II-
Critique du mécanisme : la spécificité du vivant,
être organisé : le vitalisme
A- La spécificité du vivant
ou qu'est-ce qui distingue un être vivant d'une machine ?
Kant,
CFJ, § 65 (être vivant, horloge) : l’être vivant
est un être s’organisant lui-même et par là
même irréductible à tout mécanisme. Au contraire
du vivant, la machine ne se répare pas elle-même et ne
se reproduit pas.
|
Kant,
Critique de la faculté de juger, 1790, § 65 :
Dans une montre, une partie est l’instrument qui fait se
mouvoir les autres ; mais un rouage n’est pas la cause efficiente
qui engendre les autres ; une partie, il est vrai, existe pour
l’autre, mais non par cette autre. La cause efficiente de
ces parties et de leur forme n’est pas dans la nature de
cette matière mais au dehors, dans un être qui peut
agir en vertu de l’idée d’un tout possible
par sa causalité. C’est pourquoi dans une montre
un rouage n’en produit pas un autre et encore moins une
montre d’autres montres, en utilisant (organisant) pour
cela une autre matière ; elle ne remplace pas d’elle-même
les parties dont elle est privée (…). Si elle est
déréglée, elle ne se répare pas non
plus d’elle-même, toutes choses qu’on peut attendre
de la nature organisée. Un être organisé n’est
pas seulement une machine –car celle-ci ne détient
qu’une force motrice- mais il possède une énergie
formatrice qu’il communique même aux matières
qui ne la possèdent pas (il les organise), énergie
formatrice qui se propage et qu’on ne peut expliquer uniquement
par la puissance motrice (le mécanisme).
|
Organisme
vivant |
Machine
: exemple : montre |
tout
finalisé : un organe n’existe qu’en fonction
du tout, le « corps vivant » ; c’est le tout
qui lui donne sens, en même temps que chaque organe assure
la permanence du tout Dans l’organisme, tout est réciproquement
moyen et fin : chaque organisme a pour fin de vivre et chacun
des organes est moyen de cette fin (cf. métaphore de l’organicité
en politique, cf. Hobbes, Léviathan , la cité comme
organisme ou corps, dont chaque individu est organe : l’individu
s’oppose mais en même temps n’existe pas sans
le tout dont il fait partie et grâce auquel il est, se maintient
en vie).
On dit que l’organisme est une unité (cf. Leibniz
: « je tiens pour un axiome que ce qui n’est pas véritablement
Un être n’est pas véritablement un ETRE). |
La
montre n’est pas sa propre fin : elle a pour fonction de
donner l’heure ; dans l’arbre, la tige produit la
feuille, dans la montre, le ressort ne produit pas les engrenages,
ni ceux-ci ne produisent les aiguilles (ils se contentent de les
mettre en mouvement).On peut la monter, la démonter, la
remonter, etc.
Une
montre est réductible à la somme de ses parties
constitutives |
Permanence
:cf. principe de vie ; résistance avec l’extérieur,
etc.
Autonomie
(ou auto-organisation)
- auto-engendrement (exemple : le sang se renouvelle lui-même
- et auto-réparation : la peau cicatrise…
- cf. maladie OU mort et alors plus d’être vivant
justement ; maladie comme rupture d’unité = un système
peut par exemple, dans le cas du cancer, se détacher du
tout, s’en isoler. Guérir = obliger l’organisme
à revenir à lui-même et à restaurer
des relations « normales » avec le dehors
- reproduction Panne |
ne
peut se réparer toute seule… |
Il
semble alors qu’il faille recourir à quelque chose de spécifique
pour rendre compte des êtres vivants. N’y a-t-il pas quelque
chose ou quelqu’un qui organise ? L’organisme vivant n’a-t-il
pas été, surtout, conçu pour une tâche ?
B-
Le vitalisme : le recours à la finalité, à quelque
chose comme une âme, n’est-il pas nécessaire pour
rendre compte du vivant ?
Cf.
Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale,
2nde partie : « J’admets en effet que les manifestations
vitales ne sauraient être élucidées par les seuls
phénomènes physico-chimiques ».
1) Aristote : l’âme comme principe
de vie
-
âme = principe vital, principe qui anime, met en mouvement, fait
vivre, le corps
- les trois genres d’âme selon Aristote
L'âme
a avant tout à voir avec la vie : tout ce qui est vivant a une
âme. Elle est en effet définie, cf. De Anima, II, 1, comme
étant "la réalisation première d'un corps
qui a potentiellement la vie".
Distinction
acte premier et acte second : quelqu'un peut avoir acquis une capacité,
par exemple, un savoir, et ne pas l'exercer toujours : on dit que c'est
un acte premier; par contre, on parle d'acte second quand cette capacité
est effectivement, en train, d'être exercée
Ici
: l'âme est l'acte premier du corps vivant, elle fait de lui,
un être vivant; elle est donc ce qui fait qu'un corps potentiellement
vivant l'est effectivement, elle est ce qui fait qu'il peut exercer
ses fonctions vitales (le rend capable d'exercer ses fonctions)
Exemple
: si l'œil était un animal, son âme serait la vue
Autrement
dit : l'âme n'est pas la vie elle-même, mais ce par quoi
nous vivons, elle est un "principe vital". L'âme est
donc le principe d'organisation et de fonctionnement du corps. Il y
a dès lors autant d'âmes que de genres d'êtres organisés.
Végétaux
= âme nutritive |
Animaux
= âme sensitive |
homme
= âme pensante |
Fonctions
végétatives ( croissance, assimilation, respiration,
reproduction)
Assure
la perpétuation des formes corporelles, le maintien de
la vie |
Fonctions
sensitive et motrice
ce
qui fait qu'on peut ressentir de la peine et du plaisir, et se
mouvoir |
ce
qui fait qu'on pense et raisonne |
Cela
donne une vision continuiste de la nature, car chaque niveau inférieur
se trouve englobé dans le niveau supérieur; pas de rupture
entre les genres d'être (même si Aristote reconnaît
la spécificité de l'âme humaine qui est rationnelle)
Pas
du tout dualisme : pas d'âme sans corps puisque l'âme est
quelque chose de biologique, qui a avant tout à voir avec la
vie; donc, contrairement à Descartes, il n'y a pas à chercher
le pourquoi, le comment, de l'union âme et corps (alors que l'union
unit ce qui est séparé, il y a ici unité). L'âme
est faite pour user du corps, et le corps est fait pour être son
instrument
2)
la finalité
Trad.,
par « finalité », on entend le pourquoi par opposition
au comment (cf. concept de cause), ie,
-
le repérage d’une certaine adaptation de moyens à
des fins définies
-
l’idée de finalité traduit ainsi généralement
une pensée à la fois analogique et anthropomorphiques
: on prend modèle sur l’action de l’homme pour comprendre
la nature et surtout les organismes vivants :
-
par exemple, si l’homme fabrique une horloge c’est pour
s’organiser (lire l’heure); on dira que de même si
l’oiseau a des ailes (moyen) c’est pour voler (fin). Autre
exemple : on a des mains pour couper ; on coupe parce qu’on a
des mains…
-
Cf. Aristote, « la nature ne fait rien en vain » ; «
dame nature », Bichat : « la vie, c’est l’ensemble
des forces qui résistent à la mort »,
-
orientation vers un but conscient ; orientation vers un objectif à
réaliser. L’organisme, la vie, semble bien avoir un but
précis (J. Monod, dans Le hasard et la nécessité,
parle de « téléonomie », propriété
qu’ont les êtres vivants d’être dotés
d’un projet).
Cf.
Lamarck : nos organes « servent » à quelque chose,
c’est comme s’ils avaient été créés
en vue de nos besoins ; la fonction précède en quelque
sorte l’organe (exemple : le pouvoir des yeux nous a été
donné pour nous permettre de voir au loin ; présupposé
: la faculté de voir existe avant la constitution des yeux)
En
quoi le concept d’adaptation est-il finaliste ? Un poisson est
adapté à la nage parce qu’il a des nageoires, un
oiseau au vol car il a des ailes (un organisme est adapté au
milieu où il vit parce qu’il possèdes des organes
qui lui permettent de vivre facilement dans ce milieu) ; bref, on décrit
alors chaque organe en lui attribuant une fonction particulière
adaptée au milieu; tout organe doit être optimisé
vis à vis de la survie de l’animal dans son milieu (exemple
: respiration dauphin : ce serait mieux pour lui de respirer dans l’eau
mais il a des poumons…). L’adaptation des organismes à
leurs conditions d’existence ne doit pas être considéré
comme signifiant que tout dans la nature est adapté :Ils présentent
donc (contrairement aux objets purement naturels) tous les caractères
de la finalité, mais ils ne sont évidemment pas les produits
d'un art humain (qui ne peut que les modifier, comme le font les éleveurs).
Comment rendre compte de ces caractères?
3)
du finalisme interne au finalisme externe (le vivant comme preuve de
l’existence de Dieu ?)
-
finalisme externe : relation d’utilité ou de convenance
entre les choses ou les êtres (exemple : si le mouton a une fourrure,
c’est pour que l’homme puisse avoir chaud)
-
derrière le vivant mais aussi l’ordre de la nature, il
ne peut que y avoir une intelligence à l’œuvre, qui
a voulu, projeté, organisé, etc.
W.
Paley :
« Il ne peut y avoir de dessein (design) sans quelqu’un
pour le former (a designer) ; d’invention sans inventeur
; d’ordre sans choix ; d’arrangement sans être
capable de ranger ; d’utilité (subserviency) et
de relation à un but (purpose), sans quelque être
qui puisse se fixer un but ; de moyens convenant à une
fin, sans que la fin n’ait jamais été envisagée,
et que les moyens ne lui aient été ajustés
(accomodated to it). Ajustement, disposition des parties, utilité
de moyens en fonction d’une fin, rapports des instruments
à un usage impliquent la présence d’une
intelligence et d’un esprit.»
|
Il
a trouvé un terrain de choix pour ses démonstrations de
l’existence de Dieu dans l’histoire naturelle et plus particulièrement
dans l’anatomie. Le parfait ajustement des parties d’un
organisme –leur « adaptation » les unes aux autres
ainsi qu’au milieu- ne doit-il pas être regardé comme
le signe d’un dessein (design) de la nature ? Plus généralement,
l’ordre de cette nature, y compris dans ses perturbations passagères,
offre à l’esprit de l’homme la preuve irréfutable
de l’existence d’un Dieu prévoyant. Il croit donc
à ce que Lovejoy a nommé « l’échelle
des êtres » : i.e., un ordre de la nature, dont le sens
se trouve prédéterminé.
(1)
l’univers ressemble à une machine (objet de l’art
humain)
(2) d’où la similitude de leurs causes
(3) une machine est due à une intelligence, à un dessein
(4) l’univers également, en vertu de (1) et (2)
III-
Peut-on se passer du principe de finalité en biologie ?
A- la critique de la preuve par le «
design » (ou téléologique) : Hume, Dialogues sur
la religion naturelle
Il
s’oppose ici à la preuve de l’existence de Dieu dite
« par le design », qui est le pilier de toute religion naturelle.
Cette dernière croit pouvoir remonter des lois de la nature,
qui sont rationnelles, unifiées, etc., à la Divinité,
entendue comme intelligence créatrice, en arguant du fait qu’elles
prouvent l’existence d’un dessein (divin). On irait d’un
monde-machine à un Dieu architecte.
cf.
Textes de Newton et de Paley
Critique
de la preuve du « design » :
-
cet argument n’est valide que si seule la raison elle seule peut
engendrer l’ordre ; cela ne va pas de soi, c’est un présupposé
-
de plus, il est valable seulement si on admet une affinité réelle
de pensée entre Dieu et l’homme ; or, cela revient à
rabaisser l’homme à une créature (que faire en effet,
alors, de l’infinité, de la perfection, de l’unité
divines ?).
-
enfin, il suppose que les ouvrages de l’homme ressemblent au monde,
ce qui est contestable !
Bref,
pour Hume, la religion naturelle n’est qu’un délire
de l’imagination qui cherche à se donner les apparences
de la raison. C’est de l’anthropomorphisme.
B-
la théorie de la sélection de Darwin : le vivant est le
fruit de la sélection naturelle ; on se passe définitivement
de la finalité ou de Dieu
Hume
a su déceler ce qui n’allait pas dans les arguments de
la théologie naturelle ; les découvertes de Darwin permettent
de confirmer son « intuition » philosophique. Darwin a en
effet montré, à travers sa théorie de la sélection
naturelle, que les fameuses « adaptations » des organismes
à leur milieu ne présentaient nullement l’impeccable
perfection postulée par les théologiens –donc, ne
présupposent pas l’existence de Dieu…
Petit
rappel de la conception darwinienne des espèces :
a) La définition darwinienne de l’espèce
D’abord,
Darwin rompt avec le postulat de l’immutabilité des espèces.
Conséquence : abandon du postulat de leur création séparée
–puisqu’elle n’est concevable que si chaque espèce
vivante est conforme à un type original (une essence stable et
bien déterminée) fixé dès sa création.
Pour Darwin, l’espèce n’est pas un type donné
par rapport auquel les individus présenteraient plus ou moins
de conformité. Au contraire, ce sont les individus qui se modifient,
et les espèces se forment ou se déforment à partir
de ces modifications .
b) La sélection naturelle explique ce que cherchait
à expliquer la finalité naturelle
En
conséquence, Darwin décide d’abandonner tout recours
aux causes finales (= finalité naturelle) pour expliquer les
phénomènes, même si ces phénomènes
sont vivants. C’est elle qui rend compte des mécanismes
de la descendance. L’idée de « sélection »,
qu’il emprunte aux éleveurs , n’enveloppe aucune
idée de choix, aucune intelligence de la nature :
|
Darwin,
L’origine des espèces, 1871 :
«
On a dit que je parle de sélection naturelle comme d’un
pouvoir actif ou d’une Divinité ; mais objecte-t-on
à un auteur lorsqu’il parle de l’attraction
de la gravité comme gouvernant (ruling) les mouvements
des planètes ? Chacun sait ce que signifie et implique
l’usage de telles expressions métaphysiques ; et
elles sont presqu’inévitables si l’on veut
être bref. Ainsi, une nouvelle fois, il est difficile d’éviter
de personnifier le mot de Nature ; mais j’entends par nature,
seulement l’action conjuguée (aggregate action) et
le résultat de nombreuses lois de la nature, et par «
lois » je désigne la séquence des événements
en tant que nous les établissons.»
|
La « sélection » s’opère sur les petites
modifications qui se trouvent affecter les organismes individuels ;
à un moment déterminé, telle modification apportera
à un organisme donné un avantage qui lui permettra de
l’emporter sur les autres dans la lutte que se livrent nécessairement
les êtres vivants pour s’approprier les moyens d’existence
; cette modification se transmettra à sa descendance qui se répandra
au détriment de la formation antérieure. La transformation
des formes vivantes apparaît ainsi comme le résultat de
l’accumulation continue et progressive de ces modifications insensibles.
Par
sa théorie de la sélection naturelle, Darwin n’affirme
donc nullement que la nature présente le témoignage d’un
dessein divin, mais au contraire, elle est le fruit du hasard. En effet,
les petites variations sur le lot desquelles apparaît le tri dont
résulte la transformation apparaissent par hasard (« by
chance »), au sens où elles ne sont dirigées ni
par un plan prédéterminé, ni par les seules modifications
du milieu. Les petites variations sur lesquelles opère la sélection
affectent les individus de façon aléatoire et ne se transmettent
à leur descendance qu’en fonction de l’avantage qu’elles
confèrent éventuellement à l’organisme considéré
dans sa lutte avec les autres organismes pour s’approprier un
milieu donné. La réussite d’une forme vivante donnée
à l’issue de ce « tri » ne signifie nullement
qu’elle soit en elle-même plus « parfaite »
qu’une autre ; il s’agit d’une réussite temporaire
et relative à un état donné du milieu biotique.
On
peut donc se passer de la finalité. Mais pour autant, peut-on
vraiment réduire le vivant à ses propriétés
physico-chimiques ? Tout être vivant s’explique-t-il par
la matière ?
On
peut d’autant plus s’en étonner qu’au niveau
individuel, un être vivant est un ensemble de gènes. Sommes-nous
donc réductibles à nos gènes ?
Conclusion
Problème n°1 : le hasard ne permet-il la liberté ?
sommes-nous réductibles à nos gènes ? et nos gènes
nous déterminent-ils ?
Problème
n° 2 : si le vivant ou la vie n’a rien d’exceptionnel
alors pourquoi le « droit à la vie », et pourquoi
ce respect de la vie dans nos sociétés ?
Les
deux problèmes se rejoignent :
Peut-on
réduire l’homme, et un organisme vivant en général,
à une machine, dont les possibilités seraient déterminées,
à la base, par un programme quantifiable (cf. génétique)
? Quelles conséquences pour la société si on laisse
tout faire dans le domaine du vivant ? (ici, cf. statut éthique
de la technique, à distinguer soigneusement de la science). Ici,
on verra que si l’on ne peut pas faire ce qu’on veut du
vivant, c’est aussi parce qu’il participe de l’équilibre
du monde dans lequel nous vivons….
Cf.
se voir greffer la main de quelqu’un d’autre, et même
d’un cadavre ; une grand-mère devenue mère-porteuse
de sa fille ; naître avec un kit de réparation ; naître
en sachant quels risques on court (ou on porte dans nos gènes)
; programmer un être pour en réparer un autre
Tout
cela engendre des problèmes inédits, qui peuvent détruire
la personne, instrumentaliser des êtres humains ou des animaux,
changer la vie…
Le
réductionnisme biologique a des conséquences dangereuses
pour le vivre-ensemble des hommes. Il est une hypothèse peut-être
nécessaire pour étudier le vivant, mais il ne peut rien
nous apporter de bien si nous ne limitons pas ses conséquences
sociales. Ne vivons pas comme si nous étions déterminés
! En plus au bout du compte ce serait une véritable destruction
de la liberté (penser aux usages que pourrait faire de ça
la société, le dictateur, les assurances, les employeurs).