Il
s'agit ici d'une anthropologie philosophique : trouver les traits
les plus durables de la condition humaine. (Rappel : ceci, afin
de savoir ce qu’est l’homme, et en quoi il n’est
pas superflu mais digne d’estime).
I-
Condition humaine et nature humaine
Pourquoi
parler de « condition » et pas de « nature
» ? (cf. chapitre 1 première partie §§
7-8)
1)
Le rapport au totalitarisme
Etant
donné ce qu'a fait le totalitarisme de l'homme, il ne
peut plus être question de parler de nature humaine. Pourtant,
dire qu'il n'existe rien de durable dans l'homme, c'est aller
dans le sens de l'idéologie totalitariste, qui estime
que tout est possible. Compromis : la « condition »
humaine.
2)
Le rapport à l’existentialisme et à la
phénoménologie
a)
détermination rapide de ce type de philosophie
Par
là, Arendt se place aussi en lien direct avec le mouvement
existentialiste et phénoménologique. Cf. Sartre,
Merleau-Ponty, Heidegger, etc. Fin 19e début 20e.
Philosophie
de la liberté radicale de l’homme. L’homme
étant libre, il ne peut avoir de « nature ».
b)
pourquoi ne peut-on alors utiliser le terme de « nature
» pour qualifier l’homme ?
Parler
de nature c’est parler de quelque chose qui ne change
pas, qui détermine l’homme, comme s’il avait
été fait par quelqu’un d’autre ; cela
ferait de lui un être destiné à être
ce qu’il est. S’éloigner de cette nature
ferait de lui un être inhumain, non conforme à
l’espèce humaine. Mais alors, quid de la liberté
? Cf. fait que cette pensée, chez Sartre comme chez Arendt,
renvoie à l’idée d’un Dieu créateur…
Le
terme de condition, mais aussi, on peut le postuler, d’activité
ou de « vita activa », renvoie donc finalement à
ce que Sartre nommait l’existence, et signifie que l’on
ne naît pas hommes : on a à devenir homme. L’humanité
ne relève donc pas de l’être mais du faire.
3)
le terme de « condition », un terme ambigu (cf.
première partie du chapitre 1, §§ 5 à
9)
Le
propre de la condition humaine est de ne pas être fixée
une fois pour toutes (l’homme est condition de son existence).
Mais, qu’on ne s’y trompe pas, elle est pourtant
conditionnée. Cela signifie que tout n’est pas
possible pour l’homme (mais cela ne s’oppose pas
à la liberté). Cf. désir d’aller
vivre dans l’espace dont elle nous parle dans le prologue
: on ne pourrait par là s’élever au-dessus
de la condition humaine, la dépasser… (plus loin,
ce seront les philosophes qui seront visés, dans leur
désir d’éternité)
a)
Les différents sens du mot (§§ 6 et 9)
Le
terme de "condition" est ambigü :
-
on peut dire que l’homme se construit lui-même,
qu’il est libre, et donc, que l’homme est condition
de sa propre existence
-
mais Arendt insiste pourtant sur le fait que la condition humaine
ne peut advenir que sur le fond (ou à partir) de certaines
conditions
-
il faudra faire la différence entre les conditions sans
quoi l’homme ne peut exister, et les conditions qui permettent
à l’humanité de se construire ; cela signifie
que n’importe quoi n’est pas possible à l’homme
(mais Sartre le disait également)
•
§ 6 : distinction « la » condition
humaine et « les conditions » -question de vocabulaire
«
la » condition humaine permanente |
«
les » conditions (aléatoires) de toute vie
humaine |
|
| Comprend activités et facultés humaines |
Vie,
mort, natalité, mortalité (bases biologiques
qui sont une condition de vie, condition sine qua non –condition
sans laquelle il n’y a rien) |
Le
fait que tout élément rencontré par
la vie humaine, ou même créé par elle,
devient pour elle une nouvelle condition dont elle doit
tenir compte |
•
début § 6 (p. 43) ; § 9 : conditionnés,
nous le sommes certainement, mais jamais « absolument
»
C’est
pourquoi nous ne pouvons expliquer « ce que » nous
sommes ni savoir « qui » nous sommes définitivement.
Le changement peut toujours être possible.
La
condition humaine peut dépasser ses conditions, si elles
respectent les limites de la vie. La vie humaine est dans le
devoir de tenir compte de ce qui la conditionne (fût-ce
un réel non naturel ou un monde créé de
toutes pièces par l’homme).
b) § 5 : conditions propres de
la condition humaine : vie et mort, natalité et mortalité
(c’est ici que j’expliquerai ce que veut dire
« mondanité et pluralité ?)
Apparition
et disparition : cela contribue à mettre l’accent
sur la précarité de l’existence humaine,
qui a pour première caractéristique de ne pas
durer. Ces conditions instituent une sorte de devoir de l’homme
envers lui-même (qui est devoir envers les générations
futures ?). Ce devoir consiste à tout faire pour ne pas
que l’idée d’humanité disparaisse.
pp.
142 et 143 :
«
la nature et le mouvement cyclique qu’elle impose
à tout ce qui vit ne connaissent ni mort ni naissance
au sens où nous entendons ces mots. La naissance
et la mort des êtres humains ne sont pas de simples
événements naturels ; elles sont liées
à un monde dans lequel apparaissent et d’où
s’en vont des individus, des entités uniques,
irremplaçables, qui ne se répèteront
pas. La naissance et la mort présupposent un monde
où il n’y a pas de changement constant, dont
la durabilité au contraire, la relative permanence,
font qu’il est possible d’y paraître
et d’y disparaître, un monde qui existait
avant l’arrivée de l’individu et qui
survivra à son départ. Sans un monde auquel
les hommes viennent en naissant et qu’ils quittent
en mourant, il n’y aurait rien que l’éternel
retour, l’immortelle perpétuité de
l’espèce humaine comme des autres espèces
animales ». |
Parce
que si ce qui caractérise l’homme c’est la
mortalité, cela constituera pour Arendt quelque chose
avec quoi nous devons compter, et quelque chose dont nous devons
tenir compte dans nos activités. Le « devoir »,
en quelque sorte, de l’homme, sera de chercher des solutions
pour échapper à la mortalité. Pas au sens
où nous voudrions ne jamais mourir, bien au contraire
(cf. fin chapitre I). Mais justement au sens où il nous
faudra chercher les moyens pour nous rendre immortels, l’immortalité
désignant tout ce par quoi nous parviendrons à
durer dans le temps, à garder des traces de l’humanité.
Cela, ce sera la culture, qu’Arendt appellera «
œuvre » et « action ».
cf.
pp. 54-55 (21 et 22) (dernière partie chapitre I)
Cela
suppose l’existence d’un monde, et cela est également
ce qui fait advenir un monde. Le monde, ce n’est pas la
nature, ce n’est pas la terre : c’est le monde construit
par l’homme, afin de lutter contre la fragilité
humaine. La permanence du monde s’oppose à la fragilité
de la vie humaine…
Mais
ce monde ne suffit encore pas à …. Cf. pluralité
?
Ce
concept a une grande importance chez Arendt, puisqu’il
sera le fondement du concept d’action. Qu’entend-elle
en effet par « natalité » ?
La
natalité est définie comme la faculté miraculeuse
qui s’oppose à la mort et fonde le monde : c’est
la naissance d’hommes nouveaux. L’enfant est cet
« entre-deux » que la passion amoureuse avait détruit
en rapprochant les amants : l’enfant, en les séparant
à nouveau, leur permet à nouveau de rentrer dans
le monde.
La
natalité rompt plus ou moins la mortalité en ce
qu’elle est quelque chose de nouveau, d’imprévisible,
promesse de nouvelles initiatives, de nouveaux commencements.
Ici,
le devoir pour l’homme est de « laisser »
un monde humain à nos enfants.
Cf.
p. 43 (§ 5) : « procurer et sauvegarder le monde
à l’intention de ceux qu’ils doivent prévoir,
avec qui ils doivent compter : le flot constant des nouveaux
venus qui naissent au monde étrangers »
II- Qu'entendre exactement
par "moderne" ?
1) Précisons d’abord
que ce livre n'est pas une description de l'homme moderne,
contrairement à ce que le titre pourrait faire croire
Le
propos du livre est de faire l'analyse des "facultés
humaines générales qui naissent de la condition
humaine et qui sont permanentes".
Pourquoi
alors l'homme moderne ? Parce que ce dont il s'agit c'est d'expliciter
ces structures permanentes DANS LE BUT de "rechercher l'origine
de l'aliénation du monde moderne".
On
est bien ici en train d’explorer les origines du totalitarisme
; cependant on va plus loin car le totalitarisme n’est
que la résultante d’un processus qui s’enracine
très loin dans l’histoire de notre civilisation.
2) Monde moderne versus époque
moderne
Cf.
fin du prologue (p. 39) : l'auteur distingue "époque
moderne", et "monde moderne" :
a)
"scientifiquement, l'époque moderne a commencé
au 17e et s'est achevé au début du 20e"
Selon
elle, cette époque a commencé avec trois grands
événements, qui ont eu des répercussions
que la condition humaine :
a)
la Réforme : a permis un mouvement d’accumulation
des richesses sociales
b ) science galiléenne, physique mathématique
c ) découverte du nouveau monde
Qu’est-ce
qui a changé à partir de là ? On a assisté
progressivement à l’émergence d’un
nouveau mode d’existence collective, la « société
».
Qu’entendre
par là ?
•
La société moderne désigne la sphère
propre à l’activité du travail, de la production
et des échanges.
• Principale caractéristique de la société
: effacement de la démarcation nette entre public et
privé. L’extension de la sphère familiale
de la maisonnée à l’ensemble du domaine
politique et public. L’intrusion du privé dans
l’espace public a donné une visibilité à
ce qui jusque là était dans l’ombre.
•
Extension des exigences du travail et de la production à
l’ensemble de l’existence humaine
b)
"politiquement, le monde moderne dans lequel nous vivons
est né avec les premières explosions atomiques"
(20e).
En
s’attaquant aux conditions existentielles fondamentales
de l’humanité, la modernité compromet de
plus en plus nos chances de pouvoir mener une vie humaine digne
de ce nom. « Preuve » en est : où cela nous
a-t-il mené ???? Au totalitarisme !
Résumé
du processus historique mis en œuvre ici :
Pré-antiquité
= action versus pensée, public versus privé
Antiquité = pensée versus action
Epoque moderne = empiètement des activités
productives et économiques sur toutes les sphères
d’activité humaine
Monde moderne = dévaluation de l’humanité
= a permis le totalitarisme
La
dévaluation de l’homme et de la politique,
qui a permis le totalitarisme (alors qu’apparemment
c’en était plus ou moins les causes d’apparition
dans son œuvre de 1951 ?), vient donc de l’inversion
des activités fondamentales de l’homme. Inversion
public et privé. Trop grande importance d’un
nouveau domaine, celui de la société, et
du travail.
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