
dans le cadre de l’esclavage naturel.
Le chapitre 7 en
déduit que le pouvoir du maître diffère spécifiquement
du pouvoir politique, et que ce n’est pas par la supériorité
de son savoir mais par celle de sa nature, que l’on est
maître.
Les
objections :
1) On voit qu’Aristote ne se demande pas si l’esclavage
est acceptable ou non, mais dans quelle mesure il est ou non naturel.
Il ne se demande jamais si l’inégalité même
naturelle entre les hommes est compatible avec les valeurs que
l’homme porte en lui et si la réalité ne doit
pas être corrigée par un idéal...
2) On peut aussi dire qu’on a ici l’exemplification
de ce que Marx appelle une “idéologie” (légitimation
par la nature, qui a pour fonction la défense des intérêts
des classes dominantes).
3)
En fait, comme l’a montré Goldscmidt, Aristote en
arrive à défendre une forme d’esclavae qui
va à l’opposé des pratiques et institutions
de son temps. Par exemple, il a bien montré que la manière
dont on les acquiert n’est pas fondée en nature (chap.6),
ou encore que les fonctions qu’on leur assigne, ne sont
pas celles que la nature leur assigne (à savoir, rôle
d’obéissance dans le cadre domestique et privé).