Introduction
: pourquoi lire aujourd'hui cette oeuvre
A-
Pourquoi s'intéresser à la condition humaine ? -Les
deux grandes oeuvres d'Arendt sur la "banalité"
du mal
Toute
son oeuvre est à lire à partir de sa première
oeuvre, Les origines du totalitarisme (1951) -oeuvre
en trois parties : Sur l'anti-sémitisme, L'impérialisme,
Le système totalitaire.
1)
Les origines du totalitarisme (1951)
a)
But de l’œuvre : comprendre le totalitarisme
De
quoi s'agit-il ici ? Il s'agit de comprendre les conditions de
possibilités de l'émergence d'une forme de régime
totalement nouvelle, le totalitarisme. Plus précisément,
d'essayer de trouver la réponse à cette triple question
: "Que s'est-il passé ? Pourquoi cela s'est-il passé
? Comment cela a-t-il été possible ?" (in Introduction).
b)
Nature du totalitarisme
Pourquoi
forme de régime inédite ? Ce totalitarisme n'a rien
à voir avec les tyrannies et régimes autoritaires
antérieurs à Hitler et Staline. Ce qui le caractérise
en propre c'est avant tout d'avoir rendu l'homme superflu, et
d'avoir détruit la notion même de politique.
•
pas arbitraire et sans lois ; pas assimilable au despotisme qui
est un régime politique fondé sur la domination
(pas dictature du chef ou du parti unique). Les hommes n’ont
plus ici de place, ils sont remplacés par le dynamisme
de la nature ou de l’histoire. C’est ce que Arendt
appelle la terreur.
• Régime idéologique ; qui nie la différence
entre la loi et l’éthique
• Institution centrale : les camps
c)
Réponse (et éléments de méthode)
•
Les 3 éléments prétotalitaires
o
haine des Juifs,
o expansion impériale
o racisme
sont
les 3 principaux éléments prétotalitaires
qui se sont cristallisés dans le régime nazi. Mais
ces faits (ou « éléments ») ne sont
pas à strictement parler des « causes » car
ils n’expliquent pas tout. La cristallisation désigne
le moment où ces éléments se trouvent liés
entre eux. Et donnent des formes de gouvernements encore jamais
vues.
•
Conditions de possibilité de la cristallisation de ces
éléments en « totalitarisme »
o
émergence de société de masse dans Europe
industrielle du 19e = terreau dans lequel a germé le totalitarisme.
o mépris voire haine des citoyens ordinaires envers institutions
politiques.
Bref,
ce qui a permis le totalitarisme, et la destruction de l’humain,
c’est justement la destruction du monde commun qui unit
les hommes.
2)
Eichmann à Jérusalem (1963)
Phase
ultime du totalitarisme : la Shoah.
Comment
comprendre le meurtre de masse, le crime contre l’humanité
? Mal inédit, mal suprême, mal incompréhensible
? A cette affirmation, H. Arendt a répondu, dans son essai
intitulé Eichmann à Jérusalem, par une thèse
qui a fait couler beaucoup d’encre : le mal, que l’on
doit maintenant penser sous la figure du crime contre l’humanité,
est "banal ". C’est sa thèse et ses critiques
que nous allons maintenant explorer.
a)
Qui est Eichmann ?
Eichmann
est un lieutenant-colonel SS, "spécialiste de la question
juive ". Il est chargé de l’expulsion des juifs
du Reich entre 1938 et 1941 ; de 1941 à 1945, il organise
la déportation des juifs d’Europe vers les camps
de concentration. Il se dit lui-même "expert chargé
des questions techniques de transport " (le transport dont
il est question est bien entendu celui des Juifs dans les camps
de concentration…).
Capturé
à Buenos Aires par les services secrets israéliens
en 1960, il est jugé à Jérusalem en 1961,
puis condamné à mort.
Comment
Eichmann a-t-il pu en venir là ? C’est ce que cherche
à savoir/ comprendre H. Arendt, dans son œuvre.
b)
Eichmann, un monstre : explication consensuelle
D’abord,
il convient de préciser que l’explication qu’on
a pu donner de sa conduite, lors de son procès, rejoint
une des explications majeures de l’acte moralement mauvais
: ainsi, le procureur l’a présenté comme une
incarnation du démon, reprenant les explications classiques
de la volonté du mal comme étant celle d’une
bête ou d’un monstre, pas d’un homme :
Texte
1 : Script du film Un spécialiste
Le
Procureur général Hausner : Mesdames, messieurs,
Honorable Cour, devant vous se tient le destructeur d’un
peuple, un ennemi du genre humain. Il est né homme,
mais il a vécu comme un fauve dans la jungle. Il
a commis des actes abominables. Des actes tels que celui
qui les commet ne mérite plus d’être
appelé homme. Car il est des actes qui sont au-delà
du concevable, qui se situent de l’autre côté
de la frontière qui sépare l’homme de
l’animal. Et je demande à la cour de considérer
qu’il a agi de son plein gré, avec enthousiasme,
ardeur et passion, jusqu’au bout ! C’est pourquoi
je vous demande de condamner cet homme à la mort. |
Précisons
que cette explication classique du cas Eichmann rencontre l’interprétation
tout aussi classique de la "solution finale " : cet
événement inédit a été sacralisé,
sous le nom de "Shoah ", et déclaré inconcevable,
indicible, bref, se dérobant par nature à toute
compréhension. Vouloir comprendre la Shoah c’est
banaliser le mal, c’est un scandale. En effet, comprendre,
c’est se mettre à la place de ce que l’on veut
comprendre, et cela reviendrait à mettre en nous le mal
que l’on cherche à comprendre.
c) Eichmann, un homme ordinaire : l’explication
d’ H. Arendt
H.
Arendt se place en porte à faux par rapport à cette
position communément défendue. En effet, elle soutient
que Eichmann n’a pas été victime de mauvaises
passions, et qu’il n’était pas non plus un
"méchant ", un démon, un monstre, ou encore,
un "être inhumain ", mais un homme ordinaire,
"normal ", comme vous et moi. Elle nous dresse ainsi,
tout au long de son ouvrage, le portrait d’un homme médiocre,
caractérisé par l’absence de pensée
(de réflexion) et par l’usage constant d’un
langage stéréotypé, de clichés standardisés.
Il était de plus un employé modèle, un bureaucrate
méticuleux. Et c’est justement là que Arendt
décèle la "source " des actes de Eichmann.
Il
est un homme ordinaire victime d’un système …
qui est à la base même du fonctionnement de notre
société (la bureaucratie, la toute-puissance de
l’Etat –malgré nos droits de l’homme…-,
société de masse, où la production et l’efficacité
priment sur l’individu, ravalé au rang de moyen).
Toutes
ces caractéristiques de notre civilisation contribuent
en effet à annihiler la conscience de l’homme, la
conscience étant entendue à la fois comme principe
de réflexion et comme principe de réflexion sur/
distinction entre le bien et le mal. Conformité au groupe,
travail bien fait mais chacun dans son bureau, obéissance
aux ordres à l’intérieur d’une hiérarchie
(etc.) : selon Arendt, ce sont tous ces caractères qui
ont pu faire que des hommes, et notamment Eichmann, ont commis
l’irréparable.
Cf.
cet extrait de l’ouvrage (op. cit., p. 97) de Ben
Soussan, qui explicite bien ce que veut dire Arendt
"
Le mode d’organisation de la société
industrielle a envahi la société tout entière
: vies fragmentées, tâches fragmentées,
conscience fragmentée. Un lien étroit unit
la rationalité technique à la schizophrénie
sociale et morale des assassins. Eichmann, Stangl et les
autres ont été des maillons d’une chaîne
de meurtres, mais ils n’ont le plus souvent envisagé
leur tâche que comme un problème purement technique.
Cette compartimentation de l’action et la spécialisation
bureaucratique fondent cette absence de sentiment de responsabilité
qui caractérise tant d’assassins et leurs complices,
elle suspend la conscience morale. "
|
Mais
attention, Arendt ne les excuse pas, loin de ce qu’on a
pu lui reprocher. En effet, elle leur reproche de n’avoir
pas su pensé (d’avoir même, littéralement,
arrêté de penser). C’est là le crime
qui se trouve à l’origine du crime contre l’humanité.
Comprendre cela, c’est selon elle permettre aux générations
futures de ne pas refaire la même chose. Pensons ! Exerçons
notre conscience ! Méfions-nous du groupe ! Voilà
le message qu’a voulu nous donner H. Arendt.
Leçon
de l’histoire : nous pourrions tous faire pareil, nous sommes
tous des Eichmann potentiels … C’est ce que nous montrent
les expériences célèbres de psychologie sociale,
effectuée dans les années 50 par le professeur américain
de psychologie Stanley Milgram.
|
Cf.
Les expériences de Milgram, ou : jusqu’où
peut nous mener la soumission à l’autorité
?
But
de ces expériences : étudier les modalités
de la soumission à une autorité reconnue comme
légitime, en l’occurrence, l’autorité
scientifique.
En
quoi consistaient ces expériences ? Sous le prétexte
d’une enquête sur l’apprentissage et la
mémoire, Milgram et son équipe amenèrent
des hommes et des femmes à infliger des chocs électriques
d'une intensité croissante à des sujets dont
on prétendait tester les capacités de mémorisation.
Ces sujets, sanglés sur une chaise, une électrode
fixée au bras, devaient restituer de mémoire
des listes de couples de mots qui leur étaient lues.
Chaque nouvelle erreur du sujet était sanctionnée
d’une décharge électrique plus forte
que la précédente. En fait, l’expérience
était truquée : les chocs électriques
étaient simulés, grâce à une
impressionnante machine comportant 30 manettes échelonnées
de 15 à 435 volts et assorties de mentions allant
de "choc léger " à "attention
: chocs dangereux " ; les sujets étaient au
courant et mimaient la douleur. Ce qu’il s’agissait
donc de tester, ce n’était pas réellement
les capacités d’apprentissage des sujets, mais
l’obéissance à des "maîtres
" (ou même à une autorité reconnue
comme légitime, ici, les scientifiques).
Résultats
: les 2/ 3 des personnes testées ont coopéré
jusqu’au bout, c’est-à-dire, jusqu’au
niveau de choc le plus élevé, même s’ils
le faisaient dans l’angoisse et même la protestation.
Quel
enseignement tirer de ces expériences ? Que des gens
ordinaires, dépourvus de toute hostilité,
peuvent, en s’acquittant simplement de leur tâche,
devenir les agents d’un atroce processus de destruction
". Les (véritables !) sujets de l’expérience
de Milgram n’ont pas réellement torturé,
mais ils ont cru le faire. Cette violence leur répugnait,
et ils le disaient, mais ils ont accepté dans leur
majorité d’en être les agents, et de
déléguer leur responsabilité personnelle
à l’université. Dans le conflit de valeurs
où ils étaient placés, ils ont fait
passer la légitimité conférée
par l’autorité scientifique avant les principes
moraux qu’ils avaient conscience de trahir.
|
B-
La condition de l'homme moderne, le remède au mal radical
?
Cette
question n’est pas présente explicitement dans l’œuvre,
mais c’est bien d’elle qu’il s’agit. Les
deux questions centrales qui s’y trouvent explicitées
et traitées, sont celles de savoir qu’est-ce qui
fait la dignité de l’homme, et l’importance
de la politique. C’est donc bien une nouvelle réponse
à son œuvre première, puisque ce que nous a
fait perdre le totalitarisme, c’est justement cela. Si nous
voulons retrouver la dignité de l'homme, et l'importance
de la politique, encore nous faut-il savoir exactement de quoi
on parle.
•
ce qui fait la dignité de l'existence humaine, en quoi
l'homme n'est pas superflu...
Analysons pour ce faire les activités principales de l'homme,
et essayons de voir laquelle le réalise au plus haut point.
Peut-être nous sommes-nous trompés dans la hiérarchie
de ces activités... (cf. prologue et importance du travail)
•
quant à la question de la politique, on verra ici que la
cause profonde du totalitarisme est peut-être finalement
dans l'échec de la philosophie à penser correctement
les rapports entre penser et agir ...